Correspondance croisée entre François Guizot et Dorothée de Benckendorff, princesse de Lieven : 1836-1857

C’est trop aussi de vouloir que l’absence fasse ce que la présence continuelle pourrait à peine espérer. Je le veux pourtant, et je ne puis m’empêcher de le vouloir. Savez –vous pourquoi ? C’est que je sens en moi tout ce qu’il faut pour réussir, oui, tout. Il manque beaucoup à ce que je fais ; mais il n’y manquerait rien, rien, si je faisais tout ce que je puis, tout ce que je sens.

François Guizot à Dorothée de Lieven,  Samedi 24 juin 1837 

 Je vous ai écrit au moment de me coucher, je vous écris à mon lever. Toujours, toujours penser à vous. Vous parler ou vous écrire, selon que le ciel ordonne que ce soit l’un ou l’autre, voilà comme se passera ma vie. 

Dorothée de Lieven à François Guizot, septembre 1840

Éditer la correspondance croisée de 1836 à 1857, entre l’historien et homme d’état François Guizot (1787-1874), et une figure féminine du monde diplomatique européen de la première moitié du XIXe siècle, Dorothée van Benckendorff, princesse de Lieven (1785-1857), c’est éditer une partie des archives privées d’un acteur politique et intellectuel engagé dans le domaine public. Durant l'hiver 1837, après la mort du fils aîné de François Guizot, leur rencontre se noue autour de leur expérience commune de la perte d'un enfant. Mais la correspondance quotidienne échangée entre les deux amants s’élabore aussi à partir de leur analyse et description du réseau politique et diplomatique de la France et de l’Europe du XIXe siècle.

Le projet d’éditorialisation de la correspondance GUIZOT-LIEVEN s’inscrit dans une perspective méthodologique et scientifique. En considérant l’histoire et la nature de ce corpus de correspondance, le traitement éditorial répond aux principes déterminés par les modalités techniques de l’environnement numérique en distinguant les étapes du processus éditorial et les pratiques scientifiques et archivistiques mises en œuvre, et en posant la question des rapports entre édition et recherche, entre édition et médiation au service de la valorisation et de la patrimonialisation.

Quelques éléments de l'histoire éditoriale du corpus de correspondance

1836-1857 un matériau de 4000 lettres qui constituent une correspondance échangée durant 20 années

La correspondance croisée a été conservée intégralement et transcrite en partie du vivant de François Guizot, par son secrétaire M. Hennequin pour la période 1836-1847(Transcription manuscrite rassemblée dans 10 volumes reliés de Maroquin vert)

1874-1964 correspondance conservée dans les archives familiales

1963-1964 édition en 3 volumes d’extraits de la correspondance de 1837-1846 (texte établi à partir des transcriptions manuscrites)

Lettres de François Guizot et de la princesse de Lieven (1836-1846), préface de Jean Schlumberger, Paris, Mercure de France, 1963-1964 (3 vol.)

1964 Dépôt aux Archives Nationales et réalisation d’une copie micro film qui croise lettres de François et Dorothée

2017 Numérisation des copies micro film dans la perspective d’une édition digitale de cette correspondance : près de 11000 fichiers jpg à éditorialiser (par l'Association François Guizot)

Juin 2018 Début du traitement éditorial du corpus février 1840 - octobre 1840 Ambassade à Londres/294 lettres (1668 fichiers)

Inventaire comparé, préparation et structuration des données, indexation et transcription par Marie Dupond et documentation à partir de l'oeuvre de Laurent Theis. 

Financement et soutien du projet Association François Guizot.

      Correspondance croisée entre François Guizot et Dorothée de Benckendorff, princesse de Lieven : 1836-1857
      317 Londres Vendredi 28 février 1840, 9 heures

      Je me lève. Je suis arrivé hier à 5 heures un quart. J’ai mis un peu plus de huit heures de Douvres à Londres par un beau soleil froid qui est entré avec moi dans le brouillard de la ville et s’y est éteint tout à coup. J’espère que je n’en ferai pas autant.

      La Londres que j’ai traversée m’a paru plus belle que je ne m’y attendais, les maisons moins petites, l’aspect plus monumental. Mais quelle monotonie grise ! C’est du jour sans lumière.

      En débarquant à Douvres, j’ai trouvé l’Angleterre différente, très différente de la France, pays, villes, personnes, rues, tout. Après deux heures de voyage, l’impression avait disparu, je me trouvais chez moi. Au fond, c’est la même civilisation, et les ressemblances surpassent les différences.

      Hertford-House est très beau, le rez-de-chaussée surtout. Le premier étage est mal meublé. [[J’y suis établi dans une bonne chambre sur la cour, au dessus du salon qui précède mon cabinet du rez-de-chaussée et dont on a fait une petite salle à manger. J’ai bien dormi. Mais la
      Correspondance croisée entre François Guizot et Dorothée de Benckendorff, princesse de Lieven : 1836-1857

      318 Paris, le I" mars 1840, dimanche

      10 heures

      Après avoir fermé ma lettre hier, je suis allée chez votre mère. Le cœur m'a battu en entrant. Elle m'a reçue avec bonté. Vous ne sauriez croire comme elle me plaît. C'est un visage si serein, un regard si intelligent et si doux, et même gai.

       Je l'ai beaucoup regardée. Quand je ne la regardais pas, il me semble qu'elle me regardait aussi. Le Duc de Broglie y était, et y est resté. Il a parlé de la situation tout le temps. Pourquoi le Duc de Broglie a-t-il cet air moqueur et désobligeant?

       Je conçois qu'il ne plaise pas. Moi, je l'aime assez malgré cela, et malgré autre chose que je déteste et que j'ai découvert en lui hier. Il a commencé par dire qu'il ne savait absolument rien ; que depuis trois jours il n'avait vu