Guizot-Lieven

Correspondance croisée entre François Guizot et Dorothée de Benckendorff, princesse de Lieven : 1836-1857


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Mot(s)-clef(s) recherché(s) : Santé (enfants Benckendorff)

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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
365. Londres, mardi 12 mai 1840,
10 heures

M. de Brünnow m’a confirmé, hier soir à la cour, ce que je vous ai écrit. Lui aussi est convaincu qu’Alexandre ne peut pas partir avant quinze jours au plus tôt. Au moment de l’accident, il a écrit à Paul, et Paul s’est arrété à Hambourg, attendant de nouvelles nouvelles de son fière. Il les aura reçues deux jours après, et aura continué son voyage. Alexandre va de mieux en mieux. Le bal était joli, 6 ou 700 personnes, et beaucoup de belles. Toujours Lady Seymour et Lady Douro en tête. Lady Withelmine, Stanhope charmante, plus animée que les deux autres. Lady Canning fort jolie. Lady Lovelace très agréable, d’un agrément qui ne ressemble à aucun autre, et où son esprit est pour autant que son visage. Elle a quelque chose de très naturel et de très imprévu à la fois. On ne sait ce qu’elle va dire, et ce qu’elle dit n’a rien de bizarre ni d’affecté. Je lui ai donné des danseurs. J’en ai trois à ma disposition et je m’en sers. Ils sont fort apprèciés ici. On en manque. Il y a ici, dans les relations entre hommes et femmes, dans ce qui paraît du
moins de la part des hommes, un peu d’insolence, de la part des femmes un peu d’empressement. Cela ne me plaît pas. La Reine a dansé trois contredanses avec  le Prince George de Cambridge, le duc de Bucclengh. J’oublie le troisième. Quelques personnes s’en désolaient ; elle n’est donc pas grosse. Elle a dansé en femme grosse rarement et doucement. Elle qui prend d’ordinaire un espace immense, elle contenait ses pas sous sa robe. Elle est très gracieuse pour moi. Et son mari aussi. Et la Duchesse de Cambridge extrêmement. Elle s’est plainte à moi de ne pas me voir assez souvent. On a dansé ce qu’ils appellent la danse écossaise ; une vraie danse, comme des gens qui s’amusent et qui ont envie de s’amuser davantage.
Le Duc de Bucclengh et Lord Ossuloton l’ont dansé à merveille. Et aussi la petite belle fille d’Ellice, qui ressemble parfaitement à une bruyère.
Beau souper médiocre. Louis vaut mieux que Francatelli. J’ai fait mon devoir en conscience. Je ne suis sorti qu’après la Reine, à 2 heures et demie. Bülow et les autres en prennent plus à l’aise. J’ai attendu ma voiture un temps énorme. Ce service-là n’est pas bien ordonné. Je n’étais dans mon lit qu’à 3 heures et demie Je fais mon devoir aussi, ce me semble. Je vous conte toutes les frivolités de Londres, qui sont les miennes. C’est long pour un spectateur. Sir Robert Peel était là, sa femme, sa fille ; venus de bonne heure, restés tard. Quelques uns des plus vifs et sévères conservateurs. Sir Robert Inglis. Mrs. Stanley m’a dit que son mari avait passé une matinée à examiner la liste des invitations.
Point de nouvelles d’ailleurs.

Une heure
Comment vous laissez-vous tomber ? Si vous pensiez à moi toujours, comme vous le dites, vous ne feriez pas cela. J’attendrai la lettre de demain avec un redoublement d’impatience. Je déteste les incidents. Ile sont toujours mauvais.
Je vois ce soir chez le Duc d’Argyle. Un nouveau duc d’Argyle,Tory ; le premier de son nom depuis longtemps. Il connait et voit peu de monde. Voilà une invitation à dîner chez Sir Robert Inglis pour le 10 juin. C’est s’y prendre à l’avance.
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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
366. Londres, Mercredi 13 mai 1840,
10 heures et demie

Je devrais vous dire que votre lettre me blesse car c’est vrai. Je n’en ai pas le courage. Vous aurez vu ce matin même que je n’avais pas attendu votre demande pour vous envoyer l’opinion exacte de Brodie. Passé le premier moment et après vous avoir très véridiquement informée et rassurée, j’ai eu deux raisons pour ne par vous donner chaque jour de plus long détails. Quoique j’aie passé moi-même à la porte d’Alexandre, quoique j’ai envoyé deux fois, par jour, savoir de ses nouvelles en ordonnant à mon valet de chambre de parler au sien, j’ai mis dans mes informations quelque réserve ; je ne suis pas allé moi-même voir votre fils, par égard pour les commérages qui s’adressent à vous dans ce moment et vous préoccupent ou vous impatientent plus que moi. Je n’ai pas voulu non plus agiter votre imagination en vous donnant des détails qui grossissent de poste en poste et arrivent faux bien que partis vrais. Je vous ai dit la vérité. Je vous l’ai dite tous les matins. Je me suis enquis avec autant de sollicitude pour mon propre enfant. Je vous ai écrit comme je demande qu’on m’écrive. Il me semble que cela n’était pas difficile à voir dans mes lettres. Et en l’y voyant, vous ne m’auriez pas écrit un jour : quelle providence que votre affection ! Et le lendemain: si cela ne vous donne pas trop d’embarras, ayez la bonté d’écrire ou de parler à Sir Benjamin Brodie. Au moment même où vous m’écriviez cela, Lundi à midi je menais moi-même, dans ma voiture, M. Herbot à la porte de Brodie, et j’attendais sa réponse.
Je ne puis pas ne pas croire qu’en y pensant un peu plus, en ne vous livrant pas tout entière à votre première impression, vous vous épargneriez, dans les plus mauvais moments, beaucoup de tristesse pour vous beaucoup d’injustice envers moi.
Je vous répète ce que je vous ai dit, dans l’opinion bien arrêtée de Brodie ; Alexandre ne peut songer à partir avant quinze jours au plutôt. Et vous savez que les médecins prennent toujours plus de temps qu’ils n’en ont demandé d’abord. Je suppose donc que vous vous mettrez en route. Samedi peut-être. J’espère qui vous le pourrez sans trop de fatigue.
Le temps est beau. Arrivez ; vous vous trouverez très pardonnée. Je vous pardonnerais quand même. Un pardon sincère, quoique triste. Encore une chose qui me vient à l’esprit. Cumming, Brünnow. Lady Palmerston, Lady Jersey Benkhausen, tout ce monde là écrit beaucoup plus légèrement que moi, se souciant beaucoup moins de l’impression que feront sur vous leurs paroles. Moi, je pense à ce que je vous dis ; d’abord pour vous dire la vérite ; ensuite pour ne pas vous donner une impression qui aille au-delà de la vérité.

Je relis votre lettre. J’aurais mieux fait de ne pas la relire. Personne, personne qui me montre un intérêt vraiment tendre, vraiment.nMa Providence a été bien vite détrônée.

3 heures

J’ai été hier soir au bal chez le duc d’Argyll. Un bal trop grand pour une si petite maison. Une magnificence d’emprunt, qui n’était pas celle de la veille et ne sera pas celle du lendemain.
Le Duc un tout petit homme maigre, et de plus petite mine. La Duchesse, une petite grosse femme ronde, rouge, empressée. Rien de bien qu’un boy de quinze ou seize ans, le marquis de Sorn, joli quoique roux, l’air sérieux et content, poli avec un peu trop de confiance. Il m’a dit avec une fierté enfantine qu’il m’avait rencontré à la Chambre des commune, ce qui était vrai. A sa vue, à ses paroles, le souvenir de mon orgueil et de mes joies paternelles m’a traversé le cœur. Que de plaies cachées au milieu d’un bal !
Adieu. Je vous écrirai demain à tout hazard ; et vendredi matin, je saurai décidément ce que vous faites. Adieu. Adieu.
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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
367. Londres, Jeudi 14 mai 1840,

Votre fils va bien. Je ne vous dis rien de plus parce qu’il n’y a rien de plus à dire. Je vous ai toujours dit la vérité, et je n’ai rien négligé pour la savoir. Au moment où vous m’écriviez Lundi cette lettre dont je suis blessé, j’étais dans ma voiture à
la porte de Brodie, attendant M. Herbet que j’avais envoyé causer avec lui, et qui m’a rapporté les détails que vous avez reçus hier. Adieu. Je vous écris aujourd’hui à Douvres aussi bien qu’à Boulogne. Si vous êtes partie aujourd’hui comme vous me le dites, je doute que ma lettre arrive à temps à Boulogne. Vous l’aurez à Douvres. J’écris poste restante. Adieu.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
367. Paris, le 8 mai 1840,
à Midi

Je suis dans les plus grandes angoisses. M. de Brünnow m’écrit un mot pour me dire que mon fils a eu un grand accident qu’il est hors de danger. qu’on m’écrira encore pour me donner des détails de sa convalescence. Mais je ne crois à rien qui me rassure. Je ne pense qu’au grand accident. Vous m’avez écrit, d’autres m’écriront j’espère. Je demande à Dieu s’il veut m’accabler encore ? Je me jette à genoux, je pleure. J’attends ; je veux partir ; je ne sais que faire. Vous m’aurez écrit, vous m’écrivez vous me direz tout. 1 heure. Votre lettre n’arrive pas. Pourquoi ?Je ne puis vous parler que de mon fils. Le seul qui me reste ? Prenez je vous en conjure le informations les plus minutieuses. vous me direz tout.

1 heure.
Votre lettre n’arrive pas. Pourquoi ?Je ne puis vous parler que de mon fils. Le seul qui me reste ? Prenez je vous en conjure les informations les plus minutieuses. M. Beakenson 9 Argyll Street. M. Gale 2 Berkeley Square. Ashburnham-house enfin. Sachez bien la vérité. Dites la moi. Si la convalescence n’est pas rapide, immédiate, je pars ; mais pour cela il faut que je connaisse au juste l’état où il se trouve. s’il se remettait rapidement je sais qu’il préfèrerait venir passer quelques semaines auprès de moi à Paris. Enfin vous me direz le vrai. Les autres me diraient peut être ce qui leur convient.
Voici votre lettre, Dieu merci elle me rassure un peu. Mais je ne reprends rien de ce que je viens de vous dire. Sachez tout le détail que je vous demande. Je vous en supplie. Ce qui vaudrait mieux encore c’est le chirurgien Brodie qui le soigne je crois. Je veux savoir exactement quand il sera en état de se remettre en mouvement. Si c’est long ; je vais de suite à Londres. Votre lettre me remet un peu les nerfs. Il me semble que je ne respirais pas depuis la lettre de Brünnow. Je crois ce que vous me dites, et je suis plus tranquille. Demain vous m’en parlerez encore et tous les jours n’est-ce pas ?
Ce pauvre lord William Russell ! Je l’ai beaucoup conu. Lady Granville dit qu’il n’y a aucune nécessité d’accepter le dîner de Sir G. Philips. C’est de petites gens, sans importance et rien que de l’ennui, vous en avez assez. J’ai été faire visite hier à Mad. de Boigne, j’y ai vu M. Molé. Mais on est bien boutoné dans le salon de Mad. de Boigne. Cependant, on chuchote. Beaucoup de gens croient à la dissolution et tous trouvent la situation critique et grave.
Adieu Monsieur, Je vous conjure de me dire sur mon fils tout ce que vous apprendrez. Adieu.
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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
368. Londres, Jeudi 14 mai 1840

Votre fils va bien. La convalescence suit son cours régulier. Je ne vous dis rien de plus parce qu’il n’y a rien de plus à dire. Je vous ai toujours dit la vérité et je n’ai rien negligé pour la savoir au moment où vous m’écriviez Lundi cette lettre dont je suis blessé, j’étais dans ma voiture à la porte de Brodie, attendant, M. Herbet que j’avais envoyé causer avec lui, et qui m’a rapporté les détails que vous avez reçus hier. Adieu. Ceci est la répétition d’une lettre que je vous adresse en même temps à Boulogne. Si vous êtes partie aujourd’hui, je doute que ma lettre de Boulogue vous arrive. Vous trouverez celle-ci à Douvres. J’écris poste restante. Adieu
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
368. Paris, le 9 mai 1840,
10 heures

Je suis dans la plus gande impatience de l’arrivée de la poste. Vous étiez comme cela il y a quelque semaines vous savez ce que c’est d’attendre quand on a le cœur inquiet J’ai eu deux lettres dans le courant de la journée, d’un comte Esterhazy, camarade de mon fils, et de Beakhauser. Toutes les deux confirment le mieux dans son état. Mais l’accident a été bien bien grave, et je ne pense qu’à cela. Cette lettre de Brünnow hier matin m’a tellement saisi que j’en suis vraiment malade mes jambes m’ont manqué hier tout le jour, et cette nuit à été bien mauvaise. Il ne me faut pas de secousse, je n’ai plus de quoi les supporter. Je n’ai vu personne hier que Mad. Appony, Brignole, le prince Labanoff, et Pogenpohl. Celui-ci est le correspondant de Beakhausen. A propos mon fils demeure à Berkeley square, 2. Je me puis vous parler que de lui. Il ne me sort pas de la tête.
J’ai envoyé hier ma lettre à lady Palmerston mais changée. Voyez tout ce qui vient après la première cita tion et sautez à " Il ne vaudrait pas la peine d’avoir de l’esprit ? " jusqu’à : " Et je passerai." Ensuite voici : " Mon importance politique est fini, je jouis des bénéfices de ma nullité, tant pis pour ce qui ne veulent pas les reconnaître elle est cependant bien légitime de grands malheurs et de grandes injustices ont établi mon indépendance." Après cela : " Je vais en Angleterre" & & Et j’ai inséré là : " Je ne retarderai pas mon arrivée pour les petites inquiétudes des petits diplomates." Il n’y a rien là qui puisse blesser lady Palmerston quoique sa lettre m’ait blessée.
J’ai écrit à la duchesse de Sutherland une lettre qui la met à son aise tout en lui prouvant que pour ma part je me serais crue bonne à faire partie de sa famille, tout juste dans un moment d’affliction.

2 heure
Dieu merci votre lettre me rassure, quelle providence que votre affection. Personne n’a songé à me dire un mot, le lendemain du jour où l’on m’allarme. Il faut absolement que je sache si la convalescence de mon fils sera longue. Car décidement si elle traînait j’irais en Angleterre de suite. Vous me direz cela. J’ai répondu hier à M. de Brünnow en lui envoyant un petit mot pour mon fils. 5 heures. Le duc de Noailles est venu m’interrompre. J’ai à peine le temps de fermer ceci. Adieu. Adieu.
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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
369. Londres, Vendredi 15 mai 1840

Une heure
Votre fils va bien. Brodie devait l’autoriser à sortir en voiture aujourd’hui ou demain. Je saurai avant de fermer ma lettre, si en effet, il est sorti. Il a eu une petite indigestion, uniquement pour avoir trop copieusement dîné. Mais sans aucune suite fâcheuse.
Vous me dites aujourd’hui : " N’essayez pas de voir mon fils, cela le troublerait." C’est ce que j’ai pensé dès le premier jour.
Je ne vous en veux point. Je vous pardonne tout. Je reste surpris et triste. Vous souvenez-vous de ce que disait la petite Princesse men éfonne Dunfultass? J’ai cette folie de vouloir que ce qui est beau soit parfait.

3 heures et demie
Je reviens de Buckingham-Palace. J’avais des lettres à remettre à la Reine. Comme de raison, Lord Palmerston l’a fait attendre un quart d’heure seulement. J’ai été heureux jusqu’ici. Il a toujours été avec moi d’une ponctualité exemplaire. Je ne l’ai pas encore attendu plus de dix minutes. Il y a cinq semaines, je n’avais pas entendu dire un mot des restes de Napoléon. Thiers m’en a parlé le jeudi 7 mai pour la première fois. J’ai vu Lord Palmerston le même jour. Il m’a donné, le samedi 9 l’assentiment du Cabinet, et il a écrit le même jour à Lord Granville. J’ai fait savoir la nouvelle à Thiers, Dimanche 10 par le télégraphe. Il a reçu le lundi 11 mon courrier et communication, par Lord Granville, de la dépêche de Lord Palmerston. Il a présente sa loi le mardi 12 ; et je lui enverrai très probablement ce soir 15 le reglement détaillé du mode d’exécution ; le nom de l’officier anglais qui ira sur notre frégate, porteur des ordres du Cabinet au Gouverneur de St Hélène. Vous avez la chronologie compléte de cette affaire.
J’ai été chargé de l’arranger ici. Je l’ai fait. Je ne suis pas chargé des conséquences. Du reste, nous sommes, je crois, destinés à vivre sous un horizon couvert de gros nuages qui  ne portent pas de tonnerre.
Je n’ai pas éte surpris de ne pas voir mon nom dans le discours de M. de Rémusat, et je le trouve assez convenable. Il ne devait y avoir dans ce discours comme il n’y a en effet, que quatre noms : le Roi, Napoléon, la France et l’Angleterre. Ce que j’admire, sans en être surpris c’est l’art avec lequel les journaux, ministeriels ou de la gauche, ont évité de parler de moi à ce propos. Cela m’arrivera souvent. Même quand on m’aura écrit : " Réussissez dans cette affaire et nous vous en laisserons tout l’honneur."
Moi aussi, je suis préoccupé de l’été qui commence et de ce qu’il peut apporter dans ma destinée. Mais ma situation est claire pour moi et ma résolution arrêtée. Je suis donc préoccupé sans agitation. Un homme d’assez d’esprit m’écrit : " On connait ici tout l’avantage de votre position, on l’admire et on l’envie. Vos amis sont peut-être ceux qui s’en arrangent le moins. Ils trouveraient assez bon que quelque cause de mécontentement vous ramenât à Paris afin que vous passiez leur dire ce qu’ils ont à faire. Il n’y a de direction nulle part. Le ministère manque complètement d’assiette. La gauche n’en sait pas encore assez long pour se conduire sagement ; et la droite paye en détail pour ses lachetés précédentes. Restez bien longtemps le plus loin possible de ces misères et gardez le moins de pitié possible pour les détresses de l’amitié.
Qu’en dites-vous ? Pourtant je me méfie de ce conseil, car c’est mon penchant. Je ne veux pas devancer d’une minute la nécessité ; mais je ne veux pas lui manquer.

5 heures
Votre fils n’est pas sorti à cause de la pluie, et aussi par prudence. Il ne sortira probablement pas avant Lundi. Mais il va de mieux en mieux. Je ne doute pas qu’il ne préfère aller à Paris, et ne vous engage à l’y attendre. Adieu. Je vous ai écrit hier à Boulogne et à Douvres, poste restante. Adieu. Adieu
Réposez-vous.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
369. Paris, dimanche le 10 mai 1840
10 heures

Je suis comme hier, comme tous les jours, passés et futurs, j’attends votre lettre. Je suis moins inquiète mais j’ai toujours de l’anxiété pour mon fils, et je ne compte que sur vous.
Je me suis promenée seule, je n’ai vu le matin que le duc de Noailles, il avait eu un long entretien avec M. de Montalivet. M. de Montalivet veut que la proposition Remilly soit discutée, parce que repoussée ou adoptée, elle nécessitera une dissolution Et que le Roi ne la laissera jamais faire à Thiers. C’est donc le moyen le plus sûr, et le seul de se défaire de lui. Le duc de Noailles, a représenté le danger, il a dit tout ce qu’il est raisonnable de dire et de penser, il a fait quelque effet mais il croit le projet très arrêté dans certaines têtes. M. Molé qui est venu hier soir, n’a par l’air aussi sur que la discussion s’engage. Il croit que le ministre, parviendra à faire trainer le rapport ou à ajourner la discussion. J’ai eu de plus que lui, Appony et M. de Pahlen, quelques femmes. Je suis triste, malade J’avais tout le jour hier une migraine à pleurer. Je ne me suis endormie qu’à 3 heures du matin. J’ai été très ébranlée par cette nouvelle avant-hier Le temps est au froid. J’en suis bien aise, cela me va mieux.

Midi
Je viens de faire une vilaine chute dans ma chambre, en m’appuyant conte le dossier d’une chaise. le dossier est parti. je suis tombée rudemen à la renverse. Je viens d’envoyer chercher un chirurgien. Votre lettre m’arrive, Dieu merci vous me rassurez tout-à-fait sur mon fils. Ne croyez jamais que j’aille voir Melle Dejazet. Je n’aime pas le mauvais goût, vous avez bien fait de ne pas croire. Jamais. Jamais. Ellice pensait mal du ministère ici. Adieu ma tête me fait mal, adieu, adieu.
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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
370. Londres, Samedi 16 mai 1840
Une heure

Les nouvelles sont toujours bonnes. Je crois qu’il n’y aura bientôt plus de nouvelles. Je vous ai toujours dit le vrai, seulement comme j’ai pensé en même temps à la vérité de ce que je vous disais et à l’impression que vous en recevriez, j’ai ménagé mes paroles pour vous calmer sans vous tromper. Vous avez des correspondants qui n’y ont pas pris tant de soin. C’est fort, simple. J’ai souri en voyant que vous croyez que je m’amuse beaucoup au bal. Demandez à Lady Palmerston qui me parlait l’autre jour de mon air fatigué et ennuyé en me promenant dans cette longue galerie de Buckingham-Palace. Mais deux choses sont vraies; je me défends de mon mieux contre l’ennui, et quand il l’emporte, je me résigne. Je m’impatiente peu. L’impatience me déplait et m’humilie. J’ai besoin de croire que je fais ce que je veux. Et quand je suis forcé de faire ce qui ne me plaît pas, j’accepte la nécessité pour échapper au sentiment de la contrainte. Si je ne me résignais pas, je me révolterais.

Je comprends tout ce qu’on dit sur les suites des cendres de Napoléon. Il y a beaucoup à dire. Je ne suis pas inquiet au fond. Les pays libres sont des vaisseaux à trois ponts ; ils vivent au milieu des tempètes ; ils montent, ils descendent, et les vagues qui les agitent sont aussi celles qui les portent et les font avancer. J’aime cette vie, et ce spectacle. J’y prends part en France ; j’y assiste en Angleterre. Cela vaut la peine d’être. Si peu de choses méritent qu’on en dise cela ?

J’ai dîné hier chez Ellice, en famille. Il est vraiment très bon, et très spirituel. Et il s’amuse de si bon cœur ! Ils étaient fort contents. Le Chancellier de l’échiquier a eu un grand succès aux Communes. Son augmentation de 2 500 000 livres de taxes passera presque sans difficulté. Son statement a été trouvé excellent, simple, vrai. De plus le Cabinet est charmé de l’appui que le Duc de Wellington lui a donné l’autre jour en Chine. Jamais le Duc n’a été plus populaire parmi les whigs. Il y met un peu de coquetterie.

Il approuve fort ce qu’on a fait pour Napoléon Dedel est de retour. Le Roi de Hollande à parfaitement pris son parti sur Mlle d’Outremont. Il n’y pense pas plus que s’il n’y avait jamais pensé. Mais tout n’est pas fini entre lui et ses Etats-généraux. Ils auront beaucoup de peine à s’entendre sur les changements à la Constitution, car ni lui, ni les Etats ne cèderont. Mais point de guerre à mort non plus. A des entêtés qui ne se veulent pas de mal, il ne faut que du temps.

J’ai reçu un charmant petit portrait de ma fille Pauline ; d’une ressemblance excellente. Et elle a bon visage dans son portrait. On m’assure que ce n’est pas un mensonge. Ils ne partiront pour la campagne que vers la fin du mois. M. Andral a désiré qu’ils attendissent jusque là, pour prolonger un peu le lait d’ânesse.

3 heures et demie

Je viens de voir Lady Palmerston, et par elle son mari. C’est une personne de beaucoup de good sens et très pratique. Savez-vous qu’il n’est pas commode d’avoir à régler ce qui se passera à 2000 lieues, dans une affaire toute d’égards et de convenances, et de donner une pacotille de bon esprit et de mesure à des hommes qui n’en ont pas trop chez eux?
Je vous quitte pour écrire à Thiers le résultat de
ma conversation, car j’ai vu aussi Lord Palmerston aujourd’hui comme hier les journaux ministériels ou quasi ministeriels, gardent le silence sur mon nom à propos de Napoléon. Je vous disais hier que je ne m’en étonnais pas. Pas plus aujourd’hui. Mais je suis bien aise qu’on sache que je le remarque, sans m’en étonner.
Adieu. Adieu.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
370 Paris Lundi 11 mai 1840,
10 heures

Je suis bien inquiète malgré ce que vous me dites, malgré les autres lettres que l’on m’écrit. Bulwer m’a envoyé une lettre de Cumming dans laquelle il dit que vendredi à 2 heures mon fils n’était pas hors de danger. C’est horrible à Bulwer de m’envoyer cela mais enfinr cela c’est la vérité, car c’était écrit dans la chambre d’Alexandre. J’en suis renversée. Votre lettre ce matin me parlera de lui, mais je la recevrai sans vraie sécurité. Tous mes amis veulent ma tranquillité. Ce sot est le seul qui dise vrai. Je veux partir, on me retient, on dit que je n’en ai par la force c’est vrai peut-être, et cependant cette inquiètude n’est pas souotenable. Il ne m’a pas encore écrit une ligne. Bruwer, lady Palmerston, lady Jersez m’ont écrit hier. Cela ne me fait plus rien. Vous ne savez pas comme je souffre, comme je suis sans force, sans courage, sans espoir. Je n’en puis plus. Midi Voici votre lettre. Vous me parlez si peu de mon fils et à peu près comme quelqu’un qui n’en sait rien de direct car tandis que lady Palmerston me mandait vendredi qu’on venait de le saigner encore, Vous me dites : " Je suppose qu’il ne tardira pas à partir. " Mais il ne faut pas supposer, il faut savoir. Pardon de ce reproche, mais même vous, vous ne savez pas ce que suis, ce qu’une mère éprouve d’angoisse, et vous savez cependant que personne n’a pour moi de véritable compassion, et de véritable soucis, je les attendais de vous. Vous aurez bien vu par mes lettres que je voulais parter de suite, mais raison nablement il fallait que j’attendisse quelque chose de précis sur son état, car votre première lettre me disait " dans deux ou trois jours il n’y paraîtra plus. " Ce n’est donc rien. D’autres lettres m’alarment plus on moins. Lui ne m’écrit pas une ligne, personne ne me dit l’opinion des médecins sur la durée de sa convalescence, enfin au milieu de beaucoup d’amis, je reste cependant ignorante de tout ce que je vous voudrais savoir. Pardonnez moi encore ce réproche, mais vous aurez dû me dire davantage et ne pas vous en rapporter seulement au dire de votre domestiques. Je suis bien triste et bien découragée de l’abandon dans lequel je reste ! Personne, personne qui me montre un intérêt vraiment tendre, vraiment intelligent.
Savez- vous que la vie m’est bien à charge, je ne sais plus qu’en faire. J’étais meilleurs à voler que lord William Russell, et on m’aurait fait moins de peine qu’à lui de me tuer. Si cela ne vous donne pas trop d’embarras ayez la bonté de parler ou d’écrire à sir Benjamin Brodie et de lui demander exactement combien peut durer encore la convalescence de mon fils. Et ayez la bonté aussi de m’envoyer sa réponse. J’attendrai donc jusqu’à vendredi, car ce jour là j’aurai votre réponse.
Vos filles sont venues me voir hier. Elles se portent à merveille. Toutts les deux sont engraissées. Pauline est bien jolie. Guilllaume n’avait pas voulu quitter son sabre et son tambour. vos filles m’ont trouvée couchée et bien triste.
Il n’y avait qu’un mot de plus à la lettre à lady Palmerston pour lui dire que Nicolas Pahlen irait à Londres aussi, la lettre n’’était pas finie. J’ai déchirée ce bout de lettres parce que j’étais pressée d’avoir une allumette et je n’avais rien sous la main. Ma chute d’hier n’a pas eu de suite, mais ma santé est fort altérée de l’inquiétude que j’éprouve pour Alexandre. Je n’ai pas un mot de nouvelle à vous dire, et je suis bien fatiguée, bien malheureuse. Adieu. Adieu.
Je viens de recevoir une lettre de Burkhausen. On ne lui permet encore ni de lire ni décrire, il est très faible dans son lit, la convalescence durera bien des semaines. Je fais mes préparatifs. Si j’ai la force. Vous voyez que c’est moi qui vous donne des nouvelles de mon fils. Pardonnez-moi, encore, pardonnez moi. Je ne veux pas être inquiète mais je suis très triste.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
371. Paris, Mardi 12 mai 1840

Je pars après demain ; ayez la bonté de m’écrire un mot à Boulogne et en autre mot lendeman à Douvres. Dites-moi seulement comment est mon fils, mais dites le moi, non sur le dire d’un domestique ; mais du médecin. Je n’ai pas un instant de repos. Je suis malade moi même, je ne sais avec qui je pars. Je suis très malheureuse. Adieu.

[Monsieur Guizot Ambassadeur de France Manchester square Angleterre à Londres]
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
372. Paris le 13 mai 1840

J’ai revu l’écriture de mon fils, J’en ai remercié Dieu du fond de mon âme. Je respire ; je me met maintenant à sa disposition je lui en écrit aujourd’hui. Dans mon inquiétude je faisais ma volonté, et demain je partais. Dans sa convalescence je veux faire sa volonté à lui, afin de ne point contrarier le projet qu’il aurait de venir passer quelques temps encore à Paris. Il me dira donc, si sa convalescence devait durer, il veut se rendre de suite après à Baden, alors je me rends de suite à Londres. Si au contraire il veut et peut venir à Paris passer quelques semaines, Je l’attends. Vous saurez donc mon mouvement par d’autres que, par moi. Car cela va se décider entre Brodie et mon fils. Benkhausen sera instruit de cela aussi ; je lui avais écrit hier comme à vous que je partais demain. Je vous avoue que ce répit me soulage. Mon angoisse, mes tracasseries m’avaient donné la fièvre, je déraisonnais, tant j’étais agitée, il me semble que deux jours de vrai repos seulement me feront grand bien. Je vous conjure de m’écrire tous les jours, de ne pas vous fâcher des reproches que je vous ai faits. Songez un peu à tout ce qui traverse la tête quand on a le cœur vraiment inquiet. Voyez les contradictions entre vos lettres et celles des autres. Vous ne voyant pas mon fils, les autres le voyant. Enfin pardonnez-moi, et écrivez-moi je vous en supplie, sachez me dire tous les jours un mot de lui, mais un mot vrai. N’est-ce pas vous le ferez ? Si je partais demain, je vous verrais dans peu de jours ! Cette pensée un fait tressaillir. Mais enfin ce que je décide, ou plutôt ce que j’abandonne à la décision de mon fils me paraît raisonnable. N’est-ce pas ?
Le coup de théâtre à été fraprant hier à la Chambre, mais j’ai cherché votre nom dans le discours de M. de Rémusat sans le renontrer cela m’étonne ! Le fait a beaucoup d’éclat, en a-t-on bien pesé la portée ? Défendez-vous à la famille Bonaparte d’assister aux obsèques ? Ce serait une inique injustice. En le permettant, cela n’est pas sans danger. Cette cérémonie touchant peut-être dans le moment de nouvelles élections (car vous les aurez) n’est-elle pas un coup monté par la Gauche ? Enfin, enfin, tout est étrange.
Je viens de voir Génie. ce que j’ai lu est parfait mais ce qu’il m’a dit de la séance d’hier de la commission est bien manvais. L’été ne se passera pas sans quelque événement qui doit influer sur votre destinée. C’est là ce qui me préoccupe beaucoup. Je n’ai vu personne ces deux derniers jours quoique tout le monde. soit annoncé. Je n’ai reçu que lady Granville tous les jours à 6 heures, et mon ambassadeur le soir à 10. Personne ne m’a vu du reste. J’étais dans un état abominable. Le peit mot de mon fils m’a fait un bien immense. Il me semble que je sois d’une grande maladie. J’étais en démence. A propos M. Molé était donc mieux enformé que vous quand il me disait il y a cinq semaines qu’on redemandait les restes de Napoléon ! Vous le niiez alors.
Adieu. Je suis pressée, parce que devant partir demain je me suis mis sur le corps une quantité d’embarras dont je ne puis pas sortir tout de suite. Adieu. Adieu. Adieu. Encore Adieu. N’essayez par de voir mon fils cela le troublerait mais faites encore parler Brodie, c’est infiniment plus sûr. Adieu.
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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
373. Londres, mardi 19 mai 1840,
9 heures

Je reprends où j’en suis resté hier. Je n’ai pas fini ; et puisque j’ai commencé ; je veux finir. C’est bon pour tous deux. Il est impossible que ma lettre d’hier vous afflige. Ce n’est pas à cause de vous seule, ni par pur ménagement pour vous qu’en vous donnant des nouvelles de votre fils, j’ai écarté, autant que la vérité me semblait le permettre, toute exagération, toute alarme brusque et violente. Je présumais que sur la simple nouvelle de l’accident, vous partiriez, moitié pour l’accident, moitié pour venir plutôt. Le motif était triste, mais bien suffisant bien convenable. Je me serais fait scrupule d’y rien ajouter, scrupule de profiter d’un si triste motif pour presser votre résolution. Votre arrivée ici, je la desire, je l’attends depuis que j’y suis. Je t’attends tous les jours, à toute heure. Je voulais la devoir, plus prochaine un peu à vous, à votre libre empressement, pas uniquement à un malheur. Je n’ai pas médité, combiné tout cela, vous savez comme on agit quand le cœur y est mêlé ; un peu confusément par instinct ; mais l’instinct n’est pas moins réel, ni moins puissant pour n’être pas clair. Je suis sûr que ce que je vous dis là a été pour beaucoup dans la réserve de mon langage.
Vous n’êtes pas venue. Vous avez attendu. Tout à coup vos craintes sont devenuer vives. Vous avez été sur le point de partir. Le désir de venir plutôt n’y était plus pour rien. Vos craintes sont devenues un peu moins vives, vous avez mis votre départ en question. Vous avez soumis cette question à votre fils. Vous n’êtes pas partie. J’ai été triste et fâché. Voilà la vérité. C’est comme si vous aviez tout vu. J’ai pensé à moi dans tout cela, à vous pour moi. M’accusez-vous ? Vous plaignez-vous? Vous me direz que j’aurais dû vous dire cela, tout de suite. Non, ne comptez jamais là-dessus. C’est ma nature, c’est ma shyness à moi, de garder en moi, pour moi seul, au moment où je l’éprouve tout chagrin mêlé de mécompte. Il me déplait de voir ainsi mon âme à la merci de qui ne sait pas lui épargner toute tristesse. Je me reprends alors, je me replie sur moi-même; et ne pouvant supprimer la peine je supprime absolument la plainte. Il faut être indépendant quand on est triste. Je conviens qu’en étant triste, on peut être injuste, on peut trop penser à soi. Je crois bien que j’ai été un peu injuste envers vous, que je n’ai pas assez pensé à vous, à votre santé, à votre faiblesse, à votre trouble, à l’empire exclusif, déréglé, que prend sur vous votre imaginution ébranlée. Vous me le pardonnerez ; vous me le pardonnerez avec joie n’est-ce pas ? Car au fond, il n’y a rien là qui vous doive affliger. Et je ne me changerai pas, pas plus que vous. Avez-vous envié que je change ? Pas moi, malgré tout ce que je vous ai dit et tout ce que je ne vous ai pas dit depuis huit jours.
Je suis rentré cette nuit à une heure, de la Chambre des Communes. Lord John Russell, et Lord Stanley ont bien parlé. Le dernier m’a frappé, par sa bonne grace forte et simple. Le Cabinet a eu un échec, et en aura probablement
un second ce soir. On croit que le bill de lord Stanley passera à la 3ème lecture. Mais il périra dans la discussion du détail des clauses. Etrange situation, la faiblesse aux prises avec l’impuissance. J’y retourne ce soir. Il y aura O’Connell, Macaulay, Sir James Graham, Sir Robert Peel. Jusqu’ici, c’est une excellente discussion, un jour lumineux, sans soleil. Ceci bien pour vous seule. Il y a deux choses, que je ne peux montrer qu’à vous, ma faiblesse et mon orgueil.

2 heures
Oui vous avez raison; Je vous ai prise for better and for worse, et j’ai tort toutes les fois que je ne vous dis pas quelque parole bien tendre bien douce, qui se mêle à tout à votre tristesse, à la mienne, à nos injustices communes. De loin, j’oublie que je suis loin, que les moindres mots sont définitifs, irrévocables, durs, grossiers. Vous l’oubliez aussi. Ne l’oublions jamais, jusqu’à ce que nous ne soyons plus loin, l’un de l’autre, que nous n’ayons plus besoin de penser à rien, que toute méprise disparaisse, que toute injustice se répare, que tout mal se guerisse par cette admirable panacée de la présence, d’une présence charmante et chérie avant le 15 juin, n’est-ce pas ? Il le faut, car il faut que nous soyons ensemble, le 15 Juin. Je vous ai répondu ce matin. Je ne trouve rien dans votre lettre à quoi je n’aie répondu. Et vous voyez bien que celle d’hier ne m’a pas déplu. Adieu. Adieu. Adieu. Comme vous, à présent je serai impatient jusqu’à ce que vous ayiez reçu ma lettre d’hier, celle-ci jusqu’à ce que vous me l’ayiez dit. L’horrible chose que l’absence. Que d’agitations insensées ! Que de peines absurdes ! Adieu encore. Adieu pour le chagrin passé. Adieu pour le bonheur à venir. Adieu. Je fais presque aujourd’hui comme hier. Je ne vous dis pas que l’état d’Alexandre est toujours très bon. Vraiment il n’y a plus de nouvelles à vous donner. Je vous ai écrit hier deux fois. Savez-vous quelque chose de la Duchesse de Sutherland. Et si elle vous a répondu, quoi?
Adieu encore.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
373. Paris, le 17 mai 1840,
10 heures

J’ai vu Appony hier matin. Plus tard lord Granville. Le soir mon Ambassadeur et le duc de Noailles. Je tiens ma portie fermée encore à tous les autres ; je suis faible et souffrante. On ne parle que des cendres de Napoléon ! Les ambassadeurs n’admettent pas qu’il soit possible de permettre à sa famille d’assister aux obsèques. L’Europe réunit lui a interdit l’entrée du sol français. D’ailleurs il faudrait un décret de le chambre pour le permettre. Je trouve également difficile de l’accorder et de défendre. Ce qui est bien sûr c’est que Vous vous êtes créé là de très grands embarras pour l’avenir. Les étrangers ajoutent : " les dangers sont pour la France, qu’elle s’en tire. Granville parle comme cela aussi. Il me parait fort content de la manière dont lord Palmerston a accueilli tout ceci. En effet, il y a une une très bonne grâce. On pense généralement que la réhabilitation du Maréchal Ney sera une conséquence inévitable. Appony se prononce avec force contre cela. Le duc de Noailles dit que ce serait grave, en ce que cela casserait l’arrêt de l’un des grands corps de l’état. Je vous envoie le partage. L’affaire Rémilly est noyée pour le moment. J’ai enfin assez bien dormi cette nuit; la lettre de mon fils m’avait calmée, mais après une gande excitation le calme amène la fatigue, ce s’est qu’alors qu’on sent tout le mal qu’on s’est fait ! Il y a des gens qui disent que ces trois jours m’ont fait maigrir beaucoup, et je le crois. Vous recevez aujourd’hui la lettre dans laquelle je m’annonce et demain celle qui la détruit. Je pense à votre plaisir, et puis à votre désappointement. Je pense à tout, à tout ce qui vous passe par le cœur. Mais vous trouverez que j’ai raison, que mon inquiétude devait me faire aller ; que les nouvelles d’hier doivent me faire soumettre mes mouvements à la volonté de mon fils. Je ne veux contrarier en rien ses projets. Je sais qu’il déteste le séjour de Londres, et dès qu’il me dira ce qu’il faut faire, je me déciderai. Je reste prête à partir sur l’heure. Midi. Voici votre lettre. Elle confirme tout ce que vous me disiez hier sur mon fils, demain j’aurai de ses nouvelles plus directes et peut- être même sa décision sur mes mouvenents, car dès lundi je lui avais écrit sur ce sujet. Samedi je n’aurai rien de vous car vous m’aurez écrit à Boulogne. Je suis fatiguée, abimée, encore. un peu inquiète et l’incertitude sur ce que je vais faire dans peu de jours me tournente aussi. Voilà comme on passe sa vie ! C’est à peine vivre. Adieu, adieu. Je vois que Londres vous plait, cque vous vous y amusez. Au fond je ne vous croyais pas si susceptible d’être amusé. Mais c’est une disposition heureuse. Ah mon Dieu que je me tirais vite moi de ces bals de cour, et quand je ne pouvais pas m’en tirer, que je supportais impatiemment cette gêne ! Quelle mine désagréable je faisais au roi. Il y a bien des points sur lesquels nous ne nous ressemblons pas, mais vous avez raison. Et moi, j’ai tort. Adieu.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
374. Paris, Vendredi 15 mai 1840

Vous me l’avez dit une fois, mon chagrin tourne toujours en injustice. C’est possible, mais voyez la différence entre nous. Je suis pressée d’être injuste et vous, vous êtes injuste à la réflexion. Vous me grondez beaucoup, vous avez vraiment tort. Voici sur quoi ma vivacité à éclater. Votre lettre vendredi : Alexandre va très bien. Je suppose qu’il ne tardera pas à partir.
Cuming Vendredi : Poor Alexandre is still very very ill. The Surgean won’t prononce him out of danger.
J’ai copié exactement. Mettez-vous à ma place. Et puis le lendemain Beackhausen confirme la lettre de Cumming en ce sens, que ce n’est que Samedi qu’en effet le chirurgien a déclaré que le danger était passé, mais qu’il fallait beaucoup de soin. Vous m’entretenez dans une pleine sincérité, et quand la vérité est venue, elle m’a terrassée. J’étais dans un état près de la folie. je m’étais pleinement fiée à vous et assurément en vous adressant plutôt à Brodie ne sachant en dire dès le commencement "ce sera long", au lieu de me dire dès Mercredi le 6, " dans deux ou trois jours il n’y paraîtra plus". Il en serait résulté deux choses ; c’est que je serais partie sur le champs et que je n’aurais pas eu ce terrible contre coup qui m’a abîmée. Et puis et surtout, je ne vous aurais pas écrit une lettre qui vous fait de la peine, vous aviez bien vu (car vous me citez ma phrase) à quel point ce n’était que vous que je voulais croire. En y regardant bien vous ne me gronderiez pas autant, je ne mérite pas cela, mais beaucoup de pitié. Vous voyez bien que j’ai senti que j’étais vive, que j’étais peut-être inquiète, je vous en ai demandé pardon, je vous le demande encore. N’ajoutez pas à tout ce que je ressens de peine de tous les genres.
En voulez-vous de l’injustice encore ? Voulez- vous de la franchise. Eh bien, j’avais bien envie hier de vous écrire une page remplie de M. Antonin de Noailles, de M. de Flamarens, je cherche encore. qui sont les beaux jeunes gens de Paris ! Pour faire pendant à une page remplie d’observation sur les charmes de 6 ou 7 belles femmes du bal de la Reine. Je fais des découvertes sur vous depuis que vous êtes à Londres. Allez-vous vous fâcher ? Me punissez-vous d’être franche ? Faut-il que je déchire cette feuille ? Je suis très combattue. Vous avez exigé que je vous dise tout. Vous voulez avant tout lire tout-à-fait dans mon cœur, et cependant, vous me ferez peut-être me repentir de ma franchise. Savez-vous ce que je crois ? C’est qu’on m’en doit avec cette rigueur que de près ; de près, lorsqu’on peut si vite effacer, expliquer. Ah de près, je sais bien que vous ne vous fâcheriez pas ! Vous feriez le contraire ! Vous verriez ce qu’il y a de profond, de tendre derrière mes paroles. J’ai beaucoup, beaucoup à dire encore, je dis trop, je dis trop peu, J’ai le cœur gros. Je lis les journaux. J’ai cherché pour voir s’il n’y avait vraiment au bal que des jeunes femmes. J’ai trouvé lord Grey, le duc de Wellington. Est-ce que vous ne causez pas avec ces personnes-là pendant 6 heures de suite que vous restez à un bal ? Vous ne me les nommez pas. Certainement et vous le dites-vous même, vos lettres sont frivoles. Vous êtes dans le tourbillon de Londres, vous le suivez en conscience, j’avoue que je n’en trouve par la raison, car je sais fort bien que c’est inutile quand on n’en a pas le goût. Je connais la mesure du temps de résidence à toute ces gaietés là. Je le sais, mais vraiment je ne vous connaissais pas. Vous êtes jeune. Je vous le disais hier sous une autre forme, vous avez sans doute raison, en tout cas vous en êtes plus heureux. Moi, je n’ai rien de jeune ou de gai à vous dire, je vous raconte du grave.
J’ai vu hier matin M. de Bourqueney, il m’a assez intéressé ; il sait plus que n’en savent la plus part des personnes qui me parlent. Après lui Montrond et le duc de Poix. Montrond étonné de ce qu’ils vont se dire le roi et lui, en se souvenant de tout ce qu’ils se disaient sur Napoléon quand ils étaient ensemble en Sicile.
Je retourne à Bourqueney qui me dit : " On est bien content de M. Guizot ici et des succès qu’à en sa négociation pour les reste de Napoléon, vous devriez Madame lui dire cela en lui écrivant.
- Moi Monsieur ? Mais je l’ignore ; je n’ai pas entendu nommer M. Guizot dans tout cela.
- Comment Madame ? Mais M. Thiers me le disait encore hier au roi.
- A l’oreille peut-être, Monsieur." Voilà exactement notre dialogue.
M. Molé est venu hier au soir tout rempli du sujet. Il est émue de la chose, mais il trouve que c’est trop tôt, qu’on remue trop les esprits, que cela est fait avec légèreté sans en avoir examiné les conséquences. La famille, la légion d’honneur, le tapage dans les rues. Il a tout passé en revue. Il dit que s’il avait cru le temps. venu de redemander les cendres de Napoléon; c’est lui Molé qui l’aurait fait, mais qu’alors il aurait autrement qualifié cet acte que ne l’a fait M. de Rémusat, que le discours de M. de Rémusat c’est la révolution, elle toute seule qu’on honore, que lui aurait montré Bonaparte comme la restauration de la religion, de l’ordre, des lois, de l’autorité, et fait tourner tout cela au profit de la monarchie tandis que M. de Rémusat n’a remué que les passions révolutionnaires et il dit que magnanime et légitime voilà les deux grands mots du discours. L’un et l’autre parfaitement, absurdement, appliqués. Ceci est assez vrai. Il critique les Invalides, il veut St Denis, le caveau que Napoléon lui même avait fait arranger pour sa race. Les Invalides, c’est encore l’enfant de la Révolution, et non le monarque. Il ajoute : " Je suis sûr que M. Guizot a trouvé que c’était trop tôt, ou bien qu’il aurait tiré de cet événement le parti que j’ai indiqué, et non les phrases qu’a débitées M. de Rémusat." Il m’a dit hier que c’était Villemain qui lui avait annoncé cela il y a 6 semaines lorsque je vous l’ai redit.

Samedi le 16, à 11heures. J’ai reçu ce matin une lettre de mon fils. Ce pauvre garçon est demeuré sourd d’une oreille, et a perdu l’usage du bras gauche. Il me mande qu’il part de Londres après demain, qu’il restera auprès de moi juqu’à mon départ. et qu’il ira ensuite à Bade. J’ai écrit avant-hier à Boulogne, pour qu’on m’envoie votre lettre. La journée sera triste je ne recevrai rien !
J’ai été voir votre mère hier. Elle est parfaitement bien, et elle a été fort compatissante pour moi. Vos filles faisaient de la musique. Guillaume jouait avec son fusil. C’est le seul que j’ai vu ; il a fort bonne mine. J’ai été voir la petite princesse. J’ai fait dîner Pogenpohl avec moi. Nous avions à règler des comptes, et il s’était occupé de tous mes préparatifs de départ. Le soir, j’ai vu les trois Ambassadeurs, et Médem, Tcham, Armin, & & M. de. Pahlen venait de chez le roi.
Le départ du M. le Prince de Joinville. est retardé à cause de sa rougeole. Il me parait que tout le monde est triste, et qu’on trouve que Thiers est trop ivre. Je ne sais guère ce qui se passe. Appony est d’une mauvaise humeur contenue J’ai fait visite hier à Mad. de. la Redorte. Elle est glorieuse. Elle affirme qu’on ne permettra pas à la famille Bonaparte de venir. C’est bien là la résolution mais assurément ce sera la première fois dans le monde que, les seuls exclus de funérailles soient les parents du défunt. On demande l’effigie de Napoléon sur la légion d’honneur, institué par le souverain légitime de la France. Ah, le discours de M. de Rémusat ! En le relisant Il est bien étrange. Au premier coup d’oeil cela a bon air, c’est ronflant, mais à l’analyse ! Je suis curieuse de votre opinion mais elle m’arrive à travers de l’eau salée !
J’ai dormi encore cette nuit, je m’en vante comme du fait le plus intéressant des 24 heures.
Adieu. Voulez- vous que je déchire cette lettre ! Voulez-vous, voudrez vous toujours que je vous dise tout avec ma funeste franchise, comme l’appelle lady Granville ? Je prends un juste milieu je déchire et j’envoie. Adieu, adieu, si vous saviez combien je pense à vous, comment j’y peuse ! Ah ! vous seriez content si cela vous fait encore plaisir. Comme autre fois, adieu,adieu, adieu.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
375. Paris, vendredi 15 mai 1840

Je viens de vous écrire une longue lettre, mais elle ne partira que demain. Je veux vous dire en attendant de mes nouvelles. Je reçois dans ce moment une lettre de Benckhausen remplie de détails sur mon fils. Il m’annonce qu’il compte être à Paris entre le 20 et le 25, c’est-à-dire dans dix jours. Je suis donc décidée à l’attendre. On disait hier de mauvaises nouvelles d’Afrique, et la séance a été animée, en général on semble animé sur toute chose L’affaire Napoléon exalte beaucoup. Au total on approuve, c’est la première impression mais à la réflexion on trouve bien des conséquences graves. Je me remets, je dors ; j’avais passé une semaine sans sommeil et je n’aurai le cœur tranquille que quand je reverrai mon fils. Il me faut autre chose aussi pour qu’il le soit tout à fait.
Adieu Monsieur, j’ai rouvert ma porte hier, j’ai vu le soir M. Molé. J’avais vu le matin le duc de Poix qui avait demandé mon heure pour m’entretenir de son fils et voici ce qu’il me prie beaucoup de vous soumettre. Faites-moi la grace de me répondre. M. Louis de Noailles attaché payé à Naples, désire vivement passer dans cette qualité à Londres. S’il n’y avait pas à Londres une plais de secrétaire, le duc de Poix en a parlé à Thiers, qui a promis de s’en occuper, mais il est occupé de trop de choses pour qu’on puisse compter qu’il y songe. La question à vous adresser est celle-ci: Agréeriez -vous M. Louis de Noailles ? Ses parents en seraient bien heureux. Il a déjà été à Londres avec M. de Talleyrand, il y est connu avantageusement, il était fort répandu dans la société. C’est un excellent jeune homme. Pouvez-vous faire cela pour lui ? On dit qu’il aurait un rival auprès de vous, M. de Vandeuil. Est-ce vrai ? Je serais bien charmée si mon entremise pouvait être utile au duc de Poix, et je me permets. de vous dire que vous me feriez. à moi un bien grand plaisir aussi. Dans tous les cas ayez la bonté de me répondre. Il me semble qu’un beau nom (et ils sont un peu rare) mériterait d’être encouragé.
Adieu, encore, Adieu.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
379. Paris Mercredi 20 mai 1840,
9 heures

A mon réveil dans mon lit, on me remet le 372 venu directement n’aurai-je que cela ? Me punissez- vous en éludant ? Faudra-t-il rester 24 heures encore dans un état d’angoisse abomminable ? Une réponse sur Madame ? Il est à sa place le Madame, mais vous l’aurez jugé à propos, Mais moi, aujourd’hui, j’aurais mieux aimé des coups de bâton que Madame ! Et cependant, je n’ai pas été élevée dans ce qu’on appelle des idées russes. Je vous remercie des nouvelles de mon fils, les plus fraîches et les plus sûres que j’aie.
Vous êtes bon de passer à sa porte, je vois vraiment que son état ne mérite plus cette sollicitude, et cependant jusqu’à son départ faites moi la grâce de me donner de ses nouvelles tous les deux jours. Montrond est venu hier matin, il m’a trouvé dans une attitude et une mine d’idiote, je crois. qu’il m’a dit le mot. Je regardais des allumettes, avec un air égaré. Il m’a demandé ce que j’avais Je lui ai dit que j’avais envie, de me pendre ou de me noyer. "J’ai bien quelques fois cette envie-là aussi, mais je remets." Et puis il a bavardé, et m’a presque distrait de ma triste disposition.
Nous avons parlé de tout. Je lui ai fait cette question-ci. Entre ces deux versions opposées, celle que Thiers a inventé la translation des restes de [Napoléon], et arraché avec peine l’aveu du Roi ; et celle que c’est le Roi qui l’a imaginé et Thiers obéi.
"Laquelle dois-je croire ?
- Croyez ce qui est le plus vraisemblable. Le fait est de Thiers."
Pour vous expliquer ma question vous saurez que le Roi a dit à Appony que c’était son idée à lui et qu’Appony le croit parfaitement. Je crois que j’ai oublié de vous dire le récit de Granville. Il y a bien longtemps, c’est-à-dire bien longtemps avant le 1er de mai que Thiers est venu lui parler de cela et l’a prié de sonder lord Palmerston sur l’accueil qui serait fait à cette demande. Et puis Thiers lui a dit qu’il valait mieux ne pas sonder et il lui en a fait la demande directe de la part du gouvernement français. Je vous dis exactement, ce que m’a dit Granville. Grandement j’aime mieux qu’on vous ait ordonné de terminer une négociation déjà commencée. Je serais fâchée qu’on vous eut consulté, car c’est à mon avis une impudente affaire. De cette façon vous n’êtes responsable de rien. Je dois ajouter que Bourqueney m’a dit ceci. Le 1er mai lorsque Thiers est venu avec le Cabinet féliciter le Roi sur sa fête, le Roi lui a répondu en lui octroyant les restes de Napoléon. Bouquet pour bouquet. Vous savez maintenant tout ce que je sais sur cela. Vous trouvez que j’y pense beaucoup. C’est que vous verrez que ce sera beaucoup.
Je ne saurais vous dire la mélancolie de toute ma journée hier, Je suis si triste, si triste ! Et seule, seule ! Le soir j’ai eu lord Harrowby qui traverse pour retourner en Angleterre. C’était l’ami de Pitt. Il a été 40 ans ministre, j’étais fort lié avec sa femme. Si vous le rencontrez faites sa connaissance. Pas un Anglais ne parle français aussi bien que lui et il parle de tout. L’automne arrive, le prince de Chalais, Gabriac, beaucoup d’autres je ne sais plus qui. Mais j’étais si peu entraînée ! Je crois qu’on aura trouvé ce que Montrond m’a dit.

Midi. Rien, pas une autre mot !

2 heures
Je viens de remercier Dieu comme je l’ai fait le jour où mon fils lui-même m’a annoncé qu’il était hors de tout danger. Votre lettre a été pour moi cette lettre là, plus que cette lettre là ! Ah je vous dis bien la vérité. J’étais aujourd’hui prête à pleurer à chaque instant. Je suis sortie, non pour marcher mais pour m’appuyer sur la terrasse vis-à-vis mon appartement. Je regardais chaque passant avec envie, j’étais si sûre que chacun d’eux était plus heureux que moi. Mes larmes ont coulé ; un promeneur m’a regardée avec étonnement, c’est le seul qui s’en soit aperçu. Je suis redescendue de la terrasse, j’ai honte de vous dire tout ce qui s’est passé en moi, je ne savais si je tournerai à droite ou à gauche ; à droite pour rentrer chez moi, à gauche vers le pont. Et je me disais. Il ne saura jamais comme je l’ai aimé ! Mes jambes me manquaient ; dans ce moment je vois une jeune figure d’homme devant moi, l’air riant, ôtant son chapeau mettant la main dans son habit, & me présentant une lettre. Ce n’est qu’alors que j’ai reconnu le jeune homme. Ah s’il s’entend en physionomie comme j’espère qu’il s’entend en médecin, qu’il doit avoir fait d’étranges observations sur mon visage. Je la tenais donc cette lettre, et il me semblait que je n’aurais jamais la force d’arriver jusqu’à chez moi pour la lire. Ah que d’émotions j’ai eu ce matin, que de pensées contraires, que d’amour, que de désespoir ! Vous ne comprendrez pas tout ce que je vous dis, cela a l’air de folie, et je crois que cela y touche. Je suis rentrée, j’ai couru au dernier mot, et ce n’est qu’a sa vue que j’ai respiré. Quelle lettre ! Que je vous aime, que je vous bénis. Parlez-moi des tulipes tant que vous voulez, comment avais-je oublié les tulipes ? John Newton, quel brave homme ! Adieu. Adieu. Je suffoque mais cette fois, c’est de plaisir, et d’un tel plaisir ! Je ne serais jamais parti sans voir votre mère et vos enfants. Et j’ai dit à Génie ce que j’avais sur le cœur. parce qu’il est entré dans le moment où je venais de lire les deux lettres contradictoires, mais ne parlons plus de cela. Ne parlons plus que d’.... Je ne sais ce que je dis, mon cœur bondit de joie. Ah, qu’il est jeune mon cœur. Adieu. Adieu, toujours. Adieu
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
380. Paris jeudi le 21 mai 1840

J’ai eu hier matin une longue visite d’Appony. Il a eu enfin une longue conférence avec Thiers, il parait qu’ils se sont dit beaucoup de choses obligeantes, et plus encore de choses aigres. Ainsi sur la question d’Ancône.
"- Si j’avais été ministre jamais la France n’aurait rendu Ancône.
- En ce cas vous aurez eu la guerre.
- La guerre ? Vous n’auriez pas où la faire.
- Comme nous ne voulons pas nous brouiller, finissons cet entretien."
Voilà un spécimen de la désobligeance. Voici pour les politesses. " Le prince Metternich est certainement le premier homme d’état en Europe. Il n’a surement pas pas besoin de mon suffrage, mais enfin je reconnais tout son mérite."
Le Roi a parlé à Appony de la translation des restes comme d’un acte de son invention. "Tôt ou tard, cela aurait été arrachée par les pétitions. J’ai mieux aimé octroyer. Il n’y a pas de danger ; la famille est sans importance. Le discours de M. de Rémusat n’a pas le sens commun je lui ai demandé ce que voulait dire sa dernière phrase, la comparaison de la gloire avec la liberté. Il m’a répondu qu’au fond il n’en savait rien, mais que cela avait fait un bel effet."
Croyez ou ne croyez pas, comme il vous plaira. Appony n’a pas inventé. Le temps est au froid. Pas de promenade au bois. J’ai dîné chez mon ambassadeur. plus de 30 personnes, toute la société blanche. Le soir il est venu chez moi, cela a été court, car je n’étais sortie de chez lui qu’après 10 heures.
J’attends ma lettre ce matin sans palpitation, avec impatience, avec joie, car elle sera bonne, elles seront toujours bonnes, n’est-ce pas ?
J’ai un chagrin de ménage. depuis l’assassinat de lord William Russell je n’ai plus foules qu’Eu génie reçût son mari chez moi. Le mari s’est fâché et me reprend sa femme, et je l’aimais beaucoup, car elle est jolie et alerte, & intelligente. Je cherche ; je veux de l’esprit, une jolie figure et pas de mari.
M. de Noailles, qui était hier mon voisin à dîner me dit que M. de Lamartine veut parler, contre la proposition du retour de Napoléon et qu’il s’arrange avec M. Garnier Pagès qui parlerait contre aussi dans ce cas, Berryer s’en mêle. Mais il est vraisemblable qu’on fera comme pour la loi de dotation en sens inverse. Vote silencieux. Logiquement et légalement on soutient que la loi contre la famille doit être reportée du moment qu’on réhabilite le chef. Quitte à faire une nouvelle loi qui les exile pour leurs méfaits. Ce qui est sûr c’est qu’on n’évitera pas du parlage sur ce point. midi Voici votre lettre bonne tendre, mais puisque vous avez continué le sujet, moi aussi je me force de revenir pour me défendre. Encore une fois voici vos paroles.
Mercredi 6 mai. " Alexandre a eu hier un accident, rien de grave & & dans deux ou trois jours il n’y paraîtra plus. "Vendredi 8 Mai. " Alexandre continue à aller mieux, c’est-à-dire qu’il va bien Samedi 9 mai. Alexandre va très bien. Je suppose qu’il ne tardera pas à partir." Voilà les nouvelles reçues de vous aux deux premières, croyance implicite. A la troisième, étonnement car Cumming disait ce que je vous ai mandé, et le silence total d’Alexandre confirmait plutôt Cumming que vous. Vous voyez bien que jusqu’à lundi 11 où je reçois votre lettre de Samedi à celle de Cumming, il n’y avait pas de quoi songer à partir je dis songer raisonnablement, car j’y avais bien songé dès la première minute et vous retrouverez surement cela dans ma première lettre après avoir appris l’accident. Et là c’était pour vous que j’allais, avec l’accident pour prétexte. Il n’y avait que votre phrase "dans deux ou trois jours il n’y paraîtra plus" qui me tenait perplexe, car je pouvais me croiser avec lui en route et le manquer. Lundi donc en recevant les deux lettres contradictoires, j’ai cru Cumming. Mon angoisse est devenue horrible, j’ai fait à la hâte mes préparatifs de voyage. J’y allais en dépit de vous, oui en dépit de vous ; et regardez-y bien, j’ai raison de dire cela. "Je suppose qu’il ne tardera pas à partir " était m’engager indirectement à rester. Vous ignoriez l’état où était mon fils et j’étais blessée de cette négligence ; ou le sachant, vous vouliez m’empêcher d’arriver en me disant "il ne tardera pas a partir". Et voici ce que j’ai cru : tout ces embarras diplomatiques vous ont amené à penser qu’en effet il serait plus commode pour vous que je ne vinsse pas. Je ne doutais pas de votre droit mais je pouvais croire à un excès de prudence, et c’est ainsi que j’avais fini par traduire votre phrase ; vous en retrouvez des traces dans la question que je crois vous avoir adressée il y a deux ou trois jours. Si je me suis expliquée clairement, il est impossible que vous ne me donniez pas raison et j’ai trouvé confirmation de mes conjectures dans l’absence totale de plaisir ou de regret lorsque vous avez su que je venais & puis que je ne venais plus. Je courrais donc vers mon fils, vers mon seul enfant, mon fils en danger ! Je songeais bien, je songeais beaucoup au bonheur de me retrouver auprès de vous, mais votre réserve, votre manière détournée de m’empêcher de venir me glaçait un peu. Dites ? Y a-t-il tant d’injustice à avoir cru entrevoir cela ? Je vous ai tout dit. Si cela n’est pas clair c’est que je n’ai pas su le rendre tel, mais j’ai compris comme cela, absolument comme cela. Voilà donc partie du 11 et tout le 12 employés à des préparatifs fatigants, odieux, car vous ne savez pas tout ce que j’avais à faire. Trouver un courrier pas un de mes gens ne pouvait aller avec moi, ils ne savent pas un mot d’Anglais ! Trouver quelqu’un pour m’accompagner dans ma voiture. Arranger ce que je laisse, ce que j’emporte. Pas un petit détail, pas un embarras m’a été épargné par personne. Je tombais de lassitude, je tremblais pour mon fils, j’avais la fièvre, ah quelles horribles journées ! Enfin mercredi 13, je reçois la première lettre de mon fils et une excellente, détaillée de Burkhausen, qui me rassurent complètement. C’est en devenant tranquille que j’ai reconnu toute ma faiblesse. L’inquiétude me soutenais. le calme de cœur m’a enlevé toutes mes forces factices et dans cet état j’aspirais à un peu de repos. J’ai remis mon départ de 4 jours, pour avoir les réponses d’Alexandre. Je subordonnais mes mouvements à ses volontés. C’était parfaitement naturel, parfaitement juste. Avant même sa réponse à ma demande, il m’a supplié de ne pas venir, de l’attendre, parce qu’il ne tarderait pas à partir. Et hier il me mande qu’il sera certainement ici le 26, pour y passer quinze jours Auprès de moi. Eh bien, dites-moi ; ai-je eu tort ? Aussi tort que vous le dites ? Vous m’expliquez votre réserve, c’est un peu trop subtil. Vous êtes trop fier avec moi ; ce qu’il faut être, c’est franc, toujours franc. Je comprends un peu votre réserve. Et bien moi, comprenez-moi, aussi. Lorsque j’ai tremblé pour mon fils je n’osais presque pas m’avouer qu’à côté de mes angoisses il y avait un plaisir, que j’allais vous revoir ! C’était dans le fond de mon cœur, mais caché ; je réprimais la joie. Elle me semblait un péché, un péché dont Dieu allait me punir. Il me semblait que dans ce moment je ne devais être que mère, n’avoir qu’une pensée, un vœux. Vous le savez bien, il y a des contradictions dans le cœur... ce n’est pas exactement ce que je veux dire. Je crois, et cela vous ne le savez pas, que j’ai l’esprit faible ; quand un malheur m’atteint ou me menace, il me semble que j’ai à expier ; qu’en me châtiant j’obtiendrai mieux grâce ; qu’en ne pensant qu’à Dieu, et à l’être cher pour qui je tremble, Dieu viendra à mon aide. J’écartais votre image, et elle était cependant toujours là, comme je vous dis dans le fond, tout-à-fait le fond de mon cœur. Je ne vous ai rien dit alors je ne sais rien vous dire de direct ; je ne vous ai parlé que de mon fils. Vous en avez été blessé, et voilà où nous nous sommes mutuellement mépris depuis le moment où je n’ai plus tremblé, n’avez-vous pas vu ce que je tenais si caché se faire jour de nouveau avec passion ? Ne m’avez- vous pas vu trembler de nouveau mais pour un bien autre intérêt ! Le doute était venue, les tulipes me dérangeaient. Que sais-je ? Sait-on tout ce qui vient à l’esprit ? Je répète avec vous. Que d’agitations insensées ; que de peines absurdes ! Allons, c’est fini. Adieu et adieu répété tant que vous voudrez. Ah si vous étiez là ! Quelle froide chose que du papier pour répéter un Adieu pareil.
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