EMAN

EMAN (Édition de Manuscrits et d'Archives Numériques)


Natale Conti, Mythologiae libri decem: édition d'un corpus mythographique


Auteur : Céline Bohnert (Université de Reims Champagne-Ardenne, CRIMEL EA3311)
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Présentation scientifique du projet :

Le projet consiste dans l’édition numérique de quatre états de la mythographie rédigée par Natale Conti en 1567. L'objectif est de mettre à disposition du public et des chercheurs une oeuvre qui a joué un rôle crucial dans la culture européenne des XVIe-XVIIe siècles.

Le domaine de recherche : les mythographes et le « goût de l’Antiquité[1] »
Comment les hommes de la Renaissance et du XVIIe siècle se représentaient-ils Rome, la Grèce et les autres peuples de l’Antiquité ? Comment comprenaient-ils les mythes antiques, à travers quels filtres les recevaient-ils et quel intérêt trouvaient-ils aux récits et aux images de la mythologie ? Enfin, quel usage en ont-ils fait: en un mot, qui est "l'autre" antique pour les hommes des XVIe et XVIIe siècles?

La tradition mythographique constitue un domaine particulièrement fécond pour répondre à ces questions. Comme l’a montré Jean Seznec[2], le tournant vers la Renaissance fut causé par un sens inédit de la perte du patrimoine antique, en même temps que par le sentiment d’une urgence à le sauvegarder. Cette urgence fut à la mesure de l’admiration qui amena savants et poètes à désigner l’Antiquité gréco-romaine comme le berceau de la pensée européenne. Mais elle raviva du même coup des questions d’ordre théologique, moral et historique : comment accepter que le paganisme soit à la fois un modèle – spirituel, moral, intellectuel et artistique – et le berceau exécré d’une religion ennemie, encore sentie comme telle malgré le recul du temps?
Les mythographes renaissants, qui infléchissent la longue tradition herméneutique consacrée aux fables antiques, entendent répondre à cette injonction de conservation et ménager des voies de compromis inédites entre paganisme et christianisme.

Ces textes déjouent la logique narrative ou poétique des mythes, qui nous est familière, pour lui substituer une logique interprétative, fondée sur d’autres cohérences : la généalogie et l’étymologie plutôt que l’histoire ; le réseau paradigmatique des figures plutôt que leur lien narratif ; l’accumulation des versions et des autorités qui laisse à chacune sa validité plutôt qu’une synthèse qui chercherait à unifier, à ordonner et à hiérarchiser pour expliquer. Proliférantes, répétitives, sans autre logique immédiatement perceptible qu’un sens presque affolé de l’ajout, les mythographies renaissantes mettent à mal notre sens moderne de la non-contradiction et proposent un mode de relation au savoir qui nous est devenu étranger. On sait pourtant qu’aux XVIe et XVIIe siècles les mieux diffusées, en particulier Le Imagini degli dei degli Antichi de Vincenzo Cartari (1556) et les Mythologiae libri decem de Natale Conti (1567), étaient dans toutes les mains.


[1] Jean Racine, préface d’Alexandre le Grand, 1666.
[2] Jean Seznec, La Survivance des dieux antiques, Londres, The Warburg Institute, 1940.

Présentation du corpus :

Les Mythologiae libri decem de Natale Conti
Publiée pour la première fois à Venise en 1567, la Mythologia de Natale Conti (1520-1582) est la dernière des mythographies humanistes. Tributaire de ses prédécesseurs, qu’il pille abondamment, Conti formule d’une nouvelle manière les questions associées à la mythologie païenne. Il articule deux approches jusque-là séparées, en traitant les mythes conjointement comme des réalités anthropologiques – des croyances liées à des pratiques rituelles – et comme des fables – des discours allégoriques porteurs de savoirs et appelant l’interprétation. Ainsi la Mythologia couronne et trahit tout à la fois la tradition mythographique. Car Conti, ce savant touche-à-tout, mal intégré dans les réseaux humanistes, est un philologue faussaire : il mime les travaux de ses contemporains les plus sérieux. Démasqué par d’éminents hellénistes (Casaubon, Scaliger), il n’en a pas moins atteint son but : la Mythologia, dédiée à de hauts personnages (Charles IX, Henri de Bourbon Condé), a été pendant deux siècles dans toute l’Europe une médiation indispensable vers l’Antiquité pour les savants, les pédagogues, les poètes et les artistes.

Principes éditoriaux :

une constellation textuelle
La Mythologia se présente dès 1567 comme un agencement de citations et de références réparties en dix livres: Conti cherche à assembler tous les savoirs disponibles sur les  divinités des panthéons grecs et latin. Ces dix livres sont de plus mis en série avec d’autres traités mythographiques publiés avec la Mythologia par d'autres savants: comme le texte, le livre lui-même devient une bibliothèque. La notion d’effet de série éclaire ainsi la constitution du texte, des habitudes d’édition et un mode de lecture propres à la première modernité: on observe ici une forte continuité entre mise en texte et mise en livre.

C'est pourquoi nous choisissons d'aborder l’œuvre comme une constellation textuelle en continuelle expansion. De fait, le geste du mythographe appelle des opérations de même type de la part de ses éditeurs et de ses lecteurs : une recontextualisation des citations et une reconfiguration d'un ensemble textuel mouvant de manière à le faire signifier de façons nouvelles. Sous le nom de Mythologia, ce site édite ainsi le corpus complexe que constituent les quatre états du texte. Il permettra à l'usager d'envisager l'objet à différentes échelles:
- à l'échelle globale, en tenant compte de l'ensemble de la constellation - l'objet est alors abordé comme une base de données
- à l'échelle d'une édition, suivant la logique d'une oeuvre, en s'intéressant à la cohérence interne de l'objet intellectuel et éditorial

Afin d'assurer la faisabilité du projet, les éditions subiront des traitements différents. Celles de 1567, 1581 et 1612 sont rendues disponibles en mode image, structurées en livres et chapitres, et reliées à l'édition de 1627. Cette dernière  sera transcrite et annotée par renseignement de métadonnées et balisage XML-TEI.

Pourquoi produire une édition numérique?
En raison de l’ampleur de l’œuvre, d’abord : pas moins de mille pages dans chacune des quatre éditions retenues. De manière plus décisive encore, la nature même du texte incite à recourir au numérique. La Mythologia est déjà, en quelque sorte, un hypertexte : constituée d’une myriade de citations, elle est travaillée par une double logique d’expansion continuelle et de libre exploration par son lecteur/usager, ce qui la met en affinité avec les objets numériques alors même que le projet intellectuel et la vision du monde qui la sous-tendent nous sont devenus étrangers. Elle est un objet que le lecteur moderne doit apprendre à faire fonctionner. La publier dans un format numérique permettra de l’aborder à la fois comme une œuvre (forte de sa propre logique) et comme un corpus (offert à tous les usages).

Mise en œuvre
- Ce site mettra à disposition du public les quatre éditions retenues, rassemblée sur une plate-forme unique: les éditions pourront ainsi être exploitées conjointement.
- Structurées en livres et en chapitres suivant leur architecture d'origine, les éditions de 1567, 1581 et 1612 seront reliées à l'édition de 1627, qui sera placée au cœur de la constellation.
- L'ensemble du corpus sera décrit à l'échelle du chapitre en renseignant les métadonnées suivantes:
* Auteurs allégués
* Œuvres alléguées
* Divinités, personnages historiques et mythiques
* Épiclèses
* Toponymes
* Fêtes et cultes
* Éléments naturels: astres, végétaux, animaux
- Le texte de 1627 recevra un traitement plus fin. Il sera transcrit, annoté (par renseignement des métadonnées et balisage XML-TEI) et ainsi rendu interrogeable à partir des index précédents, auxquels on ajoutera:
* Type d'interprétation: naturelle / historique / morale
* Transformation du texte: ajout, omission, modification
- Enfin il s'agira de constituer une bibliothèque des sources alléguées par Conti, en rendant compte de leur histoire éditoriale: de là, on formulera des hypothèses sur les éditions d’auteurs et les compilations utilisées. Permettant de pister les sources et d'éclairer la méthode de travail de Conti, cette bibliothèque offrira un panorama inédit, synthétique et significatif de tout un pan de la tradition classique telle qu’elle était éditée au XVIe siècle.


Collection créée par Céline Bohnert Collection créée le 25/02/2019 Dernière modification le 25/07/2019