Guizot-Lieven

Correspondance croisée entre François Guizot et Dorothée de Benckendorff, princesse de Lieven : 1836-1857


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Type de document : Correspondance

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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
315 Paris Mardi 25 février 1840 2h1/2

Je suis triste, triste, triste à mourir. Je parcours ces chambres que vous venez de traverser. Je regarde cette chaise verte sur laquelle je ne vous reverrai plus. [Et un cœur est pris à s’éprendre]. Ah nous reverrons nous ? Je suis frappée de cette mort qui signale votre départ. J’ai l’esprit superstitieux quand l’affection s’en mêle. Qui sera là pour calmer mes terreurs ? Je vous en prie ne prenez pas cette potion de votre petit médecin. Cela pourrait aggraver le mal de mer. Subissez le tout bonnement comme fait tout le monde. Manger bien en arrivant à Calais, mais le matin ne prenez qu’une tasse de thé. Il faut avoir pris du liquide. Buvez de l’eau tiède si le mal de mer vous prend. Je vous écris pour vous dire tout cela. Adieu adieu. God bless and protect you and me. N’est-ce pas ? adieu
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Auteur :
316 Paris Mardi 26 février 1840
Midi
 
Voici ma pauvre journée hier. Le Bois de Boulogne, seule, Lady Granville et Mme Appony de 4 à 6. Le soir M. de Noailles, Bacourt, quelques autres. La combinaison Thiers et Doctrinaires étaient l’ordre du jour.

[[Je n’ai point vu paraître Génie pour le confirmer ou le démentir. Je [me ravis] d’un rien. Il me semble presque que je ne m’intéresse à rien. Je suis si triste ! J’ai passé une mauvaise nuit. J’ai pensé que vous aussi, bien froid ces routes. à 6 heures je  vous verrai arrivé à Calais, car je doute que vous y soyez avant. Vous y trouverez une lettre.]] Lady Granville a été bien bonne et bien caressante pour moi hier, plus que de coutume. Son mari est toujours fort préoccupé de la crise. Il est arrivé quelque chose de très ridicule tandis que j’étais chez eux. Madame Sébastiani s’était fait annoncer une demi-heure avant, on l’attendait. Lorsqu’elle su que j’y étais, elle n’a pas voulu entrer. Ah pour le coup, c’est trop fort ? Et moi qui voulais innocemment lui aller faire visite pour apprendre des détails sur la noce ! [[Ne parlez pas de cela pas plus que je n’en parlerai. Vous concevez bien que je l’ignore. Il fait froid. Je ne sortirai pas tard.

2heures Appony sort de chez moi, il est parfaitement convaincu que l’entrevue que le roi doit avoir ce matin avec Thiers n’aboutira à rien absolument, [acquis] avant la fin de la semaine l’ancien ministre sera rétabli. M. Molé est de cette opinion aussi. [Comte Mathieu Molé].
Vous êtes à Douvres. Vous en êtes déjà parti. Comme je pense à tout, à tout. Et vous, vous pensez à moi en traversant ce riant pays, en regardant ces cottages que j’ai tant regardés [l’année 37] ! [[Je me trompe fort, où vous aimez beaucoup l’Angleterre, et vous n’aimez pas beaucoup Londres. ]]

Il a fait trop froid pour me promener hier. J’ai passé une grande heure chez Lady Granville. Mme Sébastiani en sortait. Il y avait eu une scène très vive à mon sujet, qui a fini par des pleurs de l’ex-ambassadrice et amende honorable. Vous ne pourriez concevoir toutes les pauvretés qu’elle a dites. « On m’appelle à Londres, le chef de la coalition. J’ai remué ciel et terre pour vous y faire aller. » (Moi, la seule victime de ce départ !) Lady Granville s’est fâchée et a dit tout ce qu’il fallait dire. Au surplus tout cela ne fait rien ; ce serait trop bête de m’en fâcher. [[Pardonnez moi ma mauvaise plume. Je me punis par avance après un dîner solitaire j’ai reçu une troupe de joueur de Whist que Lady Granville m’a envoyée. Cela m’a diverti et pas trop pendant un quart d’heure après quoi je suis allée causer avec le duc de Noailles, messieurs d’a et de Castellane. Le premier exhorte ton [4 mots] il m’a parlé longuement et avec chagrin de la situation, il voudrait en sortir, il voudrait être [ ? ], parler agir travailler pour la monarchie sans s’inquiéter pour le [ ?] du monarque. Voilà le programme en gros.

Midi]]
Le vent était à Thiers hier et il y a des innocents qui y croient [[Je suppose qu’on croira autre chose aujourd’hui. Point de Génie encore. Cela ressemble beaucoup au [ ?2­]

1 ½
Je viens de faire ma toilette, je reviens à vous. Mes lettres vous accueilleront. Je n’aurai rien à vous dire sans vous c’est temps perdu [ ? 2] et prendre les nouvelles. Qu’est-ce qui me reste ?
Le soleil est superbe ; mon appartement est bien gai, et je suis bien triste.­]]

Adieu, je vais remettre ceci moi-même aux affaires étrangères [[et j’irai au bois de Boulogne, et puis quelques visites, et puis et puis toujours de la solitude, toujours de l’ennui, toujours de la tristesse, toujours de l’[ ?] adieu, adieu.]]
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
317. Paris, vendredi 28 février 1840, midi

Votre lettre de Calais m’a fait tant de plaisir ! Comme vous avez été vite ! Vous voilà donc vraiment à Londres. Votre chambre à coucher donne-t-elle sur le square ou le jardin ? Vous devriez prendre le square, l’air doit y être meilleur. Comment supportez-vous l’odeur de Londres ? J’ai mille et une question à vous faire ; mais vous me direz tout. J’ai eu longtemps hier matin les Granville et les Appony. En fait de nouvelles ici, ni les uns ni les autres ne savaient la moindre chose. Mais l’un attendait patiemment le dénouement, et l’autre, avec une grande horreur de Thiers, et une presque certitude de retourner au Marechal.

Je ne me suis point promenée il faisait trop froid, je n’ai pas fait d’autres visites, j’ai manqué celle de Mad. Sébastiani dont j’ai trouvé la carte en rentrant ; je vous dis cela comme suite à ce que je vous mandais dans mon dernier n°. J’ai dîné à 6 heures seule, et je suis allée à l’opéra où j’avais donné rendez-vous à M. Molé et le duc de Noailles. Le dernier est venu et Lord Grainville nous avons entendu Mozart [ ? ] Les noces de Figaro mais charmant, chanté à ravir. Cela m’a plu j’y retournerai. Medem, [ ? ] et d’autres étaient venus chez moi. Je suis fâchée d’avoir manqué Médem. [Comte Paul] Je vous raconte tout et cela fait peu de choses. Je dus à Paris ce matin chez M. Jaubert, comme de raison j’ai été très effrayée.

2 heures
Je vais dîner et passer la soirée chez Lady Granville. En attendant l’émeute dans les rues, on s’occupe beaucoup d’une émeute chez Thorn, à une répétition où Mme de Ségur a presque boxé avec Rodolph Appony, Directeur du bal costumé qui aura lieu lundi. Décidément Génie n’a pas reçu d’instructions claires, ou il n’y veut pas obéir. Je n’entends pas parler de lui, d’après cela je vous conseille de ne point vous adresser vos lettres. On me dit que vos amis sont très hostiles contre moi ; qu’est-ce que je leur ai fait ?

5 heures
J’ai vu Appony chez moi ; il venait de chez le Maréchal. L’impression qu’il en remporte est qu’il restera ministre. Dans ma tournée des visites j’en ai fait une  à Mad. de la Redorte. Thiers y est venu . Il verra le Roi demain, « il n’est point encore chargé de faire un Ministère. C’est demain que le mot sera dit ou pas dit. Son ministère est tout prêt. Ce sera original de voir renaître le 11 octobre, mais séparé par la mer.» Voilà ce que j’ai recueilli dans un langage un peu embrouillé. Il fait excessivement froid. Il me semble que vous dinez demain chez Lord Palmerston ou au moins que vous y serez ce soir.
Dimanche vous dînerez chez Lord Holland ? [ ?]

Samedi 29 à 11heures.
Un petit billet d’Henriette m’annonce que vous êtes arrivé à Londres, et que vous n’avez pas souffert du mal de mer. Lord Grainville me disait hier à dîner que selon des nouvelles sûres venues du Château, c’est Thiers qui serait nommé président et ministre des aff. etr. Il le croyait parfaitement, les autres diplomates en doute. Ils ont foi en la mine sereine du Maréchal. On dit que nous verrons aujourd’hui. Il me semble que si c’est Thiers qui gouverne, quand même il y aurait une petite infusion de petits doctrinaires, comme c’est sur la gauche qu’il aurait à s’appuyer, vous ne pourriez pas rester à Londres. Tout l’intérêt de la crise ministérielle pour moi, est là.
Ce soir il y avait [ ?] et [ ? ]. Évidemment Médem serait charmé que le Maréchal n’y fut plus. Il ne voit pas un grand inconvénient à Thiers. Appony et [ ? ] y verraient la guerre. Il n’y a point de nouvelles du dehors, que je sache. Je vous prie de me mander beaucoup de choses. Racontez-moi [ ?], dites-moi tout ce qu’aurait sinon dit Génie, et une autre fois ne vous fier à des Génies. Moi je m’y fiais puisque vous me le disiez - mais il [faut­­] que j’apprenne à ne pas croire à tout ce que vous me dîtes. Je vous ai dot que j’étais rancunière et je vous le prouve. Cela n’empêche pas autre chose.
M. Molé est venu me chercher hier, mais je n’y étais pas.

1 heure. Enfin Génie est venu. Je lui fais amende honorable dans ma lettre. Il n’a voulu venir qu’avec quelque chose. Et bien, il a pris quelque chose de bizarre ! Il m’a raconté tout ce qu’il ne vous écris. Je n’ai rien à changer à ce que je trouve sur une 2ème page, mais à [ ? ]. C’est un moment important pour vous, prenez-y bien garde, votre parti se divise ; les braves gens iront au bon drapeau car c’est à la gauche  que tout cela tire. Vous qui avez toujours combattu la gauche vous resterez avec les braves gens. Vous ne les avez quittés qu’un moment, qu’une erreur, une faiblesse, une distraction, comme vous voudrez ; voilà ce qu’a été l’hiver dernier ; c’est le moment de réparer. Et vous ne pouvez pas rester neutre. Vous êtes un Ambassadeur des plus extraordinaires. Vous êtes le seul Français qui soit appelé à suivre la méthode anglaise. Les autres peuvent rester quand même. Vous ne le pouvez pas.
 
Savez-vous pourquoi je vous dis tant ? C’est que vous êtes faible pour vos amis !
Adieu. Adieu. J’attends vos lettres avec une si vive impatience !

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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
316 Calais, mercredi 26 février 1840, 2h1/2

Merci mille fois, merci comme adieu. Votre lettre est arrivée une heure avant moi. Elle m’attendait sur la cheminée. Un plaisir inespéré, un plaisir attendu, lequel est le plus doux ? Je n’en sais rien. Je penche en ce moment pour le plaisir inespéré. Je ne m’attendais pas à trouver ici un plaisir. Je suis bien. J’ai dormi cette nuit et déjeuné ce matin, à Montreuil. Je vais faire ma toilette, recevoir les autorités, dîner et me coucher. Je pars à 4 heures du matin, pour entrer dans le port de Douvre avec la marée, vers 7 heures. J’y passerai deux heures, et je serai à Londres, de 4 à 5 heures ? Il fait un temps admirable, et j’ai éprouvé la nuit dernière qu’on pouvait se garder à merveille du froid.

Je ferai, sur le paquebot comme ailleurs, ce que vous me dîtes, tout ce que vous me dîtes.

J’aurais voulu m’arrêter à Abbeville à l’auberge où vous avez été malade. J’aurais voulu m’arrêter à Boulogne. J’aurais été triste pourtant. Adieu. Adieu. N’ayez pas de vaines terreurs. C’est bien assez des maux réels et des craintes légitimes. Adieu. G.

Demain, je verrai des lieux où vous avez été, que vous avez aimés. Ce sera pour moi ce que la chaise verte était hier pour vous. Oui, nous nous reverrons, à Londres et sur la chaise verte à Paris.
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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
317 Londres Vendredi 28 février 1840, 9 heures

Je me lève. Je suis arrivé hier à 5 heures un quart. J’ai mis un peu plus de huit heures de Douvres à Londres par un beau soleil froid qui est entré avec moi dans le brouillard de la ville et s’y est éteint tout à coup. J’espère que je n’en ferai pas autant.

La Londres que j’ai traversée m’a paru plus belle que je ne m’y attendais, les maisons moins petites, l’aspect plus monumental. Mais quelle monotonie grise ! C’est du jour sans lumière.

En débarquant à Douvres, j’ai trouvé l’Angleterre différente, très différente de la France, pays, villes, personnes, rues, tout. Après deux heures de voyage, l’impression avait disparu, je me trouvais chez moi. Au fond, c’est la même civilisation, et les ressemblances surpassent les différences.

Hertford-House est très beau, le rez-de-chaussée surtout. Le premier étage est mal meublé. J’y suis établi dans une bonne chambre sur la cour, au dessus du salon qui précède mon cabinet du rez-de-chaussée et dont on a fait une petite salle à manger. J’ai bien dormi. Mais la maison est vide, la ville est vide, le pays est vide. Rien ne les remplira.

Je verrai lord Palmerston chez lui à Carlton-Terrace, ce matin, à une heure. Il est possible que la reine me donne dès demain mon audience.
Lady Palmerston est la première personne que j’ai rencontrée dans Londres. Sa voiture a passé à côté de la mienne. Nous nous sommes regardés. Elle ne m’a pas reconnu, mais moi elle et le chancelier de l’ambassade que j’avais avec moi, me l’a nommée à l’instant. J’irai demain soir à son samedi.
 
2 heures et demie
 
Je viens de chez Lord Palmerston. La Reine me recevra, à ce qu’il paraît, demain. Point de discours. M. de Talleyrand en a fait un. Le général Sébastiani point. On aime mieux que je n’en fasse point. On m’a très bien reçu. J’ai été de la chez lord Landsdowne et lord Melbourne que je n‘ai pas trouvés.
 
Les bals de la Reine vont commencer. Lundi prochain, une petite soirée dansante. Le Prince Albert a décidément du succès. La Reine a été très bien reçue, il y a trois jours à Drury lane.
M. de Bülow arrive demain.

Ellice est venu en mon absence. J’y ai regret. Alava m’a écrit  de grand matin, désolé de ne pouvoir venir à la place de son billet. Il est cloué dans son fauteuil par un lumbago. Je viens de parcourir tout le beau quartier. Tout est petit et l’ensemble est grand, très grand. Une chose me choque, c’est la manie des ornements dans toutes ces petites maisons. Je n’ai vu nulle part tant de colonnes, de colonnettes, de figurines, d’enjolivement de toute espèce. Ce qui est charmant et point exagéré du tout dans votre dire, c’est la propreté ou pour mieux dire l’éclat des carreaux de vitre, des portes de tout ce qui paraît. À  ce degré la propreté devient de l’élégance qui donne bonne opinion des gens et se passe de bon goût.

Voilà une invitation qui m’arrive de lord et lady Palmerston à dîner pour demain samedi, avec de duc de Sussex.
Seriez-vous assez bonne pour faire venir le petit [luc] dont je n’ai pas l’adresse, et l’engager à porter chez ma mère, s’il en a encore au même prix, ou à peu près, un service de [nappage] de Saxe pour 24 couverts pareil au premier, et deux ou trois services, moins beaux pour 12 couverts. Je vois que je ne trouverai rien ici à si bon marché ; et je crois me rappeler qu’il a dit à ma mère qu’il en avait encore.

Ma maison est fort loin d’être montée. Je suffis aux premières nécessités. Ce sera cher, même resserré dans le simple convenable. Je veux dire le premier établissement ; je ne sais pas encore ce que sera le service courant ; mais j’entrevois qu’il n’aura rien d’excessif.

Le vote d’hier soir préoccupe un peu mais plus de préoccupation que de conséquences. Je n’ai encore rencontré personne qui pensât sérieusement à la possibilité d’une autre administration. 
Je vous parle bien à tors et à travers, de tout pêle mêle et sans rien dire. J’ai sur l’esprit comme sur le cœur le poids de cet Océan qui nous sépare. Mes lettres de ce matin me disent qu’il n’y a toujours rien. Quand en aurai-je de vous ? Demain, j’espère. Adieu. Dites-moi tout ce qui vous occupe ou vous ennuie. Je voudrais vous suivre dans toutes vos heures. Triste, triste effort.
Adieu. Adieu. G.

P.S. Le fils de M. de Nesselrode vient d’arriver en courrier de St Pétersbourg.
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Auteur : Guizot, François (1787-1874)

318 Londres Samedi 29 février 1840
9 heures du matin

J’éprouve ici le matin une grande impression de calme. Personne ne vient. Personne ne me parle. Je n’entends point de bruit. C’est le repos de la nuit, sauf les ténèbres. Il me semble que je sors d’un guêpier bruyant, et que je contemple une ruche d’abeilles qui travaillent toutes sans bourdonner. Vous avez raison. Avec du bonheur  domestique, la vie peut être ici aussi douce que grande. Il y a en France trop de mouvement extérieur; ici, pas assez de mouvement intérieur. En tout, l’aspect de cette société me plaît; je m’y sens à l’aise et dans un air sain, bien que trop froid.

Voilà du bonheur, le 316. Décidément chaque fois, je vous dirai mille fois merci. Oui, c’est du bonheur, un bonheur charmant quoique triste. Que serait-ce s’il était gai ? Je ne comprends pas Mad. Sébastiani ; malgré tout ce que j’en savais, ceci est plus bête. Mais je comprends encore moins Génie. Je lui ai répété ma recommandation pour tous les jours, cinq minutes avant de monter en voiture. Je n’entrevois qu’un motif, les obsèques de ce pauvre M. Devaines. Elles ont dû avoir lieu avant-hier jeudi, et Génie aura eu toutes sortes de soin à prendre. C’est un travail de mourir, et ceux qui s’en vont lèguent à ceux qui restent l’embarras avec le chagrin. Il est impossible que Génie ne soit pas allé vous voir hier.

4 heures Je viens d’avoir des aventures. Je sors de chez la Reine. Imaginez que je reçois, à une heure dix minutes, un billet de Lord Palmerston qui me dit que la Reine me recevra à une heure. J’envoie sur le champ chez Lord Palmerston pour constater mon innocence. Je m’habille en toute hâte. Je demande mes chevaux. Je pars. J’arrive avant 2 heures, à Buckingham. Comme de raison, on m’attendait. Je monte et trouve Lord Palmerston qui arrivait aussi. Les ordres de la Reine lui étaient parvenus tard. On ne les lui avait pas remis tout de suite. Heureuse-ment la Reine avait d’autres audiences qu’elle avait données en atten-dant. [Point de maître des cérémonies. Sir Robert Chesler, prévenu en même temps que moi, n’avait pas été aussi preste que moi.]

Bref, la Reine m’a reçu avec beaucoup de bonne grâce; sa dignité la grandit; son regard est intelligent et animé. Je lui ai dit en entrant : « J’espère, Madame, que Votre Majesté sait mon excuse, car je serais inexcusable. » Elle m’a répondu en souriant, et j’ai vu que Lord Palmerston était excusé aussi. Mon audience a été courte. Le Roi, la famille Royale, les relations du Roi 2 avec le Duc de Kent son père, la surprise que je ne fusse jamais venu en Angleterre etc, etc. [Je suis sorti. Lors Palmerston est resté un moment après moi. Je m’en allais ; il m’a rejoint en courant : « Vous n’avez pas fini ; je vais vous présenter sur le champs au Prince Albert et à la Duchesse de Kent ; sans cela, vous ne pourriez leur être présenté qu’au prochain lever, le 6 mars ; et il faut qu’au contraire que, ce jour-là, vous soyez de vieux amis. »]

Nous avons été chez le Prince Albert 3, très beau et agréable jeune homme d’une physionomie douce, ouverte, intelligente, simple et élégant de langage. Il m’a retenu un quart d’heure. Nous avons causé. Il m’a plu tout à fait...

[De là, chez la Duchesse de Kent, au rez de chaussée. Elle était un peu malade de la goutte. Au moment où je traversais le vestibule pour aller reprendre ma voiture, sir Robert Chester est entré descendant de la sienne. Je lui ai fait toutes mes excuses dont je n’avais pas besoin. Je suis rentré chez moi, j’ai quitté mon harnois. J’ai couru une heure et demie pour aller m’écrire chez les Ducs de Sussex & de Cambridge, la duchesse de Glocester, les Princesses Auguste et Sophie-Mathilde, et me voici de retour. Demain les visites du cabinet. Après demain celle du Corps diplomatique. Les cartes pleuvent chez moi ce matin. On me remet à l’instant celle de Lord Aberdeen, Lord Holland et Lord Howe. Je demanderai demain à être reçu par la Reine Douairière.

Je suis allé hier soir chez Lady Holland sans la trouver. Elle était à Covent Garden où la Reine a été fort bien reçue. Les loges en face ont été louées pour 20 £ pour la voir, et les loges à côté 10 liv., pour ne pas la voir.

Dimanche 9 heures.

J’ai été plongé hier en Angleterre ; jusqu’au fond. A dîner le duc de Sussex, le Duc de Norfolk, le Duc de Devonshire, Lord Carlisle, Lord & Lady Albermarle, Lord & Lady Minto, Lord & Lady Elisabeth Howard, Lady Seymour, &, &, tous Whigs sauf un petit Tory dont j’ai oublié le nom. Le soir un rout immense, tout ce qu’il y a de ministres, de corps diplomatique, de membres des deux chambres, Whigs, Torys, radicaux, depuis lors Aberdeen jusqu’à M. Grote ; mais les Whigs souverains, selon leur droit.

J’ai passé ma soirée à être présenté et à accueillir des présentés. On me dit que je dois être content, très content que j’ai été bien lion et bon lion. Il me semble que j’ai rencontré de la curiosité et de la bienveillance. Je suis décidé à y être difficile. Je ne fais nul cas des demi-succès et des succès de début. Il les faut, mais pour commencer, comme il faut un premier échelon à la plus haute échelle. Si je suis bon à quelque chose ici, pour mon pays & pour moi, ce ne peut être qu’en inspirant une estime & un intérêt soutenu & croissants.

Fanny Cowper est charmante ! Elle promène partout, modestement mais sans embarras, un regard si jeune et si indépendant ! Je serais surpris si elle n’avait pas des goûts très décidés, en attendant des volontés.

Lord Aberdeen est venu à moi avec un empressement marqué. Je l’ai trouvé plus vieux et l’air moins sombre que je ne m’y attendais.

Lord Melbourne m’a parlé français de très bonne grace et longtemps. Il n’y a qu’Ellice qui soit décidé à ne pas me dire un mot de français. Il a raison. Je lui ai promis d’aller diner chez lui mercredi, en famille, et vendredi, chez Lord Charendon, en petit comité. Lord Charendon a été très aimable.

Je n’ai pas vu, du Cabinet, Lord John Russel, et du corps diplomatique, le Baron de Brunnow.

Connaissez-vous une Mad. Stanley, jolie, vive, spirituelle, whig très décidée et très active, que Lord Palmerston appelle notre Chef d’Etat major ? Son mari est un whipper-in important.

J’ai trouvé là le Prince de Capoue et sa femme. Il y  a plus que l’océan entre les façons anglaises et les façons napolitaines.

Le Duc de Sussex a l’air d’un très bon homme. Il m’a beaucoup parlé de ses voyages sur le continent. Il a vu commencer toutes les révolutions, en France, en Espagne, en Portugal. Il prenait grand plaisir à me raconter Mirabeau. Vous savez que M. Croker m’a dressé à ces leçons-là.

J’étais à table entre Lady Cecilia Underwood (vous savez) et Lady Albermarle qui m’a mis très bonnement, au courant de tout le monde. Lady Palmerston avait à côté d’elle le Duc de Sussex et le duc de Norfolk. C’est la règle, n’est-ce pas ?

J’ai échangé en courant quelques paroles avec Lady Palmerstonn affectueuses pour vous. Elle a l’air très contente, et répand avec beaucoup de grace son contentement tout autour d’elle. Son fils, Lord Cooper m’a paru sprituel.

Si nous étions ensemble, je vous dirais mon compliment de Lady Palmerston à mon sujet, que j’ai entendu en passant. Mais cela ne se dit que tout bas quoique tout seuls.

Vous avez raison ; elle a l’air très fine et voyant tout sans y regarder.

5 heures

J’ai eu toute à l’heure un vrai plaisir. J’ai été à Stafford house. Le Duc et la Duchesse de Sutherland m’ont accueilli presque avec amitié. J’aime Stafford-house. C’est très beau, très beau. Et ce sera encore plus beau, car le premier étage n’est pas fini. J’ai vu ce qui est fait et ce qui se fait. Le Duc m’a promené partout. L’Escalier a vraiment de la grandeur, assez pour que la richesse y soit bien placée. Le comte de Montfort m’y a succédé.

J’apprends que j’ai eu tort de ne pas me mettre à côté de Lady Palmerston. C’est Lady Albermarle qui m’a trompé. Je lui donnais le bras. Je l’ai consultée ; elle m’a dit que je devais me placer  à côté de Lady Cécilia Underwood, quasi altesse royale. Je prendrais ma revanche.

J’ai fait ce matin toutes mes visites de cabinet, et Lord Charendon sort d’ici. Il a vraiment de l’esprit, et un esprit gracieux. Nous nous sommes entendus au-delà de mon attente. Je dine chez lui vendredi, samedi chez Lord Lyndhurst, Dimanche chez Lord Landsdown. Il y a aussi un dîner arrangé chez le duc de Devonshire, avec le duc et la duchesse de Cambridge. Je subis cette première bouffée , j’espère qu’elle ne soufflera pas toujours.

JE vous parle de tout, et pas un mot de ce qui se fait à Paris. Que serviraient mes paroles ? Vous en savez plus que moi. J’attends ce que me mandera le duc de Broglie. Il a mes pouvoirs, sauf ratification. Adieu pour Aujourd’hui. Il fait très froid. Mais je n’ai pas l’impression d’un changement de climat.

M. Dedel sort aussi de chez moi, très ouvert et très bienveillant. Je crois que je me trouverai bien de lui et avec lui Lundi.

Lundi 2 mars 9 heures

Je ne compte pas avoir de lettre de vous ce matin, par la poste. Vous aurez attendu le courrier des affaires étrangères. C’est horrible une poste qui arrive et qui ne m’apporte rien de vous. Le Val-Richer, Baden ne m’ont jamais coûté si cher. Je m’y accoutume tous les jours moins. C’est déjà si peu qu’une lettre ! Et pourtant c’est tout.

J’ai passé deux heures et demie hier soir chez Lady Holland, empressée, charmante. J’ai trouvé Lord Holland toujours le même, absolument le même, la seule personne qui ne m paraisse pas vieillie, d’esprit ni de corps. Lord John Russel et Ellice y avaient dîné. Lord & Lady Palmerston y sont venus le soir. J’ai un peu causé avec Lady Palmerston, et j’ai protesté contre l’erreur où m’avait attiré Lady Albermarle avant-hier. Voici mes dîners de la semaine. Mercredi Ellice. Vendredi, Lord Clarendon. Samedi, Sir Robert Peel. Dimanche, Lord Landsdown. Mardi 10, le Duc de Sutherland. Il me semble que je vous en ai dit la moitié plus haut.

10 heures ¼

J’avais tort de ne pas espérer. La poste est charmante. Que de choses à vous répondre ! En attendant vous gagnerez quelque chose à ma joie. Je ferai partir ce volume aujourd’hui. Un autre suivra promptement. Que ne donnerais-je pas en ce moment pour causer une heure avec vous ! Adieu. Adieu.

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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)

318. Paris, le I" mars 1840, dimanche

10 heures

Après avoir fermé ma lettre hier, je suis allée chez votre mère. Le cœur m’a battu en entrant. Elle m’a reçue avec bonté. Vous ne sauriez croire comme elle me plaît. C’est un visage si serein, un regard si intelligent et si doux, et même gai.

 Je l’ai beaucoup regardée. Quand je ne la regardais pas, il me semble qu’elle me regardait aussi. Le Duc de Broglie y était, et y est resté. Il a parlé de la situation tout le temps. Pourquoi le Duc de Broglie a-t-il cet air moqueur et désobligeant?

 Je conçois qu’il ne plaise pas. Moi, je l’aime assez malgré cela, et malgré autre chose que je déteste et que j’ai découvert en lui hier. Il a commencé par dire qu’il ne savait absolument rien ; que depuis trois jours il n’avait vu personne du tout ; et puis il nous a raconté son entretien avec le Roi, la veille, et un long entretien avec Thiers le soir, et puis, et puis, tout ce qui se passe. Pourquoi commencer par mentir ? Vous savez l’horreur que j’ai de cela. Si jamais je commence, moi, je continuerai. Mais il me semble que je suis trop fière pour commencer. Les Français ont décidément l’habitude du mensonge ;  je ne connais pas d’Anglais dans lequel j’aie surpris ce défaut. Voyez bien et vous trouverez si je dis vrai!

 Mais je reviens à la rue de la Ville-l’Evêque. Vos enfants ont couru à ma rencontre dans la cour, cela m’a fait plaisir. Ils ont une mine excellente, surtout Henriette. J’ai demandé à votre mère de me les envoyer ce matin pour voir passer le bœuf gras, elle ne le veut pas à cause de leur deuil. Votre mère a été bien polie et affectueuse pour moi.

Delà je fus chez Lady Granville qui est bien malade ; elle n’avait pas dîné ni assisté à la soirée la veille. Nous avons causé pendant une heure, elle et son mari, du nouveau ministère, de votre situation ; il ne sait trop qu’en dire. Moi, je ne me permets pas d’avoir une opinion devant les autres ; j’attends que vous ayez pris votre parti.

J’ai été rendre visite à Mad. Sebastiani sans la trouver. De là chez les Appony qui sont consternés. Appony ne conçoit pas le Roi, et il ajoute qu’il n’aura certainement aucune affaire à traiter avec Thiers, et qu’il entre en conséquence en vacances.

J’ai dîné seule. Le soir la diplomatie est venue. Granville croyait savoir que la nomination du ministère avait été mal accueillie à la Chambre. Médem est enchanté de n’avoir plus Soult et d’avoir Thiers. Il est tout remonté. Brignoles n’a pas d’opinion.

Quand aurai-je mes lettres ? à propos notre correspondance ! Cela ne sera plus très commode. Cela prouve bien votre situation naturelle vis-à-vis de ce ministère.

Bulwer est très malade, je ne puis pas le voir. Il m’écrit ce matin ce matin & me dit qu’Odillon Barot est très piqué contre Thiers qui ne l’aurait pas même consulté pendant la crise. Cela n’est pas trop d’accord avec d’autres avis.

Midi

 Génie sort d’ici, il a un peu ébranlé mes opinions d’hier, par les récits qu’il m’a faits de ses entretiens avec vos amis. Il faut attendre ; mais si on tire à gauche, revenir sur le champ : voilà ce qui me paraît ressortir des avis les plus sages. En attendant, la puissance de Thiers me paraît établie dans tous les départements du Ministère.

J’attends votre lettre , car on me dit qu’il y a un gros paquet au bureau de l’hôtel des Capucines.

1 heure

La lettre n’arrive pas. La voilà. Je vous en remercie.

Lundi 2 mars, I heure

Je ne sais pas trop comment vous envoyer cette lettre. Cependant, jusqu’à nouvel avis, je ferai comme vous me l’avez indiqué. Lundi et jeudi au bureau des Affaires étrangères et samedi par la poste.

J’ai été voir hier les trois malades, la petite Princesse, Lady Granville & Mad. Appony. Même fureur chez ceux-ci. Il veut aller au château ce soir.

J’ai eu à dîner M. de Pogenpohl. Ah! mon Dieu, Dimanche passé c’était autre chose! Le soir j’ai été faire visite à Mad. de Castellane; mais quoique j’aie tenu bon jusqu’à onze heures, M. Molé n’y est pas venu, je le regrette. Mad. de Castellane est fort opposition. En bonne catholique, elle a une sainte terreur de M. Vivien. Outre ces faits là, je n’ai rien relevé dans sa conversation.

Lord Palmerston mande à Lord Granville que dimanche il devait avoir un long entretien avec vous. Vous voilà lancé dans les affaires, les dîners et les fêtes. Je crains que, pour commencer, le Duc de Sussex ne vous ait fait longtemps rester à table. Je vois tout cela, et un peu tout ce que vous en pensez. Votre première impression de Londres m’a divertie. Elle est vraie; je n’oublierai pas vos colonnettes et vos figurines.

J’ai fait venir mon petit brigand et l’ai envoyé chez votre mère avec des nappes de Saxe. Elle choisira ; il a tout ce que vous demandez. Les services ordinaires pour 12 personnes, étonnamment bon marché, 129 francs.

Je n’ai de lettres de personne.

Le temps est  toujours brillant et froid. Ceci ne me plait pas ? Je crains la grippe des ambassadeurs. Je ne marche pas.

Adieu, il me semble que je vous ai tout dit, tout ce que peut porter une lettre. J’aurais mieux dit à la chaise verte. Ah! que cette chambre est vide! Adieu. Adieu.

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Auteur : Guizot, François (1787-1874)

318 Londres, Mardi 3 mars 1840

6 heures

Je viens de passer ma matinée à écrire une longue dépêche sur la conversation que j’ai eue hier au soir avec Lord Palmerston et où nous n’avons pas encore abordé les affaires d’Orient. Je devais le revoir aujourd’hui à une heure. Mais il m’a prié de remettre à demain. Il était obligé d’employer sa journée à préparer les documents demandés par la Chambre des Communes sur la querelle avec la Chine. Sa vie pendant la session est vraiment très dure. Il travaille beaucoup. Je lui trouve l’esprit net, prompt & pratique. Il doit prendre de l’influence.

 Je n’ai encore fait que rencontrer Lord Melbourne. Mais il me plaît. Je lui trouve un certain mélange de bonhomie &  de commandement, d’insouciance& d’autorité que je n’ai pas encore vu. Son crédit auprès de la Reine est toujours le même. Les Whigs aiment tendrement la Reine. Ils font remarquer qu’on n’a pas encore cité d’elle un acte, un mot qui manquât de prudence ou de tact.

Elle n’a plus grand goût à la danse. Elle aime mieux son mari.

Je dîne jeudi à Buckingham-Palace. Cela me fait déranger un petit dîner chez moi ave Dedel, Alava et le baron de Blum. Le corps diplomatique me parait très avisé de ces petits dîners & d’une partie de whist après.

M. de Hummelauer a plus d’esprit que vous ne m’aviez dit. Il part au mois de mai, charmé de quitter l’Angleterre, où il s’ennuie, pour aller à Milan épouser une jeune Italienne de 18 ans qu’il ennuiera, je pense. Ellice est venu dîner hier avec moi, très bon et très aimable. Je puis abuser de lui tant que je voudrai. Je lui ferai plaisir.1

J’ai interrompu mes écritures ce matin, pour aller mettre des cartes, chez Lord Lyndhurst, Lord Cowley, et le marquis de Northampton. Voilà qui est bien intéressant , n’est-ce pas ? Je vous dis tout.

Ma chambre donne sur le square. On dit qu’elle est très gaie. Décidément, ici, le ciel et la terre se confondent, gris tous les deux. J’ai regardé hier le soleil bien plus en face que ma lampe. C’est là, jusqu’à présent, le seul fait physique qui me frappe en Angleterre. Je n’ai du reste aucune impression d’un changement de climat, de température et d’habitudes. Si j’avais près de moi ceux que j’aime j’oublierais parfaitement que j’ai changé de lieu. Mon cuisinier a le plus grand succès. Ellice dit qu’il n’a point de pareil. Mon maître d’hôtel est excellent. Je ne suis pas aussi content de mon valet de chambre. Je ne vous dis que des balivernes et j’ai à vous parler de choses si importantes. Je n’ai pas voulu les entamer ce matin. Je me repose avec vous de ma dépêche.

Mercredi, 5 heures

 Je voulais vous écrire avec détail sur le parti que je prends, vous dire toutes mes raisons qui me semblent décisives et ne me laissent aucun doute. Je sors de chez Lord Palmerston qui m’a gardé trois heures et demie. J’ai à peine le temps d’envoyer à la poste. A après-demain donc les détails. Mais je veux que vous sachiez au moins l’ensemble. Voici des copies de la lettre que j’ai reçue ce matin du Duc de Broglie, et de celle que j’écris aussi ce matin, à M. Duchâtel. Vous serez au courant. J’y ai bien pensé. Je suis parfaitement convaincu. J’attendrai et je regarderai. Quel douloureux ennui que l’éloignement! Je voudrais vous tout dire et je ne vous dis rien, rien.

Je suis charmé que vous ayez vu ma mère. J’étais sûr qu’elle vous plairait. Adieu, adieu. Quand je cesse de vous écrire, c’est encore une séparation. Adieu au moins.

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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)

319 Mardi 3 mars 1840
9 heures

J’attends vos lettres avec une vive impatience. Je suis curieuse de ce que vous me direz de Paris autant et plus que de ce que vous me direz de Londres.

M. d’Appony est venu causer longtemps chez moi hier matin. Plus tard j’ai été causer longtemps chez Lady Granville. M. Thiers quoi venu de bonne heure chez l’Ambassadeur d’Angleterre. L’entretien été fort agréable à Granville. Thiers lui a dit qu’il avait votre promesse de rester avec lui Ministre des Affaires Etrangères. Cette visite  s’est faite même avant la notification officielle du changement de Ministère. J’ai dîné seule. Le soir tout le monde était chez Thorn. Il ne m’est venu que Mad. de Boigne et le Duc de Richelieu, trop fier pour faire la connaissance du plébéien de l’autre monde. Mme de Boigne ne sait trop que dire de ceci. Elle trouve à Thiers beaucoup de puissance, mais elle aime Thiers, elle en aime quelques autres dans le nouveau ministère. Somme totale, elle attendra patiemment avec ce ministère ci l’occasion d’aimer beaucoup un ministère prochain. Elle a parlé de vous, espérant fort — que vous resteriez à Londres pour le moment, quoique M. Duchâtel dise que vous n’étiez pas préparé à la combinaison actuelle, telle qu’elle est faite. M. de Broglie se proclame très haut le parrain du Ministère actuel ; il y a des gens que cela étonne beaucoup, car ce Ministère ne peut trouver d’appui que dans la gauche (Boigne). Le Roi a causé avant-hier avec l’Ambassadeur d’Angleterre. Il se dit fort content des explications qu’il a eues avec Thiers. On pense généralement qu’il sera fort doux avec tout le monde, voire même les Appony.

Je suis dans de tristes anniversaires et cette année, pour la première fois, les jours correspondent avec les dates ! Je cherche à me distraire, mais comment ? Ah que vous me manquez, à présent, toujours ! Il y a huit jours je vous attendais encore, je n’attends plus rien, personne.

2 heures Il fait un temps bien froid et avec cela bien gris.

Mercredi, 11 heures

J’ai fait visite hier à Lady Granville, à Pauline et puis à sa mère. L’enfant de Pauline a la ressemblance la plus frappante avec M. de Talleyrand. J’ai trouvé chez la Princesse Mrs de Rambuteau et de Vandoeuvre. Celui-ci ravi et inquiet. Rambuteau disant qu’il faut soutenir parce que les changements sont déplorables. La Duchesse spécule sur la diplomatie française au cas où Londres, Vienne et Petersbourg viendraient à vaquer. Elle doute que Londres vaque.

J’ai dîné hier soir en Autriche. Appony avait été le matin faire visite à Thiers sans le trouver. Une heure après, Thiers est venu chez lui. Il a été très poli, très bien. Il est évident qu’il est décidé à être bien pour tout le monde. Appony avait été au Château avant-hier soir. Il a trouvé le Roi résigné et triste, reconnaissant fort bien que sa situation devait être très abaissée aux yeux de tous. Il s’est dit cependant content de ses entretiens avec Thiers. Les articles d’hier et ce matin dans les Débats font quelque sensation. Mon voisin Jaubert reste mon voisin. J’en suis bien aise. Il est venu me faire visite hier avant que je ne fusse rentrée de chez les Appony. J’étais chez moi à 8 h 1/2. Il n’est venu personne, personne. C’était le mardi-gras, par conséquent mon mardi maigre. Et tout juste hier c’était horrible. Je me suis couchée à 11 heures sans pouvoir m’endormir jusqu’à 6 heures du matin. Cette terrible heure ! Ah quelle nuit !

Il me semble que je suis bien loin de vous, j’ai votre lettre de vendredi & depuis je n’ai rien. Aujourd’hui le Galignani me parlera de vous, voilà tout ce que j’en saurais.

Midi

Voilà M. […] qui m’apporte le 318. Comme j’ai dévoré tout ! Eh bien, je vous dirai que Londres vous plaît beaucoup. Vous êtes content, oui, vous êtes content, même gai. J’ai prévu cela. Et c’est très naturel. La mer nous sépare aujourd’hui, nos sensations seront bien différentes. Je pleure aujourd’hui et vous riez!  Quand vous aurez passé par le feu des dîners, dites-moi donc un peu autre chose. Que fait le négociateur Brünnow ? Le petit Nesselrode a dû porter les réponses de Pétersbourg. Mais c’est de Berlin qu’il les a prises au courrier. Quand me direz-vous ce que vous pensez de ceci ? Thiers a dit à Granville qu’il fera une diminution dans les fonds secrets. On dit que cela va être présenté incessamment. Il a reçu hier soir Aston dans la place St Georges ; les zélés y sont allés. Appony s’est abstenu.

1 heure 1/2

Vous voyez comme je reviens à vous souvent! Il me semble que vous m’avez recommandé de vous redire souvent ce que je vous avais dit souvent déjà ici. Eh bien, restez ce que vous êtes, grave, sérieux, naturel. Défendez-vous de l’enivrement de la situation nouvelle où vous vous trouvez. Rappelez-vous que vous vivez dans une maison de verre. Tout sera remarqué. Les Anglais sont infiniment plus fins qu’on ne l’imagine, et singulièrement observateurs et curieux, tout en ayant l’air de n’y pas regarder.

Jeudi 5 mars,

10 heures J’ai été à la Chambre hier. Elle était comble. Thiers est venu prendre sa place sur le banc des Ministres avec un contentement visible. Il s’est assis, pan, pan, pan, comme pour bien en prendre possession. Il a lu un discours d’une voix fort monotone, et pas très haute. Il a été reçu très froidement. J’ai quitté la Chambre tout de suite après, pour le Bois de Boulogne, ensuite chez Lady Granville. M. de Rémusat est venu chez son mari pendant que j’y étais. Il est convenu également qu’ils avaient été accueillis assez tièdement. Il a dit à Granville qu’il ne doutait pas que vous resteriez à Londres.

J’ai dîné seule. Le soir j’ai eu Mad. de Coutades, elle est restée toute la soirée. Appony, Brignoles, le Duc de Noailles, M. Molé, Pahlen, d’Ossuna. Brignoles venait de chez le Roi qui lui a dit : « Je ne suis pas vaincu, mais je suis battu. » M. Molé parle du Ministère comme très transitoire. Il ne fait aucun doute qu’il tombe sur les fonds secrets : tout son monde tient ferme, le vôtre vient à lui. Il n’y a que cinq ou six doctrinaires qui restent avec M. de Rémusat. Les autres 25 passent à l’opposition. Thiers ne peut avoir de soutien qu’à la gauche, et cela ne peut pas suffire. Le Roi affirme qu’il n’accordera jamais la dissolution à Thiers. On a dit : « Et M. Guizot? — M. Guizot? cela ne fait pas une question. Il y a une justice à lui rendre, il n’a jamais cessé de combattre la gauche. » Vous voyez que je vous dis tout. Le Maréchal Soult avait dit aux Ambassadeurs qu’il n’attendait que la fin de la crise pour se rendre dans sa terre en Languedoc, hier il est venu leur faire visite à tous pour les prévenir qu’il les recevra tous les lundis soirs. Cela fait jaser.

Voici une longue lettre, ou plutôt une gazette. Je sais qu’on attend M. d’André en courrier de Pétersbourg ; des lettres venues par la poste annoncent son départ, mandez-moi ce qu’il apporte. M. de Pahlen écrit à son frère toujours la même chose, qu’il n’y a rien. Que pensez-vous que fera Barante de l’ordre qui lui a été envoyé ? Je vous prie de me dire une quantité de choses. Adieu, adieu, adieu.

Lord Granville a été hier à la soirée de la Place St Georges, Mardi. Il y avait une foule de députés, rien que la gauche.


 

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Auteur : Guizot, François (1787-1874)

Londres, jeudi 5 mars 1840, 8 heures du matin

Je me lève. Comment aurez-vous dormi cette nuit ? Hier était un triste jour. J’ai le coeur plein de remords d’être loin de vous. Je ne vous ai jamais fait le bien que j’aurais voulu. Vous ne savez pas, vous ne saurez jamais tout le bien que je voudrais vous faire, mon ambition infinie, insatiable, avec vous. Je vous aime trop pour me résigner jamais à me sentir impuissant et désarmé quand je vous vois un chagrin, n’importe lequel, n’importe de quelle date. Non, je ne me résignerai jamais à ce que cela soit, jamais à le croire; je m’en prendrai toujours à l’imperfection de notre relation, à la séparation de nos vies, à l’impossibilité où je suis de vous donner tout ce que j’ai en moi pour vous, d’exercer auprès de vous, sur vous, toute cette puissance d’affection et de tendres soins, le seul vrai baume que Dieu ait mis à notre disposition pour les blessures de l’âme. Dearest, vous avez beaucoup souffert, et il vous a toujours manqué du bonheur à côté de la souffrance. Il n’y a pas moyen de supprimer la souffrance dans la vie humaine; elle en est inséparable ; mais le bonheur aussi peut s’y placer; et la destinée le plus rudement frappée, le cœur le plus déchiré peuvent contenir en même temps les joies les plus intimes et les plus douces. C’est ce mélange de bien et de mal, cette compensation de l’un par l’autre que je voudrais du moins vous donner. Près de vous, je faisais déjà si peu! Quoi donc de loin?

6 heures

Vous avez raison. Je suis faible quelquefois avec mes amis. Mais dans cette occasion, ma faiblesse était bien embarrassée, car elle avait à choisir : le Duc de Broglie, MM. de Rémusat et Jaubert d’un côté, MM. Duchâtel et Villemain de l’autre. Evidemment il fallait chercher ailleurs que dans mes amitiés le motif de décision. Je ne vous redirai pas ce que vous aurez vu dans ma lettre à Duchâtel et dans celle du Duc de Broglie. Il ne m’est resté, il ne me reste aucun doute. Je ne sais ce qui arrivera. Je penche à croire qu’au fond ce Ministère fera à peu près comme le précédent. Je suis sûr qu’il le voudra; je présume qu’il le pourra. Je ne lui vois ni des amis bien exigeants, ni des ennemis bien intraitables. S’il en était autretrement, si le pouvoir allait réellement à la gauche, je n’hésiterais pas un instant. Ils le savent. Voici ce que m’a écrit Thiers :

 « Mon cher Collègue, je me hâte de vous écrire que le Ministère est constitué. Vous y verrez, parmi les membres qui le composent, deux de vos amis, Jaubert et Rémusat, cl dans tous les autres, des hommes auxquels vous vous seriez volontiers associé. Nos fréquentes communications depuis dix-huit mois nous ont prouvé, à l’un et à l’autre, que nous étions d’accord sur ce qu’il y avait à faire, soit au dedans, soit au dehors. Nous pouvons donc marcher ensemble au même but. Je serais bien heureux si en réussissant tous les deux dans notre tâche, vous à Londres, moi à Paris, nous ajoutions une page à l’histoire de nos anciennes relations. Car aujourd’hui comme au 11 octobre, nous travaillons à tirer le pays d’affreux embarras. Vous trouverez en moi la même confiance, la même amitié qu’à cette époque. Je compte en retour sur les mêmes sentiments. Je ne vous parle pas d’affaires aujourd’hui. Je ne le pourrais pas utilement. J’attends vos prochaines communications et les prochaines délibérations du nouveau Cabinet. Ce n’est qu’un mot d’affection que j’ai voulu vous adresser aujourd’hui, au début de nos relations nouvelles. » Je lui ai répondu ce matin : « Mon cher Collègue, je crois comme vous qu’il y a à tirer le pays de graves embarras. Je vous y aiderai d’ici, loyalement et de mon mieux. Nous avons fait ensemble, de 1832 à 1836, des choses qu’un jour peut-être, je l’espère, on appellera grandes. Recommençons. Nous nous connaissons et nous n’avons pas besoin de beaucoup de paroles. Vous trouverez en moi la même confiance, la même amitié que vous me promettez et que je vous remercie de désirer. Nous nous sommes assurés en effet, dans ces derniers temps, que nous pouvions’ marcher ensemble vers le même but. Rémusat m’écrit que le Ministère s’est formé sur cette idée : Point de réforme, point de dissolution. C’est le seul drapeau sous lequel je puisse agir utilement pour le Cabinet, honorablement pour moi. Si quelque circonstance survenait qui me parût devoir modifier nos relations, je vous le dirais à l’instant et très franchement. Je suis sûr que vous me comprendriez, et même que vous m’approuveriez. » Vous voilà au courant, comme on peut l’être de loin. Misérable communication ! Pendant que je vous écris, mon âme, mes regards, ma voix vous cherchent. Adieu. Je vous quitte pour aller m’habiller et dîner chez la Reine.

Vendredi 6 mars, 5 heures

J’ai diné à la droite de la Reine qui avait son mari à sa gauche. Elle a été très aimable pour moi. Soyez tranquille ; pas la plus petite allusion aux Affaires. La famille Royale, la Princesse Marie, Melle Rachel, Paris, Buckingham-Palace ont défrayé la conversation. La Reine a eu pour moi les mêmes bontés que Mme la Duchesse d’Orléans ; elle a lu mes ouvrages. Elle a un joli regard et un joli son de voix. Dans son intimité elle a supprimé la retraite des femmes avant les hommes. Hier les vieilles mœurs ont prévalu. J’avais à ma droite Lady Palmerston, puis Lord Melbourne, le Marquis de Westminster, Lady Barham etc, 28 en tout.

Après le dîner, on s’est établi autour d’une table ronde, dans un beau salon jaune qui m’a fait frémir tout le cœur en y entrant. C’est presque la même tenture que votre premier salon. Deux ou trois femmes se sont mises à travailler. Nous avons causé, sans trop de langueur, grâce à Lady Palmerston et à moi jusqu’à onze heures un quart que la Reine s’est retirée.

 J’ai découvert au-dessus des trois portes de ce salon trois portraits... Je vous donne à deviner lesquels! Fénelon, le Czar Pierre et Anne Hyde, Duchesse d’York. Je me suis étonné de ce rapprochement de trois personnes si parfaitement incohérentes. On ne l’avait pas remarqué. Personne n’a pu en trouver la raison. J’en ai trouvé une. On a choisi ces portraits à la taille. Ils allaient bien aux trois places.

On disait hier matin une nouvelle. La Reine n’avait pas paru la veille à dîner, elle était souffrante ; elle est grosse. Lady Holland a apporté cela le soir chez Ellice où j’avais dîné. Mais la Reine a dîné hier et ce matin elle a tenu un lever qui a duré deux heures. C’est beaucoup si elle est grosse. Cependant on ne retire pas la nouvelle.

Ce lever, m’a ennuyé et intéressé. C’est bien long et bien monotone. Pourtant j’ai regardé avec une émotion pleine d’estime le respect profond de tout ce monde, courtiers, Lawyers, Aldermen, Officers, passant devant la Reine, la plupart mettant un genou en terre pour lui baiser la main, tous parfaitement sérieux, sincères et gauches. Il y faut cette sincérité et ce sérieux pour que tous ces vieux habits, ces perruques, ces bourses, ces costumes que personne, même en Angleterre, ne porte plus que pour venir là, ne fassent pas un effet un peu ridicule. Mais je suis peu sensible au ridicule des dehors quand le dedans ne l’est pas. J’ai vu le Duc de Wellington, triste vue, presqu’aussi triste que celle de Pozzo; rapetissé de trois ou quatre pouces, maigre, chancelant, vous regardant avec ces yeux vagues et éteints où l’âme qui va s’enfuir ne prend plus peine de se montrer, vous parlant de cette voix tremblante dont la faiblesse ressemble à l’émotion d’un dernier adieu. Il n’est point moralement dans l’état de Pozzo, l’intelligence est encore là, mais à force de volonté et avec fatigue. Il s’est excusé de n’être pas ecore venu chez moi : «  J’étais à la campagne ». Je crois que je dinerai avec lui chez le Sir Robert Peel.

M. de Brünnow n’est pas encore venu chez moi. C’est le seul. Il était au lever de la Reine, très empressé, auprès des Ministres, busy-body 2 et subalterne dans ses façons.

Lady Palmerston m’a parlé de Paul. Il ne va absolument nulle part, si ce n’est à Crockford à 9 heures pour dîner. Il passe sa journée chez lui, en robe de chambre et à fumer. M. de Brünnow, dans les premiers moments, l’a vu deux ou trois fois et a essayé de le voir davantage. Paul n’a pas voulu. M. de Brünnow ne le voit plus.

Le mariage de Darmstadt n’est point certain. Le Grand Duc y retourne pour voir s’il pourra se décider. On doute qu’il se décide. Il est toujours amoureux en Russie. M. de Brünnow reviendra ensuite ici comme ministre en permanence, en attendant, fort longtemps peut être, un ambassadeur.

Samedi, 8 heures du matin

Hier, à dîner chez Lord Clarendon, M. de Brünnow s’est fait enfin présenter à moi. Il est bien remuant, papillonnant, aimable. Ce dîner m’a plu, Lord Clarendon est plus continental, plus de laisser-aller. Nous avions le Marquis de Douro et sa femme, la plus belle personne de l’Angleterre, dit-on, et vraiment très belle. Point d’esprit du tout. Comme lui. Entre nous il en est étrangement dépourvu. Plus que cela, car il parle beaucoup & se met en avant. Je vous étonnerais en vous répétant les pauvretés qu’il m’a dites. Toujours Lord Melbourne, Lord & Lady Palmerston. Après dîner, j’ai été à Devonshire House, où j’ai trouvé la Duchesse de Cambridge et un très select party, Lady Jersey, La Duchesse de Montrose, &, &. On dansait, le Duc de Devonshire autant que personne. On me parle beaucoup de vous, et je suis sûr que je réponds très bien.

10 heures

Voilà le 319. Mon remords de n’être pas auprès de vous redouble. Je me reproche l’agrément que je trouve ici, le plaisir que je prends à regarder, à être bien reçu. Je ne supporte pas la pensée d’être gai quand vous êtes triste, entouré quand vous êtes seule. Et pourtant cela est et je l’accepte en fait au moment même où mon cœur s’en indigne. Ah !Pardonnez-moi dearest, pardonnez-moi cette faiblesse de notre nature, à laquelle il n’y a peut-être pas moyen d’échapper et qui n’empêche pas que dans toutes les situations, à toutes les heures du jour, je n’aimasse mille fois mieux être auprès de vous que partout ailleurs, et partager votre tristesse plutôt que toutes les joies du monde. N’est-ce pas que vous me le pardonnez? N’est-ce pas que vous savez bien tout ce que vous êtes pour moi? La mer qui nous sépare est bien profonde, mais mon affection pour vous l’est mille fois davantage. Et j’aurais ici tous les succès imaginables que je leur préférerais mille fois le succès de vous donner un jour, une heure de bonheur.

Vous voulez que je vous parle des affaires. M. de Brünnow est évidemment en panne, attendant que les embarras, les obstacles au progrès de la négociation viennent de nous, pour se saisir tout à coup de ce fait, se faire un mérite de l’empressement, de la facilité de son maître, pousser peut-être cette facilité plus loin qu’il ne l’a fait encore, et enlever brusquement le succès. Je tâcherai de ne pas le servir dans cette tactique. Evidemment il y a ici un désir sincère, vif, de ne pas se séparer de nous ; on fera des sacrifices réels à ce désir. Il y a des dissidences marquées, à cet égard, dans le cabinet ; quelques-uns tiennent beaucoup plus à nous que d’autres. Mais tous y tiennent, et je n’entends pas le moins du monde me prévaloir des dissidences, ni chercher seulement à m’en servir. J’ai commencé à traiter et je traiterai jusqu’au bout l’affaire avec la plus entière franchise, m’appliquant uniquement à convaincre tout le monde de l’intérêt supérieur des deux pays au maintien de l’alliance, et de la nécessité d’une transaction, entre le Sultan et le Pacha, qui puisse être acceptée par le Pacha comme par le Sultan, par la France comme par l’Angleterre et qui mette fin à cette question-là en ajournant toutes les autres.

M. d’André n’a apporté de Pétersbourg que des lettres assez vagues, plutôt l’idée que l’affaire ne marchait pas, et un redoublement de colère de l’Empereur qui avait espéré, dit-on, que la dépêche, inspirée par lui, de M. de Nesselrode à Médem, amènerait une réponse qui amènerait une rupture. Je n’en crois rien. Pourtant, je n’en sais rien.

Adieu. Adieu. Continuez de me tout dire. Vos lettres me font un peu vivre à Paris, et cela m’est très utile. Soyez tranquille. Je n’oublierai pas vos recommandations. Mais répétez les moi toujours. Adieu encore.

 Continuez de m’écrire les lundi et jeudi par les Affaires Etrangères, et le samedi par la Poste. Et si vous vouliez quelque chose de plus indirect, envoyez votre lettre à Génie.

 

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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)

Paris, vendredi 6 mars 1840

 Il me semble que le courrier de Londres doit être arrivé hier, mais je n’ai pas eu de lettres, et je n’ai pas revu Génie depuis dimanche. Notre correspondance ne me parait pas bien réglée encore, c’est ennuyeux. Hier j’ai envoyé une lettre aux Affaires étrangères. Je me suis promenée seule au bois de Boulogne, j’ai fait ensuite une longue visite à la petite Princesse que j’ai trouvée dans son lit et puis Lady Granville. Elle m’a lu une lettre de son frère qui fait de vous le plus excellent éloge. Vous avez réussi parfaitement, votre air grave, vos bonnes manières and his talk charmed every body. Vous saurez en vivant à Londres que l’opinion du Duc de Devonshire y compte. Et moi, je vous le donne pour très fin. Lady Cowper me parle beaucoup de vous aussi. Elle dit que vous excitez une curiosité générale, que tout le monde veut faire votre connaissance et que tout le monde a été content de vous extrêmement. Elle se réjouit de vous voir plus familièrement. Voilà donc un début excellent; je n’en ai pas douté un instant. Elle aime la distinction de votre air, et votre sérieux, et votre envie de plaire. Je vous redis tout. On dit aussi que la Reine a été très aimable avec vous.

J’ai dîné seule et je suis allée aux Italiens. J’y avais assigné M. de Noailles, mais il m’a écrit pour me dire que Berryer réunissait son parti le soir et qu’on l’invitait à y assister pour délibérer sur la marche à suivre dans les nouvelles circonstances. A son défaut j’ai été prendre M. de Brignole. Lui et Granville ont fait ma soirée avec Rubini dans le Pirate. J’étais dans mon lit à onze heures, et pas très bien portante depuis quelques jours. L’Opéra Italien va finir ici et commencer à Londres. Prenez garde qu’on ne vous entraîne à prendre une loge. Je connais l’indiscrétion des Anglaises. Vous payeriez une loge  excessivement cher, et vous n’en serez jamais le maître. En général ne permettez à personne de la familiarité avec vous ; cela ne vous va pas, et cela entraîne beaucoup plus loin que vous n’imaginez. Encore une fois, et toujours, restez là ce que vous êtes. N’est-ce pas?

J’ai envie de vous conter un peu ce qui se passe à Londres. Eh bien, il s’y passe, que la Reine mécontente même le parti whig, et que de grosses défections viendront frapper le gouvernement. Il suffit pour cela de quelques exclusions de ses bals.

Samedi 7 mars, midi

Génie est venu m’interrompre hier. Merci de votre lettre et merci beaucoup des copies. Je suppose  que vous avez raison. Je suppose que vous avez raison. Vous saurez mieux que moi si vos idées sur Duchâtel sont exactes. Il me revient à moi tout le contraire de ce que vous pensez et désirez à cet égard. Mais cela ne me regarde pas. Ce qui me regarde c’est vous. Lady Holland écrit que tout le monde est charmé de vous. Et la Reine aussi ; et puis elle ajoute : « The public augurs well from his having placed the celebrated Louis at the head of his kitchen department. Few things tend more to popularity in this town than la bonne chère ; however what is more important is Lord Palmerston appearing really to like him, and confide in his warm expressions in favor of peace and amity with us.»3 Je veux cependant vous dire en passant que vous avez déjà fait des confidences là, qui me paraissent ne pas rentrer dans la résolution que vous aviez prise de ne pas les prodiguer. Cela est revenu ici ; tout y reviendra; et surtout vos opinions sur les personnes. Il ne faut pas trop adorer l’inconnu (ici) et surtout, surtout, il ne faut pas tout dire! Vous voyez que je parle à la chaise verte.

Lord Won Russell est tombé dans une champbre hier au moment où je voulais sortir. Il vous a vu chez Lady Palmerston et chez Lady Holland, mais à la manière des Russell il ne s’est pas fait présenter à vous. Il me dit qu’on est enchanté de vous. Il me dit cela de Lord Palmerston et de la Reine. Il passera ici quelques jours, je le fais dîner chez moi demain. J’ai dîné avec lui chez Lord Granville, aujourd’hui chez la Duchesse de Talleyrand.

 Mme Thiers est allé faire visite à la Comtesse Appony, ce qui fait la réconciliation complète. On dit qu’il y a un traité secret entre le Roi et Thiers par lequel celui-ci s’engage à demander à la Chambre 10 millions pour les dettes du Roi. En revanche le Roi le soutiendra pour les fonds secrets. Thiers dit que ceci est la seule question de Cabinet. S’il la traverse, il fera comme les Ministres Anglais, il se moquera de toutes les défaites. Vous comprenez qu’il y a maintenant beaucoup de bavardages. Le corps diplomatique est encore tout ahuri et ne sait trop que penser de ceci ; cependant il est évident qu’ils ont plus confiance dans la durée du Ministère que dans sa chute.

Vous me paraissez bien occupé, car vos lettres à moi sont courtes. Vous vous trompez de N°. Vous m’avez envoyé deux 318. Vous ne me dites pas un moment d’Orient. Voilà un petit paquet de petits griefs.

Je n’ai pas vu un seul personnage politique hier à l’Ambassade. Il y avait des curieux, mais rien pour les satisfaire. Thiers y dine aujourd’hui.

 Adieu, je dis adieu, car je n’ai plus rien à dire, et je n’ai guère à répondre. Le temps est toujours froid. Je me suis promenée hier avec Marion. Mais cela ne m’a fait aucun plaisir.  Je n’ai plus de plaisir à rien. Adieu. Adieu.

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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)

321. Paris, dimanche 8 mars 1840, midi

Je me suis sentie très souffrante ce matin, et je ne sors de mon lit que dans ce moment. J’ai fait hier Lady Granville, Bois de Boulogne, de la causerie avec Lors Won Russell chez moi, et puis le dîner de Mad. de Taleyrand où j’ai trouvé Montrond qui n’a remis les pieds chez moi depuis le 25. Il a trouvé bon de me dire qu’il y était venu dix fois ; je l’ai assuré que je gronderais dix fois mes gens pour ne me l’avoir pas dit. Le soir j’ai vu le Prince d’Aremberg, l’Ambassadeur d’Espagne & le Duc de Noailles. Miraflors m’ennuie. D’Aremberg m’endort. M. de Noailles m’a tenu éveillée jusqu’à minuit. Il est très préoccupé de la situation. Son parti n’a pas pris de parti encore. Berryer  n’a pas grande envie de voter contre Thiers dans les fonds secrets. On ne s’est encore accordé sur rien. Il m’a raconté la séance d’hier dont tout l’honneur appartient à MM. Duchâtel & Teste. Les nouveaux ministres sont très froidement accueillis.

Les 221 s’en vont disant qu’ils voteront les fonds secrets. Dans ce cas là il y aurait presqu’unanimité.

J’ai relu plusieurs fois la plus longue des lettres que vous m’avez envoyées. Elle est d’un fort honnête homme, mais d’une pauvre tête politique. Vraiment, fractionner encore les partis dans un temps où c’est juste leur multiplicité qui fait le danger de la situation et l’impossibilité de gouverner, cela n’a pas le sens commun. C’est de l’homéopathie. Pardonnez-moi, mais mon pauvre esprit se refuse à comprendre. C’est de la dernière page que je parle. Dites-moi quelque chose de MM. de Brünnow et de Bülow. Défiez-vous extrêmement de celui-ci. En général vous ne devez donner votre confiance à personne ;  je ne cesserai de vous répéter cela, et d’être bien avare d’opinions tranchées sur quoi que ce soit. En diplomatie, vous ne sauriez croire combien on a moins de regrets à ce qu’on a tu qu’à ce qu’on a dit. Observez un peu les autres, et vous verrez s’ils se hasardent! Ils sont bêtes, mais ils connaissent le métier, et ils sont singulièrement habiles à tirer parti de ceux qui ne les connaissent pas. Et, encore un coup, c’est un métier comme un autre, et qu’on n’apprend qu’en le faisant.

 Je vous prie de me dire toujours l’emploi de vos soirées. Je ne sais pas ce que vous avez fait de lundi. Faites comme moi, et comme vous m’aviez promis de faire ; en vous levant, le journal de la veille, les faits matériels, et le remplissage après. Quand me direz-vous un mot de l’Orient, un mot de Pétersbourg? Je ne sais absolument rien, rien du tout. M. d’André est arrivé; qu’apporte-t-il? Je n’ai pas de lettres de mon fils de Naples. Je n’ai de lettres de personne.

 Je vous ai dit, je crois, que Paul ne songe pas du tout à venir à Paris ! Il part les premiers jours du mois pour la Russie.

5 heures

Je rentre de la promenade au bois de Boulogne et j’attends la visite du Dimanche. J’ai vu ce matin M. d’Appony et M. d’André. Celui-ci dit que le retour ou non de Pahlen à Paris est regardé en Russie comme très important. Il croit qu’il reviendra. Le discours de Thiers dans la discussion de l’adresse a eu beaucoup de faveur à Pétersbourg. Voilà tout ce que j’ai tiré de sa visite ; vous m’en direz davantage. On disait beaucoup hier que le mariage Nemours ne se faisait plus, que le père était allé à Vienne demander conseil au Prince Metternich. Cela serait une singulière affaire. Vous savez que le duc d’Orléans va décidément à Alger, le Roi le veut aussi.

Lundi 9 mars, 9 heures

Le Prince Paul de Wurtemberg m’a conté quelques commérages de cour sans importance ; il croit savoir que la famille Cobourg demande le Capital qui doit revenir un jour au Duc de Nemours ; et qu’à moins de cela elle ne donne pas sa fille. Je ne sais ce qu’il y a de vrai, mais il y a quelque chose. Il allait diner hier chez Thiers. Il trouve aussi sa situation fragile et très difficile.

Lord Won Russell m’a conté Londres, Berlin ; il m’a quitté à 9 heures. J’ai été faire une courte visite à Mad. Appony et une plus longue à Mad. de Castellane que j’ai trouvée jouant du piano à M. Molé !Il y avait de la bonne humeur dans le salon. M. Molé s’était trouvé la veille chez le Roi avec le Maréchal Soult et M. Thiers. Trois présidents du Conseil en même temps. Il a fort exalté MM. Duchâtel et Teste dans la séance de la veille. Voici onze heures. Je n’ai pas de lettres. N’y a-t-il aucun moyen de faire quelque chose de régulier entre Londres et Paris ? Je ne me porte pas bien ; le vent d’Est ne me va pas. Ma solitude m’accable. J’ai des moments d’affreuses tristesses. Adieu. Adieu.

P.S. J’avais déjà fermé ma lettre lorsque m’arrive le 320; si bon, si tendre, et si long! Je veux tout cela. Songez que je n’ai que cela pour vivre! J’ai reçu une longue lettre du Roi de Hanovre toute remplie de commérages de gazettes sur mon compte. Ces bombes me viendront de Pétersbourg. Aussi, j’ai envie de faire comme j’ai fait pour les gazettes, je ne répondrai pas. Je suis bien lasse d’être tracassée sur toute chose.

Je n’ai plus vu Médem deppuis longtemps. Dans huit jours le cœur lui battra, car les réponses de Pétersbourg lui arriveront alors. M. Molé croit que Pahlen reviendra, mais c’est d’instinct ; car à la réflexion il ne le croit pas. Nous allons voir. Lisez le Constitutionnel de ce matin. On disait hier que le minsitère avait remis de huit jours la présentation des fonds secrets. Lord Granville a donné à diner samedi à Mrs Thiers, Rémusat, Broglie, la Redorte, d’autres encore. On m’a dit que le diner était bien froid ; Lord Won Russell disait des gens qui ont peur les uns des autres, ou qui n’ont pas fait connaissance. Rémusat très abattu, il venait de la séance. Demain Thiers donne un grand diner diplomatique.

 Adieu, merci de tous les détails. Adieu encore, Merci de tout.

3 heures Encore! Voici Montrond qui vient me raconter très longuement que Thiers a été délecté à la lecture de votre dépêche ; qu’il est enchanté de tout ce que vous faites ; qu’il le dit à tout le monde ; et Montrond, doutant que j’aie l’esprit de deviner qu’il n’était venu chez moi que pour me dire cela et pour que je vous le redise, me prie en finissant de vous raconter un peu cela, ainsi que son dévouement pour vous.

L’affaire Nemours est comme je vous ai dit plus haut. On négocie. Adieu. Adieu.

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Auteur : Guizot, François (1787-1874)

Londres, dimanche 8 mars 1840,

une heure

Nos journaux vous donnent ce matin le projet de charivari qu’on a voulu me donner à Londres. Vous en entendrez plus de bruit que je n’en ai entendu ici. Je n’étais pas chez moi quand ces douze ou quinze polissons sont venus, et ils n’ont pas même commencé, tant la police a été prompte à les chasser. Ces choses-là se font ici avec une rudesse très simple et très efficace. C’était douze ou quinze réfugiés, mauvais sujets du procès d’avril. Je n’ai appris le fait que deux jours après, par le Globe. Personne ne m’en avait parlé et n’y avait pensé. J’ai été obligé d’aller aux renseignements pour savoir ce que c’était.
J’ai dîné hier avec Sir Robert Peel, un dîner bien anglais, cossu, long, lourd et froid, quoique cordial. Jai beaucoup causé avec mon voisin de droite Sir Henry Hardinge, soldat brave et sensé qui m’a plu. Je m’aperçois de jour en jour de mon progrès pour parler. Mais je vais tout simplement, et il me semble qu’on m’en sait gré.
Vous m’avez trop dit que le premier acte du dîner était très silencieux. On parle assez et c’est presque toujours moi qui me tais.
Lord Aberdeen, qui n’avait pas pu venir dîner parce qu’il était engagé chez Lady Holland, est venu le soir, et nous avons beaucoup causé. Il est très instruit et d’une conversation très variée. Je vous répète tout ce que vous m’avez dit. Cela me plaît de découvrir à chaque instant que vous aviez raison.
Les Tories sont en effet très aimables pour moi. Ils viennent tous me chercher. Lord Londonderry est presque le seul qui ne soit pas encore venu. Aussi, quoique Lady Londonderry m’ait écrit un petit billet bien doré pour m’engager à aller passer la soirée chez elle après-demain mercredi, je m’en excuserai sur quelque prétexte. Le Général Sébastiani, ni  personne de l’Ambassade n’allait jamais là. Le langage était trop violent contre nous, trop tendre pour vous. Si Lord Londonderry vien t me voir, je verrai ce que j’ai à faire. Autant que j’en puis juger, il ne me sera pas difficile de vivre en bons rapports avec les Tories sans donner aux Whigs aucun ombrage. Je dirai ce que je pense et je serai ce que je suis. La vérité est ici fort bien acceptée. Vous avez bien raison, c’est un mérite immense.
Lady Palmerston chez qui je suis allée hier au sooir en sortant de dîner, m’a demandé en passant : «  Connaissez-vous depuis longtemps Sir Robert Peel ? ». Ce n’était plus un rout chez elle, mais u e petite soirée assez agréable.

 4 heures
Je viens de chez Lord Melbourne. Nous avons causé une heure et demie. Il me plaît beaucoup, beaucoup; sa figure, son esprit, ses manières. Il s’est étendu dans son fauteuil, à côté du mien, détournant la tête et tournant l’oreille; il a parlé anglais, moi, français, dialogue très régulier, chacun à son tour, interrompu seulement par ses rires. On dirait qu’il vit pour rire. Je traiterai volontiers d’affaires avec lui. Il comprend à merveille, avec élévation dans les idées, et point préoccupé de son propre sens. J’ai peu à vous dire des affaires mêmes. Elles sont stationnaires. On attend le plénipotentiaire Turc, Ie nouveau cabinet français. On s’observe. Personne ne voudrait être le premier à avoir à avoir une résolution. On croit assez ici qu’au fond vous êtes embarrassés du Traité d’Unkiar-Skelessi, que si les circonstances, vous obligeaient à l’exécuter, si la Porte vous le demandait, vous le feriez, par honneur ; mais que cette chance vous déplaît, que vous en craignez les conséquences, et que vous saisiriez volontiers quelque manière d’échapper aux charges de ce protectorat exclusif et compromettant.
Je crois vous avoir déjà dit qu’on avait grande envie de faire quelque chose avec nous et grand embarras à faire quelque chose sans nous. Il me semble que je vois cette disposition en progrès.
M. de Werther part demain pour Berlin. Il passera quelques jours à Paris.

Lundi, 9 heures
J’ai dîné hier à Landsdown-House, un dîner plus agréable et plus causant que de coutume, Lord & Lady Holland, Lord & Lady Clarendon, le Duc et la Duchesse de Sutherland, Lord John Russel, M. Charles Greville et moi. Je vous ai placée au milieu de cette conversation. Elle serait devenue charmante.
De là chez Lady Jersey où j’ai trouvé Lord Aberdeen, Lord Stuart et Lord Elliot, l’homme de Londres qui parle le mieux français. Il y a, chez Lady Jersey, plus de liberté, d’abandon, et de façons sociables qu’ailleurs. Mais quelle inépuisable parole que la sienne! et quel infatigable mouvement! elle a, sur toutes choses, des phrases, des désirs, des fantaisies, des volontés. C’est là, je crois, ce qui lui donne cette puissance dont vous vous étonniez.
Lord Leveson me paraît très occupé de Fanny Cowper. On croit qu’il l’épousera, et même que la Charge de Sous-Secrétaire d’Etat a été donnée dans cette idée. Lord Levenson est fort à la mode, me dit-on.
L’affaire du privilège des Chambres va finir par le bill de John Russell. Il paraît que la Chambre des Lords l’adoptera. L’affaire des corporations municipales d’Irlande finira aussi dans cette session. Il y aura transaction entre le Gouvernement et l’opposition, et la Chambre des Lords adoptera. Le Ministère paraît très solide, malgré les échecs passés et futurs. Au fond, tout le monde croit à sa durée. J’ai à dîner aujourd’hui M. Dedel, M. de Blum, M. de Werther et de M. de Hummelauer.

Une heure
Merci de tout ce que vous me renvoyez à Londres. Je suis bien aise de le savoir. J’accepte le reproche d’avoir un peu manifesté mon opinion sur les personnes. Je me souviens en effet de deuxoccasions où j’aurais mieux fait de ne rien dire. Mais je proteste contre ce qui me revient par Génie du ravissement que j’ai témoigné, et de ce que j’ai trouvé excellent. Ceci m’apprend qu’à Londres comme à Paris on peut broder, exagérer ; soit par goût, soit par dessein. Je suis sûr d’avoir été dans mon langage à ce sujet, très réservé, ne manifestant ni inquiétude, ni confiance, espérant plutôt que craignant, comme c’est mon rôle, mais rien de plus. J’y avais pensé, et je n’ai rien dit de cela sans y avoir pensé. Je ne vais guère, dans ce cas, plus loin que je ne devrais.
Soyez tranquille, je n’aurai point de loge à l’Opéra! Je n’irai même pas à l’Opéra. Je ne vois pas pourquoi je changerais à cet égard mon habitude qui est aussi mon goût. Je suis sûr que le spectacle me causerait une impression pénible. Je vous l’ai dit souvent ; je n’ai jamais su m’amuser seul ; j’ai besoin, absolument besoin de partager tout plaisir vif, toute émotion douce et un peu saisissante. L’autre jour, après dîner, chez Ellice, sa belle-fille et M. Dundas ont chanté, chanté presque toute la soirée pour me faire plaisir. J’avais fini par avoir le coeur tout à fait mal à l’aise.
Adieu. Il fait beau et doux aujourd’hui. Je me promènerais bien volontiers. Mais je ne me promènerai pas. Adieu, Adieu.

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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)

322. Paris, Mardi 10 mars 1840, Dorothée de Lieven à François Guizot

Paris, mardi 10 mars 1840,

Lord John Russell a été ma seule visite du matin hier. J’en ai fait une à Mad. de la Redorte qui est bien malade. Elle est inquiète pour le ministère. On jase beaucoup, il y a assurément une grande incertitude dans les esprits et la situation du nouveau ministère n’est pas triomphante. Cependant on croit qu’il aura les fonds secrets. Je me suis promenée avec Marion au bois de Boulogne, j’ai dîné seule. Le soir j’ai vu Lady Granville et sa fille, la famille Poix, les Durazzo, Brignole, Aston, M. d’André, le hanôvre. Je ne sais ce qui prend à Modem, mais il ne vient plus. Lady Granville sortait du salon du Maréchal Soult où la diplomatie s’était donné rendez-vous. Aujourd’hui sera le tour de M. Molé. J’ai fort mal dormi encore. Je ne me porte pas bien, sans être absolument malade ; si ce malaise dure cependant il me faudra M. Verity. Le vent d’Est ne me va pas du tout.

Il me semble que vous dînez chez le duc de Sutherland aujourd’hui. On ne sera plus embarrassé où vous placer à table. Je vous vois à côté de la Duchesse tournant le dos au jardin ; moi je serais à l’autre extrémité bien loin de vous ; mais dans la même chambre ; aujourd’hui dans un autre pays !

6 heures

Lord John Russel et Appony sont venus me voir. Le premier a tout bêtement de l’esprit et une bonté de cœur parfaite. Il me raconte peu à peu tout, avec beaucoup de finesse, de vie. A propos, il vous conseille de vous défier de notre ami Ellice ; la plus grande commère de Londres. C’est bon pour dîner et mille petits services, mais pas bon pour des confidences ; au reste celles-là, vous aurez soin de n’en faire à personne. Il me semble d’après votre lettre que M. de Brünnow se met en grande froideur avec vous. A propos, Appony me dit qu’on a envoyé l’ordre à Barante de rester à Pétersbourg jusqu’à la dernière extrémité. C’est drôle!

J’ai vu Granville chez sa femme. Il croit que le ministère tiendra. Au moins cela n’a pas encore grand air. Médem se donne les apparences d’être moins lié avec Thiers qu’il ne l’est en effet. Voilà les observations de la diplomatie. Tout ceci aujourd’hui  fait un spectacle curieux à observer. Granville aussi m’a parlé du grand succès de votre dernière dépêche. A propos il dit que les difficultés du mariage Nemours sont aplanies et qu’il se fera après Pâques. Il me semble que je vous raconte tout ce que vous devez savoir par d’autres.

Mercredi 11 –

M. Jaubert est venu me voir hier un moment avant mon dîner ; il est très poli, et n’a pas l’air très soucieux. Il parle de  vous avez grand respect. M. de Pogenpohl a dîné avec moi ; mon monde m’est venu de bonne heure. Pahlen, Médem, Caraffa, Brignole, le Duc de Noailles, Bacourt, Mad. de Contades. Cette petite femme me plait tout à fait. Je n’ai pas causé avec le duc de Noailles. Médem est resté tard. Il m’a répété que Barante restera à Pétersbourg, quand même. L’Empereur regardait à sa montre pour calculer l’arrivée des réponses de Paris aux gesticulations. Médem est le seul diplomate qui n’ait point dîné hier chez Thiers, il dinait avec M. Molé chez M. Greffulhe. Il y a été le soir. Un monde énorme. Rien des 221 que le Gal Bugeaud. M. de .Broglie y était, Odillon, Barôt. Voilà !

Ce que vous me dites du lever de la Reine est très original et très vrai. Je suis curieuse de l’effet que vous aura fait le Drawing room, et de ce que vous mettez comme pendant à : Sérieux, sincère et gauche.

J’ai fait venir Verity hier au soir. Je ne suis pas bien, et je ne sais pas dire ce que j’ai . J’ai de l’ennui, de la tristesse, un gros gros poids sur le cœur, et je me sens malade.

1 heure. Voici le 321 que je vous remercie du plaisir que vous me faites ! Car vous ne savez pas avec quel plaisir je reçois, je lis vos lettres ! Je suis charmée que Lord Melbourne vous plaise, parce que je suis sûre alors que vous lui plaisez aussi. Il me semble que Londres vous plait en général beaucoup. En tous cas votre journée est bien remplie, vous êtes bien heureux.

Jeudi 12 mars, 9 heures

L’infaillible Lord William est encore venu hier pendant mon luncheon. C’est une excellente et douce créature, avec un esprit d’observation très fin. En général vous ne concevez pas combien les Anglais ont de cela, rien ne leur échappe. Il pense que vous vous arrangerez mieux de Lord Melbourne ou d’autres que de Lord Palmerston, mais il ajoute que celui-ci est assez jaloux des relations des Ambassadeurs avec ses collègues. Cela n’est cependant pas une raison pour n’en pas avoir, car en définitive, s’il s’agit d’une résolution à prendre, c’est le Cabinet et non Lord Palmerston qui décide. Que je voudrais causer avec vous! Car vous m’écrivez beaucoup, mais vous ne dites pas tout. Il n’y a de vraie confiance que dans la parole.

J’ai fait visite à votre mère. Je l’ai trouvée seule. Je ne sais pourquoi cela m’a saisie, et dès le premier moment la disposition a tourné à l’attendrissement. Je sentais tellement les larmes me monter aux yeux que pour échapper au ridicule, j’ai dit quelques paroles qui pouvaient les légitimer ; cela est venu naturellement après qu’elle m’eût dit qu’hier était un triste anniversaire pour vous. Ah, il y en a pour d’autres de plus cruels encore ; j’ai fondu en larmes. Votre mère m’a regardé avec plus d’étonnement que d’intérêt ; du moins c’est ce qui m’a semblé. En général je ne suis pas sûre que je lui plaise. Pour elle, elle me plait beaucoup ; si simple dans tout ce qu’elle dit et tout ce qu’elle fait ! Elle donnait quelques ordres pour des chemises ; elle a tiré de son armoire des gâteaux pour les enfants ; tout cela s’est fait comme si je n’y étais pas. J’ai été charmée de me trouver tout à coup initié aux détails du ménage. Je suis restée une demi-heure. Vos enfants vont à merveille, et très aimables pour moi. De là, j’ai fait la visite à Mad. Durazzo, et la petite princesse. J’ai dîné seule. Le soir la princesse Lebkowitz est venue jouer chez moi avec M. Durazzo, Fullarton et Greville. Moi, j’ai causé avec le Duc de Noailles, lord Granville & Arnim. Granville croit plus fermement tous les jours que le vote sera en faveur du nouveau ministère. Décidément toute la gauche est venue au premier mardi. M. de Broglie y avait dîné. Les légitimistes n’ont pas encore décidé ce qu’ils feront ; ils se réuniront samedi pour cela. Thiers est inquiet de l’apprendre. J’ai eu ce matin une lettre de mon fils de Naples. Il sera ici à la fin d’avril. Lord Brougham m’écrit de Cannes. Il ne parle pas de revenir. Les Clanricarde seront en Angleterre au mois de mai.

Le mariage Darmstadt se fait décidément.

Verity vient, mais mon mal ne s’en va pas.

Adieu, adieu. Ecrivez-moi beaucoup. J’aime tant vos douces paroles ! Adieu.

Génie est chez moi dans ce moment et m’assure que je fais mieux de lui remettre ma lettre.

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Auteurs : Guizot, François (1787-1874) ; Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857) ; Schlumberger, Jean (1877-1968) ; Naville, Jacques
Première de couverture des Lettres de François Guizot et de la princesse de Lieven : 1836-1846, préface de Jean Schlumberger, Édition annotée par Jacques Naville, Tome premier1836-1839, Paris, Mercure de France, 1963, 321 pp.
Ce volume contient 329 lettres.
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Auteurs : Guizot, François (1787-1874) ; Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
Première de couverture des Lettres de François Guizot et de la princesse de Lieven : 1836-1846, préface de Jean Schlumberger, Édition annotée par Jacques Naville, Tome deuxième 1840, Paris, Mercure de France, 1963, 274 pp.
Ce volume contient 268 lettres.

Mots-clés :

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Auteur : Guizot, François (1787-1874)

Londres, mardi 10 mars 1840, 11 h 1/2 du soir

J’ai dîné chez la Duchesse de Sutherland, puis un quart d’heure chez Lady Minto. Je rentre. Moi aussi, le coeur m’a battu en entrant à Stafford house, dans ce salon vert qui était le vôtre, dans cette salle à manger où le Duc me plaçait à côté de vous. Je vous ai cherchée, je vous  ai vue, partout, toute la soirée. Cette maison vous convient. On se promet de vous y revoir. On me l’a dit. Je me le suis fait redire. Je ne comprends pas toujours la première fois. Qu’il y a de temps d’ici là! n’est-ce pas, vous n’avez plus de plaisir à rien? vous me le dites. Laissez-moi être égoïste librement, autant qu’il me plaît. Je le suis sans remords. Vous n’y perdez rien. Voici un incident qui vaut la peine de vous être conté. Décidément M. de Brünnow1 n’est pas venu chez moi. Il s’est fait présenter à moi chez Lord Clarendon. Nous nous sommes rencontrés deux jours après, le lendemain plutôt, chez Lady Palmerston et nous avons causé. Mais enfin, il n’est pas venu et ne viendra pas. Ce n’est pas tout. Un petit attaché, celui que j’ai amené avec moi, Gustave de Banneville, était allé porter à Ashburnham-House, qui est toujours le quartier général de l’Ambassade Russe, sa carte pour M. de Kisselef qui n’y demeure plus. Au lieu de porter cette carte à M. de Kisselef, on l’a portée à M. de Brünnow qui demeure Mywart’s Hotel. M. de Brünnow est venu en hâte ce matin, à ma grille, sans entrer dans la cour, porter une carte de lui sur laquelle il avait écrit au crayon, pour M. Gustave de Banneville. Je me suis fait expliquer la méprise, et quelques heures après, j’ai envoyé M. de Banneville porter sa carte chez M. de Brünnow, en écrivant aussi au-dessus, au crayon, pour M. le Baron de Brünnow. Il se trouve ainsi que M. de Brünnow a fait la première visite au dernier attaché qui s’est empressé de la lui rendre. Nous en avons un peu ri.

Evidemment M. de Brünnow a des instructions spéciales à mon égard. Il a l’air d’être, et on me dit qu’il est le plus poli, le plus obséquieux des hommes. Il l’a été beaucoup dans nos deux rencontres chez autrui. A la première, je passerai devant lui sans le voir. Il paraît qu’on a été très fâché de ma mission ici. J’espère qu’on aura raison. Convenez que cela est drôle, et qu’en fait de mes dispositions envers la Russie, me voilà bien loin de mon point de départ. J’ai attendu très tranquillement et avec réserve avant de parler à personne de cette boutade de mauvaise éducation officielle. Mais cela commence à circuler, à la grande surprise et moquerie de tout le monde. N’en parlez pas du tout avant deux ou trois jours, je vous en prie, à qui que ce soit. J’en rendrai compte après-demain.

[Neumann part dans les premiers jours d’avril , aussi tôt après le lever que la Reine tiendra le 1er. Il l’annonce lui-même, sans dire si c’est un départ temporaire ou définitif. Brünnow part toujours aussi à la fin du mois. Le champ de bataille me restera, en attendant le combat.

On attendra aussi le plénipotentiaire turc. L’officier qui en a porté la demande à Constantinople doit y arriver en ce moment. Il n’y allait pas exprès pour cela. Il passait par Constantinople en retournant aux Indes.

Adieu pour ce soir. Je vais me coucher. Je me suis couché fort tard tous ces jours-ci, et je n’ai pas assez dormi. Adieu

 Mercredi, 9 heures

J’espérais une lettre ce matin. J’y compte pour demain. Je n’ai pas été content du N° 320, venu lundi, non parce qu’il portait un petit paquet de petits griefs, mais parce qu’il y avait, ou je me trompe fort, des réticences. La dernière que vous veniez de recevoir de moi, était courte. Je vous disais ma résolution de rester ici, sans vous rien dire de la joie que m’aurait value la résolution contraire. Enfin, elle était écrite un triste jour, et je ne vous en parlais pas2. Vous avez pensé à tout cela, et vous ne m’en avez rien dit. Dites-moi si je me trompe. Et si je ne me trompe pas, une autre fois dites-moi tout ; point de réticence, en fait de griefs surtout. Presque toujours, j’aurai raison, et je me sens en état d’avoir un tort... que vous me pardonnerez.

Une heure

 Je viens de faire un déjeuner savant chez M. Hallam, avec Lord Landsdowne, Lord Mahon, Lord Southampton, Sir Francis Palgrave, et M. Milman, Chanoine de Westminster. Vrai intérieur de savant Anglais. On m’a reçu dans la bibliothèque de M. Hallam. Puis nous avons passé dans la salle à manger, où nous avons trouvé Misstriss Hallam et sa fille, debout à nous attendre. Une salle à manger très nue, quasi sans meubles, mais de petites colonnes et un grand portrait sur la cheminée. [Du café d’abord, avec de la cassonade grise. Puis des côtelettes chaudes, une volaille froide. Puis du fromage rapé, du caviar. Puis des œufs, du beurre, toutes sortes de pain grillé. Enfin du thé. Et tout au travers une très bonne conversation, point politique du tout mais bien substantielle et variée dans l’ordre scientifique. Il m’a paru que les convives s’y plaisaient, et j’ai bien peur qu’une nouvelle porte ne se soit ouverte là aux invitations. En voilà une qui m’arrive de Lord Mahon pour déjeuner Mercredi prochain.]

Miss Hallam jolie, de 25 à 30 ans, peu d’espoir de se marier, parfaitement silencieuse, le regard très modeste, mais doucement animé, et se soulevant quelquefois avec une curiosité très intelligente, pour se rabaisser aussitôt. Tout cela était très Anglais, et pas du monde anglais que je vois tous les jours.

Jeudi midi

Pas de lettre ce matin. Je n’y comprends rien. Comment ne m’avez-vous pas écrit par la poste après avoir manqué lundi le courrier des Affaires Etrangères? Est-ce que je suis destiné à subir le même chagrin que vous avez eu ici en 1837 ? Ce qui me rassure un peu, c’est que j’ai ce matin des nouvelles de Génie qui ne me dit pas un mot de vous. Le mal se sait si vite ! Mais c’est une triste sécurité que le silence. Adieu. Je vais attendre jusqu’à demain matin.

Pour Dieu, convenons bien de nos faits : le lundi et le jeudi, écrivez-moi par le courrier des Affaires Etrangères et le samedi par la poste. Et si le lundi ou le samedi le courrier des Affaires Etrangères ne partait pas, écrivez-moi par la poste, ne fût-ce que quelques lignes pour que je ne sois pas inquiet. Je cherche un moyen de me faire arriver ici les lettres que vous ne voudrez m’envoyer ni par les Affaires Etrangères, ni directement par la poste. Je n’ai encore rien qui me satisfasse pleinement. Adieu. Je suis dans une triste et déplaisante disposition.

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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
Paris, vendredi 13 mars 1840,
11 heures
 
J’ai entendu beaucoup de bavardage hier. Il est impossible qu’il ne vous en revienne, beaucoup aussi. De tout cela il me reste ceci : « Le Maréchal Soult et M. Molé s’unissent pour renverser le Ministère et lui succéder. » Le ton des journaux confirme beaucoup cela. On dit que M. de Broglie a une drôle de mine. Il a l’air d’un homme qui se réveille. M. de Broglie m’a bien l’air d’un rêveur. Un brave et honnête rêveur, mais enfin qui rêve. Il m’a semblé voir cela depuis le commencement, mais comme je ne me connais pas à vos affaires, je devais me défier de cette impression ; aujourd’hui je ne m’en défie plus. La couleur du salon de M. Thiers me parait avoir décidé l’opinion. J’ai vu longtemps Appony hier matin ; lui et lord William sont mes quotidiens. J’ai fait une promenade en voiture avec Marion ; je ne suis pas assez bien pour marcher. J’ai fait visite à Mad. de Talleyrand, dîné seule. Le soirs aux Italiens avec le du de Noailles, Lord Granville et Lord William. Lord Granville a l’air fort contrarié de tout ce qui se débite depuis 48 heures.
 J’oublie de vous dire que Montrond est venu hier matin. Fort loin des louanges qu’il vous prodiguait il y a trois jours ; il me dit : « Eh bien, M. Guizot ne fait rien, il n’a rien fait encore depuis qu’il est à Londres! » Je vous redis tout.  Il me dit que quand on demande au Roi si son nouveau ministère durera, le Roi répond : «  Il y est. » Evidemment, Montrond n’a pas d’opinion arrêtée ; mais dans son for intérieur, il est à l’état de complète incertitude ; c’est bien comme est tout le monde. Il me semble que je n’ai encore rien vu ici qui ressemble à cette situation.  Perrier est dans son lit. Le parti est dans l’attente. Sous peu de jours il avisera à faire ce qui peu nuire la plus à la boutique toute entière.  Le Duc de Levis est arrivé. Le Duc de Noailles l’a vu. Il n’est pas du tout question d’un voyage en Angleterre, et très vaguement de celui de Russie.
Samedi 14, midi
J’ai vu hier matin lord Won Russel. J’ai été au bois de Boulogne avec Marion. J’ai fait visite à la petite Princesse et Lady Sandwich. Ici, j’ai rencontré M. d’Haubersaerk disant comme les autres : «  Cela s’en va. » J’ai dîné chez Lady Granville. Il n’y avait que Lord William et M. Aston.  Le soir  beaucoup de monde. Imaginez que j’ai causé avec M. Gasparin 1! Mais je n’avais pas mieux dans ce moment-là. Ensuite j’ai trouvé le Duc de Noailles, la diplomatie, le Maréchal. Il est venu des 221, racontant ce que vous raconte ce matin le journal des Débats. Certainement Thiers est dans une situation difficile, très périlleuse. Tout son esprit suffira-t-il pour l’en tirer? Les plus sages disent qu’il faut voter pour lui, attendre ses œuvres. M. Molé persiste à crier sur les toits qu’il faut le renverser la semaine prochaine. J’appelle sur les toits lorsqu’il le dit entre autres au Prince de Chalais. Je suis rentrée à onze heures. J’ai mal dormi. On vient de me remettre le 322. Comment vous n’avez pas de lettres? mais j’ai fait jusqu’ici tout ce que vous m’avez dit. Lundi et jeudi aux Affaires étrangères. Samedi  la poste, je fais tout ce que vous me dites, je fais tout ce que j’ai promis. Faites-vous aussi tout ce que vous m’avez promis? Me rendez-vous compte de tout, de tout. M’écrivez-vous à moi d’abord un mot en vous levant? Voici votre 322 commencé à 11 h. 1/2 du soir! Pas un mot de l’emploi de la veille. Le café, la volaille, le beurre d’un savant, pas un mot du bal de la Reine où vous êtes resté jusqu’à deux heures du matin. Vous allez chez Lady Antrobus, sans m’en dire un mot, ou plutôt très décidé à ne m’en pas dire un mot, car je vous avais bien recommandé de ne pas accepter les petites invitations ; vous verrez comme cela vous entraînera, sans plaisir, sans utilité, à vous fatiguer, et à me dérober à moi les moments que vous me promettez pour m’écrire des volumes! Je suis encore à attendre les volumes! Sans doute vous avez de l’occupation, beaucoup d’occupation, mais vous saviez bien que vous en auriez quand vous me faisiez des promesses. J’y avais foi, et je suis triste maintenant. Londres ne me plaît pas. Vous y avez trop peu de temps pour moi ; assurément si je reste dans cette croyance, je n’y irai pas cet été. Je suis parfaitement triste. Notre correspondance est pitoyable. Aucune sûreté ; nous ne nous sommes pas dit une seule fois tout ce que  nous pensons.
Votre affaire avec M. de Brünnow me déplaît. Tous les autres diplomates sont-ils venus chez vous les premiers? Je ne sais rien de Russie, Médem attend. C’est un peu long ; il faut bien qu’on se décide.  Le Roi dit à la diplomatie que M. Thiers lui a demandé d’ordonnner à son monde de voter pour lui. Le Roi a répondu qu’il ne voulait se mêler en rien de cela.
Adieu. Je vois Verity tous les jours, mais je ne vous vois pas. Voilà ce qui fait que Verity n’y peut rien. Adieu. Si je suis exigeante, pardonnez-moi, mais je ne crois pas être injuste. Je me sens seulement bien malheureuse.Adieu.
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Auteur : Guizot, François (1787-1874)

323 Londres Vendredi 13 mars 1840

Une heure

Pas plus de lettre aujourd’hui qu’hier, qu’avant-hier. Je m’y perds si c’est votre faute, c’est bien mal. Mais ce ne peut être votre faute. Je suppose que vous aurez posté une lettre Lundi aux Affaires Etranges trop tard ; elle ne sera pas partie ; et une hier, pour le courrier qui m’arrivera demain matin. J’aurais donc deux lettres demain. Je suppose cela parce qu’il faut bien supposer quelque chose. Quel amer déplaisir ! Car je ne veux pas aborder l’idée de l’inquiétude. Ma mère me dit aujourd’hui qu’elle vous enverra mes enfants. Il me semble que si vous étiez malade, elle le saurait. Il me semble à tort ; le contraire se pourrait fort bien.

De quoi voulez-vous que je vous parle ? J’ai été hier voir le Royal Coronation picture, un détestable tableau où beaucoup de portraits sont ressemblants, surtout la Duchesse de Sutherland et Fanny Cowper. Puis j’ai fait neuf visites. Puis je suis rentré chez moi. J’y ai dîné et je ne suis sorti qu’à dix heures et demie pour aller passer une heure chez Lady Holland. J’y ai trouvé le révérant M. Sidney Smith, the most witty man, dit-on, in the three kingdoms. Je n’étais en train ni de l’esprit des autres, ni du mien propre. Lady Holland se désole de ne m’avoir pas encore donné à dîner. Elle trouve sa maison de South street trop petite. Son cuisinier vient de mourir. Son maître d’hôtel vient de partir pour aller passer quinze jours dans sa famille, sur le continent. Tout est en désarroi chez elle.

On remarque depuis quelques jours un changement sensible dans les manières de la Reine avec les Torys. Elle les traite mieux. Plusieurs ont été invités aux derniers bals. Elle a été très aimable pour le Duc de Wellington Lundi dernier, à dîner. Il me semble que cela veut dire simplement que les Whigs sont sans inquiétude.

Une heure après minuit.

Je reviens de chez Lady Palmerston. Quelle odieuse journée ! Personne n’a jamais su ce que je puis souffrir. Je n’ai pas naturellement l’imagination noire ni agitée ; mais quand le trouble entre en moi, il m’ébranle jusqu’au fond de l’âme. Je ne voudrais pour rien au monde,  laisser voir à qui que ce soit au monde ce qui s’est passé en moi, depuis 48 heures, ce que j’ai pensé, senti, imaginé, dit et contredit, accepté et repoussé intérieurement. Et tout cela tomberait, tout cela s’évanouirait devant quelques lignes de vous ! Il se mêle un peu de colère à mon chagrin. Vous ne vous en doutez pas ; vous êtes bien tranquille. Quelque arrangement insignifiant, la lenteur d’un domestique, une visite prolongée, je ne sais quelle pauvreté a causé tout cela. J’espère qu’il n’y a pas d’autre cause, que vous n’êtes pas malade. Je vais me coucher. Adieu.

Londres, samedi 14 [mars 1840], 10 heures

Dieu soit loué ! Ce n’est rien. Il n’y a que mon mal à moi, mon mal passé. Voilà 321 et 322. L’une par le portefeuille, l’autre par la poste.  J’avais deviné juste. Le 321 avait été remis trop tard aux Affaires étrangères. Je joins ici le bout de l’enveloppe sur lequel on l’a écrit, si on a écrit vrai. Vous avez très bien fait de remettre le 322 à Génie. Je suis occupée à trouver ici une bonne adresse sous laquelle vous puissiez, au moins une fois par semaine, m’écrire  sûrement par la poste. Vous m’écririez une fois par le portefeuille, une fois sous cette adresse et le samedi directement. Mais en attendant, servez vous souvent de Génie, et quand vous vous serez du Portefeuille, arrivez à tems rue des Capucines. Quel brouillard vient de se dissiper autour de moi ! Pour la première fois, j’ai vu du soleil à Londres.

Du reste soyez tranquille. Il n’y a rien, dans le 321, qui valut le retard à la rue des Capucines, si le retard est de leur fait.

Je reprends mes récits. Il me semble que je n’ai rien oublié, ni matin, ni soir. J’ai passé hier toute la journée chez moi. J’ai été à onze heures chez Lady Palmerston. Très joli bal plein et point étouffé. La Duchesse de Cambridge y était. Sa fille ne quitte pas la place. Elle serait jolie si elle n’était pas énorme. J’ai causé avec Lord Landsdowne, Lord Aberdeen, Lord Stuart, Lord Wilton, le Duc et la Duchesse de Somerset, &. On dit qu’il faut biens e défendre de la dernière, qu’elle s’attache à sa proie. Son mari a l’air d’un bon homme, un savant Seigneur. Il m’a fait toutes les caresses qu’un Anglais peut faire. Nous commençons à causer presque avec confiance Lord Aberdeen et moi. De la confiance et nulle confidence, n’est-ce pas cela? Vous  avez raison. Il y a un métier qu’il faut apprendre. Je m’y applique. Je sais me taire tout à fait, sans peine même. J’espère que j’apprendrai à me taire en parlant.

Nous sommes fort en coquetterie réciproque, Lady Palmerston et moi. Coquetterie encore sans liberté, ni vérité. Elle m’a dit que je la trouverais tous les matins, d’une heure à trois. J’irai. Je ne me suis empressé vers personne.

J’ai ce soir lord Northampton, lady Cottenham et Mistriss Stanley. Celle-ci est vraiment agréable. Personne ici excepté Lord Eliot ne parle français aussi bien qu’elle, et l’esprit français comme la langue.

Lundi soir chez Lady Lyndhust. Mardi matin, le musée britannique ; dîner cez lady Aylesbury, Mercredi, déjeuner chez Lord Manon ; dîner chez Mad. Grote ; le soir chez Lady Jersey. La fin de ma semaine est plu libre. La première moitié de l’autre est déjà prise. Je trouve que c’est  trop et je commence à refuser. M. De Bourqueney me sert beaucoup dans toutes ces questions là. Il connait bien le monde anglais, et il y est bien posé. Je crois qu’il a bien envie de retourner à Paris le plus tôt possible. Je le traite très bien et je le crois très content de moi. Mais il était l’ambassade.

Hier, dans la soirée, j’ai passé trois fois devant. M. de Brünnow sans le voir. Quant au fond des affaires, tout trainera.  Décidément on attendra le Plénipotentiaire de Constantinople. En attendant, le Pacha se fortifie chez lui. Il évacue de lui-même les villes saintes et en rappelle ses troupes. La guerre avec la Chine coûtera cher. Les bulletins de Pékin ne ressembleront pas à ceux de Londres. L’Empereur (de Pékin) a félicité ses braves marins de l’éclatante victoire remportée sur les barbares Etrangers. Il a pourtant dégradé son Amiral de deux boutons. Prenez-vous quelque intérêt à la Chine? Lord Lyndhurst en est très occupé.  Il dit qu’il y a une question Constitutionnelle dans la manière dont cette guerre a été déclarée, et que le Cabinet sera fort attaqué sur ce point.

 

M. de Bülow ne pense guère à moi, ni à personne. Il est uniquement occupé de sa santé, encore plus préoccupé qu’occupé. Le vent, le brouillard, le soleil, le froid, le chaud, le monde, la solitude, tout lui fait mal, tout l’agite. Il est évidemment dans un triste état nerveux, qui pourrait devenir beaucoup plus triste. On en est très frappé.  

Je reçois ce matin du Maréchal Soult une lettre très tendre. Je lui ai écrit très poliment à propos de sa retraite. Il espère que je lui écrirai quelques fois.  On m’écrit très diversement sur la situation du Ministère, les uns à peu près comme vous, les autres sûrs de sa chute prochaine.  Je crois que les premiers ont raison. Certainement , il n’y a et il n’y aura rien de triomphal. On emploiera à vivre tout ce qu’on a d’esprit. Il me semble qu’on doit y réussir. On me comble de compliments et de tendresses.

Vous avez raison aux trois quarts sur la dernière page de la longue lettre ; pas tout à fait. Il fallait prendre soi-même le pouvoir, ou du moins la présidence d’un grand Cabinet dans lequel nous aurions tous été. C’était la bonne conduite, et la victoire complète de notre parti qui adhérait tout entier à cette combinaison, et marchait en tête de tous les ralliés de toute origine. On a manqué à cette fortune, qui était obvious et pouvait  être grande. Il n’est plus resté à tenir que des conduites incertaines et d’un succès douteux. J’ai une longue lettre de M. Duchâtel, fort amicale, plus calme et d’un ;bon jugement.

 Ma Mère m’écrit qu’elle a reçu de vous une nouvelle, longue et bonne visite. Elle ne me dit rien de plus. Sous sa gravité et son autorité, ma mère est très timide, surtout avec moi. Et toujours un peu jalouse. Je ne m’étonne pas de son silence, et il ne signifie pas du tout que vous ne lui ayez pas plu. Je parierais du contraire ; mais elle ne me le dira pas d’elle-même. Je suis tout à fait de votre avis sur les commérages de gazettes. Qu’ils viennent de Hanovre, ou de Pétersbourg, ou d’ailleurs, n’y répondez pas plus dans vos correspondances que dans les gazettes mêmes. Il ne faut pas se laisser tracasser. Et il ne faut faire et dire que ce qu’on veut. Adieu. Un tout autre adieu que celui d’avant-hier quoique le fond soit toujours le même. Je voudrais bien que Vérity ait le pouvoir de vous débarrasser de votre malaise. Je ne l’espère guères ; mais vous faites bien de le voir. Il vous calme un peu, et s’il y avait quelque mal réel, il le verrait. Adieu. Adieu.

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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)

324. Paris, dimanche 15 mars 1840,

10 h 1/2

J’ai été hier au Bois avec Marion, j’ai fait une longue visite à Lady Granville. J’ai dîné seule. Le soir j’ai vu Lord Granville, W. Russell, les Brignole, les Capellen. Le matin j’avais eu une longue visite de M. de Werther, que j’ai beaucoup questionné sur Londres, sur le bal de la Reine dont vous ne m’avez rien dit. Je lui ai demandé ce que vous faisiez dans cette longue soirée ; « La cour aux dames. » En rentrant chez moi, avant dîner, j’ai trouvé Nicolas Pahlen qui m’attendait depuis une demi-heure. Il venait m’annoncer qu’enfin son frère devait quitter Pétersbourg le 10 mars. Cette décision a été Irise après l’arrivée des réponses de Medem, et avant encore l’arrivée du courrier à Barante. Je suis fort contente. Mais j’aimerais encore mieux le savoir vraiment en route. Ma manière est de douter toujours  des choses qui me font plaisir. Je crois vite celles qui m’affligent.  Vous vous arrangez autrement.

La journée d’hier semble bonne et très bonne aux partisans des Ministres. J’ai eu une lettre de Lord Aberdeen dans laquelle il me dit qu’il vous voit fort peu, qu’il ne vous avait rencontré qu’une fois encore, et qu’il y a beaucoup de regret. Je ne suis pas bien, toujours pas bien. C’est un véritable spleen. Et je crois que je prierai Vérity de ne plus revenir, parce qu’il ne peut rien du tout. J’ai perdu mon cher William Russel. Il est parti hier pour Berlin.

1 heure

Je suis si triste, si triste ! J’aurais tant besoin d’ouvrir mon cœur. Je ne puis pas.

Lundi le 16.

9 heures

Mon médecin m’a interrompue hier, et m’a défendu d’écrire, de lire, de rien faire. Je suis restée couchée sur un canapé. Mad. Appony est venu me lire des lettres de son fils. Le mariage est retardé de quelques jours, ils ne quitteront Pétersbourg que le 1er de Juin pour être ici le 15 ou à la fin du mois. Je ne suis sortie qu’un moment pour prendre l’air en voiture. En rentrant j’ai trouvé le Prince Paul qui m’attendait. Il avait vu le Roi la veille. Son impression est que le Roi attend avec certitude la chute de Thiers. Il avait causé avec Thiers aussi  qui n’a aucun doute sur l’action du Roi contre lui. J’ai dîné chez Mad. De Talleyran, rien de nouveau de là. Le même bavardage qu’on retrouve partout sur ce qui se passe en ce moment ; la même incertitude sur le dénouement.

De là j’ai été chez Lady Granville et à 10 heures chez Mme de Castellane. J’ai passé une grande heure seule avec elle et M. Molé. M. Molé dit que son parti est ferme, fort, numériquement plus nombreux que Thiers et la gauche réunis ; que Duchâtel et 22 doctrinaires ont passé de son côté. Teste est plus douteux. Duchâtel sera de son Ministère ; il serait insensé de rien entreprendre sans lui et ses amis. Le Roi est parfaitement neutre dans la lutte, mais le Roi est l’homme le plus triste et le plus inquiet de toute la France. M. de Broglie est un enfant, ce qu’il a fait est trot naïf. M. de Broglie soutiendra tous les Ministères moins un, celui de M. Molé. M. de Rémusat est enragé pour la gauche. Jaubert, tout le contraire, il ne tiendra pas longtemps. Le mot de M. Thiers dans le bureau : « Si l’on me renverse, gouverne --qui-pourra»-a fait grand scandale. Je cherche, il me semble que je vous ai tout dit. En somme M. Molé a l’air d’un homme qui s’attend à être Ministre la semaine prochaine. J’ai très mal dormi. J’ai tout le côté gauche engourdi, j’ai de la peine à marcher, mais mon cœur est encore plus malade que mes jambes. J’attends Génie ce matin. Il est allé faire des enquêtes sur certaine lettre remise lundi aux Affaires étrangères et qui n’étaient pas arrivé à Londres jeudi.

Midi

Voici le 323, long et bon. Je vous remercie d’avoir été inquiet et triste. Vous ne savez pas le plaisir que me cause votre peine. Est-ce que vous me comprenez bien ? Vous ne vous fâchez pas je suis sûre. Vous me pardonnez ; nous sommes si loin ; je suis si seule, je n’ai au monde que vous!  Songez à cela toujours, dans tous les instants. Ne vous inquiétez jamais  de moi que comme santé, moi je m’inquiète de beaucoup d’autres façons. Je suis faite comme cela, c’est pourquoi une séparation est une si odieuse chose. Votre foreign office a menti, ou bien vous vous trompiez en me disant d’y remettre une lettre avant 5 heures. J’avais porté la mienne Lundi à 4 heures moins ¼. Je vous prie bien de croire, qu’il ne s’agira jamais de visite prolongée,  de négligence d’un domestique. Je n’ai pas de ces négligences quand il s’agit de vous. Je me suis arrêtée moi-même à la porte quand il s’est agi des affaires étrangères, et j’ai moi-même mis ma lettres aux finances, pour la poste. Maintenant je crois que Génie, Génie for ever, est ce qu’il y aura de mieux. Il me dit qu’il vous tient bien au courant de la situation. Je doute  que les lettres apprennent suffisamment. Il ne vous restera probablement que confusion de tout cela. Moi je suis  parfaitement ahurie, mais si vous étiez ici vous comprendriez. Moi je ne recueille que les commérages. Je vous les redis comme on me les donne. Si  je devais juger sur la Diplomatie, je dirais que Thiers tombera. ; car Appony est content aussi mais par raison contraire, c’est  qu’il ne croit pas qu’on ait le courage de renverser Thiers. Il voit trop de danger à cela. C’est bien un peu l’opinion de beaucoup de monde.

Je ne connais pas du tout Mrs Stanley dont vous me parlez tant. Je l’ai vue mais elle ne m’a pas paru assez jolie pour la regarder ,et je ne lui ai jamais parlé ; elle n’était pas du cercle dans lequel je vivais. C’était des fonctionnaires subalternes. Dites-moi toujours tout ce que vous faites et avec qui vous causez dans les soirées. Moi je vous raconte minutieusement toute. Aujourd’hui je vais dîner chez Mad. Salomon si Vérity me le permet. M. de Bacourt est allé prendre congé du Roi ier, il part dans huit jours. Walesky dit qu’il est désigné pour aller à Constantinople et Alexandrie terminer la grande affaire. Le Maréchal Soult m’invite à ses lundis. Vous savez que j’ai pour règle de n’aller dans aucun salon politique, et je crois que celui-ci a cette couleur. Ma belle-sœur arrivera en Septe pour passer huit mois à Paris ! Jugez comme cela m’amusera. Est-il vrai que la duchesse de Kent va mourir ? Où en êtes-vous avec M. de Kisselef ? Celui-là au moins est-il allé vous faire visite ? Car pour tous les autres j’ai la réponse ; M. de Werther m’a dit que tous les diplomates étaient allés se présenter chez vous. La Duchesse de Sutherland écrit de vous mille biens. Je finis, et je voudrais ne finir jamais. Je vais convenir avec Génie du départ de mes lettres. De votre côté je voudrais bien que vous prissiez pour règle de m’en envoyer tous les deux jours bien régulièrement. N’est-ce pas ? Adieu. Adieu, vous savez tout ce que je ne vous dis pas, vous voyez que toutes, toutes  mes pensées sont à Londres. Adieu.

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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
324 Londres, Dimanche 15 mars 1840
10 heures
 
Je me lève le cœur serein. Ma soirée d’hier a été très active. J’ai été partout où vous savez que je devais aller. Chez Lord Northampton, à la réunion de la Royal Society, il y a avait grand monde, et de tout monde, Lord Landsdowne, Lord Burghesh, Lord Aglesbury, bien d’autres, et avec eux l’Astronome Herschel, le sculpteur Chantrey, le dessinateur Copley Fielding, le géologue Murchison, l’Encyclopédie vivante. Tous bien aises d’être ensemble et se traitant très cordialement.  Je me suis amusé de les voir, et de voir leur manière avec moi. Les Anglais sont très curieux, et il faut que leur curiosité s’arrange avec leur dignité et leur timidité. Ils me regardent en passant et passent froidement, comme à leur ordinaire. Puis, ils se retournent, et si je ne les regarde pas, ils me regardent. Il y a en eux, au fond, plus de mouvement et de bienveillance que dans leurs manières qui sont froides et tendues. Ils ne montrent pas ce qu’ils sentent, par gaucherie et embarras encore plus que par fierté. Il en résulte, dans toutes leurs relations et leurs façons extérieures, un défaut de naturel, de facilité et d’émotion sociale qui doit choquer et repousser. Je suis d’autant plus sûr de ce que je dis là qu’il est impossible de se montrer plus empressé et bienveillant qu’on ne l’est pour moi. Je rencontre partout curiosité et faveur. Et cela me revient de Paris comme je le sens moi-même des Tuileries comme de vous. Mais un pauvre étranger qui arrive ici doit se croire en face des glaces polaires. Je dis plus ; les Anglais me paraissent fort peu bienveillants entre eux ; dans leurs réunions, à tables, en causant, en dansant, assis ou passant les uns après les autres, ils ont constamment (les femmes surtout) un air d’observation caustique et de petite hostilité qui répand dans l’atmosphère sociale je ne sais quoi de contraint et d’amer.
J’ai entrevu chez Lord Cottenham un monde que je ne connaissais pas encore du tout, the law. Il occupe la maison de Lord Granville. Il n’y avait que très peu de monde chez Mistriss Stanley. Lady Holland venait d’en partir, très inquiète pour son fils, M. Fox, qui a été pris, il y a trois jours, d’un mal de gorge très grave. J’enverrai ce matin savoir de ses nouvelles. Je vais ce soir chez Lady Stanhope, et peut-être un moment chez Lady Jersey.
3 heures
Le colonel Fox est un peu mieux ce matin. J’ai dîné avec Lady William Russell. Elle ne me plait pas beaucoup.  Personne, esprit, tout a l’air massif et solennel. Du reste, je retiens mon jugement. Ailleurs, les apparences sont souvent trop favorables ; ici, c’est le contraire. Mes nouvelles de Paris ne m’apprennent rien. La corde me parait bien tendue. J’attends le débat des fonds secrets. Vous m’en apprenez plus que tous les autres. Ils dissertent. Vous racontez.
 
 lundi 16 mars,
9 heures.
Je ne suis pas sortie hier soir. J’avais le cerveau horriblement pris. Je me suis couché à 10 heures. Je suis mieux ce matin, mais encore très enchifrené. C’est ma première épreuve du climat. J’aurai probablement été enrhumé aussi à Paris. J’ai passé deux heures avec Lord Palmerston de 5 h. et ½ à 7h. et ½. J’avais des dépêches à lui lire, des dépêches de politique expectante. J’incline à croire que, si c’était à recommencer, on ne s’engagerait pas ici dans la voie où l’on s’est engagé. Evidemment on n’a pas vu toutes les faces de la question, et on est un peu surpris quand elles apparaissent. Pour vous, vous accepterez tout, le Plénipotentiaire turc, le recours de la Porte à l’Europe et non plus à vous seuls etc. Vous avez deux motifs. Vous vous voulez vous désunir. Et vous ne voulez pas être caposés à la nécessité d’exécuter le traité d’Unkiar Skelessi. Vous l’exécuteriez s’il le fallait absolument, si la Porte le réclamait. Vous vous y croiriez obligés d’honneur. Mais cette obligation vous  pèse et vous inquiète extrêmement. Vous prévoyez que ni l’Angleterre, ni la France, ni au fond l’Autriche ne le toléreraient, qu’il en naîtrait des complications, peut-être des luttes. Vous ne voulez pas d’une situation si périlleuse, et vous céderez, vous reculerez, vous ajournerez pour sortir de la politique isolée et responsable. Votre redoublement d’humeur contre la France, du moins en ce qu’il y a de réfléchi et d’explicable, me paraît même tenir à ce qu’elle vous contrarie et vous gêne dans cette manœuvre.
Midi .
Je remonte après déjeuner. Je devrais vous gronder si je pouvais vous gronder. Comment, je n’ai pas de lettre du lundi au samedi, je vous en dis mon inquiétude, non chagrin, et votre premier mouvement, c’est de me faire des reproches, de trouver mauvais que je ne vous aie pas parlé de Lady Autrobus ! Et vous finissez par me dire que, s’il en est ainsi, vous n’irez pas à Londres cet été! Tenez, c’est une mauvaise phrase et écrite dans  un mauvais moment. Mais je vous ai vu de mauvais moments, et mon affection pour vous est restée la même. Elle est invulnérable. Et quand je devrais vous gronder, je finis par m’attendrir sur vous. Que de choses ne vous dirais-je pas en ce moment si nous étions ensemble! Des vérités peut-être. Je l’ai fait quelquefois. De loin, je ne peux pas, je ne veux pas. De loin, je ne veux vous rien envoyer que de doux. N’en abusez pas, Jr vous en prie. Je vous le pardonnerais. Vous trouvez mes lettres trop courtes, tant mieux. Elles sont longues pourtant. Mesurez mon écriture. Vous verrez qu’une de mes pages en tient deux des vôtres. Mais trouvez-les toujours trop courtes. Certainement non, nous ne nous disons pas tout, et c’est l’immense ennui de l’absence. Il n’y a pas moyen que je vous dise tout ce qui me traverse le cœur et l’esprit en vous écrivant. Il n’y a pas moyen. Sans aucun doute, tous les diplomates sont venus chez moi les premiers, sauf M. de Brünnow ; depuis les Chefs de mission jusqu’aux moindres attachés. Et M.M. de Bülow, Dedel, Hummelauer, Alava, Blome sont revenus me voir plusieurs fois. Qu’’est-ce que Montrond veut donc que j’aie déjà fait? Notez qu’on ne me demande de rien faire. Je cause. Je fais penser à beaucoup de choses auxquelles on ne pensait pas. Je jette du doute sur des idées presque arrêtées, des partis presque pris. Je fais entrevoir des transactions possibles. Que résultera-t-il de tout cela? Je n’en sais rien. Mais je ne fais et ne puis faire autre chose, que semer des paroles et établir ma position personnelle. Je vous dirai, pour ne laisser tomber aucun de vos reproches, que le bal de la Reine m’a peu frappé et que j’étais dans mon lit à une heure. Il y avait fort peu de spectateurs. Les danseurs étaient tout, et la Reine a raison ; il faut que ceux qui s’amusent aient la majorité.
3 heures et demie
Toujours des visites. Mais ce matin j’ai vu Lady Palmerston et la Duchesse de Sutherland. Lady Palmerston a été très aimable. Pour la première fois, nous avons causé un peu à l’aise. Son esprit convient fort à cela parce qu’il est très naturel. Pour la Duchesse de Sutherland, je me repens. Je lui trouve plus d’esprit que je ne lui en trouvais. Et tant envie d’en avoir! Elle aspire haut. Si bonne d’ailleurs, quelque chose de si pur ; une sérénité si animée. Puis, je me trouve bien ns Stafford-House.
Je dine dimanche chez Lady Palmerston, en très petit comité, presque en famille, m’a-t-elle dit. Comme j’en sortais, j’ai rencontré ç la porte M. De Brünnow qui descendait de sa voiture avec deux beaux bouquets « pour les belles dames » m’a-t-il dit en me saluant. Je voulais vous parler de ma maison et de ce qu’elle me coûte. Mais j’attendrai que le mois de mars soit écoulé. J’y verrai clair encore, et je vous enverrai un état complet de mes dépenses. Je suis moins effrayé du service courant que de l’établissement. C’est énorme ce qui manque dans une maison bien meublée. Mon maître d’hôtel est excellent, aussi bon dans sa sorte que mon cuisinier. Mais Diabera est un valet de chambre médiocre, ahuri, maladroit, peu de mémoire ; du reste zélé comme un lion et doux comme un agneau. Je ne sais pourquoi je dis zélé comme un lion. Ce que c’est que le besoin d’une antithèse.  Adieu ; malgré ma rancune, je veux que ma lettre parte aujourd’hui. Le Ministère a eu la majorité pour former la commission des fonds secrets. Est-ce une majorité? Adieu, adieu.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)

 J’ai été positivement malade et très malade hier. J’avais à peine fermé ma lettre que j’ai été saisie de violentes douleurs, accompagnées de fièvre et d’une prostration de forces telle que j’avais peine à parler. J’ai envoyé chercher Marion d’abord et puis le médecin. Marion est venue. Le Médecin était introuvable, mais au bout de quatre heures il est venu. Il proclame la bile ; il a peut être raison. Je me susi couchée, j’ai dormi, vers neuf je me suis levée, et me sentant mieux j’ai ouvert ma porte. Mad. de Contades, les d’Arenberg, Mad. de Soltykoff, Lady Granville, Pahlen, Médem, le duc de Noailles, Escham. Lady Granville venait d’apprendre au grand dîner Rothschild que j’étais malade, elle accourait pour me soigner ; elle fut un peu étonnée de me trouver gaiement entourée. Je suis un peu mieux ce matin, mais il me faudra beaucoup de Vérity.

Les Ministres ont beaucoup repris courage. Ils se tiennent assurés que M. Molé ne peut pas faire de Ministère. Dès lors ils n’ont rien à craindre, car les 221 eux-mêmes ne voudront pas les renverser pour retomber dans une crise.

Voici du soleil, mais il me parait si triste depuis votre départ. J’ai eu hier la nouvelle de la mort de la Princesse Jean de Lieven. Il n’y a plus de dame Lieven au monde que moi. On dit que c’était une femme d’un très grand mérite. Je ne la connaissais pas. Vous savez pourquoi son mari m’intéresse. C’est qu’ils reposent chez lui.

Mercredi 18, 9 heures

J’apprends que Rothschild part aujourd’hui pour Londres ; vous le verrez. Si j’avais pu dîner chez lui avant-hier ça vous aurait plu. J’ai passé une journée sans bouger. On est venu me voir un peu le matin, un peu le soir. M. de Pogenpohl, M. Werther, les Appony, Mad. de Courval, Marion, Miraflores, les Brignoles, Arnim, Montrond. Je ne l’ai pas vu seul, il avait l’air aigre. Personne aujourd’hui ne doute que les fonds secrets seront votés ; dès lors, Thiers sera bien puissant et il peut aller longtemps. On rit un peu de la circulaire de M. de Rémusat où il dit que la Monarchie de Juillet est moins faible qu’on ne le croit.

Midi

Voici le N°324. Certainement vous avez raison de me gronder, bien raison. Vous me l’avez dit une fois, mon chagrin se traduit toujours en injustice. Quand je suis triste je vous accuse, je ne sais de quoi ; je vous cherche des torts, et vous, vous m’excusez toujours! Restez comme cela, bon, indulgent. Laissez-moi comme je suis ; regardez-y bien, avec ces yeux qui savent si bien regarder, et vous trouverez ce qu’il y a ; ce que je ne puis pas écrire ; ce que vous m’écriviez à Londres l’année 37 au bout d’une longue tirade de vers ; oui, il y a cela, il n’y a que cela, beaucoup, beaucoup plus que vous ne croyez, beaucoup plus que je n’ai jamais dit ou montré. Eh bien, m’avez-vous pardonné Lady Antrobus, ou Mrs Stanley, ou toutes les ladies du monde ? Vous me faites une description admirable des Anglais. C’est bien cela. Vous avez raison aussi pour les femmes. Point de bienveillance entre elles, et celles que j’aime le plus, toujours un petit coup de patte après l’éloge. J’ai oublié le Duc de Noailles qui est venu passer deux heures chez moi hier matin. Il y a eu réunion chez Berryer hier au soir. M. de Noailles y était appelé. Il a de grands soupçons contre Berryer. Il le croit à Thiers tout à fait. Le parti veut voter contre les fonds secrets. Berryer ne voudrait pas. Le parti veut qu’il parle, et je crois savoir qu’il a promis à Thiers de ne pas parler. Enfin la désunion est là aussi comme elle est partout. Il me semble évident, par le ton des journaux depuis hier, que les 221 ne Sont pas aussi féroces que M. Molé le proclame. Le ton de Thiers hier au soir était à la confiance et tout le monde a l’instinct de sa durée ? Ne lui restera-t-il pas beaucoup sur le cœur contre le château ?  Si vous pouviez voir mon visage rayonner lorsqu’on m’annonce « Ce gros Monsieur qui vient quelques fois le matin. » Comme je cours vite dans le salon pour prendre mon butin ! Je m’établis ensuite sur la chaise verte et je lis, et je savoure, et je recommence. Ecrivez. Ecrivez.

Je me sens mieux ce matin, mais j’attends Vérity pour savoir si c’est vrai. Je voudrais qu’il me permît de sortir. Je vous enverrai cette lettre tout bonnement par la poste, car j’ai envie que vous l’ayez vite. Il me semble que vous me pardonnerez celle qui vous a fâché. Ne vous fâchez jamais, je vous en prie. Ecrivez-moi beaucoup. Dites-moi tout ce que vous faites comme moi je vous dis tout. J’ai oublié que hier je n’ai pris qu’un bouillon, dans ma chambre à coucher. Il me semble que je vous dois compte de tout absolument.  Faites de même. Adieu. Adieu. Je me sens en train de vous dire adieu si souvent que je pourrais vous ennuyer. Croyez-vous ? Adieu.

1 heure.

 Il faut que je vous redise que toutes les lettres qui viennent de Londres sont remplies d’éloges de vous. Cela m’est redit de tous côtés.

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Auteur : Guizot, François (1787-1874)

325 Londres, mardi 17 mars 1840,

9 h 1/2

J’ai fait  hier soir un grand plaisir à deux pauvres personnes bien vieilles, bien changées, aux Berry. Elles ont été parfaitement heureuses de me voir entrer. J’y ai passé trois quarts d’heure. Elles ne sortent jamais le soir. Six ou sept personnes y viennent habituellement. J’ai promis d’y diner un jour avec M. Macaulay. Ne croyez pas que j’accepte toutes les petites invitations. J’en ai déjà refusé beaucoup, et j’en refuserai davantage. Il y a une comtesse de Salis qui a imaginé d’écrire à sa cousine à Paris, que je connais assez, pour que celle-ci m’écrivît et me conjurât d’aller chez elle. J’ai reçu à la fois les deux lettres et une invitation à dîner. Je refuse. Mad. de Salis a ici une grande fortune, une bonne maison et vit dans le meilleur monde. Mais on me dit que c’est one of the greatest bores de Londres. De chez Miss Berry, chez Lady Lyndhouse, a dancing party ; toute la plus haute aristocratie Tory, la Duchesse de Cambridge, le Duc de Wellington, le marquis de Londonderry ; et au milieu de tout cela, Lady Lyndhurst sémillante dans sa petite et maigre stature, décolletée jusque sous les bras, et dansant, m’a-t-elle dit, pour mettre tout  le monde en train. Elle était ravie de se montrer dans sa grandeur à l’ambassadeur de France. En rentrant chez moi à minuit et demi, j’ai trouvé un courrier qui arrivait de Paris dont il était parti avant-hier à 7 heures du soir (29 heures c’est admirable !) ; il m’apportait une lettre du Ministre de l’Intérieur que je vous envoie. Vous y verrez l’idée qu’ils se forment eux-mêmes de la situation après le vote des bureaux de samedi pour la commission des fonds secrets. Vous n’entendez guères que l’autre cloche. M. de Rémusat est un homme d’esprit et sans humbug, plutôt despending que sanguine. Gardez cette lettre pour vous ; non qu’il y ait la moindre chose à taire, mais pour la convenance. J’ai le cerveau encore pris . Si j’avais pu rester chez moi encore hier au soir et me coucher de bonne heure, ce serait fini. Mais il n’y avait pas moyen de ne pas allez chez Lord Lyndhurst où déjà j’avais refusé une invitation à dîner. Vous n’avez aucune idée de la chaleur qu’il faisait là, certainement 28 à 30 degrés. Vous n’y seriez pas restée dix minutes. J’en avais très mal à la tête. Aujourd’hui, je ne sortirai que pour aller diner chez Lady Aylesbury. J’ai des dépêches à faire.

4 heures

Pour la première fois, ce matin, j’ai été me promener à pied une heure et demie, dans Regent’s Park. En été ce doit être très beau et charmant. Il y a là réunies deux choses qui vont rarement ensemble, la grâce et l’étendue. C’est le double mérite que me paraît avoir ici la nature, arrangée par l’homme. Je ne l’ai pourtant vue encore qu’à demi gelée. Voilà le Plénipotentiaire Turc qui va recevoir ses pouvoirs. Il viendra ici sans retard. Et vous, vous n’avez d’objection à rien.  Soyez sûre que je vous ai donné la vraie raison. Personne aujourd’hui en Europe ne veut être engagé dans une situation difficile et en courir les chances. Rois, Empereurs, Ministres, absolus ou constitutionnels, tous se trouvent compromis par leur métier et cherchent à s’affranchir des grandes affaires...

De Brünnow achète toute la cave de Pozzo. Dix mille bouteilles de vin, dit-on. A coup sûr, il compte rester ici. J’ai eu hier la visite du speaker de la Chambre des Communes. Il est très populaire ici, dans tous les partis. Je trouve Lord Aberdeen beaucoup plus impartial que je ne m’y attendais. Il m’a fait le plus grand éloge du speaker whig et du Chancelier Whig « Le meilleur Chancelier , m’a-t-il dit, que nous ayons eu depuis bien longtemps. Mais il ne faut pas dire cela trop haut ici. » Nous étions chez Lord Lyndhurst.

Mercredi 9 heures

Eh bien, Les Aylesbury, qui n’ont pas d’esprit, en ont eu assez pour m’arranger hier un dîner agréable, Lord et Lady Burghersh, Lord et Lady Wilton, Lady Palmerston et sa fille, Lady Lichfieldn Lady Seymour et son mari, enfin Lord Claude Hamilton qui revient d’Egypte et est amoureux du Pacha. Je l’enverrai à Lord Palmerston qui devait aussi venir dîner mais qui a été retenu à al chambre. Assez de conversation à dîner, et beaucoup, et très bonne, après dîner, avec Lady Palmerston. Lady Wilton aussi a beaucoup d’esprit. On me dit ici qu’à tout prendre c’est la plus aimable personne de la société. Lady Burghersh me traite bien. Lord Burghersh veut me rendre musicien. Mais décidément c’est Lord  Aylesbury que j’ai le plus charmé. Il m’épouserait.

Voilà le courrier des Affaires Etrangères qui ne m’apporte rien de vous. Je m’y attendais. Rien du ministère non plus. La politique et …. Me manque également. Mais je compte retrouver le second ailleurs.

10 heures

Je pars pour aller déjeuner chez Lord Mahon. La poste est venue aussi et ne m’a rien apporté. Mais je suis décidé à compter que j’aurai quelque chose, indirectement. L’ennui, c’est d’aller déjeuner sans l’avoir reçu. Les voies les plus sûres sont les plus lentes. Que ce monde est imparfait.

Midi et demi

J’avais bien raison de compter. Voilà le 324, bien doux et bien bon. Mes chevaux sont revenus de chez Lord Mahon plus vite qu’ils n’y étaient allés. J’avais à déjeuner Lord Ellenborough et Sir James Graham. Après-déjeuner, Lady Mahon, vraiment jolie et aimable, plus de facilité et de laisser aller que je n’en ai vu à personne ici, et parlant français à merveille. Il faut que je m’habille pour le lever de la Reine. Je trouve que cela revient souvent. Ma curiosité n’y suffit pas. Il n’y aura pas de Drawing-room que le 9 avril. Pourquoi avez-vous le côté gauche engourdi ? Cela me déplait. Ce qui me déplairait au moins autant, (je n’ose pas dire plus) ce serait que le retard de l’arrivée de votre nièce retardât votre voyage ici. Il me semble que cela devrait produire l’effet contraire. Vous ne pouvez l’attendre indéfiniment. Vous la trouverez à Paris avec votre belle-sœur ?

4 heures et demie

Je rentre et la poste me presse. Oui, tous les deux jours. Je comptais ne faire partir ce ci que demain. Mais j’aime mieux l’abréger et que vous ne l’attendiez pas en vain. C’est si dur d’attendre ce qui ne vient pas ! Je renvoie bien des choses à l’ordinaire prochain. De Brünnow m’a présenté à St James le fils de Kesselrode. C’est drôle l’impolitesse commandée à côté de la politesse empressée. Certainement M. de Kisselef est venu le premier chez moi, comme tous les autres. Adieu. Adieu.

 

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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
326. Paris, mercredi 18 mars 1840, 3 heures

J’ai eu une longue visite d’Appony. Il a été hier au Château. Il ne devine pas,à la physionomie et au langage du Roi ce qu’il croit de la semaine prochaine. Il pense que le Roi s’est trompé en nommant Thiers, s’il a cru que tout serait dit au bout de quinze jours et que c’est la conviction contraire qui le frappe aujourd’hui et imprime de l’embarras à son langage. Cependant, il pense encore qu’il ne faut rien préguger. Le Maréchal à été une heure en conférence avec le Roi hier au soir. On dit toujours que s’il s’arrangeait avec Molé tout s’arrangerait. Mais tout cela à un air de complot et de tripotage qui me parait mauvais, pour tous ceux qui s’en mêlent le Prince Metternich écrit à Appony au moment où il venait de recevoir la nouvelle de l’avénement de Thiers. Il lui dit simplement son profond étonnement et qu’il attendra le manifeste du nouveau ministère; jusque là il n’a rien à dire ou à communiquer à ce nouveau gouvernement.

5 heures
Mad. de Boigne sort d’ici ; elle est restée deux heures ; nous étions seules. Elle est inquiète; combattue. Elle voit danger à tous les côtés, danger à renverser, danger à laisser vivre. Elle ne sait trop ce qui arrivera. Elle n’admet pas cependant que la situation se soit améliorée pour le Ministère dans ces derniers jours. La circulaire de M. de Rémusat a au contraire beaucoup exaspéré les 221 elle doute qu’il y ait des défections. Elle n’est pas d’opinion que si l’on vote les fonds secrets cela éternise le ministère comme beaucoup de monde le croit. Elle pense au contraire qu’on fera fort bien de les voter et de faire tomber le Ministère un mois après. Elle ne comprend pas M. de Broglie cela me plait assez parce que j’aime à avoir raison et vous avez vu que depuis le commencement de ceci je n’y ai rien compris.
En résumant bien tout ce qu’elle m’a dit et tout ce qu’elle ne m’a pas dit, il me reste qu’elle ne croit pas à la durée de Thiers au delà de quelques semaines.

Jeudi 10 heures.
Je n’ai pas bougé hier de tout le jour, et après avoir vu Madame de Boigne, je n’ai plus vu personne à 9 1/2 le désespoir c’est emparé de moi ; tout le monde était à une grande soirée chez Appony. Je n’avais pas un chat à attendre et quoique le Médecin m’eut défendu de sortir j’ai mieux aimé risquer une maladie que mon ennui. Je suis allée chez Lady Granville que j’ai trouvée en pleurs ainsi que son mari pour la mort de Lord Morley. Nous sommes restés à causer une heure, et puis je suis revenue me coucher. Cette sortie ne m’a pas fait de mal. Lord Granville sait de Vienne, que Metternich se dit fort content de l’avènement de Thiers, attendu qu’ils sont fort bien ensemble depuis Côme !
Arrangez cela avec le dire d’Appony hier ! Je reconnais mon Metternich. Granville devient tous les jours plus vif pour le Ministère actuel il n’admet plus une seule mauvaise chance. Mad. de Flahaut m’écrit dans toutes les joies du changement de ministère. Elle ajoute : " I suppose that M. Guizot will not remain as ambassador, far he will hardly condiescend to be under the orders of his reval and represent opinions and principles so diametrically opposite to those  he has lately professed." et plus loin : " I shall arrive in Paris en June, where in spite of the absurd reports in the news paper I hope to find you establisbed in your pretty appartement."
Autant de lignes, autant de méchanceté, ce qui n’empêche pas que je suis très fâchée qu’elle ne soit pas ici, parce que j’aime tout mieux que la solitude voir même Mad. de Flahaut. Le diable aurait avec moi de bonnes chances. Voici Génie qui m’a pris une bonne heure et m’a distraite. Il vous dit tout, quelles drôles de choses. Vous devez être impatienté, Vingt fois le jour d’avoir à attendre 22 heures pour regarder ce qui se passe ici. Et quand vous lisez ce qui s’y passe, vous devez être si sur qu’il arrive dans ce moment là tout à fait le contraire.
Adieu, je vous prie de croire que vous ne m’écrivez jamais assez souvent ; que vous ne m’envoyez jamais d’assez longues lettres que je n’aime que vos lettres, que je ne pense qu’à elles
Adieu. Adieu, Adieu.

2 heures
Lord Granville m’a dit qu’il trouvait la conduite de Brünnow à votre égard très impolie. Il ne la savait pas de moi.
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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
326 Londres Jeudi 19 mars 1840,
8 heures et demie

J’ai dîné hier avec cinq ou six radicaux, genre fort tranquilles quoique bien radicaux. Tout le monde ici est patient et pratique. M. Grote me parle des Chartistes comme Lord John Russell et Lord John Rus-gell comme Lord Aberdeen. Il y a bien du factice dans le classement des hommes et bien du convenu dans leur langage officiel. Mais c’est Ià le Gouvernement représentatif. Il crée le dissentiment et la guerre. La vie politique est à ce prix.
Je dînerai le 4 avril avec M. O’Connell, chez Mistriss Stanley qui n’est pas très jolie et dont je vous parle tant, mais qui a beaucoup de mouvement, un peu d’esprit, et me parait chargée de garder la frontière du Camp Whig et du Camp radical pour y maintenir le bon accord. Vous voyez qu’on voit chez elle ce qu’on ne voit pas ailleurs. Les Holland y dineront.
On dansait hier au soir chez Lady Jersey. Elle était bien affairée ; ses filles, son fils, le Duc, l’Ambassadeur de France, la musique. Elle suffisait à tout. J’y ai rencontré pour la première fois. Lady Tancarville qui avait été malade. Elle a été la plus polie du mande, avec recherche. Je suis un peu froidement avec Lady Londonderry, c’est-à-dire elle avec moi. Elle m’avait écrit, de très bonne grace, pour m’engager à aller chez elle un soir. Lord Londonderry est venu chez moi. Je lui ai rendu sa visite. Mais l’ambassadeur de France n’est jamais allé chez Lord Londonderry. L’hostilité violente de son langage a établi cela. Le duc de Nemours, pour s’être laissé entraîner à entrer chez lui deux minutes après une revue, a été fort tancé. Je n’ai pas cru devoir changer tout à coup cette habitude, quand le langage de Lord Londonderry ne changeait pas. Je me suis excusé auprès de Lady Londonderry par un bon prétexte. Je l’ai fait à regret, mais il n’y avait pas moyen. J’aurais scandalisé mon Ambassade, et à Paris encore plus. Je m’arrangerai pour que Lord Londonderry sache que je serais charmé que des paroles convenables et douces me rendissent ma liberté.
Pourquoi me dites-vous que vous vous inquiétez de beaucoup de façons? Qu’est ce que cela veut dire? Ayez beaucoup, beaucoup de chagrin de notre séparation, vous n’en aurez jamais plus que je n’en veux; et le mien ne vous fera jamais plus de plaisir que le vôtre à moi ; mais je ne vous permets, comme vous à moi, qu’un seul chagrin, une seule inquiétude. Et puis dites-moi tout ce que vous avez sur le cœur et dans le cœur.
Je suis fort aise que Pahlen vous revienne. Mais je dis comme vous ; je ne le croirai parti que quand il sera arrivé. Je reçois beaucoup de lettres. M. de Broglie, M. Villemin, M. Cousin, M. Duchâtel, M. Dejean, M. Duvergier de Hauranne. Je vois assez clair dans ce chaos. Mais j’attends le résultat. Je suis de plus en plus porté à croire que les fonds secrets seront votés. Et la situation restera, après, très tiraillée, très précaire. Mandez-moi toujours tous les commérages; et avec votre parfaite vérité. Vous êtes le miroir le plus fidèle, le plus transparent qui se puisse.
Je crois que vous avez raison de n’aller dans aucun salon politique, et celui du Maréchal Soult en est un. Peut-être feriez-vous bien de faire, le matin, une visite à la Maréchale ; je dis une visite, pas une carte. Ils ont toujours été aimables pour vous.
 
Personne ici n’a entendu parler d’un voyage de la duchesse de Kent à Paris. Du reste cette pauvre duchesse de Kent a complètement disparu. On ne la voit nulle part. Elle ne dine presque jamais chez sa fille. Elle a l’air horriblement triste et je la comprends.
 
5 heures
Je reviens du British Museum. C’est long. J’ai fait après quelques visites, le speaker, Lord Witton, Sir Henry Hardingge, &. Je réponds ce soir à la bonen grace e Lady Tancarville ; J’irai chez elle avec le rout de Lady Landsdowne. C’est Lady Palmerston qui me l’a fait conseiller ce matin par M ; de Bourquenoy en me disant qu’elle s’y trouverait. Lady Palmerston soigne mes affaires dans le monde d’une façon très aimable.
 
Il n’y a de très beau au British Museum que les marbres d’Elgin. Mais ceci a surpassé mon attente. Quel charmant peuple que celui qui plaçait sous son beau soleil de si beaux ouvrages de l’homme! Mais qu’auraient dit les sculpteurs d’Athènes s’ils avaient su que leurs chefs-d’œuvre seraient un jour enlevés à coup de marteau et transportés, tout brisés, sous les brouillards d’un pays barbare dont ils avaient à peine entendu parler? Un midshipman Anglais, il y a quelques mois, se promenant à Athènes s’est grossièrement amusé à casser ; avec sa canne, le nez d’une belle statue, l’une des dernières debout. On l’a dénoncé à l’amiral qui a destitué le midshipman.
 
 Je trouve en rentrant des lettres plus contradictoires que jamais. Ils sont tous également sûrs de leur fait. Je renonce à prévoir. Mais je suis très préoccupé. L’imbroglio peut être énorme, et aboutir à un péril réel. Et pourquoi? Au fond, ils ont tous envie de faire et feraient à peu près la même chose. Quelle différence de regarder de loin et hors de la mêlée. Croyez-vous que ce qu’on découvre vaille mieux que ce qu’on perd de vue?
Votre tristesse me préoccupe bien davantage. J’en jouis d’abord; puis, je me le reproche et je m’en désole. Je vous suis donc bien nécessaire. Je le crois quelques fois, et je m’y confie. D’autres fois, et souvent, je le découvre comme quelque chose de nouveau et je m’en étonne. Comprenez-vous qu’on ait en même temps beaucoup d’orgueil et fort peu de présomption? C’est mon fait. Je me crois capable de beaucoup, mais je ne suis pas enclin à m’arroger beaucoup. Il m’est arrivé de m’apercevoir que je tenais plus de place que je ne supposais. Dites-moi bien toute la place que je tiens dans votre cœur. Je vous répète que je ne suis pas présomptueux ; mais je vous répète aussi que mon ambition est sans limites et que je vous défie. Vous vous souvenez de mon défi, dans nos premiers temps.
 
A propos, et c’est fort à propos en effet, n’ayez aucune inquiétude sur les lettres que vous remettez à Génie. La voie est très sûre. Je vous en indiquerai une autre demain. Il ne faut pas user toujours de la même. Pour la nouvelle, vous n’aurez pas besoin de donner vos lettres à Génie. Vous pourrez les mettre vous-même à la poste, sous le couvert indiqué. C’est plus simple et toujours plus prompt. Seulement, point d’enveloppe bordée de noir. Et vous devriez de temps en temps, le plus souvent même, faire mettre l’adresse par une autre main, par Babet par exemple. C’est souvent d’après l’écriture, encore plus que d’après le nom, qu’on arrête une lettre.
Ne dirait-on pas que nous conspirons? Nous sommes bien bons de prendre tant de soins.

9 Heures
Que je vous dise tout de suite, avant de sortir, ce qui s’est passé Lundi au bal de la Reine. M. De Brünnow a dansé, dansé tout à coup, au grand étonnement de tout le monde, avec Lady Ashley. C’était évidemment une avance à la Reine, une pétition, comme on dit ailleurs. La Reiune n’a point répondu. M. de Brünnow n’a point dansé avec elle. C’était un grand amusement ce mati au Club.
Mettez cela je vous prie avec les bouquets du dimanche.
 
Vendredi, 8 heures et demie
Tout s’est passé hier le mieux du monde entre Lady Tancarville et moi. Son mari, son fils, ils ont tous été très empressés, très gracieux. Moi à mon tour. Nous avons beaucoup causé=. Lady Palmerston est venue. Elle m’a dit une heure après, chez Lady Landsdowne que j’avais parfaitement réussi. Je l’ai fort remerciée. Il ne faut pas mal parler un jour de réconciliation. Sans cela, je vous dirais que Lady Tancarville a l’air vulgaire et de mauvais goût. Son est on ne peut plus à la mode.
Le rout de Lady Landsdowne n’était pas immense. J’ai causé avec Lady Lichfield, Lady Minto, Lord Minto, Lord Northampton, Dedel, Alava. C’est une belle maison. Trop de statues. Je n’aime pas Apollon et Vénus dans un salon, sous des bougies, et au milieu de gens tous bien vêtus. Et puis une sortie détestable. Il faisait un ,vent d’Est très froid qui remplissait les deux vestibules et jusqu’au premier salon. J’ai cru que j’allais me renrhume. Le 2 avril, Lord Landsdowne donne un grand bal à la Reine.
Savez-vous qu’on dit déjà que le Prince Albert n’est pas, à beaucoup près, aussi occupé de la Reine, qu’elle de lui ? Il y a des gens qui voient cela dans ses manières. Je n’en suis pas du tout frappé. Je lui trouve l’air très aimable, très dignement mais très sérieusement aimable.
La contredanse dansée et la contredanse manquée, de M. de Brünnow amusaient beaucoup, surtout dans le corps diplomatique. Il me semble que, politique à part, les ministres spéciaux n’ont pas faveur parmi les ministres permanents. On dit que M. de Brünnow n’ira pas du tout à Darmstadt, et qu’il va s’installer tout de suite ici, seulement comme Ministre.
Neumann aussi ne part plus.
 
3 heures
Le 325 me ferait pardonner bien autre chose. Mais ne soyez pas malade. La bile ministérielle est la seule que je ne vous pardonne pas.
Voici une adresse de plus : M. Thomas Wright, Esq.
8, Great Castle-Street, Regent Street.
Mettez votre lettre à moi sous l’enveloppe de M. Herbet, Secrétaire particulier de l’Ambassadeur de France, Manchester Square, Hertford House. Et la lettre de M. Herbet sous l’enveloppe de M. Th. Wright. Je vous donnerai encore une 3ème adresse et vous m’écrirez alors une fois par semaine à chacune de ces trois adresses. J’aurai ainsi une lettre tous les deux jours sans aucun concours d’Affaires Etrangères, ni de personne autre.
Soyez bien polie (voilà une drôle de recommandation) pour le gros Monsieur du matin. C’est un excellent homme, très bien placé dans le bureau des finances, et qui ne pense qu’à mettre agréable.
 
Adieu, adieu. Ici encore je vous défie. Mais pas malade. Adieu.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
327 Paris, vendredi 20 mars 1840,
11 heures

Ellice m’écrit que M. Guisot has had a success here, almost egual to his merit. He has won every body, by his cordial and frank manner and power of making himself agreable. I think he si satisfied and pleased himself with his reception.
Je vois par sa lettre qu’il est de ceux qui ne favorisent pas le succès de la mission de Brünnow; Cela m’explique pourquoi L. W Russell me parlait mal d’Ellice. Il est dans la politiquede son frère, qui me parait ne pas être la vôtre. Il ne faut donc pas prendre à la lettre ce que je vous ai mandé dans le temps sur Ellice. Cela serait injuste et impolitique. Ellice me promet de venir ici le 10 du mois prochain, confirmez le dans ce bon projet. J’ai été passer une heure hier matin chez Lady Granville. Son mari est bien animé pour Thiers.

De là j’ai été faire une visite que vous ne divinerez pas. Rue de la Borde 21, la plus misérable chaumière sale délabrée. Là demeure une Anglaise avec quatre enfants tout en haillons. Ils ont de la viande deux fois la semaine. La femme n’a pas l’air triste comme moi, les enfants sont joyeux. Tout cela ne parle qu’Anglais. Ma visite leur a fait du plaisir et du bien. J’y retournerai. C’est Marion qui m’a envoyée là; je l’ai chargée de me faire de ces découvertes. J’ai rendu à Mad. d’Armmberg ses nombreuses visites. J’y ai trouvé quelques Carlistes, grands noms et sottes gens. De là, la petite Princesse.
Dîner seule. Et puis à 9 heures l’opéra Italien où j’avais donné rendez-vous au Duc de Noailles et sa fille, et Arnim.
Le Duc de Noailles avait la confirmation des bruits d’arrangement entre le Maréchal et M. Molé, par M. Salvandy et autres de ce parti qui le lui ont dit. Les légitimistes ne se décideront que lendemain du rapport. Berryer sait que Thiers a dit de lui : S’il parle contre moi , il a dans son sac de quoi me perdre. M. d’Armin avait vu le Roi la veille. Il l’a trouvé trisite et soucieux. La musique était ravissante les Puritains de Bellini. Musique triste et qui m’a presque fait pleurer. Si nous avions pu l’entendre ensemble ! Elle m’a un peu empêchée de dormir, mais au total je suis mieux.

1 heure
Voici le 325, cher 325 ! Je devrais les appeler tous comme cela. Ils me donnent tant de plaisir ! J’aime à vous suivre partout, et vous ne sauriez me donner assez de détails. Je connais tout le monde. Votre petite Lady Mahon est gentille en effet. C’est une nièce d’Ellice fille de sir Ed. Kerrison. Elle n’était pas très fashionable, mais je l’invitais quelques fois à mes bals parce que je lui trouvais une jolie petite tournure. Là elle était isolée mais son mariage l’a mise, dans l’élégance. Vous faites bien d’aller chez les Berry, et de réfuser Mad. de Salis. Je vois que vous commencez à être au courant. Je vous remercie de la copie de lettres que vous m’envoyez, Les dates font tout ; le 15 on devait ignorer ce qui se concluait, dit on, le 16 au soir. Au surplus bien des choses contradictoires peuvent se placer entre ceci et le vote.
On me dit que les billets du Maréchal Soult pour la tribune ne valent plus rien, et qu’il en faut de nouveaux de Thiers. Je lui écris pour changer le mien.

5 heures
Je rentre. Il fait trop froid pour marcher, j’ai été voir Lady Granville et Bulwer. Je ne l’avais pas vu depuis six semaines; quel changement ! Il a une mine effroyable. Le genou toujours malade. Il a beaucoup de lettres de Londres qui toutes ont le même ramage sur votre compte. Lord Granville me dit qu’on ne se rappelle pas d’un succès aussi général. Il fait beaucoup de voeux pour vous. Il voudrait tant qu’on restat bien ensemble ! Il me dit que l’ambassadeur Turc qu’on vous envoie pour négocier est une bête. Il blâme beaucoup Brünnow, il parait que tout le monde à Londres le blâme de son impolitesse envers vous. Granville a vu Thiers ce matin, il l’a trouvé ces good spirits. Il croit que 80 de la droite ont passé à lui ; mais qu’il en a perdu 30 de la gauche. Il n’a pas l’air inquiet du complot Molé Soult. Granville dîne aujourd’hui chez Thiers avec M. de Sainte Aulaire un petit dîner. Les Granville ne reçoivent pas ce soir à cause de la mort de Lord Morley.
Je reçois une réponse de Thiers. Il m’envoye un nouveau billet pour la Chambre, il me dit qu’il veut venir tous les jours, qu’il viendra. Je ne le crois pas ; et il a vraiment trop à faire.

Samedi, 11 heures
J’ai eu la princesse Walkonski à dîner hier, et puis M. de Luxbourg M. Molé, Appony, les Durazzo, les Pr Rozonmowsky et Lobkowitz. M. Molé et Appony ont eu un long aparté, et puis j’ai eu le mien. Il est bien animé M. Molé. Je lui ai demandé s’il était prêt "Je le suis toujours, et vraiment il serait insensé de faire de la résistance si on n’était pas en mesure de prendre le pouvoir ?" Il doute de la mondre défection dans son parti. Et il ajoute, on verra, on verra. Et bien nous verrons.
Le vent d’Est et du Nord continue. Je n’ose pas m’y exposer. Cela fait que ne faisant pas d’exercice. Je passe de mauvaises nuits. Je dine demain chez le duc de Noailles à moins que je ne fasse comme au dîner Rothschild Je ne suis plus sûre du tout de ma santé.
Pahlen sera ici le 2 avril bien sûrement On mande à la Pr incesse Wolkonsky de Pétersbourg que M. de Brünnow est définitivement ministre à Londres ; il aura pour premier secrétaire le gendre de M. de Nesselrode il a son fils pour attaché. C’est le dédommagement offert à M. de. Nesselrode par le comte Orloff auteur unique de la nomination Brünnow. M. de Ness voulait ce poste pour son beau frère le Comte de Gourrieff. Brünnow ne peut pas aspirer à être Ambassadeur sa femme est une coureuse d’aventures à peine soufferte dans quelques maisons à Pétersbourg et acceptée par aucune. C’est drôle de l’envoyer à Londres ! Mon opinion est que Brünow tiendra ce poste un peu de temps et qu’Orloff ce le réserve à lui même. C’est l’Ambition de toute sa vie et surtout de sa femme. L’Empereur le lui a toujours réfusé. L’Empereur cédera, car l’Empereur cède.
Je mets cette lettre-ci sous une nouvelle adresse, mandez-moi si je fais bien. C’est Génie qui me donne tous ces conseils. Je crois voir ou deviner, dans les propos des anglais ici que vous devez rencontrer des obstacles dans le quartier principal. Je connais la tenacités de ces idées. Il peut en changer brusquement. Mais les adoucir, c’est difficile. Au reste, vous avez, dit-on, tout le reste de la boutigue pour vous.
Adieu. Adieu. Il me semble que je vous dis tout. Adieu.
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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
327. Londres, Samedi 21 mars 1840
9 heures

Je ne comptais pas vous écrire aujourd’hui. Mais je pense que je ne pourrai pas demain. C’est Dimanche. Vous seriez deux jours sans lettre. Je ne veux pas. Je n’ai eu hier au soir qu’un rout, la vieille comtesse Douairière de Clare. Tous Torys. J’ai causé assez longtemps avec le Duc de Cambridge, le plus questionneur des Princes et qui questionne en criant comme sur la place publique. Ce n’était pas très nombreux. On me dit que la mode de la foule passe un peu, et qu’on aime mieux multiplier les routs en les divisant. Je ne sais si ce sera un gain. Il fesait tout à l’heure, quand on a ouvert mes volets, un très beau soleil, le premier soleil qui soit parvenu à descendre jusque dans ma chambre. Le voilà déjà noyé dans le brouillard Pourtant si vous étiez ici, il y serait plus brillant que dans la rue de Rivoli. J’irai faire aujourd’hui deux visites après déjeuner, à pied, Lord Charendon et Dedel. Le premier est resté quelques jours sans sortir à cause de la mort de Lord Morley. Je suis frappé du peu que sont ici les liens de famille. Pourtant les Anglais ont du cœur et du respect. Mais tout cela est peu abondant, peu expansif; et dès qu’il faut sortir d’un cercle très resserré, c’est l’égoïsme et le calcul qui prennent le dessus.

3 heures
J’ai eu bien raison de vouloir vous écrire aujourd’hui. J’en suis récompensé. Voilà un n°326 que je n’attendais que demain. Surprenez-moi souvent. Les détails que vous me donnez coïncident avec ce qui m’arrive de tous côtés. A travers les contradictions et les oscillations, il me paraît clair que les fonds secrets seront votés et que tous les tripotages depuis quinze jours auront été impuissants, donc mauvais pour quiconque y aura mis le doigt. Plus je vais, plus je suis sûr que j’ai bien fait de venir ici, bien fait d’y rester. A Paris, je n’étais pas le maître de la situation. C’était assez pour que la mienne fût fausse, car il fallait ou tout empêcher, ou tout accepter ; deux mauvais partis. Il me convient d’être quelque temps en dehors, convenablement en dehors. Cela me convient malgré l’humeur de Madame de Flahaut. Je la lui pardonne ; j’ai, bien sans malveillance pour elle, mais enfin, j’ai contribué à lui enlever, en aidant mon ami Baudrand à prévaloir, la situation qui lui plaisait. Il est naturel qu’elle m’en veuille. Mais, par exemple je compte bien qu’au mois de juin elle ne vous trouvera pas established in your pretty apartement. Ceci je ne lui pardonnerai pas. On est assez occupé ici de la motion prochaine de Sir James Graham (2 avril) sur les affaires de Chine. La guerre donne de l’humeur à quelques négociants, amis habituels du Cabinet. Ils la trouvent engagée légèrement, et craignent sa durée. Il y a quelques années, en 32 ou 33, lors du renouvellement de la Charte de la Compagnie des Indes, le Duc de Wellington s’inquiéta des relations de l’Angleterre avec la Chine, annonça à peu près ce qui vient d’arriver, et proposa, pour le prévenir, quelques amendements. Comme la Chambre était en Comité, ces amendements ne furent pas mentionnés sur ses registres; on ne se les rappelait pas bien. On vient d’en retrouver le texte dans un carton de la Chambre, et on les reproduira, dit-on, dans le débat des Communes. Les Torys me paraissent attacher quelque prix à cette circonstance. Ils parlent d’un échec possible pour le Cabinet. Mais les chefs sérieux, Lord Lyndhurst par exemple, me semblent convaincu, qu’il y a pour eux-mêmes, bien peu de chances. En général, le retour des Torys à la cour les a un peu calmés, du moins dans le langage de Salon. Il étaient désolés de leur exil. On prétend que la Marquise de Londonderry disait: Hang the Irish church if it holds me away from the Queen’s balls! Sir Robert Peel pourtant n’a pas encore été invité. On en parle beaucoup. Le Prince Albert, dit-on, a conseillé à la Reine de l’inviter. Et Lord Melbourne, qui était présent, a appuyé en ajoutant que Sir Robert était le chef d’un parti très puissant, et de plus un fort capable et fort galant homme avec qui il fallait que la Reine fût en de bons rapports. Je n’ai pas trouvé Lord Clarendon. Il était souffrant et dans son lit. J’ai vu Dedel qui me convient beaucoup. Il est bien préoccupé, et tout le monde est bien préoccupé du mariage
du Roi de Hollande. On le regarde comme infaillible. Et il y a des gens qui disent qu’il pourra lui coûter sa couronne. D’autres disent que Melle d’Outremont n’arrivera pas à Lahaye, qu’elle sera noyée sur la route. La colère du peuple hollandais est grande, et il a de vieux souvenirs d’émeutes mortelles.

4 heures ¾
J’ai été dérangé par deux visites, des Français qui ont besoin de l’Ambassade. Il faut que je finisse. Cette lettre-ci vous sera portée par un ancien valet de chambre à moi, aujourd’hui Mon homme d’affaires dans une maison qui m’appartient à Paris, très sûre. Je lui en adresserai quelques unes. Il s’appelle Simon Obry.
Adieu. Adieu. Je ne sais si j’aurai quelque chose demain. Je voudrais bien que la lettre d’aujourd’hui ne m’enlevât rien. Adieu
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
328. Paris, dimanche 22 mars 1840,

Je n’ai vu personne chez moi hier, matin. J’ai été chez Lady Granville je devrais dire plutôt chez son mari car c’est lui qui prend tout le temps. de ma visite. Il sait bien peu ; il faut bien que cela soit, parce qu’il trouve intérêt à ce que j’ai à lui dire mais je suis frappée de l’entêtement des gens qui ne veulent jamais croire ce qui les contrarie. D’abord M. de Broglie est infaillible; et puis, M. Thiers est impérissable. Il faudra bien cependant que Granville se détache de ces deux idées. j’ai été ensuite voir Mad. de Talleyrand, M. de Vandoeuvre y est venu. Il parlait assez mal pour le Ministère de l’effet du rapport de M. Barville. J’ai fait encore visite à la petite Princesse, Médem y était. Nous ne lui trouvons pas l’air très joyeux du retour de Pahlen. Il est évident qu’il ne s’y attendait pas, et qu’il ne le désirait pas. Il dinait lui chez Thiers. J’ai dîné seule. Berryer est revu de bonne heure. Je suis restée seul avec lui une heure au moins. Il m’a beaucoup raconté et avec sa clarté et son animation ordinaire. il trouve la journée d’hier bien mauvaise pour les Ministres il n’a presque pas de doute qu’ils seront remaniés sur les fonds secrets. C’est à dire qu’on proposera un amendement de rien du tout. (100/m francs) sur lequel il tombera la situation est trop périlleuse. la partie est trop bien liée entre les conservateurs. Voici les chiffres qu’il donne, 180, des 221 plus une quinzaine de voix de sassesz plus une 20 aine. de voix avec Duchâtel, plus 30 voix de l’extrème gauche; 245 voix contre M. Thiers. Lui même Berryer et son parti ne veulent se décider que pendant la discussion Il me parait évident dès à présent qu’il votera pour Thiers toujours it tomberait. Il croit cependant impossible que tout ce parti d’opposition s’engage sans savoir ce que vous ferez en cas de nomination de M. Molé il dit qu’on a envoyé à Londres, et qu’on attend la réponse. Mais quand je lui demandé s’il sait, il répond ; mais il est évident qu’on ne peut rien faire sans lui. En parlant de la situation en général, il dit "cela craque., voilà ce qu’il y a de plus sûr" ; aussi a-t-il l’air content. Je vous ai redit tout Berryer. Les journaux de toutes couleurs ce matin ne le démentaient pas. Evidemment le danger est là et mardi sera très curieux. Le gros Monsieur est venu m’in terrompre. J’avais cru prudent jusqu’ici de ne lui dire qu’un boujour et un merci des plus polis mais sans aucun conver sation. Je ferai plus la première fois. Merci à vous bien autre ment qu’avec politesse ! Mais oui, oui, vous êtes pour nas tout, tout. Vous le voyez bien Je ne sais pas le dire mais est-ce qu’il est besoin que je le dise ? Je n’ai pas une autre peine; un autre souci, une autre joie que vous ! J’ai envie de vous envoyer ceci aujour d’hui même quoique je vous aie écrit hier, Il me semble que le bavardage de Berryer pourra vous amuser. vraiment je vous redis tout. Ce que je ne dis pas est mes commentaires, mes spéculations ; pour cela il faut le tête à tête, et puis mon opinion. n’est guère comptée, je n’entends rien sans doute aux situations, je ne m’en mélerai pas. Les emprunts et la danse de Brünnow m’ont royalement amusée. Et votre journal m’entéresse au dernier point, continuez, continuez, tout.
Je dîne aujourd’hui chez M. de Noailles je crois que je vous l’ai dit. J’irai le soir entendre les Deljouse chez la Desse de Poux. Je ne me promenerai pas. Le vent d’est me crispe. Ce vilain vent qui vous a emporté si vite en Angleterre il n’a pas cessé de souffler depuis ce triste 25 février. Je vous ai écrit deux jours de suite Mercredi et jeudi, parce que les lettres de vendredi ne sont pas remises à Londres Comme le dimanche le Dimanche. Aussi les lettres ne partent pas de Londres j’espère que vous aurez fait le même arrangement ; si non, je resterai deux jours sans lettre, et alors j’aurai plus le droit de défier que vous Je vous écrirai toujours lundi, Mercredi Jeudi, et Samedi. Sauf les extraordi naires comme aujourd’hui. Dites-moi si tout a été bien dans l’arrangement des adresses aujourd’hui. On me dit d’omettre sentaire ?????? & c’est mon bon génie qui m’inspire toujours des précautions. Il trouve que vous n’en avez pas assez. Adieu, adieu. Vous devez être très préoccupé de ce qui se passe ici. Il est évident qu’à moins de miracle Thiers tombera. Mais que ferait-t après? C’est ce que je demandais à Berryer. Il dit que naturellement la gauche toute entière se rangèra sous lui, qu’il peut devenir très redoutable, que si contre toute attente, le vote de la semaine était pour lui, il est impossible qu’il ne recourre pas à la dissolution. parce qu’il rencontrerait des chevaux de frise. à chaque pas. Enfin Berryer ne comprend pas qu’il soit possible de gouverner dans l’état actuel de les chambres à moins que le parti. Soult Molé et doctrinaire ne soit tout à fait uni. Et encore !! Adieu, adieu. Je suis impatiente de votre prochaine lettre, de toutes les prochaines lettres. Je n’en ai jamais assez, jamais d’assez longues, jamais assez d’adieux.

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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
328. Londres, dimanche 22 mars 1840
10 heures

Je ne suis pas sorti hier soir. J’ai eu à dîner MM. de Bülow, Alava, Biörnstierna, Gersdorf et Münchausen. Ils ont joué au whist. Alava ne m’a quitté qu’après onze heures. Il a failli descendre à la cuisine pour faire à Louis son compliment. Il est très heureux depuis quelque tems. Son gouvernement devient quasi-tory et s’en trouve bien. Alava parle con gusto de toutes les lois qu’on va remanier. Un peu trop à mon avis. Du reste Rumigny et Aston s’entendront à merveille à Madrid ; ils ne se mettront point à la tête des factions opposées ; ils soutiendront ensemble le gouvernement de la Reine au lieu de tirer chacun à soi. J’oublie que l’Espagne ne vous intéresse pas du tout. Vous avez tort. Il y a là quelque chose qui commence. Mais vous n’aimez pas ce qui commence. Il vous faut du plein midi. Bülow m’a paru hier moins préoccupé de sa santé, moins nervous. Il causait volontiers. Il a beaucoup de goût pour son Prince royal. Il n’y a, dit-il, à Berlin de mouvement d’esprit et de conversation que chez lui. Je vous ai envoyé sur le champ les nouvelles du corps diplomatique. Vous les ,aviez peut-être déjà. Médem ira-t-il à Stuttgart ? J’en doute. N’a-t-il pas refusé Stockholm il y a un an ? S’il part, j’en suis fâché pour lui, et même un peu pour vous. Sa conversation vous plaisait assez.
Je vous consulte et bien à l’avance, sur une grave question. Je donnerai mon premier grand dîner le 1er mai. Autrefois, c’était un dîner français. Sébastiani a changé cela et en a fait un dîner du Corps Diplomatique, plus les principaux membres du Cabinet. On me propose ou de faire comme Sébastiani, ou de donner un dîner tout anglais, sauf les deux ou trois principaux du Corps Diplomatique et composé ainsi qu’il suit :
Le Cabinet tout entier... 14 les hommes seulement
Les lords Leveson à cause de son père Uxbridge  pour la Cour Albermarle Hill Pour l’armée Tankerville il y a toujours été Somerset Devonshire Pour le monde Sutherland Anglesey M Elllice Esterhazy Bülow Pour le Corps Diplomatique Alava de famille.
Il y aurait, dans ce nombre, plusieurs refus. On me propose, comme remplaçants Les Lords Carlisle, Breadalbane, Skrewsbury Dites-moi votre avis.
Le dîner tout anglais, ou à peu près, est peut-être plus utile. Mais il me semble que le dîner au Corps Diplomatique est plus convenable. Ne criera-t-on pas beaucoup si j’abandonne la tradition ? Puisque nous sommes à table, je poursuis. Voici deux autres dîners qui viendront à leur tour. Pesez-les bien. 1° Le dîner Tory
Les Cambridge…. 6 personnes, le fils, la fille, la dame d’honneur
Les lords Wellington 1 Peel 2 Lord et Lady Aberdeen 1 Lyndhurst 2 Lord et Lady Stanley 2 Lord et Lady Jersey 3 Sa fille pour la fille de la duchesse de Cambridge Witton 2 Cowley 2 Les lords Stuart de Rothsay 2 Londonderry 2 s’ils viennet tout sera fini Hertford 1 Howe 1 Et pour suppléants aux refus Les lords Douro 2 Aylesbury 2 Fitz Roy Somerset Sir Charles Bagot

3°) Le dîner de fantaisie, purement fashionable Les Sutherland 2 Palmerston 3 Clarendon 2 Tankerville 2 Aylesbury 2 Lichfield 2 Mahon 2 Anson 2 Douro 2 Leveson Douglas Foley Kisselef Cooper Et pour suppléants Chesterfield 2 Cadogan 2 Si le premier dîner était donné au Corps diplomatique, cela modifierait les deux autres. Je compte que vous serez ici avant le 3ème. Voilà de quoi méditer. Je n’ai pas fini Bourqueney m’apporte son projet pour le 1er dîner, en remplacement de celui qui précède. Il ne prend dans son cabinet que les Lords Melbourne-Landsdowne-Clarendon-Normansby-Palmerston-John Russell-Minto et Holland. Plus quinze ministres étrangers. Plus les Ducs  de Somerset et Sutherland et Lord Uxbridge. Il me semble que pour le 1er mai, ceci serait plus correct. C’est bien je crois la première fois qu’on fait passer la mer à des listes d’invitation à dîner. Faut-il que je vous envoie aussi le menu ?

5 heures
Je n’ai rien ce matin. Mais au fait, je ne peux rien avoir. Quand même quelque chose serait arrivé pour moi dans Londres on ne le distribuerait que demain. J’ai passé ma matinée à écrire toutes sortes de lettres insignifiantes. Hummelauer m’a pris une heure. Je crois que ma conversation lui plait. Il a beaucoup plus d’esprit que Neumann qui ressemble à un père noble de comédie. d’Haubersaert m’a écrit comme vous : « Le résultat du vote sur les fonds secrets n’est plus douteux pour personne. «  Il me dit qu’on écrit d’ici beaucoup de bien de moi à Lady Sandwich. J’ai après-demain, à l’Athénaeum, un dîner où il faudra un speech, me dit-on, mais un speech en français. Je fais, pour comprendre l’anglais, des progrès considérables. Je triomphe dans le duo. Je suffis au trio ou au quatuor, et même les morceaux d’ensemble m’effrayent peu. Mais j’ai en idée que pour parler, je ne saisirai jamais l’accent. Vous savez que je dîne aujourd’hui chez Lady Palmerston, en petit comité. Je finirai ma soirée Chez Lady Jersey. Elle a de drôle d’artifices. Elle m’a dit l’autre jour, devant plusieurs personnes, qu’elle était désolée de m’avoir manqué le matin, qu’elle ne rentrait ordinairement qu’à 5 heures. Je n’y étais pas allé. J’irai un jour à 5 heures. Lundi, 9 heures Lord et Lady Holland, Lord Normanby, Lord John Russel, M. Macaulay, M. Allen, M. et Mme Stanley, voilà le dîner. Assez languissant. Toujours la Chine. Lady Holland lit beaucoup sur la Chine. L’amirauté vient d’en publier une carte. On aura, au mois de novembre prochain des nouvelles de ce qui s’y passera d’après ce qu’on a décidé ces jours ci. Après le dîner, pour nous délasser de la Chine, j’ai expliqué l’Algérie. Il m’a paru qu’Abel-Kader était un peu moins ennuyeux que l’Empereur de Pékin. Je suis sorti à 11 heures un quart. Lady Jersey n’était pas chez elle. J’étais dans mon lit à minuit. Lord Lyndhurst est très malade, d’un inflammation de poitrine devenue presque générale. Il était mieux avant-hier, mais hier, il est retombé. Savez-vous qu’il a 70 ans ? Lady Holland m’a invité à dîner pour Mercredi. J’étais engagé. Pour dimanche. J’étais engagé. Je crois qu’il faudra attendre leur retour à Kensington. Ils iront bientôt.
Lord Holland en meurt d’envie. Il n’a point de chambre ici. Il fait sa toilette dans la salle à manger. Et pas un coin pour mettre des livres, des papiers. Il a tout son bagage dans un petit coffre qu’il transporte dans la salle à manger, dans le salon, partout avec lui. Lady Holland tient absolument à cette petite maison. Lady Cecilia Underwood va donc devenir Duchesse de Sussex. L’attaque du Morning Post est bien violente. Le Morning Chronicle, ce matin, annonce que le Cabinet est résolu d’approuver la déclaration du mariage et de demander les 6000 Livres. Je n’en ai encore entendu parler que par des ennemis. Que signifie ce procès de Lady Bulwer où le pauvre Bulwer est ramené sur la scène ? Il me semble qu’il avait raison de la craindre à Paris. Comment va-t-il ? Donnez-moi de ses nouvelles.

Une heure
Je viens d’envoyer chercher le 327. Je suis charmé que vous n’ayez plus besoin de Verity. Mais faites le toujours venir à la moindre envie. C’est un peu de repos et surtout un peu de distraction pour votre imagination. Je pense beaucoup à tout ce que vous me mandez, vous et Génie. Personne ne peut savoir ce qui peut commencer là. Mais je n’aime pas les paroles inutiles, je dis comme vous : Nous verrons. En attendant, pensez-y bien de votre côté, je vous prie. Un moment peut venir où tout notre esprit ne sera pas de trop.

2 heures
Rothschild sort de chez moi et ne m’a rien appris. Il voulait savoir quelque chose, mais je suis bien sûr que je ne lui ai rien appris non plus. Certainement j’aurais été charmé qu’il me dit que vous aviez dîné chez lui ces jours derniers. Comment ce pauvre Bulwer, avec son genou, est-il en état de se battre avec Berryer ? Le cartel m’avait échappé ce matin en lisant les journaux. C’est Bourqueney que me l’a fait remarquer. Adieu. Je vais faire des visites. Je dîne aujourd’hui au Raleigh Club. Que de dîners je donnerais pour un autre ! C’était charmant. Adieu encore. Madame la Princesse de Lieven St Florentin 2 Paris Voici des nouvelles que j’ai tout  juste le temps d’ajouter. M. de Brünnow a reçu ce matin ses lettres de Ministre extraordinaire à Londres. Il n’en ira pas moins à Darmstadt. M. de Kisselef est nommé à Paris, à la place de Médem qu’on envoie à Stuttgart. Le gendre de M. de Nesselrode, M. Miloradowisch vient à Londres à la place de Kisselef. 5 heures 1/4
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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
329. Londres, mardi 24 mars 1840

Je vous ai écrit hier. mais toutes mes lettres de ce matin confirment ce que m’annonçaient celles d’hier. La chute du Cabinet devient probable. Il faut que nous causions à fond. S’il se forme un Cabinet Soult Molé où soient MM. Duchâtel Villemain Gassy et Dufaure, voici les raisons de rester.
1. C’est le parti conservateur qui l’importe, et j’en suis. Je n’ai consenti a rester avec le Cabinet Thiers qu’en faisant mes réserves contre toute dérivation effective vers la gauche et en stipulant formellement : "Point de reforme électorale, point de dissolution" ce qu’on m’a promis.
2. J’aurai dans ce cabinet plus d’amis particuliers que dans celui de Thiers, et les mêmes amis pour le compte desquels je suis venu à Londres.
3. C’est quelque chose de très grave que de me séparer du Roi au moment même, où il remporte la victoire sur Thiers. Si je reste, je reste avec le Roi, le parti conservateur et la majorité de mes amis. Si je me retire, je me sépare, en apparence du Roi du parti conservateur et de la majorité de mes amis pour me trouver seul entre les deux camps car je ne serai jamais de l’autre.
Voici les raisons de me retirer.
1. Mes relations personnelles avec M. Mole. Elles ne sont pas changées. J’ai été dans des relations analogues avec Thiers ; mais la coalition nous a rapproches ; nous avons sans nous confondre parlé et agi en commun. J’ai pu sans le moindre sacrifice de dignité personnelle rester Ambassadeur de son cabinet. Avec M. Molé ma situation est tout autre. Rien ne nous a rapprochés. Nous sommes au lendemain de la coalition.
2. La politique générale de M. Molé au dehors. Elle est plus faible, plus vacillante qu’il ne me convient. Les formes sont dignes ; le fond ne l’est pas. La gravité couvre mal la légèreté. De plus il est particulièrement désagréable et suspect à ce gouvernement-ci. Son avènement, causera, entre les deux Cabinets de la froideur, et pour l’ambassadeur de France, une mauvaise situation générale J’userai ma faveur personnelle à compenser sa défaveur.
3. Le mal éclatera surtout dans l’affaire d’Orient. En soi, il est difficile d’amener le Cabinet, Anglais à l’arrangement qui nous convient. La difficulté croîtra sera peut-être insurmontable. si je ne la surmonte pas, en rejettera sur moi la responsabilité du mauvais succès. M. Molé  excelle dans cette manœuvre. Je serai resté, pour ne pas réussir avec le Cabinet dont la présence m’aura empêché de réussir. Voilà bien je crois, les deux faces de la question. Voyons maintenant, si je me retire dans quelle situation je me trouverai ce que je ferai et qu’il sera l’avenir probable. Je me retirerai en disant, très haut que je me retire à cause :
1. de mes relations personnelles avec M. Molé
2. de la faiblesse de sa politique extérieure,
3. de sa mauvaise position avec le Cabinet, britannique de qui on me demande d’obtenir beaucoup d’obtenir ce qu’il ne fera pas pour M. Molé Le Roi le parti conservateur et mes amis ministres, m’en voudront beaucoup de ce langage ; il n’y a pas moyen d’en tenir un autre.
Arrivé à Paris, rentré dans la Chambre loin de combattre, le Ministère, je l’appuierai dans toutes les affaires intérieures. Je soutiendrai la lutte contre la gauche, qui deviendra très vive. Je la soutiendrai avec grand avantage a cause de ma position indépendante et digne. J’y apporterai toute l’impartialité qui me conviendra. Thiers et la gauche, qui m’auront loue beaucoup de ma retraite me ménageront toujours. Sur les affaires extérieures, je parlerai peu ; à moins que la paix générale, et ma politique personnelle Vis à vis de ce pays-ci ne soient en jeu. Je parlerais alors avec beaucoup d’autorité. Dans cette hypothèse ma mauvaise chance, c’est de demeurer déclassé, isolé en dehors de mon vrai. parti séparé de mes deux points d’appui naturel la couronne et les conservateurs. Ma bonne chance c’est de reprendre peu à peu le Gouvernement du parti conservateur, en le soutenant dans la lutte où il va être engagé, sans répondre des fautes qu’il a faites ni de celles qu’il fera. Il y a beaucoup de mal au début, dans cette situation. Il y a beaucoup d’avenir. En restant, j’échappe aux difficultés du premier moment. Je m’en prépare, dans l’avenir de plus graves peut-être, et sans gagner de la force pour les surmonter. En restant, je reste étranger comme je le suis depuis un mois aux manœuvres aux oscillations ou s’usent, si vite ceux qui y entrent. Je reste en dehors d’une pauvre chambre et d’un pauvre gouvernement.
Si j’ai ici des succès les succès seront pour moi seul. J’agis prudemment. Et pour parler en anglais, je cargue les voiles et je reste en panne, en attendant qu’un bon vent revienne En me retirant, j’agis avec éclat. J’entre par mon propre choix dans une situation, très difficile très périlleuse, qui peut avoir de la grandeur. Je pourrais tout résumer en deux noms propres. Me retirer avec M. Thiers. Rester avec M. Molé. Lequel des deux bassins contient le moins inconvénients. Pensez-y bien, je vous prie. Causez-en avec Génie qui vous dira les petites choses. Il vous mettra au courant de ce que je ne puis bien savoir. L’état d’esprit de mes amis ascendants et de mes amis descendants. Adieu. Je ne vous parle pas d’autre chose aujourd’hui. Ceci peut devenir, très grave. J’en suis frappé Que ne donnerais-je pas pour une matinée avec vous! Peut-être vaut-il mieux que j’aie mon parti à prendre ici hors du brouhaha seul entre vous et moi, car vous me direz tout. Je n’écris sur ce sujet absolument à personne. Je ne m’engage avec personne. Je garde toute ma liberté. Adieu, adieu. A demain.
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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
330. Londres, Mercredi 25 mars 1840, 866
9 heures

Le 328 m’est arrivé tard hier. Mon homme avait été le matin hors de Londres. Il n’y a pas moyen d’éviter ces petits ennuis là. Je dis petit, par acte de raison. Je le dis plus facilement aujourd’hui. Ce 325 m’a été si doux ! Les œuvres de surérogation sont toujours charmantes. On me l’a apporté en venant me chercher au club de l’Athénoeun où l’on m’avait donné à dîner ; Lord Landsdowne, Aberdeen, Northampton, Mahon, Montègle, Sir Francis Palgrave MM. Milmes, Holland, Hallam, Milman &etc un diner agréable et assez bon en dédommagement de celui du Raleigh Club vrai dîner Anglais, plus ardent que le charbon le plus ardent. Vous ai je dit que j’avais fait là mon début de speech, en Anglais, à la grande joie de mes auditeurs ? Joie morale plus que littéraire, je pense. Mais n’importe ; ni embarras, ni prétention ; n’est ce pas ce qu’il faut ?
Sur la proposition du Chairman appuyée par Lord Prudhor on m’a élu membre honoraire du Raleigh Club, the only Honorary member in the wortd, m’a-t-on dit. De là on m’a mené, à la Royal geographical society, nombreux meeting où nous avons été en exhibition, moi et trois sauvages des bords de l’Orénoque, tatoués et emplumés comme je ne le serai jamais. Pourtant et sans vanité, j’excitais plus de curiosité qu’eux.
Est-ce que je ne vous ai pas déjà conté tout cela ? Non. Je ne vous ai écrit hier qu’une lettre d’affaires. A propos, encore une plainte sur votre façon de procèder par voie d’insimuation et de réticence. Vous me dîtes : " Ce que je ne dis pas, c’est mes commentaires, mes spéculations ; mon opinion n’est guère comptée ; je n’entends rien sans doute aux situations. Je ne m’en mélerai pas."
Il faut bien s’il vous plaît, que vous vous en méliez. Je dis comme Alceste. Pouvez-vous imaginer que votre opinion n’est pas pour moi, la première des opinions, que je n’ai pas besoin de la savoir que j’arrêterai la mienne sans connaître la vôtre? Je vous ai écrit hier avant d’avoir lu toutes vos belles déclarations de réserve. Je ne vous ai pas écrit plutôt parce qu’on s’use l’esprit selon moi, à questionner et à s’épandre longtemps d’avance. Il faut faire ses idées au moment de l’action. Je veux les vôtres toutes les vôtres, autant qu’on peut avoir tout de loin. Je vous ai envoyé hier mon résumé, intérieur sur la situation. J’attends vos spéculations et vos commentaires.

Une heure
J’ai bien raison de vous reprocher vos façons indirectes. Encore : " Je me garderai bien de vous rien dire pour mon compte; vous n’avez pas besoin de mon opinion."
J’ai besoin, absolument besoin de votre opinion. En vous la demandant hier, j’ai calculé que je l’aurai samedi, sachez donc une fois pour toutes, je vous en prie, à quel point j’ai confiance en vous, toutes les confiances.
A cela près, le 329 vaut le 328. Oui, quatre fois par semaine, sans compter le luxe. Je vous écrirai aussi les lundi, mercredi, jeudi et samedi. Nos moyens sont bons. Vous avez raison de supprimer le Secrétaire. Vous pouvez aussi supprimer une enveloppe celle qui porte mon nom, et mettre à la place sur un coin de l’adresse à M. Herbet, la lettre G. Il n’ouvrira jamais une lettre semblable et me la remettra sur le champ. Je viens de voir Rothschild qui m’apportait des nouvelles, moins contraires au Cabinet. Il avait des chiffres aussi ; 200 contre Thiers 225 pour. Je suis las de chercher à voir dans cette nuit. J’attends. Je suppose que vous aurez été à la chambre. Duchâtel a bien raison de dire qu’en partant, j’ignorais le Cabinet. Je suis arrivé ici le 27 février. Voici ce que m’écrivait M. de Rémusat le 29. " Je prends un grand parti le plus grand parti politique que j’aurai sans doute à prendre de ma vie ; et ce qui est cruel, je le prends sans votre aveu...Tout cela est encore hypothétique ; je doute de la réalisation ; hier, je n’y croyais plus du tout ; aujourd’hui, il y a plus de probabilité et je vous écris. "
Si on vous en parle encore, ne répondez qu’autant que vous le jugerez convenable ; mais sachez bien le fait ; et au besoin temoignez que vous le croyez tel.

Jeudi, 9 heures
J’ai dîné hier avec du pur Torysme, Lord et Lady Cowley, Lord et Lady Jersey, Lord et Lady Haddington, Lord Aberdeen, Lord Elliot. Chez Lady Mary Ross fille de la marquise de Cornwallis. M. Ross est un des plus vrais Anglais que j’aie encore rencontré, franc, cordial et obstiné dans pas beaucoup d’idées.
En sortant de là, j’ai été à l’ancien concert où était la Reine, et où Lord Burghersh m’avait instamment prié de venir. Les morceaux étaient très bien choisis, Hayden, Guglielmi, Paesiello- mais l’exécution est un tour de force de Lord Burghersh, et sent le tour de force. L’orchestre est une machine exacte et insensible, qui ne fait point de faute et ne prend point de plaisir à ce qu’elle fait. Le beau quatuor de la Nina, Senza il caro Mio tesoro, l’admirable création de Hayden, le chœur final, tout cela a passé avec un vacarme correct et glacial. Et les auditeurs semblaient prendre, pour s’y plaire une peine qui leur réussissait médiocrement.
Voilà votre petit mot en sortant de la Chambre. Merci Merci. Je reçois deux autres lettres qui s’accordent tout à fait avec votre impression. Je désire cette issue là sans en espérer un bien bel avenir. Mais je ne crois pas le moment bon pour rentrer dans le chaos. Je suppose qu’on aura voté hier et que j’aurai un courrier ce soir vers minuit. Je me donne le plaisir de vous envoyer copie d’une lettre écrite d’ici à Fagel (vous devinerez bien par qui) et qui me revient de Paris. Bien pour vous seule. Pour votre plaisir comme pour le mien.

Une heure
Je rentre. J’ai déjeuné chez Sir Robert Inglis. Je n’ai point vu de conservateur plus ardent, et plus tolérant. J’y ai trouvé Lord John Russell, dont il m’a dit toute sorte de bien. Le vieux Rogers l’appelle, our little giant. Il a certainement fort grandi, et il étonne tout le monde par sa facilité et son infatigable énergie. L’évêque de Londres aussi, qui passe pour le plus capable des évêques et chez qui je dinerai le 11 avril. Je dîne aujourdhui chez Lady Jersey. N’êtes, vous pas lasse de dîner ainsi toujours et partout. Moi, je ne le serais pas et jamais et de rien si vous en étiez. J’ai été interrompu par M. Easthope, le propriétaire du Morning Chronicle et membre pour le Berkshire, puritain politique, qui à 25 000 Louis de rente fort estimé et fort compté. Il a en France une affaire pour laquelle je lui rendrai quelques bons offices.
Adieu. Il faut que j’aille faire quelques visites et puis un moment au Traveller. Je passerai chez Lady Palmerston. Adieu. Adieu. Je recommence comme si c’était vrai. Adieu.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
331. Paris, jeudi 26 mars 1840,
9 heures

Je suis retourné hier à la Chambre. J’ai entendu M. de Rémusat, il est bien ennuyeux. M. Berryer, il a été superbe et l’effet qu’il a produit est incomparable. Quand il est revenu à sa place, la Chambre presque toute entière est venue, le féliciter. Il était accablé. Il me semble que les deux pensées dominantes de son discours ont été : de pousser Thiers à la gauche, et d’associer la chambre à sa haine de l’alliance Anglaise. Je vous dirai que cette partie de son discours a remué profondement la Chambre ; je ne serais pas étonnée qu’il ait converti bien du monde à son opinion. Il vous a rendu votre besogne plus difficile.
Le duc de Noailles m’a fait des signes d’intelligence qui m’ont prouvé que sa bouderie avait eu son effet de forcer Berryer à parler. Après tout, je ne sais jusqu’à quel point son discours a pu gêner le ministère. Vous me direz cela mieux. On dit que Thiers a empêché Jaubert de parler. Il l’avait empêché avant Berryer et l’a empêché après. Moi, j’étais tellement faliguée, que je suis sortie pour aller me reposer chez la petite Princesse ; je n’ai donc pas entendu la réponse que Thiers au discours de Berryer. Vers 6 heures je suis retournée à la Chambre croyant qu’on voterait. J’ai trouvé M. Piscatorie occupant la tribune, pauvrement et son " Je déteste le progrés ", a fait dire derrière moi : " Voilà bien les doctrinaires. " C’était bête aussi, j’en demande pardon à votre disciple.
Il a amené à la tribune M. de Lamartine sur un fait personnel qu’il a expliqué, avec une haute et touchante éloquence. Et puis c’était fini. Malgré mon absence de la Chambre qui m’a empêchée d’entendre les discours intermédiaires, il me reste l’impression générale que la journée n’a pas été favorable aux ministres.
Je suis rentrée chez moi très fatiguée, j’ai trouvé " le gros Monsieur " m’attendant. Avec quelle joie j’ai reçu ce qu’il m’apportait ! Car il faut vous dire que j’étais inquiète et que c’est cela même qui m’a ramenée à la Chambre. Mes idées avaient pris une tournure abominable, lorsque votre mère m’a envoyer de mander si j’avais de vos nouvelles, parce qu’elle en manquait. Alors sont venues les fluxions de poitrine, les accidents dans la rue, les Cavagnac et joueurs de Charivari. Enfin, enfin, je ne voulais pas rester avec moi même. Pogenpohl m’attendait aussi ; je ne l’avais pas vu de longtemps, il avait été malade et il venait savoir ce que j’avais appris de l’affaire de Médem. Il m’a retenue jusqu’à dîner. J’ai pris ma lettre à table et j’ai dîné avec vous. A propos je vous dirai demain ce que je pense des autres dîners, mais décidément celui du 1er de mai doit être comme dit Bourquenay, la crème des ministres, et les chefs des missions Etrangères ; plus, Uxbridge, Albermarle Hill, Sutherland. Le Duc de Devonshire ne sera pas à Londres il vient ici.
J’ai eu une lettre de la Duchesse de Sutherland où elle me dit : " Vous nous parlerez davantage de vos projets. Vous nous direz quand nous pouvons vous attendre. " Ce pourrait être une phrase générale aussi ; comment dois je la prendre ? Je ne vous dis pas d’en parler, mais de me dire votre pensée sur cela.
J’ai été hier soir à un grand raout chez Appony. M. Molé est
venu à moi, en demandant ce que je pensais de la séance. J’ai dit ce que je vous dis. Il parait qu’il croit que je suis veridique, et il me parait que c’est rare. Lui aussi semblait content de la journée; mais le vote est toujours dans la plus grande incertitude. Il me dit que la réunion des conservateurs le matin n’avait pas été aussi nombreuse, qu’il y avait quelques défections ; il se plaint beaucoup des enrôleurs : Vatout, Lardières, de Sébastiani aussi. Au total il ne sait pas, mais il avait un air trop content, pour qu’il n’en sache pas un peu plus qu’il ne me disait. 
Madame de Castellane était là aussi, elle va prendre des jours pour de la musique. Celle de Madame de Poix avait extrèmement réussi l’autre jour. Granville était venu me chercher deux fois hier ; nous ne nous sommes rencontrés que chez Appony. Il était contrarié. Je lui ai redit l’effet du discours de Berryer. Il me dit : " C’est M. de Brünnow qui a préparé tout cela." Savez-vous qu’on commence à penser très mal de l’alliance anglaise et de vous on parle toujours comme d’un succès merveilleux.
Je vous enverrai ceci aujourd’hui. Quoique ce ne soit pas grand chose.
Midi. Voilà une surprise, une bonne surprise. Le gros Monsieur ; et une excellente lettre, excellente, le 329.
Oui, j’y penserai, j’y ai déjà beaucoup pensé. Cette lettre m’y fait penser mieux, me fait regarder bien plus dans les intrailles de l’affaire. Je vous promets pour samedi une réponse, que vous recevrez lundi. Faites comme vous dites à la fin, n’écrivez sur cela à personne. Ne dites à Londres votre opinion à personne. Je vous dirai qu’il est déjà revenu de là, il y a une dizaine de jours que vous avez dit " avec Molé jamais" pour des Anglais c’est grave. Et on m’a dit ici : " He will lower himself in our opinion if he stays after that. " Je regrette donc que vous ayez dit cela, car je ne suis pas du tout d’accord avec moi même encore, sur ce qu’il y a d’utile et avant toute chose de digne pour vous à faire si la circonstance se présente. Aujourd’hui le vote décidera. L’air d’assurance de Molé et du Maréchal laisserait soupçonner que derrière le vote même, il y a des réponses préparées, Nous verrons ! Mais bien certainement jusqu’à ce que nous voyions condamnez vous au silence. Appony est content, il est peut être confidant d’un secret que j’ignore. L’air me semble chargé de mystères.
Adieu. Adieu.
Si nous pouvions nous parler. C’est un moment si grave pour les choses et pour vous. Adieu.
Vous savez que Bacourt part ce matin pour Carlsruhe. Guilleminot est mort la veille du jour où il devait signer la convention avec le Général Bade. On veut que Bacourt le signe. Il devait aller en Amérique demain, partie remise pourrait bien être partie perdue. On plutôt gagnée !
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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
331. Londres Vendredi 27 mars 1840
8 heures et demie

Je me lève de bonne heure. Je me suis couché de bonne heure hier, quoique j’aie dîné chez Lady Jersey où l’on dîne plus tard que partout ailleurs. J’en suis sorti à 10 heures trois quarts, et j’ai été passer un quart d’heure chez Lady Landsdowne. J’étais rentré à 11 heures et demie Lady Jersey a vraiment trop peu d’esprit pour tant d’activite et de paroles. Elle me lasse sans m’animer. J’ai revu hier chez elle la petite Lady Alice Pect toujours aussi vive et aussi bizarre, dans son parfait naturel. Elle était enfermée dans une petite robe de soie bariolé sans rien sur son cou, rien dans ses cheveux, pas le plus petit ornement, non absolument qu’elle et sa robe. Cela lui allait bien.
Nous avions là Lord Ellenborough qui me convient assez, quoiqu’il ne dise pas un mot de français. Il a l’air d’un esprit exact et sérieux. Peel en fait grand cas. J’aurais voulu aller hier à la Chambre des communes entendre Lord Stanley et
Lord John Russell. Mais il n’y a pas eu moyen. Vraiment la vie n’est pas bien arrangée ici. On laisse beaucoup d’espace vide dans la journée pour tout entasser le soir affaires et plaisirs. On entend très bien le confort matériel ; mais le confort intellectuel, pas du tout.
J’attends mes lettres ce matin avec un redoublement d’impatience J’aurais pu avoir un courrier hier soir. Mais ou le débat n’a pas fini mercredi, ou l’on ne m’a rien envoyé.Lady Palmerston me disait hier matin que je n’avais pas l’air agité du tout. Je lui ai dit que je l’étais très rarement, si peu de choses en valent la peine. Elle m’a exprimé une bien vive rancune contre M. de Talleyrand si cajoleur d’abord, et longtemps avec Lord Palmerston, puis si méchant, et très activement. Voulez-vous que je vous dise au vrai où nous en sommes Lady Palmerston et moi? Nous nous plaisons en nous observant.
Les journaux m’arrivent et je vois que le Cabinet a été battu hier ou plutôt cette nuit, dans la Chambre des communes à 16 voix de majorité. Cela me paraît un gros echec. On comptait sur 14 voix dans l’autre sens. Quand j’aurai vu du monde je vous dirai l’impression.
4 heures
L’impression est que ce n’est rien comme tout aujourd’hui. les amis du Cabinet ont été plus insouciants que l’opposition. Beaucoup se sont absentés, ne mettant pas d’importance et ne doutant pas; par exemple Lord Charles Russell, le frère de Lord John, qui s’en est allé à la chasse. Ils auraient dû venir. Lord John aurait dû parler, mais c’est sans conséquence. L’opposition elle-même n’essayera pas de profiter sérieusement de son succès ; elle s’y pavanera sans le pousser plus loin. Elle sait très bien que si elle voulait poursuivre l’adoption définitive du bill de Lord Stanley, elle ne l’obtiendrait pas. Les choses en resteront donc là. C’est une contrariété, point un danger.
Voilà ce qu’on dit et ce qui me paraît vrai. De Paris, je ne sais rien de Mercredi passé 2 heures. Quatre personnes, vous comprise, m’ont écrit en allant à la Chambre. Aucune n’en est sortie assez tôt pour m’en donner des nouvelles. Je vois que MM. de Rémusat, Berryer Thiers ont parlé !
On aura recommencé hier. J’attends donc toujours. La situation restera bien grave et bien vive, même si le cabinet obtient ses fonds secrets et subsiste.
Mais pourquoi n’aviez-vous pas mercredi à 1 heure, ma lettre de lundi ? La même chose est arrivée à ma mère. Le courrier était donc en retard. Il a fait ici un temps affreux mardi et mercredi. La traversée a pu s’en ressentir. On me dit aussi que la malle estafille de Calais à Paris casse quelque fois, tant elle est légère et va vite. Elle met 18 heures.
Je suis charmé que vous alliez voir ma mère.  Elle ma dit votre troisième visite avec plaisir. Vous avez mille fois raison de trouver bien peu spirituel et bien peu digne de refuser la justice à un rival. J’espère bien que je ne suis pas ainsi. J’en serais honteux. Laissez-moi vous faire toucher au fin fond de mon cœur. Il est aisé d’être juste envers un rival qui mérite ce nom et qu’on accepte comme tel. Le difficile c’est de l’être envers un rival prétendu que le public vous donne et qu’on n’accepte pas. Je n’ai jamais eu un moment d’injustice envers M. Thiers. Quelques uns peut-être envers M. Molé. Au besoin, avertissez-moi. Ellice partira pour Paris, du 10 au 12 avril.
Vous répondez très peu exactement. Vous ne m’avez pas dit que le retard de l’arrivee de votre nièce ne retarderait pas votre départ. Vous voyez que je n’admets pas le doute. Mais je tiens à votre réponse. Je me suppose toujours ici. Autrement, je dirai autre chose.
Samedi, 10 heures
Voilà la question résolue résolue, comme il me convient et je crois, comme il convient. Je l’ai appris hier soir en rentrant de chez Lady Holland, par un soin très obligeant de l’éditeur à moi inconnu du Morning Herald qui venait de recevoir un exprès de Paris. Mon courrier n’est arrivé que ce matin à 7 heures Il a été retardé à Calais. La mer était très grosse. Il a mis cinq heures à passer. Les express des
journaux sont venus par Boulogne. Je suis bien aise de la grosse majorité. Cela repousse beaucoup moins le gouvernement à gauche. Thiers m’écrit:
« Nous voilà établis. Mais nos soucis commencent. Jaubert et Rémusat se sont couverts d’honneur »
J’ai d’autres lettres aussi de Duchâtel et autres ; mais toutes avant le vote. Les 221 n’ont pas été aussi compacts qu’on s’y attendait espérance ou crainte. Je ne suis pas fâché que le parti conservateur se soit cru obligé de recourir à mon nom. Quelque soit l’avenir ceci est un gros échec pour M. Molé et les ultra-conservateurs.
Voilà, le 331, et je vais droit à ce qui m’intéresse le plus. Soyez sûre que ce n’est pas une phrase générale que vous écrit la Duchesse de Sutherland. C’est à Stafford house qu’elle vous attend. Je n’ai rien dit et elle ne m’a rien dit de précis à ce sujet. Mais deux fois ses paroles le tour de sa conversation ont implique très clairement que vous viendriez chez elle, que vous seriez chez elle. Ce qu’elle vous mande confirme tout à fait mon impression. Répondez-lui en conséquence. Elle est pour moi d’une gracieuseté inépuisable. Elle m’a écrit hier pour me demander quel jour je voulais dîner chez elle d’ici au 15 avril. Un célèbre docteur de Cambridge, lui a demandé de le faire dîner avec moi, et veut venir à Londres, à jour fixe, car il ne vient que pour cela. Comme elle avait signé Sutherland tout court en me disant Mon cher Ambassadeur, j’ai cru que le billet était de son mari, et j’ai répondu Mon cher Duc & elle me récrit ce matin: « C’est moi, mon cher ambassadeur, qui vous ai écrit Henriette Sutherland. Je viens de lui répondre en lui demandant pardon de ma familiarité ; mais je la prie de garder l’amitié en y ajoutant le respect. Elle me demande un second dîner en famille, pour Mardi prochain, en attendant le Docteur Arnold qui viendra le 10 avril. J’irai. Je veux que mes habitudes soient prises à Stafford House.
Le vote m’enlèvera probablement votre réponse à mon 329. Je la regretterai. Je désirais savoir bien à fond tout votre cœur dans cette circonstance. Au fait, dites-le moi toujours. La crise est passéé mais la situation reste grave, et j’aurai bien des choses et bien des personnes à ménager, pour un avenir dont on ne peut mesurer la distance. Ici le résultat fait grand plaisir. On tient beaucoup à nous, tous les jours plus si je ne m’abuse. Ne croyez pas beaucoup de votre côté à l’impression des paroles de Berryer. Il y a chez nous de vieilles humeurs, des intérêts froissés ; mais au fond, on sent que la surété est ici, & que l’amitié même un peu onéreuse, vaut mieux que la malveillance cachée même tolérante.
Vous l’avez voulu. Mon rôle ici peut être difficile, jamais embarrassant, ni pendant, ni après.
4 heures
Je rentre après quelques visites. Je viens d’écrire quelques mots à Thiers. Je fais répartir ce soir mon courrier. On est très frappé ici de la majorité. On comptera avec nous. Quel déplaisir que l’espace et la mer ! J’aurais des milliers de choses à vous dire. Je dîne aujourd’hui chez Lord Normanby. J’ai vu sa hemme hier au soir pour la première fois, chez Lady Holland. Elle arrivait de la campagne. J’ai trouvé là aussi Lady William Russell avec qui j’ai un peu plus causé. Je persiste. Il n’y a pas assez de mouvement dans cet esprit si plein. Je viens d’être dérangé par le Ministre de Saxe. Je soigne la petite diplomatie selon votre précepte et il me semble qu’elle s’en aperçoit. J’en ai eu six hier à dîner, entr’autre, M. de Neumann et M. Kisselef qui ont trouvé le dîner excellent.
Neumann avait l’air heureux et recueilli. Il mange avec autorite. Vous ai-je dit que décidément M. de Brünnow n’irait pas à Darvonstadt? Du moins on me l’assuré. Mais les Russes ont l’amour pour du mystère.
Adieu. à lundi. Ne manguez pas de me répondre sur juin. Commencez à fixer quelque date précise. C’est un grand plaisir de marcher vers un point lumineux. Adieu Adieu. Jamais assez.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
332. Paris, vendredi 27 mars 1840,
10 heures
J’ai vu Granville hier matin. Vous ne pouvez concevoir l’inquiètude qu’il éprouvait pour le vote. Lui si calme et froid, Il était très fidgetty. Certainement l’animosité possible de M. Molé lui apparaissait comme la rupture presque immédiate entre les deux pays. Vous jugez dès lors de l’ardeur de ses voeux pour Thiers.
Un nouvel incident politique, votre guerre au Maroc, le préoccupait beaucoup aussi. Si vous faites vraiment la guerre aux autres régences, l’Angleterre ne le souffrira pas. Voilà hier matin. à 4 heures je suis allée à la Chambre. J’ai malheureusement manqué M. Jaubert qu’on dit avoir fait le discours le plus spirituel et le plus excellent possible pour le ministère. Je n’ai plus entendu que des ennnuyeux, et le vote à 6 heures, le vote si triomphant pour Thiers. Granville auquel j’avais promis la nouvelle, n’a pas tenu, il est venu lui même à la Chambre, Médem, toute la diplomatie. La surprise a été grande 103 voix pour Thiers. Granville a couru chez lui le prier de vous envoyer une estafette.
Ce qu’il a fait, et vous saurez ce soir la nouvelle. Voilà donc Thiers qui gouverne tout à fait. C’est un évènement !
J’ai eu M. de Pogenpohl à dîner, je suis allée tout de suite après aux Italiens où j’avais donné rendez-vous à Granville, Brignole et le Duc de Noailles, celui-ci fort content. Il dit, redit ce qu’il a toujours dit, que Thiers est le ministre nécessaire de l’époque, le seul qui puisse faire encore durer
ceci. C’est donc logique de lui laisser le pouvoir. Il est triomphant du superbe discours de Berryer. Il rit des visages très différents des deux ambassadeurs de la loge. Granville radieux. Brignole furieux ; le discours de Thiers a mis ce côté-là en grande colère, " soutenir les révolutions chez les voisins " ! Pauvre Brignole. Vous avez ma journée. J’ai reçu ce matin une lettre d’Ellice, qui me prouve qu’il est assez mal avec Lord Palmerston, sur l’affaire d’orient. Il a l’air de croire cependant que ce n’est pas la politique de Lord Palmerton qui prévaudra. Le mariage Sussex ne sera point reconnu. Je vous dis des nouvelles de Londres. C’est bien présomptueux.

1 heure. Maintenant je ne suis plus si pressée de vous dire ce que je pense sur votre situation. Il faudra voir comme elle s’arrangera de la direction que prendra le ministère. Il est bien puissant à l’heure qu’il est. Où ira-t-il ? That is the question. Pour le moment je suis bien aise pour vous que vous soyiez à Londres. C’est convenable. Le Journal des Débats vous a classé ce matin. J’aurais envie de causer avec vous à tout instant sur toute chose.
Le Roi passe dans ce moment pour aller se promener à Versailles, il a raison de se promener il n’a pas grand chose à faire.

Samedi 28. à 10 heures
Génie est venu hier. Nous avons beaucoup causé. C’est une créature honnête, devouée et intelligenté ; il m’a conté quelques détails qui m’ont intéressée. Après lui, Appony consterné. Il avait eu le plus grand espoir. Thiers le traite avec beaucoup de politesse, mais voilà tout ; il refuse la conversation sur les affaires publiques. Car même jeudi soir l’ayant rencontré chez Lehon et Apppony le félicitant du vote, Thiers a répondu en demandant des nouvelles de Mad. Appony. Après Appony le Duc de Noailles est venu. Il n’y tient pas ; il a besoin de bavarder, de demander, de savoir, de s’étendre sur tout ceci. La politique étrangère le préoccupe beaucoup; il veut parler à la chambre des pairs sur la situation avec l’Angleterre. Il trouve le moment excessivement grave, on ne peut pas rester dans cette incertitude. La Princesse Soltykoff nous a interrompues. Après sa visite, j’ai été chez la petite princesse où jai trouvé Madame de Castellane, parfaitement furieuse.
C’est drôle de tant montrer. Elle a été à la grande soirée de Mad. Appony Mercredi, elle ira à la soirée de Sardaigne dimanche elle ne veut pas aller chez Lady Granville. " J’ai idée que Lady et Lord Granville ne m’aiment pas. " Cela est vrai.
J’ai dîné chez Lord Granville, il m’a raconté assez. le Duc de Broglie est dans la joie de tous les triomphes du vote. Mais il se moque de la Chambre et condamne hautement l’élan d’enthonsiasme auquel elle s’est livrée pour ce comedien Berryer. Ah par exemple ! Quand un comédien joue aussi bien que cela, il est fort naturel de l’applaudir.
Voyez-vous voilà encore la passion qui l’importe sur l’équité
vous auriez applaudi j’en suis sûre. L’Empereur en apprenant la Chute de Soult a fait de grands voeux pour Molé. Le Roi a exprimé à Granville beaucoup de doutes sur l’arrivé de Pahlen. Le 15 il était encore à Pétersbourg. Granville croit que la négociation pour l’orient s’évaporera. C’est le plus mauvais cas qu’il prévoit.

Midi, voici le 330. Je n’ai encore fait que le parcourir; je vous en remercie vite. Il faut que j’écrive à mon frère ; Médem envoie un courier ce matin, et ne m’en prévient que tout à l’heure. Mais vite il faut que je vous dise quoique la circonstance me dispense d’avoir une opinion sur votre situation, que si le ministère était tombé j’aurais été d’opinion que vous ne pouviez pas rester avec M. Molé, et cette opinion je la tire de votre lettre même sur ce sujet,(lettre admirable, vrai chef d’oeuvre d’expostion d’une situation) où vous me dites. "Si je ne surmonte pas les difficultés on rejettera sur moi, la responsabilité du mauvais succès. M. Molé excelle dans cette manoeuvre." Cette dernière phrase m’avait décidée. Mais il est inutile d’en reparler dans ce moment.
Je retourne à hier. Il a fallu après le dîner aller passer une demi-heure à un concert chez une compatriote, il faut le dire très bonne musique et très grande et noble compagnie
mais un froid abominable, j’ai quitté malgré que la maîtresse de la maison me traitât en Impératrice. Je suis retournée chez Lady Granville. J’y ai trouvé Thiers. Dès qu’il m’a apperçue il a fondu sur moi avec un empressement et une joie extrême. Il est content, triomphant, mais encore inquiet. Il dit " de grandes difficultés ici, de grands grands embarras au dehors. Le sort du monde entre M. Guizot, moi, et Lord Palmerston. Bizarre situation ! le 11 octobre séparé par la mer mais travaillant bien de concert. M. Guizot a un succès inouï.
Nos destinées bien liées ensemble. " Revenant toujours sur cela. Plein de vous, et mettant de l’intention à me le bien dire. Il m’a parlé de sa situation vis-à-vis de la diplomatie. Il voulait me parler de tout. On faisait cercle, cela devenait trop éclatant. Je lui ai demandé l’heure et je suis partie. Mais au fond j’aurais bien aimé continuer. Vous savez qu’il me plait. Il me plaisait hier encore un peu plus, et tout bonnement je suis bien aise de le voir là où il est.
Je vous remercie mille fois de la copie de certaines lettre de Londres. Cela me fait bien de la joie. A propos j’ai lu hier une lettre reçue hier de Lord Clarendon, où il dit. "M. Guizot bids fair lo be the most popular Ambassador that even was in this country." N’allez pas devenir insolent, restez restez comme vous êtes, encore une fois, grand, sérieux, cela vous va si bien. Racontez-moi toujours tout. N’est-ce pas que je vous dis tout aussi ?
A propos, le Maréchal Soult causait un jour dernier avec le duc d’Orléans qui trouvait qu’il y avait bien du danger à renverser Thiers maintenant. Le maréchal lui dit : "Il n’y a que des gens pusillanimes qui puissent trouver cela." Imaginez ! Je sais cela de source.
On est inquiet de l expédition de Vallée. Le mauvais temps est survenu. Je vous parlerai demain de vos dîners. Décidément pas Lord Tankerville. Pourquoi y serait-il le 1er mai ? Il n’est pas votre beau frère, et il n’a pas un titre pour cela. Ce serait même trouvé très ridicule. J’en ai causé avec Granville qui est tout à fait de cet avis.
Adieu. Adieu. Adieu. Que de choses je vous dis et que de choses encore j’ai à vous dire. Adieu.
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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
332. Londres, Dimanche 29 mars 1840
9 heures

L’effet de cette grosse majorité est considérable ici, et me servira, j’espère. J’avais hier Lord John Russel chez Lord Normanby. J’ai vu le soir lord Landsdowne et M. Macaulay. Ils sont disposés à compter avec nous. Ellice est charmé. Il partira décidément le vendredi 10 avril. Il est bien heureux. J’ai causé hier soir avec le revérend M Sidney Smith, qui a réellement beaucoup d’esprit. Mais tout le monde s’y attend, tout le monde vous en avertit. C’est son état d’avoir de l’esprit comme c’est l’état de Lady Seymour d’être belle. On demande de l’esprit à M. Sidney Smith, comme une voiture à un sellier. Rien ici ne va facilement librement, sans attente, ni dessein. Tout est classé, arrangé, convenu. On fait bien d’avoir de la liberté politique, car on n’en a pas d’autre.
La Duchesse de Sutherland dinait chez Lord Normanby. Je confirme mon dire d’hier. Elle compte évidemment sur vous, chez elle. Elle s’informe de la date de votre arrivée. Après le Parlement au mois d’Aout, ils ont le projet d’aller en Ecosse où ils n’ont pas été depuis longtemps.
Lord Grey est arrivé avant-hier, très bien portant et très grognon, me dit-on. Il paraît qu’il fait comme M. Royer-Collard; il perd ses illusion de vieillesse. Ces deux hommes là ont bien mal entendu leur position avec un peu de bienveillance, ils auraient pu avoir beaucoup d’influence. Ils aiment mieux avoir de l’humeur et déplaire. Je suis pourtant curieux de Lord Grey, et je veux être bien avec lui.

3 heures
Je viens de faire à pied le tour complet de Regents Park. J’ai marché une heure et demie. Ce doit être ravissant en été. Par malheur, je n’étais pas seul. Bourquenoy et mes deux attachés, m’ont accompagné. J’aime à me promener seul quand je ne suis pas deux. J’aime à penser en marchant, à me souvenir à prévoir. Ma mémoire et ma prévoyance vont au même but. Voilà encore une épreuve. Je me plais ici, et j’y réussis, pour mon compte du moins. Tout ce que j’ai de curiosité & d’amour propre mondain est satisfait. Je ne suis insensible à aucun des plaisirs de ma situation. Décidément ce sont de petits, de bien petits plaisirs, des plaisirs qui ne vont pas au delà, de l’épiderme dont rien ne reste passé le moment de leur présence. Je suis là dessous, mon âme qui languit et se plaint du vide ; elle a faim et soif; tout cela ne la nourrit pas.
De tendres soins, donnés ou reçus, des regards d’affection des paroles de confiance, voilà ce qui fait vivre ce qui remplit et épanauit le cœur. Hors de cela, rien ne suffit. J’ai ressenti cette impression dans le tumulte des plus grands évènements et des plus grandes affaires. J’aime beaucoup cela beaucoup. Cela même ne va pas au fond. Un vide immense reste. Salomon a eu tort de dire : Vanité des vanités, tout est vanité ! Le pouvoir, le monde, les succès d’ambition, d’amour propre tout cela est quelque chose; je l’accepte et j’en jouis volontiers. C’est du luxe, beau luxe pour une âme d’ailleurs satisfaite, mais qui ne serait pour moi que misère, si j’étais réduit à m’en contenté. Deux ou trois jolis cottages que j’ai entrevus au delà de Regents Park au pied des coteaux de Primrose, m’ont fait venir tout ceci sur les lèvres, et je vous le dis comme je me le suis dit
à moi-même tout le long de ma promenade.  C’était à vous aussi que je le disais en marchant.

6 heures
Lord Clarendon et M. Croker m’ont interrompu. Ils sont arrivés successivement. Ils ne s’étaient pas vus depuis le bill de réforme. Croker a beaucoup d’esprit; mais c’est un maniaque. Il voit l’Angleterre en République. La révolution francaise a donné a des hommes fort distingués un coup de marteau dont ils ne se sont jamais remis. La santé dans cette société-ci est bien plus forte que la maladie. Plus j’y regarde, plus je me rassure. Croker n’a plus qu’un pied à terre à Kensington. Il habite à cing lieues de Londres, près de Hamptoncourt dans une chaumière qu’il a arrangée, dit-il, pour lui et ses livres. Il m’a fait promettre pourtant d’aller diner chez lui dans la belle saison. Outre qu’il a de l’esprit c’est un esprit varié et cultivé. Vous savez que je suis sensible à cela, et ici encore plus.
Vous avez décidément raison. Lord Clanden, est tout-à-fait aimable. Nous sommes très bien ensemble.

Lundi, 9 heures et demie
Non, il n’est pas permis de condamner un homme de sens à un pareil ennui. J’ai dîné hier à côté de Mad. Lionel Rothschild, fort jolie, mais parfaitement et bavardement bête. Je ne sais pas si je l’amusais, mais elle s’est crue obligée de m’amuser et deux heures de ce plaisir la c’est trop. Lord et Lady Albermarle, Lord et Lady Landsdowne Ellice et des Rothichild de tout pays et de tout âge. Il y en avait un qui se marie aujourd’hui et qui dans le transport de sa joie m’a paru en train de s’enivrer tout le long du dîner.
J’ai fini chez Lady Holland, avec Lord et Lady Palmerston et Lord John Russell. Plus Lady Acton. Il y a un petit complot pour lui faire épouser, Lord Alvanley. Elle ne veut pas. On dit qu’il ne peut plus revenir en Angleterre, tant ses affaires sont en mauvais état, et que lorsqu’il aura assez du Pacha d’Egypte, il s’établira à Paris. Avant-hier chez Lord Normanby, j’ai fait connaissance, avec Lord Chesterfield la fleur des dandys fashionable. Fleur sans grâce ni parfum. Décidément la frivolité ne va pas aux Anglais. L’esprit même qu’ils y apportent est raide, affecté, tiré par les cheveux. Il faut à ce rôle une souplesse, une vivacité de corps et d’esprit, qui leur manquent tout à fait, et quand ils les cherchent, on voit l’effort bien plus que le succès. On dit
que les affaires de Lord Chesterfield aussi sont mauvaises et qu’il reste peu de chose des 35000 louis de rente avec lesquels il est entré dans le monde. Pourtant les Whigs le soignent et espérent un peu le ramener à eux ! Il a été choqué que Sir Robert Peel ne lui ait rien offert dans sa dernière négociation. Tout ce que je vous dis là ne signifie pas grand chose; mais je sais que d’ici tout vous intéresse.

2 heures
Le 332 m’est arrivé pendant ma toilette. Je le parcours vite ; puis, je le pose là, à côté de moi, jusqu’à ce que j’aie fini, et je le regarde souvent. Je n’avais guère besoin que vous me disiez votre opinion en cas d’un Ministère Soult Molé. Vous avez bien vu qu’elle était la mienne. Mais je veux vous dire que je n’ai pas dit du tout ce qu’on vous a répèté : " Avec Molé jamais. " J’en suis parfaitement sûr. J’ai écouté toutes mes paroles à cet égard. Voilà la seconde ou la trosième preuve d’un petit travail arrangé en ce sens pour me lier à Paris par mes propos à Londres. Peu m’importe du reste. Quand l’occasion viendra, personne ne me lira que moi-même.
Votre plaisir de mon succès ici fait bien plus de la moitié du mien. Soyez tranquille ; je ne me sens pas la moindre disposition à en dévenir arrogant. Je vous dirai, à cette occasion, une chose très arrogante. Deux situations me conviennent et me mettent ou plutôt me laissent dans mon état moral simple et naturel, la très bonne ou la très mauvenie fortune, la grandeur ou l’adversité. Je m’y sens parfaitement à l’aise. Ce sont les situations mitoyennes et douteuses qui me déplaisent et me gênent quelques fois dans mon allure.

3 heures
Vous ne devineriez pas qui m’a interrompu. Le master of the household de la Reine, M. Charles Murray, qui venait de sa part me demander la permission de s’aboucher avec mon cuisinier pour qu’il lui fit venir de France un bon patissier. Je les ai abouchés en effet, et le patissier viendra. Je suis bien aise que vous ayez causé avec Thiers et de ce qu’il vous a dit. Il n’y a pas de caresse qu’il ne me fasse et ne me fasse faire. On me caresse fort de tous côtés. On dispute mon opinion et mon nom. Je n’ai qu’à me taire et à faire ce que je fais ici. Voici ce que m’écrit le plus sensé et le plus clairvoyant de mes amis conservateurs.
"Autant qu’on peut juger une situation, le lendemain du jour où elle s’est dessinée voici, il me semble, où nous en sommes. Nos 158 voix ne sont pas complètement homogènes. Mais en les réduisant à 140, on a le chiffre des conservateurs détermine à empêcher l’alliance avec la gauche, soit dans le pouvoir, soit dans l’opposition. 40 voix à peu près dans la majorité ministérielle ont la même tendance, mais non la même résolution. Le parti conservateur est donc en minorite, et ne peut recevoir la majorité que de ses alliances ou des fautes du Cabinet. "
" Ceci me semble dicter la conduite que nous devons tenir. Nulle occasions qu’on puisse prévoir ne se présentera, d’ici à la fin de la session de donner un vote politique. L’attitude hostile serait donc sans prétexte et aurait de grands dangers. Elle établirait la division d’une manière permanente entre nous et la portion la plus rapprochée de nous dans la nouvelle majorité. L’attitude expectante, nous
laissera prêts pour l’une des deux éventualites que le temps doit prochainement amener. Si Thiers se gouverne et se modère, la gauche ne tardera pas à le quitter, et nous lui deviendrons nécessaires. Nous restons assez nombreux pour faire nos conditions. Si Thiers s’enivre de son succès, s’il demande ce qui me paraît inévitable, la dissolution pour consolider le déplacement de la majorité nous sommes en mesure d’appeler à nous la portion la plus modérée de ses amis et de former avec eux le Roi aidant, un ministère et une majorité. Dans les deux hypothèses la guerre ne nous serait bonne à rien et nous ne pouvons que gagner à la paix. Voilà la conduite que je conseillerai à Duchâtel. Je vous prie de m’en dire votre avis. Je m’en servirai suivant l’occurrence, pour moi et pour les autres." Pour vous seule, bien entendu.
Adieu. Il m’est presque aussi difficile de vous quitter ici que rue St Florentin. Adieu, Adieu.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
333. Paris, dimanche 29 mars 1840
10 heures

Pour le 1er de mai. Melbourne, Landsdowne, Clarendon, Palmerston, Normanby, John Russell, Minto, Holland, lord Leveson, Hill, Huxbridge, Albermarle, Erroll s il est comme je crois grand maitre de la cour (Lord Stewart), le Duc de Somerset, Sutherland, Anglesea, Devonshire, s’il y est, mais je ne crois pas. Ellice non, il n’y a pas de raison, c’est un dîner d’étiquette, et puis les chefs de mission. Laissez moi penser encore au dîner Tory. Votre discription de l’ancient Musique est excellente. En général vous excellez dans la description. Mais que vous êtes faible de vous laisser entraîner à de parails ennuis! Au reste je me souviens que dans le temps de mon innocence, la 2ème année de mon sejour en Angleterre, j’y ai été une fois, en jurant, par trop tard, qu’on ne m’y prendrait plus, car il faut avoir vu ces choses nationales une fois. C’est comme je vous conseillerais d’aller au diner de Pâques à la Cité, si vous n’avez pas des raisons politiques de vous abstenir. J’ai été voir hier mes pauvres et puis Madame de Talleyrand. J’y ai trouvé le Duc de Broglie. Décidément nous n’avons pas de goût l’un pour l’autre. Il ne me regarde pas, et moi je lui trouve l’air si dédaigeux, si satisfait et si gauche, ou du moins si disgracieux, et puis cet air de moquerie insolente que je déteste. J’ai parlé avec une grande admiration du discours de Berryer, j’esperais qu’il me dirait ce qu’il a dit à Granville et je préparais ma réplique ; il n’a rien dit, il ne m’a absolument pas adressé la parole ni directement ni indirectement. Restée seule, avec Mad. de Talleyrand elle m’a dit qu’elle venait de chez Madame qui était consternée, accablée, elle disait, " le Roi est étonnant tant de courages, tant de résignation dans une situation si terrible. " Voilà le dire de Madame.
Le duc d’Orléans a la grippe. Son voyage est toujours à l’ordre du jour mais pas absolument fixé. La noce Nemours aura lieu le 23 avril. Jai reçu hier une lettre de Pahlen du 17. Il quittait Pétersbourg le lendemain 18, il sera ici le 10 avril sürement. Maintenant Je me réjouis tout de bon. A propos, il me dit que Lady Palmerston mande à Lady Clauricarde que je serai à  Londres en avril, il se désole de ne plus me trouver ici. J’ai dîné seule, et le soir j’ai vu Mad de Contades, Mad. de Courval, Brignoles, d’Haubersaert, la Redorte. Celui-ci a un air bien triste ; de quoi ?  On sortait de chez M. Thiers, un salon bien rempli ; il a pris les Samedi comme les Mardi.
Midi. Je reviens à vous après ma toilette. M. Royer Collard a voté pour Thiers avec ostentation et parlait tout à fait dans le sens de le soutenir, c’est de Mad. de Talleyrand que je le sais. A propos quelqu’un qui est de l’avis de M. de Broglie sur Berryer a dit de lui, c’est Talma et Rubini, mais ce n’est ni Corneille ni Rossini. Et bien à la bonne heure mais comme on applaudit Rubini ! Ce qui est très vrai, c’est que ses discours perdent à être lus.
On dit que M. de Ste Aulaire est sûr de conserver son poste de Vienne. M. de Barante est-il aussi sûr de Petersbourg ?Dites-moi des nouvelles de là.

Lundi le 30, 10 heures
Ma matinée hier s’est écoulée en visites insignifiantes. Je suis rentrée à 5 h pour recevoir comme d’habitude le prince Paul ; mais il n’est pas venu. je crois qu’il est mort. J’ai dîné seule et puis j’ai été en Sardaigne. Je n’ai pas grand chose à vous conter. Lord Granville avait été la cour, a dit que le Roi avait l’air assez content. Appony en venait aussi disant que le Roi avait l’air bien grognon. Arrangez cela.

Médem a enfin reçu de Pétersbourg une lettre qui lui annonce sa nomination. Il n’a pas assez de tenue dans cette circonstance, car il dit après beaucoup d’autres choses, qu’il avait réfusé le poste de Londres ! On peut bien se fâcher, mais il ne faut pas mentir. Au reste il se défâchera aussi, et il faudra bien qu’il aille. Je trouve au fond que Médem avait besoin d’une petite leçon de modestie, il était trop arrogant. Au surplus il passera encore quelques mois à Paris parce que Kisselef va d’abord à Pétersbourg. Je viens de parcourir les journaux dans la séance du 27 aux Communes je lis de très bonnes parole de Lord Palmerston sur la Russie. John Russell, un peu, sur la France. Au total il est évident que vous n’avez pas Lord Palmerston.
J’oublie, et je vous demande pardon de cet oubli mille fois, que j’ai été hier chez votre mère. Mais je l’ai peu vue ou plutôt nous avons peu causé ensemble ; il y avant M. Priscatory ; je lui ai parlé des discussions de la semaine passée. Il m’a assez plus il était moins arrogant dans ses paroles que dans son air.
Votre mère a bonne mine et l’air toujours si serein et si doux ! j’aime extrémement l’expression de sa physionomie. Vos enfants se portent à merveille. Il y avait bal chez eux, et ils faisaient. bien du tapage, mais cela m’a fait plaisir ! M. de Rémusat s’est trouvé hier au soir fort longtemps auprès de moi. Je trouve qu’il ressemble en colossal à Bulwer. Il n’est pas beau.

1 h 1/2
Génie m’a fait une longue visite, il ne comprend pas, et je comprends encore moins, pourquoi je n’ai pas de lettre aujourd’hui. Votre mère a la sienne, il venait de chez elle. Savez-vous qu’il y a de mauvaises nouvelles d’Afrique ? On ne les dit pas, mais vous avez perdu du monde du côté d’Oran.
Il faut donc que je ferme cette lettre seule et sans vous remercier de la votre, cela me choque. Adieu. Adieu. Mille fois.

2 heures
La voilà. Vos gens pêchent par trop de prudence. Mon ami le petit, ayant rencontré à ma porte mon ami e gros demande à celui-ci s’il m’apportait une lettre, à quoi il répond quelque chose comme "Dieu m’en préserve" et il passe. Le petit est resté long temps espérant toujours qu’il viendrait quelque chose. Le gros attendait toujours que le petit s’en aille. Et voilà ! merci mille fois, oui je viendrai en juin. S’il est question de retards pour ma nièce je viens plus tôt c’est-à-dire le 1er, si elle est attendue dans les premiers 10 jours, je reste et je ne pars que vers la fin. Voilà mon projet.
Je n’ai lu votre lettre que très rapidement encore, je vais bien la relire  Adieu. Adieu.
Où en êtes vous avec Brünnow ? Lord Holland se moque de lui dans une lettre à Granville. Toutes les lettres parlent de vous avec euthousiasme. Je me crois toujours obligée après vous avoir dit cela d’ajouter, restez ce que vous êtes. J’ai rencontré dans le monde des gens de beaucoup d’esprit qui oubliaient cela. Mais moi j’oublie que vous ne ressemblez à personne. Adieu.
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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
333. Londres, mardi 31 mars 1840
9 heures et demie
C’est beaucoup deux Reines pour une soirée. Il n’est pas aisé de les y arranger. J’ai dîné hier à Marlborough House entre la Reine douairière et la Duchesse de Cambridge. Le Duc et la Duchesse de Sutherland, Lord et Lady Jersey, Mm. de Bülow et de Gersdorf. La Reine douainière est restée bien allemande de manières et d’accent. L’air très bonne d’ailleurs et d’une simplicité bien royale. J’ai beaucoup causé avec la Duchesse de Cambridge. Elle me paraît aîmer la conversation. Bien protestante de cœur. Elle trouve l’Eglise Anglicane trop catholique. Cela me réussit fort ici d’être le premier Ambassadeur protestant venu de France depuis Sully. Nous sommes sortis de table à 10 heures. Le bal de la Reine commençait à 9 heures et demie. Mais elle était prévenue du dîner de la Reine douairière. Nous ne sommes arrivés à Buckingham-Palace qu’à 10 heures et demie. Assez tôt, car j’y suis resté jusqu’à deux heures. C’est long. Décidément quoique en principe ce soit juste, les spectateurs sont trop sacrifiés aux danseurs. Soixante ou quatre vingt personnes dansant toujours, et douze ou quinze assistants ramassant çà et là des lambeaux de conversation décousue. Lord Clarendon a été m’a principale ressource. Un peu Lady Palmerston, Lady Normanby, Lady Fitz-Harris. Je trouve la manière de Lady Palmerston avec son mari et sa fille très aimable. Elle est sans cesse occupée d’eux, et visiblement. Elle doit leur plaire beaucoup. J’ai eu hier une longue visite de M. de Kissélef, évidemment charmé d’aller à Paris, quoiqu’il y aille par Pétersbourg. Je lui ai parlé de bien des choses et bien. De deux surtout, votre conduite envers la France et notre coalition de l’an dernier. Je crois qu’il a été assez frappé. J’étais en veine de paroles très libres et point amères, comme le jour où j’ai parlé chez vous devant la Princesse Soltykoff et Nicolas Pahlen de la façon dont vous récompensiez Pozzo. Vous vous rappelez. 3 heures Il n’est bruit ici que du mauvais succès de votre expédition de Khiva. J’ai tort de dire votre et cela me déplait. Eh bien, vous savez surement que l’expédition de Khiva, n’a pas réussi. Le corps expéditionnaire est rentré dans les frontières russes après avoir perdu la moitié de ses hommes et presque tous ses moyens de transport, chameaux, charrettes etc. Je ne vois que des gens à qui cela fait plaisir. M. de Brünnow a du malheur. Invité à dîner chez la Reine, il a répondu pour dire qu’il acceptait. Du reste, depuis quelques jours il s’excuse de n’être pas venu chez moi. Il n’avait, dit-il, point de caractère bien règlé, il était si peu de chose ; il a cru qu’il devait se conduire sans prétentions. Dès qu’il aura présenté ses lettres de créance demain au lever, il viendra mettre sa carte chez moi, et il m’expliquera pourquoi il n’est pas venu plutôt. Il a tenu ce langage à plusieurs personnes entr’autre à M. de Bülow qui me l’a dit, et ne doute pas qu’il ne vienne. Je l’attends. N’en parlez à personne jusqu’à ce qu’il soit venu. Le corps Diplomatique de Londres va se renouveler beaucoup. M. de Blome retourne en Danemark. M. de Hummelauer à Vienne, quand il se sera marié à Milan ce qu’il fait par ordonnance de son médecin. Bourquenoy me quitte la sémaine prochaine. Je le regretterai. Il est de très bon conseil et d’un aimable caractére ; vraiment estimé ici. Mon ambassade vous plairait à voir. Les deux secretaires, les deux attachés et mon petit herber vivent dans la meilleure intelligence, et tous de fort bon air. L’un des attachés, M. de Vandeul est un jeune homme distingué. Je ne sais pourquoi ceci me revient à l’esprit, Lord Douro, était hier au soir au bal. Oh vraiment vraiment! J’aime mieux Lord Brougham.

Mercredi, 9 heures
J’ai causé longtemps hier après dîner avec Lady Carlisle qui m’a parlé de vous simplement; affectueusement, comme il me convient. Il y avait à dîner dix du douze personnes invitées, pour me voir. Un M. Grenville, de 84 ans frère ainé du feu lord Grenville, homme fort, lettré, dit-on et qui a l’une des plus belles, bibliothèques de l’Angleterre. Je lui ai promis d’aller la voir. Je suis d’une coquetterie infatigable. Ne croyez pas pourtant que je prodigue mes promesses. J’oublie les noms des autres. On a ici une façon de prononcer les noms propres qui les rend très difficiles à comprendre et à retenir. C’est un de mo ennuis. On me présente les gens, J’entends mal ou je n’entends pas leur nom. Et quand je les retrouve je ne m’en souviens pas. Le vieux poète Rogers est un de mes proneurs. Je le soigne. Au moment du dîner, la Duchesse de Sutherland à reçu l’avis que le lèver, qui devait avoir lieu ce matin était remis. Je viens de le recevoir aussi de Sir Robert Chester. La Reine est un peu souffrante. Elle a pourtant dansé avant-hier jusqu’à une heure et demie. On se demande toujours, si elle a raison ou tort de danser. Personne ne répond positivement. si elle a tort elle a grand tort, car elle danse beaucoup, et personne, en dansant ne saute si vivement et ne parcourt autant d’espace qu’elle J’ai fini chez Lady Minto. J’y ai découvert un parent de bien loin, un M. Boileau de Castelnau issu d’une famille de refugiés protestans Geva une branche existe encore à Rismes, et tient à la mienne. Il est beau frère de Lord Minto et a été charmé de la découverte. Précisément, par grand hazard ma mère venait de m’annoncer, le mariage d’une jeune fille de la branche Nimoise, qui a épousé à Paris un anglais un M. Grant. De là des conversations, très amicales un nouveau gage de l’alliance anglaise. J’étais rentré à minuit. C’est ma limite ordinaire.

2 heures
J’ai le 333. Au moment où je revenais à vous on est venu m’annoncer le rev. M. Sidney smith. Je l’ai reçu. Il vante fort Lord John Russell et le regarde comme l’âme du Cabinet. Il dit que Lord Melbourne est un homme de beaucoup d’esprit et un beau garçon, beaucoup plutôt qu’un politician. Mais bien moins insouciant qu’il n’en a l’air Les radicaux sont en déclin dans la Chambre deCommunes, décourages et ne comptant plus sur lEur avenir ; ils s’étaient figurés qu’ils changeraient toutes choses. Le bon sens public les paralyse. La plupart se fondront dans les Whigs. S’il y avait une de dissolution. Peel aurait, six à sept voix de majorité. Voilà notre conversation. Conversation où j’ai beaucoup plus écouté que dit ; comme je fais toujours quand je suis avec un homme qui à une reputation d’homme d’esprit un peu littéraire. Il y a des gens à qui on plaît en leur parlant ; à d’autres, en les écoutant. On distingue bien vite. Je crois tout à fait que Barante restera à Pétersbourg comme Ste Aulaire à Vienne Soyez sûre que Thiers remuera peu, le moins possible M. de Rémusat est des amis particuliers de M. de Barante et le défendra. Il y aura beaucoup de petits combats intérieurs sur les personnes Quelques nominations feront du bruit. Mais en somme, la conservation prévaudra. Je suis charmé que Pahlen revienne et vous revienne. De part et d’autre on n’est pas si méchant qu’on se fait Voilà qui est dit : le 1er juin, car bien certainement votre nièce tardera. On part toujours plus tard qu’on ne dit, excepté.... Je ne comprends pas comment Lady Palmerston a parlé d’avril, à Lady Clauricard. Juin est établi. Votre description du Duc de Br. est très vraie mais l’intérieur est très supérieur à l’extérieur. Vous trouveriez la même chose pour plusieurs de mes amis M. Piscatory et M. de Rémusat par exemple. Les défauts sont très apparens; les qualités sont essentielles et quelquefois des plus rares. Je dis cela de l’esprit comme du caractére. J’ai fort appris et j’apprends tous les jours à suspendre beaucoup mon jugement. Je crois à mon premier instinct et à ma longue réflexion. Mais cette vue superficielle, passagére qui n’est ni de l’instinet, ni de la réflexion, je m’en méfie beaucoup ; rien n’est plus trompeur. Voilà un billet de Lord Palmerston qui me dit qu’il sera au Foreign, office à 4 heures. J’ai encore deux ou trois lettres à écrire dont ma mère est une. Adieu. Je ne puis pas me plaindre de la prudence, de mes gens. Je l’ai recommandée. Adieu, adieu
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
334. Paris mardi 31 mars 1840,

Vous avez bien raison, M. Molé ne peut pas être votre rival. De plus j’ajouterai, que je ne vous ai jamais trouvé inquiet à son égard. Je cherche si vous l’avez jamais été pour quelqu’un, je ne trouve pas. Vos lettres sont charmantes vous ne sauriez croire comme elles m font rire quelque fois, tant les portraits sont ressemblants. M. de Neumann qui mange avec autorité ! Comme je le vois d’ici !
Lord Holland mande à lord Granville que vous plaisez extrémement à lord et Lady Palmerston et que la danse du Russian bear n’enlève, rien à vos succès. Au fait que dit-on de M. de Brünnow ? Est-ce qu’on ne le trouve pas un peu ridicule. J’ai été enfin au Bois de Boulogne hier, mais pour un moment il faisait encore froid ; j’ai fait une courte visite à Lady Granville et voilà tout. J’ai dîné chez les Appony avec Médem. Il ne quittera Paris qu’en été. Il ira à son poste, il y passera l’hiver, il prend son parti, il n’y a pas autre chose à faire. J’ai vu le soir Madame de Boigne, Fagel, Arnim, Esham, le duc de Noailles, les Poix. Fagel est ravi que son maître ne se marie plus. Madame de Boigne est excessivement officielle d’ailleurs il y avait du monde. Le Duc d’Orléans va toujours en afrigue. J’ai eu une lettre de mon frère pour m’annoncer que Pahlen venait de se mettre en voiture le 18. il me remercie beaucoup de mes intéressantes lettres. Il parle du changement de Ministère ici comme de nouveaux visages, sans dire ni mal ni bien. Voilà la lettre, rien du tout. Il m’annonce sa femme pour l’hiver prochain. Je me réjouis beaucoup de voir Ellice. Lord Brougham s’annonce aussi pour le 1 avril. Pahlen sera ici le 10. Voilà bien des ressources à la fois. Je crois que Lady William Russel vient. Au fond vous avez raison dans ce que vous dites d’elle, mais si vous y regardiez de plus près vous seriez frappée de son instruction. Lady Jersey a une querelle de robe avec Madame Appony qui est pour mourir de rire. Celle ci croit bien faire de lui envoyer des couleurs de son âge, l’autre est furieuse, elle renvoye et prétend qu’on reprenne, Palmyre ne veut pas reprendre. la Robe pensée reste flottante entre Douvres et Boulogne, Lady Jersey jure qu’elle ne payera pas ; Mad. Appony pleure, c’est vrai elle pleure. Elle a écrit à lady Jersey une lettre vive pour l’assurer qu’elle ne ferait plus ses commissions. Quelle idée d’en faire jamais.

Mercredi 1er avril. 9 heures
Voici du soleil, il n’y en a pas eu depuis longtemps, mais j’en suis indigne. Je me sens souffrante vraiment je n’ai plus deux jours de santé. Le médecin me dit que c’est la bile qui me tourmente mais c’est bien long et je ne mange pas, et rien ne me plaît. J’ai fait une assez longue promenade hier avec Marion au bois de Boulogne. Je n’ai point fait de visites. J’ai été dîner chez Mad. de Talleyrand. Il y avait le duc et la duchesse. de Noailles, Médem, Armim, quelques autres rien de nouveau si ce n’est un commérage de M. Molé à M. Royer Collard, dit par celui-ci à Mad. de Talleyrand qui a bien fait de me le conter. J’ai dit à M. Molé que vous aviez présenté une note à lord Palmerston à laquelle il a répondu par une courte note fort peu aimable, que vous aviez eu à la suite de cela une scène des plus violentes avec M. de Brünnow ; après quoi vous ne vous parliez plus ! Je demande comment avec M. Molé on peut être à l’abri des mensonges quand il n’y a pas le premier mot de vrai ou même de vraisemblable à tout cela. En vérité je serais bien habile si je découvrais dans vos lettres un seul mot sur les affaires. Et je serais particulièrement une sotte si, devinant même quelque chose que ce soit j’allais en faire part à M. Molé ! Il ne m’a pas été facile de convaincre Mad. de Talleyrand qui s’est engagée à prévenir M. Royer Collard de ne jamais croire un mot de ce que M. Molé lui dira sur mon compte. J’ai cru devoir vous raconter ce petit rapportage.
J’ai vu le soir chez moi, le petit Graham, le plus glorieux des hommes de la grossesse de sa femme. L’Internonce, très longtemps seul et Brignoles, voilà tout. Le dernier opéra avait enlevé tout le monde. L’internonce a de l’esprit, on peut causer avec lui. Il m’a raconté des souffres. Il m’a un peu raconté les embarras d’archevêque. J’ai mal dormi, j’ai le rhumatisme au bras gauche.

10h 1/2
Voici le 332. Que vos lettres sont charmantes à lire ! Je vous remercie de tout ce que vous avez pensé en vous promenant dans le Regent’s Park. Il y a un cottage sur la colline qui a toujours fait mon envie, c’est l’un de ceux que vous avez regardés. Vous rencontrerez peut être à Londres, un M. Danson Dancer, frère de Lord Portarlington, il revient d’Egypte ; il est très égyptien et très Tory. C’est un ami d’Ellice et ils viennent ensemble je crois à Paris, où il a laissé sa femme. On dit qu’il est assez intéressant à entendre sur l’Egypte, il a causé avec le Pacha. Croyez-vous que vous arriverez à conclure quelque chose à Londres ? Thiers a dit hier à Brignoles qu’Ibrahim Pacha avait 130 mille hommes sous ses ordres ! Thiers a promis à Médem de conserver M. de Barante à Pétersbourg. Il paraît en général qu’on ne déplacera personne. Appony est toujours de bien mauvaise  humeur. Si le Roi fait des confidences à quelqu’un c’est à lui. Le Roi dit peu, et quand il parle, c’est tristement. Il est très éffacé.
Adieu. Il me semble que je n’ai plus rien à vous conter, mais j’attendrai deux heures. Adieu. Adieu.
J’ai lu à Lady Granville la lettre de la Duchesse. Elle m’a avoué qu’elle n’avait pas cru que les Sutherland m’attendirent chez eux, parce que le duc est toujours un peu nervous et qu’un nouveau visage, quoique le mien soit bien vieux, pouvait peut être le géner. Cependant la lettre de la duchesse l’ébranle, sans tout-à-fait la convaincre. Pour éclaircir cela elle va écrire à sa sœur Lady Carlisle? J’attendrai la réponse. Madame de Tumilhac est morte à Rome, le Duc de Richelieu vient de partir pour ramener le corps.
2 heures rien de nouveau. Adieu.
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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
334. Londres, jeudi 2 avril 1840
10 heures

J’ai dîné hier chez le colonel Maberly dans la petite maison de Londres la plus magnifiquement arrangée ; un luxe prodigieux en dorures, vieux sèvres, laque & On dit que lord Lichfield est pour beaucoup dans cette magnificence là ! Mad. Maberly est une grande femme, un beau teint, des yeux très animés du mouvement d’esprit, qui a été fraiche et qui passe pour belle. Le premier jockey de l’Angleterre and an author of novels. A dîner, Sir John Shelley, un ancien ami de George 4, lady Shelley, Lord Cantalupe, l’un des rivaux de Lord Chesterfield (à propos, lundi dernier pour le bal de la Reine, Lord Chesterfield a mis sept heures à sa toilette ; il a fait son luncheon dans l’intervalle) Lord Burghersh, Sir Hussey Vivian et sa femme. Après dîner, un improvisateur Anglais M. Hook, qui avait dîné aussi, s’est mis au piano, et cherchant ça et là quelques accords, a emprovisé sur tous les sujets qu’il a plu de lui donner. Je ne sais combien de chansons en vers, rimées, quelquefois assez originales et pleines de humour. Vous n’avez pas d’idée des rires; ils sont rares ici ; on rit les dents serrées. Mais hier ils étaient tous charmés; les corn laws et Lady Kinnoul, les deux affaires de la soirée revenaient à chaque instant dans les chansons et à chaque fois les rires redoublaient. L’improvisation a fini par une chanson en mon honneur, et nous nous sommes séparés à 11 heures pour aller en effet, les uns au débat des Corn laws, les autres au bal de Lady Kinnoul. J’ai été de ceux-ci, quoiqu’infiniment plus propre au débat qu’au bal.
Maintenant que j’ai vu laissez-moi vous répéter ce que j’avais entrevu. Les femmes ici ont bien peu de délicatesse. La pruderie n’est ni mon métier, ni mon goût; mais il y a des libertés de manière et de langage, des crudités d’admiration pour la beauté et la force physique qui me causent une impression bien déplaisante. L’abandon est charmant quand il est le privilège et le secret de l’intimité, quand il est inspiré et en quelque sorte arraché par la passion ; mais l’indifférence veut de la réserve, et il n’y a point de grâce à penser et dire tout haut et à toute heure ce qu’on ne sent et ne dit que dans ces moments qui sont les éclairs de la vie. Cachés et se parlant tout bas, quoique tout seuls. Mes paroles sont exagèrées comme toutes les paroles, mais vous les reduirez à leur juste valeur et vous me comprendrez. Il y avait foule chez Lady Kinnoul ; tous les  Torys. Partout le duc et la duchesse de Cambridge. Le duc a demandé il y a quelques jours à Bourqueney quand arrivait ma vaisselle. Il parait impatient du dîner que je lui donnerai. Ma vaisselle complète a dû partir hier de Paris. Je l’aurai dans dix ou douze jours. Je fais remettre à neuf ma salle à manger. Elle était bien sale. Sébastiani n’avait rien entretenu. Puisque j’ai touché au ménage, voici les grands traits de la dépense de ma maison pendant le mois de mars. Je n’ai point eu de grand dîner ; mais j’en ai eu quatre ou cinq de dix à douze personnes.
cuisine 170 livres S
Office (épicerie &) 90
Gages des gens 100
Mes chevaux 20, (ils sont beaux)

Je vous épargne les autres détails. La dépense totale du mois, y compris le loyer d’un mois de la maison mon secrétaire, le traitement du médecin de l’Ambassade, (100 livres par an) qui est à ma charge n’atteint pas 700 livres. Ce sera plus cher quand, jaurai ma mère et mes enfants. Je crois la surveillance très bonne. Mon secrétaire est un trèsor d’exactitude de devouement et de probité.
Je ne sais pourquoi la poste n’arrive pas. J’en suis moins pressé aujourd’hui ; elle ne m’apporte rien de vous.

3 heures
La poste n’est arrivée qu’à une heure. La mer avait été détestable. La malle d’Ostende n’avait pas plus passé que celle de Calais. Aujourd’hui il fait beau très beau. Le Square sous mes fénêtres commence à verdoyer. C’est un des plus
petits de Londres, mais très bien planté.
Nourri Effendi sort de chez moi. Il me demande des nouvelles et ce que nous voulons faire! Que dit l’ombre de Soliman le grand ? J’ai horreur des décadences. Dans le monde matériel les ruines sont belles ; mais dans le monde moral c’est hideux.
Je ne crois pas un mot des bruits de dissolution du Parlement. Cependant je vois plusieurs Ministres et des plus considérables, persuadés qu’ils n’auraient rien à en craindre. Ils disent qu’ils gagneraient quelque chose dans les bourgs et ne perdraient pas dans les Comtés. Ils sont revenus à leur première sécurité sur la Chine ; non qu’ils ne s’attendent à un vif débat ; mais ils comptent sur une bonne majorité. Plus j’y regarde, moins je crois à un vrai danger pour le Cabinet.

4 heures
J’ai été interrompu par M. de Pollon et Sir Alexander Johnston. Il faut absolument que je sorte pour rendre des visites que je remets depuis plusieurs jours Sir Charles Bagot, le comte de Zetland, le comte de Listowel, Lord Reag. Et puis j’ai des dépêches à préparer pour demain.
Adieu. Adieu. Voilà un mois écoulé. Je ne vous le redirai jamais assez. Rien ne peut remplir le temps où vous n’êtes pas. Adieu
M. de la Redorte est triste parceque M. de Ste Aulaire est content.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
335. Paris, Jeudi 2 avril 1840,

J’ai vu chez moi hier matin M de Montrond, le Duc de Noailles, & M. de St Aulaire. Celui-ci tout parfumé de Vienne; il m’a raconté l’automne dernier, les frayeurs de M. de Metternich, sa malade ensuite, tout cela parce qu’il nous avait déplu. Il dit qu’il est bien mais qu’il raconte et rabache plus que de coutume. Lord Beauvale va arriver et passera un mois à paris ! M. de St Aulaire a lu de vos dépêches. Il en parle avec enthousiasme. Le Duc de Noailles prépare un discours, il veut absolument pousser le gouverment à faire dans la question de l’orient ; avec l’Angleterre si c’est possible; sans elle si elle ne veut pas ce qui est raisonable. Montrond est venu me dire que le roi était fort content de Thiers, fort content de tout ceci, de bonne humeur. quand il a eu fini. Je lui ai dit qu’on n’en croyait pas un mot. Il ne s’est pas fâché, et il s’est tu sur le chapitre de la satisfaction. Il a entonné vos louanges aussi. Il parait que Thiers parle beaucoup de vos dépêches. Je voudrais être Thiers pour les lire. Il m’a dit qu’on s’entretient beaucoup de Mad. de Meulan qui veut absolument aller à Londres, et que vos amis craignent qu’à force d’importunités elle y parvienne. Or, ils sentent tous que cela gâterait parfaitement votre maison. Avez-vous quelque tracasserie sur ce sujet ?
Hier, le conseil a dû décider sur M. le Duc d’Orléans. Je crois que c’est pour lui permettre de partir. Lui même n’en a pas la moindre envie, c’est une question d’honneur et de parole engagée, pas autre chose. Je me suis promenée au Bois de Boulogne par vertu, sans aucun plaisir. C’est si triste d’être seule ! Je me fatique tout de suite. J’ai eu la Princesse Wolkonsky à dîner, et puis j’ai été un quart d’heure chez Mad. Appony; grand raout insupportable, et une demi-heure chez Mad. de Castellane, M. Molé et quelques personnes y étaient, conversation générales ; rien à vous rapporter. J’étais bien lasse hier, et tout le monde m’a trouvé mauvais visage. Je suis très poorly sans savoir dire exactement ce que j’ai.

Midi
Le retour de Pahlen qui me fait un grand plaiser est au fond quant à l’à propos, une drole de chose. Thiers peut s’en domner les honneurs, les dates sont pour lui. On dit que le Roi est charmé. Il me semble que votre second dîner ne devrait pas encore être pour les Torys. Le premier étant officiel pour la fête du Roi ne compte pas. Il faut que vous ayez eu chez vous lady Palmerston et la duchesse de Sutherland, lady Hansdown, Holland, && avant d’avoir lady Jersey ou autres dames Torys. Je suis sûre d’avoir raison sur ce point. Si vous êtes prêt dans votre ménage. Je vous conseillerais un petit dîner pour ces dames avant la fête encore, voici la liste. Tout cela est convenable, vous ajouterez quelques hommes, vous pourriez même le redire si vous aimez mieux.
Au fond, il faut absolument que vous ayez un dîner d’essai avant votre grand dîner du 1er de Mai, car le service ne peut pas aller tout-à-fait bien du premier coup. Et comme essai, le corps diplomatique est une très bonne chose. Prenez les tous, femmes et hommes, faites un dîner de 20 ou 24 personnes huit jours avant. Et laissez la liste que je vous envoie pour après le 1er de mai. Nous ne nous génions pas beaucoup pour le corps diplomatique, ainsi comme dépense; cela n’ allait pas aussi loin que pour les autres dîners. On ne leur donne pas a eux absolument toutes les primeurs. Dites cela à votre chef de cuisine. Vous voyez que je me mêle de tout. Mais croyez moi, essayez votre maison sur le corps diplomatique. J’ai rayé sur l’autre page parce que décidément vous ferez comme je vous conseille tout à l’heure. Et puis après le 1er de mai viendra ce que je vous ai dit plus haut, et ensuite seulement le diner Tory. Vous pourrez faire cela deux jours de suite c’est l’usage, samedi et dimanche parce que ce sont les seuls jours libres.
Voici deux heures. Il faut finir. Je n’ai rien à vous dire du tout. Je me sens si malade, je crains une grosse maladie, et je ne sais que faire. adieu
Adieu, Adieu.
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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
335. Londres, Vendredi 3 avril 1840
5 heures

Je n’ai pu vous écrire ce matin. J’avais une longue dépêche à faire. J’ai passé avant-hier une heure avec Lord Palmerston au Foreign office pour la première fois. Je n’ai pas encore attendu. Je suis charmé de lui plaire extrêmement. J’ai été très content de ma dernière conversation. Je mets fort en pratique le système de la franchise, de la franchise la plus exacte ; ne dire ni plus ni moins, et dire au commencement ce qu’on dira a la fin. Que je voudrais causer de tout cela avec vous. Pour mon plaisir d’abord, et aussi pour mon profit. Vous ne savez pas quelle confiance j’ai dans votre jugement. Elle était grande en quittant Paris. Elle est plus grande depuis que j’ai vu Londres. Vous aviez raison en tout. Je rencontre à chaque pas les vérités que vous m’avez apprises.
Il y a des mensonges que vous rencontrerez à chaque pas, qui dépasseront toujours votre attente. Celui que vous me mandez est inconcévable, et ne m’étonne pas. Il ment par légérète et par calcul. Il ment selon sa fantaisie, par humeur à tout hazard. Que sait-on ? Il en résultera peut-être quelque ennui, quelque embarras pour quelqu’un à qui il veut nuire ou simplement à qui il en veut. Cela lui suffit. Il sait que, dans le monde, on ne pousse pas les choses à bout ; il compte que personne ne lui cognera le nez sur son mensonge. Et si on s’en plaint, il se sauvera par un autre mensonge. Vous ne vous doutez pas de tout ce qu’il y a de faiblesse féminine et d’artifice machiavilique dans ce caractère-là. Il passe du caprice le plus soudain à la machination la plus lointaine, tour à tour étourdi et profond, et menteur aux deux titres. Je l’ai observé quelque fois, je vous jure avec une vraie curiosité, tant ce mélange de légérété et de gravité, d’imprevoyance, et de malice savante me paraissait singulier.
Vous avez bien fait de me dire ce commérage. Dites-moi aussi un peu ce que vous a dit l’internonce sur les souffres. Ici, on semble n’en rien savoir. Je demande à tout le monde des nouvelles de cette guerre-là. Personne ne me répond, pas plus les ministres que les autres ; et ils ont vraiment l’air de ne pas me répondre par ignorance. Je prétends que c’est bien de ce tems-ci d’avoir deux guerres sur les bras, l’une à la Chine pour quelques pilules, l’autre à Naples pour des allumettes.
Je suis rentré cette nuit à 2 heures du bal que Lord Landsdown a donné à la Reine. Belle fête, comme doivent être les fêtes; rien d’extraordinaire; le train de vie habituel. Trop de monde dans la galerie, qui était la salle de bal. D’abord cette salle à un grand défaut une seule porte pour entrer et sortir. Et puis trop nue, les grands murs, ces statues éparses, tout cela est glacial. L’éclairage était beau aux deux exprémités, insuffisant au milieu. Quand je dis qu’il y avait trop de monde, c’est que tout le monde s’est entassé là comme s’ils n’avaient jamais vu, ni un bal ni la Reine. On étouffait; à la fin, les bougies brûlaient à peine ; une heure de plus elles se seraient éteintes, faute d’air comme sous la machine pneumatique. Pas une âme dans les trois salons, sauf Lord Melbourne qui dormait. Entre nous, le Prince Albert s’est endormi, sur son fauteuil à côté de la Reine qui l’a tiré par son habit pour le réveiller. Elle était bien et n’a pas beaucoup dansé. On dit toujours, mais on ne sait toujours pas. J’ai soupé avec la Reine, son mari à sa gauche, Lord Landsdowne à la droite, le Duc de Sussex à côté de la Duchesse de Cambridge, moi à côté de la Princesse Louise. J’avais à ma gauche la Duchesse de Roxburgh, jolie et agréable. Le duc de Cambridge s’était retiré de bonne heure. J’ai vu là Lord Grey, pour la première fois. Lord Carlisle nous a présentés l’un a l’autre. Sa figure, sa tournure me plaisent extrêmement, grave et doux, avec un reste de jeunesse et une nuance de tristesse qui ne manquent pas de charme. Il est frappant à voir à côté du Duc de Wellington ;  lui de six ans plus vieux, et si droit, la tête si haute, le regard pas très animé, mais capable de le redevenir si quelque chose l’intéressait. Le Duc si cassé, si courbé, la parole si épaisse l’oeil si éteint !
Je les regardais alternativement. Lord Grey m’a accueilli avec un empressement marqué. Nous avons causé, un moment, et nous ne nous sommes pas rejoints. Il m’a dit qu’il ne resterait à Londres que jusqu’à la fin de Juin. Lady Landsdowne avait invité le moins de monde possible. Les mères à plusieurs filles étaient priées de n’en amener qu’une. Fanny Cowper était très jolie. Je la trouve trop jolie. Ne me trahissez pas. Je vous dis sur les personnes toute mon impression. J’ai autant de confiance dans votre discrétion que dans votre jugement.

Lundi, 10 heures
Que parlez-vous de grosse maladie? Si je ne connaissais la vivacité de votre imagination, je serais désolé. Je le suis déjà de vous voir ce malaise, et cette inquiétude par dessus le mal aise. Ce qui me plait toujours, c’est qu’on vous dise du bien de moi de mes mérites et de mes succès. Pour que vous n’en ignoriez rien, je vous envoie ce fragment d’une lettre d’un de mes amis, homme d’esprit. Il vous amusera un peu. Les nouvelles de ce bon anglais sont exagérées. On ne monte pas sur les chaises; on ne s’attroupe pas devant ma porte. Mais l’empressement est grand, dans les salons et dans les rues, et très bienveillant.
Hier soir chez les Berry, que je n’ai pas trouvées ; elles étaient malades ; chez Lady Holland, qui était au spectacle; chez Lady Cadogan qui avait une petite soirée assez agréable à cause du peu de monde. J’ai causé longtemps avec Lady William Russell. J’ai vu sa science. Elle y est simple. Il y a dans tout son air et toutes ses paroles, quelque chose de très honnête et sincère.
Lady Jersey était là. Vous ne vous doutez pas qu’elle ma raconté sa robe et Mad. Appony. Elle m’avait prié de me charger d’un petit paquet. Le paquet n’est pas venu. Je lui ai demandé pourquoi. C’était la robe qui en effet reste en suspens. Et Lady Jersey n’aura pas, pour le drawing-room, la robe quelle voulait. Elle s’en désole et s’en prend au goût de Mad. Appony. Je dîne aujourd’hui chez Mistress Stanley avec M. O’Connell.

4 heures
J’ai eu des visites. Alava, des voyageurs français. Puis des affaires de l’ambassade à régler avec Bourqueney qui part Lundi soir, après le lever. Il y a assez de petites affaires, quoique nous ayons un consul général à qui vont la plupart. Je remets à demain a vous parler de mes dîners. C’est bien ennuyeux de traiter cela de loin. Que n’êtes-vous là, toujours là !
Adieu. Adieu. Il ma manqué hier une lettre de ma mère. Mais j’en ai aujourd’hui. Tout va bien chez moi. Adieu! Que personne ne vous plaise à la bonne heure ; mais rien c’est trop. Je ne suis pas égoïste à ce point.
Adieu.
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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
336. Londres, Dimanche 5 avril 1840
10 heures

M. O’Connell est parfaitement ce que j’attendais. Peut-être l’ai-je vu comme je l’attendais. C’est toujours beaucoup de répondre à l’attente. Grand, gros robuste animé, l’air de la force et de la finesse; la force partout, la finesse dans le regard prompt et un peu détourné, mais sans fausseté ; point d’élégance, et pourtant pas vulgaire, des manières un peu subalternes et en même temps assez confiantes quelque arrogance même, quoique cachée. Il est avec les Anglais, Lord Normanby, Lord Palmerston, Lord John Russell, Lord Duncanmon, qui étaient là, d’une politesse à la fois humble et impérieuse ; on sent qu’ils ont été ses maîtres et qu’il est puissant sur eux, qu’il leur a fait et qu’ils lui font la Cour. Soyez sûre que je n’invente pas cela parce que cela doit être. Cela est. L’homme, son attitude, son langage, ses relations avec ceux qui l’entourent tout cela est plein de vérité, d’une vérité complète et frappante. Il était très flatté d’être invite à dîner avec moi.
Je lui ai dit quand on me l’a présenté : "Il  y a ici, Monsieur deux choses presque également singulières, un Ambassadeur de France Protestant, un membre catholique de la Chambre des communes d’Angleterre. Nous sommes vous et moi deux grandes preuves du progrès de la justice et du bon sens." Ceci m’a gagné son cœur. Il n’y avait à dîner que Lord J. Russell, Lord Duncanmon, Edward Ellice et sa femme, M. Charles Buller et M. Austin. Mistress Stanley hésitait à inviter quelques personnes pour le soir. Elle s’est décidée et a envoyé ses petites circulaires. Sont arrivés avec empressement Lord et Lady Palmerston, Lord Normanby, Lord Clarendon, l’évêque de Norwich, Lady William Russel, etc, etc.
En sortant de table, un accès de modestie a pris à M. O’Connell ; il a voulu s’en aller.
"Vous avez du monde » il a dit à M Stanley.
-Oui, mais restez, restez. Nous y comptons."
-Non, je sais bien.
-Restez, je vous prie." Et il est resté avec une satisfaction visible mais sans bassesse. Lady William Russell qui ne l’avait jamais vu, m’a demandé en me le montrant. - C’est donc là M. O’Connell, et je lui ai dit "Oui"en souriant d’être venu de Paris pour le lui apprendre.
-Vous croyez peut
être, m’a-t-elle dit, que nous passions notre vie avec lui.
- Je vois bien que non."
Ils étaient tous évidemment bien aises d’avoir cette occasion de lui être agréables ; lui bien aise den profiter. Il a beaucoup causé. Il a raconte les progrès de la tempérance en Irlande, les ivrognes disparaissant par milliers, le goût des habits un peu propres et des manières moins grossieres venant à mesure que l’ivrognerie s’en va.
Personne n’osait ou ne voulait élever de doute. Je lui ai demandé si c’était là une bouffée de mode populaire ou une reforme durable. Il m’a répondu avec gravité : " Cela durera ; nous sommes une race persévérante, comme on l’est quand on a beaucoup souffert. "
Il prenait plaisir à s’adresser à moi, à m’avoir pour témoin du meilleur sort de sa patrie et de son propre triomphe. Je suis sorti à onze heures et demie et sorti le premier, laissant M. O’Connell au milieu de quatre ministres Anglais et de cinq ou six grandes Dames qui l’écoutaient ou le regardaient avec un mélange comique de curiosité et de hauteur, de déférence et de dedain. Ceci ne tirera point à conséquence ; O’Connell n’entrera point dans la societé anglaise. C’est un spectacle curieux qu’on a voulu me donner. On y a parfaitement réussi ; d’autant mieux qu’à part moi, tous étaient acteurs.

4 heures et demie
Je reviens du Zoological garden. Il fait un temps admirable. Le printemps commence. Il y a bientôt trois ans, par un bien beau temps aussi, nous étions ensemble au Jardin du Roi. Ce souvenir m’a frappé en me promenant dans le Zoological garden, et ne m’a pas quitté depuis.
Vous avez raison pour les dîners. Le 1er Mai ne compte pas, et le dîner Tory ne peut venir qu’après un pur dîner whig. Je rétablirai cet ordre. Mais il n’y a pas moyen de donner aucun dîner un peu nombreux avant le 1er mai. On entre dans la quinzaine de Pâques. Beaucoup de gens s’en vont. Je n’aurais pas qui je voudrais même dans le corps diplomatique. D’ailleurs, pour le 1er Mai le corps diplomatique me convient, huit ministres, et trois ou quatre grands seigneurs. J’espère que le service ira assez bien. Mon maître d’hôtel est excellent.
J’ai écrit en effet à Mad. de Meulan que je ne pouvais la faire venir en Angleterre avec ma mère et mes enfants. Son chagrin, est grand et je m’en afflige, car j’ai pour elle de l’amitié et je suis toujours très touché de l’affection. Mais je n’hésite pas le moins du monde, et la chose est entièrement convenue. Je l’ai engagé à passer une partie de l’été au Val-Richer, à y faire venir son frère et sa belle-sœur. Je crois qu’elle le fera. Personne n’est plus convaincu que moi qu’elle ne pourrait accompagner ici ma famille, sans de grands ennuis au dedans, et de graves inconvénients au dehors. Je ne veux ni condanmer ma mère aux ennuis, ni encourir moi-même les inconvénients.
Je l’ai dit très franchement à Mad. de Meulan, très amicalement mais très franchement. Je suis de plus en plus du parti de la vérité.

Lundi 9 heures
J’ai dîné hier chez lord Landsdowne, un dîner un peu litteraire, Lord Seffery, Lord Montragle Lord et Lady Lovelace, Mistress Austin, etc. De là, chez Lady Palmerston qui avait fort peu de monde. Nous avons causé assez agréablement. Lady William Russell gagne. Elle est vraiment très simple dans son savoir. Et avant-hier en entrant chez Mistress Stanley, elle est allée embrasser son beau-frère, Lord John, embrasser sur les deux joues, avec une cordialité fraternelle touchante. Lady Palmerston restera, désermais chez elle tous les Dimanche. Je vous répète qu’elle est très occupée de son mari. Ils étaient allés hier se promener tête à tête et elle se plaint sans cesse des
Affaires et des Chambres qui prennent à Lord Palmerston tout son temps. Est-il vrai que la petite Princesse est infiniment mieux et va retourner à Vienne ?

3 heures 1/2
D’abord, comme d’ordinaire comme toujours, je vous remercie et je vous remercie tendrement de la vérité et de votre côlère, et de votre chagrin si tendre. Puis-je vous demander la permission de repousser non pas votre principe qui est excellent, mais vos conséquences qui sont extrêmes et fausses. Grondez-moi, comme on gronde un innocent ; j’ai commis par pure ignorance a blunder mais le blunder n’ira pas plus loin. Je suis ce que j’étais ; je resterai ce que je suis.
J’avais vu souvent le colonel Maberly en France chez Mad. de Broglie. Il me connait ; il m’invite à dîner, je venais d’avoir quelque affaire avec lui pour les Postes des deux pays. Personne ne m’avait jamais parlé de Mad. Maberly. Vous ne m’aviez point dit la prophètie de M. Pahlen. J’ai dîné chez un anglais de ma connaissance, chez un membre du Parlement, chez le Secrétaire des postes anglaises sans me douter de l’inconvenance. Une fois là, le ton de la maîtresse de la maison ne m’a pas plu. Mais cela m’arrive quelquefois, même en très bonne compagnie. J’ai du regret de ma bèvue, mais point de remords. Je regarderai de plus près à mes acceptations ; mais je n’ose pas répondre de ma parfaite science. Venez. J’ajoute que si je ne me trompe cela a été à peine su, point ou fort peu remarqué. Rien ne m’est revenu. Soyez donc, je vous prie, moins troublée du passé. Et bien tranquille, sur l’avenir du moins quant à moi-même. Je reprends ma phrase. Je suis ce que j’étais et je resterai ce que je suis. Et je suis charmé que cela vous plaise. C’est une immense raison pour que j’y tienne. Mais en honneur comment voulez-vous que ces blunders-là ne m’arrivent jamais ?
J’ai bien envie de me plaindre à Lady Palmerston de ce qu’elle ne m’a pas empêché de dîner chez Mad. Maberly. Elle me répondra que je ne lui avais pas dit que Mad. Maberly m’avait invité. Croyez-moi, j’ai quelque fois un peu de laisser-aller ; mais il n’est pas aisé de me plaire, ni de m’attirer deux fois de suite chez soi. Et je suis plus difficile en femmes qu’en hommes. Et toutes les prophéties, que vous auriez mieux fait de me dire seront des prophèties d’Almanach. I will not be caught. Mais regardez-y toujours bien je vous prie, S’il m’arrive malheur, je m’en prends à vous. Et n’ayez jamais peur de me tout dire. Votre colère est vive, mais charmante. Je ne sais pourquoi je vous ai parlé de cela d’abord. C’est une nouvelle preuve de notre incurable égoïsme.
J’ai commencé par moi. J’aurais dû commencer par vous, par ce triste jour. Samedi en vous écrivant, je voulais vous en parler ; et le cœur m’a failli. De loin, avec vous sur ce sujet-là, celui-là seul, je crains mes paroles, je crains vos impressions. Je n’aurais confiance que si j’étais là, si je vous voyais, si je livrais ou retenais mon âme selon ce que j’apercevrais de la vôtre. Je me suis tu samedi, ne sachant pas, dans quelle disposition vous trouverait ce que j’aurais dit craignant le défaut d’accord entre vous et moi. Tout ce qui va de vous à moi m’importe, me préoccupe. Dearest, je vous ai vue bien triste près de moi. Ne le soyez pas, laissez la moi ; ne le soyez du moins que parce que je ne suis pas là. C’est là ce que je ne voudrais. Et cela ne se peut pas. Et dans ce moment, je ne vous dis pas la centième partie de ce que je voudrais dire.
Que le 1er juin se hâte. C’est charmant de penser que vous serez ici le 15.
Je reviens du lever. La Reine était pâle et fatiguée. Il n’y a point d’evening party aujourd’hui. Il est convenu qu’elle ne dansera plus. Lord Melbourne observait avec une inquiétude paternelle, et visible la file des présentations, impatient d’en voir la fin. Le Drawing-room aura lieu Jeudi.
Savez-vous qu’on dit que Lady Palmerston est grosse?
Adieu, Adieu. Non vous ne m’avez pas trop dit, et s’il y a quelque chose que vous ne m’ayiez pas dit vous avez eu tors. Mais vous avez eu tort aussi de croire si facilement au mal ; je veux dire au mal possible. Vraiment tort. Je finis par cette vérité. Non ; je finis par Adieu.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
336. Paris, vendredi 3 avril 1840
11 heures

Je me suis levée très tard. Je ne suis pas bien, j’attends Vérity. Je viens de recevoir votre 333. Dites à M. de Bourquenay de venir me voir à son retour à Paris ; il me trouvera toujours entre 1 et 2 heures et même après. J’aurai mille choses à lui demander. J’ai eu hier matin encore la visite du duc de Noailles, et puis Appony. Il venait me lire une lettre de son fils. Le mariage se fera à la fin de mai, et ils seront ici le 25 juin. Je ne les attendrai pas. Appony a un chagrin concentré, et parle confidentiellement de celui du Roi. Mais il a l’air de croire qu’il faut subir la session. J’ai pris la Calèche hier, et je me suis fait mêner à St Cloud, mais seule encore. Marion s’était envolée. J’ai marché là un peu, et j’ai dormi pendant tout le temps du retour. J’ai fait une petite visite à la petite princesse. J’ai dîné seule. Le soir j’ai eu toutes les petites gens, Bavière, Wirtemberg, Hanovre, Sardaigne, Médem, Capellen, les Durazzo et la duchesse Lobkovitz. Lady Palmerston m’a écrit une longue lettre. "L’Orient n’avance pas, mais nous esperons toujours que M. Thiers sera assez sage pour voir la nécessité d’aller de front, avec les autres puissances, c’est une question qui nous occupe beaucoup et qui serait bien facilement arrangée ; si il voulait être de bonne foi. En attendant les sôts et les badaux vont faire des voyages et s’amourachent de Mehomet Ali. Ellice bavarde aussi à tort et à travers sur ce sujet. Nous sommes tracassés de la discussion sur la Chine. Je crois Brünnow un bon et honnête homme mais il n’est guère à la hauteur de sa position " Voilà à peu pris tout. Ah encore : "le jeune Nesselrode est un sot. " Le petit Kissilef a assez de finesse russe ; je suis bien aise que vous ayiez causé avec lui. Je pensais bien que M. de Brünnow prendrait occasion de sa nomination définitive pour réparer ses gaucheries auprès de vous. Je savais déjà que Khiva avait échoué, et je suis très convaincue du plaisir que cela fait en Angleterre.

2 heures
Verity est venu. Il veut me droguer pendent huit jours. Cela ne me plaît pas du tout. Je suis bien triste tous ces jours, bien triste. à chaque minute qui s’écoule, j’ai un remords. Il me semble que j’ai manqué d’esprit ; de prévoyance ; qu’en faisant cette observation au médecin j’aurais empêché ! Ah mon dieu,  mon Dieu. Cette douce voix. Cette douce créature, Ce ravissant enfant !

6 heures. J’ai été faire visite à Lady Granville. J’ai causé avec le mari, il est bien d’avis que si M. Thiers est sage il n’abandonnera pas une de ses idées sur la question de l’Orient, parce que sa chute serait inévitable. Il pense, et il sait que vous soutenez cette opinion aussi qu’il ne serait possible à aucun homme d’Etat en France d’abandonner le Pacha. Enfin il me parait être aussi bien disposé que vous pouvez le désirer, et il gémit un peu de ce que d’autres en Angleterre pensent diffèrement. Il a eu hier pour voisin à dîner chez M. Gonin, M. Odillon, Barot. Il lui a laissé l’impression d’un  homme qui protège le ministère ; et de plus, d’un homme qui compte être ministre lui même. On dit que la commission de la chambre des pairs est assez animée, et que la discussion le sera certainement. M de Broglie compte parler. J’ai été au bois de Boulogne un peu. Le vent d’est était bien élevé et bien aigre. En revenant j’ai passé chez Mad. de Talleyrand, M. Sallandy y était. Il disait que M. Molé parlerait aussi. C’est probablement le 13 que commence la discussion.

samedi 4
à 9 heures
J’ai dîné seule hier, que c’est triste seule, seule! Le soir j’ai été chez Lady Granville. J’ai recausé avec Appony et je l’ai un peu pressé de questions. Il ma dit : " comment voulez-vous que le Roi ne pense pas jour et nuit aux moyens de se débarasser de Thiers." Il ajoute que le Roi a été pour le départ du duc d’orléans dans la vue de flatter l’armée et de l’avoir pour soi à tout événement. Thiers est venu à l’Ambassade et tout droit à moi sans distraction. Nous avons parlé un peu de l’affaire. Il me dit : "Si lord Palmerston est obstiné, moi aussi je suis entêté. Mais enfin nous tacherons qu’il ne ressorte de là rien de mal." Il est charmé du retour de Pahlen. J’ai passé une pauvre nuit. Je passerai une triste matiné, à 3 heures, tout cera fini. Vous
ne savez pas comme je suis déchirée jusqu’au fond des entrailles. Oui, pour une mère c’est cela. Vous dinez aujourd’hui chez Miss Stanley, j’ai la mémoire de toutes vos invitations. J’attends une lettre encore aujourd’hui. Appony me dit qu’au fond, la situation depuis votre arrivée à Londres n’a pas varié d’un demie ligne. Croyez-vous faire quelque chose ? 

Midi.
Ma pauvre tête et mon pauvre cœur sont bien malades. Je dine aujourd’hui chez Appony. Ils ont voulu que ce jour-ci je ne restasse pas seule. Voici Mad. de la Redorte qui m’invite pour un jour de la semaine prochaine à dîner chez elle avec Mad. de Talleyrand et M. Thiers. Elle a prudemment attendu les fonds secrets et après deux ans de brouillerie elle se rapproche. Ah cela par exemple, c’est trop Russe ! On ferait chez nous avec plus de prudence.

1 heure
Voici votre lettre ; vous dirai-je franchement. Elle ne me plaît pas du tout. Vous vous lancez en dépit de mes avertissements dans toutes les invitations qu’on vous fait ! Qui est-ce qui a jamais songé à aller dîner chez M. Maberly ?  Sa femme est tout ce qu’il y a de plus dévergondée à Londres, les convives à ce que je vois étaient à l’avenant, vraiment mon mari aurait plutôt passé la Tamise à la nage que dîner chez ces gens, et il avait bien moins que vous une réputation de gravité. Si vous acceptez comme cela de dîner chez tout le monde, le vrai monde ne tiendra plus à si grand honneur de vous avoir à dîner chez lui. Notez qu’il faut rendre, et je vous déteste de composer un dîner convenable. où serait Mad. Maberly. Les femmes n’en voudraient pas, et beaucoup d’hommes non plus. Je suis tout-à-fait fâchée de ce que vous avez fait là. On parlait l’autre jour de vos succès à Londres et quelqu’un ajoutait : "et même, il fait la cour aux femmes." "Allons, ajoutait un autre, ne désesperons pas de le voir revenir ici même mauvais sujet." En vérité en dinant chez Mad. Maberly, vous en êtes tout près. Je vous demande pardon de vous dire si vivement ce que je pense mais je ne sais pas dire autrement quand j’éprouve de la peine. Et je suis si triste, si triste ! Je ne vous répéterai plus, restez ce que vous étiez, sérieux et grand. Vous n’y pensez plus. Mon ami pardonnez moi ; vous allez déchoir et vous me causez une vive peine. Adieu. Adieu.

Paris samedi le 4 avril 1840,
3 heures

Je viens de vous écrire et je recommence. Vous ne savez pas le chagrin que vous m’avez fait, chagrin de toutes les façons. Vous êtes descendu dans mon opinion, voilà ce qui me fait mal. Je vous proteste qu’un homme de ma connaissance qui m’aurait dit à Londres, j’ai dîné chez Mad. Maberly ; cet homme-là je l’aurais tout de suite classé un élégant, parmi les élégants de mauvais genre. il faut bien que je me serve de cette expression. Si un homme sérieux ; ah là je n’ose pas dire sans vous offenser. Enfin, ce qui est bien sûr c’est que personne ne m’a jamais dit y avoir dîné. Le duc de Wellington peut être mais aussi le Duc de W. figure dans les mémoires de... le nom m’échappe, une demoiselle de Londres. Tenez pour certain que vous avez fait là quelque chose de très inconvenant, demandez la réputation de la dame, et la réputation des convives. Votre position exige un peu plus de prudence. Il est très naturel que vous ignoriez la qualité sociale ou morale des gens qui vous invitent. Il faut demander et si vous n’avez à qui, écrivez-moi, nous en étions convenus. Je suis parfaitement sûre que j’entendrai parler de ce dîner avec beaucoup d’étonnement. Ce n’est pas de cette manière là qu’il vous convient d’étonner les gens. A ce compte je conçois que vous dîniez souvent dehors. Mais vous n’avez pas la prétention de Neuman qui avait compté 60 invitations dans un hiver, il peut accepter la quantité, mais vous devez regarder à la qualité. Je crois qu’en fait d’Ambassadeur Estrhazi peut avoir dîné chez Mad. Maberly. Mais il fait pire assurément. Il ne sera venu en tête à aucun de vos devanciers d’accepter cela. Quel plaisir de pouvoir se divertir d’un philosophe ! Et moi comme j’aurais aimé à m’entendre dire que tout tout était digne de vous ! Ceci fait un petit dérangement. Croyez vous que qui [que] ce soit au monde vous dise la vérite excepté moi. Eh bien si vous aimez encore la vérité écoutez moi. Ces allures ne vous vont pas. Elles vous donneront du ridicule, j’en suis parfaitement sûre. Et le dire de bien sottes gens ici, avant votre départ encore, se trouvera vèrifier. Je ne vous ai pas dit ce que j’ai entendu alors, je n’osais pas, vous auriez pris cela pour une injure. N. Pablen disait : " Il est capable d’aller dîner chez Madame Maberly." Cela faisait suite à Mad.Durazzo : "all these pretty women will make up to him, and he will be caught." Eh bien, je ne vous l’ai pas redit. J’ai eu tort; cela eut mieux valu. Aujourd’hui, j’aurais tort de ne pas vous dire tout, tout ce que je pense. Si vous vous fâchez. Je me tairai, mais je ne me repentirais pas. Cela me prouvera seulement que Londres, vous a déjà gaté. Ah que ne restez-vous ce que vous êtes. M. de Sully serait il allé dîner là ? Un ambassadeur doit tenir plus haut sa personne. Vous ne pouvez pas accepter indistinctement les invitations de tout le monde. Sans compter les espèces conme Mad. Maberly vous ne devez aller chez de petits gens que si une grande célébrité se rettache à leur nom. Votre dîner chez Grote a paru singulier aux Granville. Mais j’ai expliqué que vous aviez dîné chez eux à Paris ; je vous cite cela pour vous montrer ce qu’on peut penser à Londres. Il arrive parfois qu’on peut être obligé de dévier : par exemple, j’ai dîné chez certains Mitchell à Londres, mais c’était le plus gros individu commerçant de nos proviences de la Baltique. Son argent avait poussé sa femme respectable et ses filles à être admises à Almacks, à Devonshire house enfin partout. Et bien alors pour m’avoir,
ces gens invitaient tous les grands noms d’Angleterre, Wellington, Suthertand. Landsdowne, Jersey dix autres de cette espèce. Et cela faisait un dîner du plus élégant, minus la famllle. Vous voyez que Mad. Maberly n’a pas eu cette ressource pour vous. Ce que vous me nommez est déplorable. J’ai trop dit, et je n’ai pas tout dit. Il me semble que je vous honore en vous disant tout. Si vous êtes ce que
vous étiez je ne puis pas vous avoir offensé. Adieu. malgré madame Maberly !
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
337 Paris Dimanche 5 avril1840,
10 heures

Après avoir fermé ma lettre hier, je me suis jetée à genoux demandant à Dieu pitié, miséricorde. J’avais le cœur brisé de mes malheurs passés, le cœur oppressé des malheurs à venir, tout derrière moi, devant moi était peine, misère. Vous ne savez pas comme le chagrin s’empare de moi, comme il m’envahit. Comme j’ai peur de moi alors, le joir où je n’en aurai plus que ce sera fini. Je vous ai écrit hier beaucoup, vous ne vous serez pas fâché n’est-ce pas ? Vous me pardonnez la vivacité de mes expressions vous savez comme je suis. Vous me disiez un jour : "Si l’on pouvait toujours lire au fond du cœur, si la parole était toujours toujours la vérité." Ma parole à moi, quand c’est à vous que je parle est bien ce qu’il y a dans mon cœur! Laissez moi ce privilège. Je n’ai fait que penser au sujet de votre dernière lettre. Je vous ai peut être dit directement ce que j’en ressentais, la forme eut été autre aujourd’hui que dans le premier moment, mais le fond n’eut pas varié ; je penserai toujours sur ce sujet comme hier. Si j’étais auprés de vous je suis sûre que je vous ferais convenir que j’ai raison mais je suis loin, si loin ! Vous me dites ce que vous avez fait, pourquoi ne pas me dire ce que vous ferez, ce qu’on vous propose ? Là où il y a doute, je le resoudrai. restez donc bien fier bien haut, comme il vous convient de l’être, à vous ; comme il convient de l’être dans le poste que vous occupez. Il y a quelques fois en vous une distraction d’esprit qui vous fait ne pas juger de suite les choses ce qu’elles sont ; je dirais d’un autre français que c’est de la légèreté, chez vous il n’y a pas moyen d’appliquer ce mot, il faut en trouver un autre.
Envoyez- moi, je vous prie votre programme d’engagements pris ou à prendre. Vous aurez trois invitations par jour si vous donnez dans du Maberly ! Il est impossible qu’un étranger sache classer la société de Londres, et depuis que M. de Bourqueney vous a passé les Maberly son expérience m’est très suspecte. Excepté les toutes nouvelles gens / les radicaux/ Il n’y a personne dont je ne connaisse la position sociale à Londres. Vous pouvez être pris à des noms, à des relations, cela ne veut rien dire.
Ainsi, Sir John Shelley, ami de George 4 oui surement et je l’ai vu là, toujours, ainsi que sa femme. Mais jamais je n’ai imaginé de prier chez moi ni le mari, ni la femme. A propos de celle ci, elle racontait qu’à Vienne où elle a été pendant le congrès, M. de Metternich, très amoureux d’elle avait été un jour très pressant et qu’elle lui avait dit : "une femme qui a refusé au duc de Wellington n’accordera pas au Prince de Metternich." Wellington à qui cela fut redit s’écria : "D... m’emporte si je lui ai jamais rien demandé."

Je cois que personne ne connait mieux que moi la société à Londres, les petits embarras d’invitation dans une ville où tous les invités ont de quoi inviter à leur tour. C’est là justement ce qui fait qu’il faut regarder de si prés à ce qu’on acceppte. Ainsi les Shelley, tenant par quelques petits bouts à un peu de l’élégance des Jokeys, vous demanderont de dîner chez eux, et n’auront rien de plus pressé que d’inviter les Maberly parce que vous avez eu l’air de rire et de vous plaire dans cette société. En même temps vous verrez chez eux quelque chose de mieux que chez ceux-ci, ce mieux jugera tout de suite que vous appartenez à ce set et vous voilà classé dans leur opinion avec des gens auxquels vous n’auriez pas même du rendre de carte de visite. Je vous dis l’exacte vérité. Ensuite laissez-moi- vous dire encore, ne laissez pas envahir votre temps par des visiteurs tels que Sidney Smith le prêtre bouffon. C’est bon à rencontrer à dîner, et encore il ne m’a jamais plu je vous l’avoue et c’est plutôt un homme méprisé que le contraire, parce que le genre de son esprit va mal avec son état mais vraiment on n’imagine pas de le recevoir le matin. Un ambassadeur qui ne passe pas pour un désoeuvré ne reçoit chez lui que des gens qui lui parlent affaires. Vous n’avez rien à apprendre avec M. Smith. Croker c’est autre chose de temps en temps, il a, ou du moins, il a eu une grande expérience des affaires de son pays. Il est bon à entendre quelquefois. Je vous trouve trop poli pour commencer. Il est impossible que vous souteniez cela, il aurait mieux valu vous faire plus rare. Nous avons beaucoup causé Angleterre pendant un mois. Et tous les jours je m’aperçois davantage, que je ne vous ai rien dit. Je reviens à moi.
J’ai été au bois de Boulogne un moment. Il faisait détestable. J’ai été chez la petite Princesse, M. de Ste Aulaire y est venu. Galant, épris de la petite Princesse, lui parlant de la couleur de sa robe, lui débitant des vers sur la couleur de ses yeux. Imaginez que je suis partie d’un éclat de rire. C’était parfaitement grossier, mais je n’avais rien entendu de pareil depuis le marquis de Mascarille. Je suis partie le laissant un peu étonné de mon rire. J’ai diné chez Appony avec le duc de Noailles. Appony est bien monté aussi contre Lord Palmerston et sa russomanie. Il me semble que cela devient un morceau d’ensemble. Comment cela finira-t-il ?  Le Duc de Noailles persiste à vouloir presser Thiers à la Chambre des Pairs à dire quelque chose de trancher sur l’Egypte. Berryer est reçu chez moi le soir. Il dit que l’esprit de la chambre est bien vif sur ce point, que Thiers ni personne ne pourrait faire autrement que suivre la pente égyptienne. Il y a des prétentions de places qui commencent à incommoder le ministère. Les rédacteurs sont exigeants. M. Verou veut la direction générale des beaux arts ; Walesky une Ambassade ; la gauche entrer dans le ministère. Il faudra bien que tout cela se fasse après la session.
Vous aurez cette lettre par la poste d’aujourd’hui. Il me semble que celle d’hier ne doit pas rester deux jours sans successeur. Je voudrais vous parler à tout instant. Croyez-vous que je vous aime ? Ah mon dieu ! Adieu. Adieu.
Berryer soutient que Thiers ferait bien de prendre Barrot dans le ministère parce que là il s’annulerait tout-à-fait.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
338. Paris Lundi 6 avril 1840,
9 heures

J’avais oublié de vous dire que samedi 4 j’ai été chez mes pauvres. Eh bien, là même, mon guignon me poursuit. Je m’étais attachée à eux, à ces quatre petits enfants. La mère vient à moi bien joyeuse me dire qu’elle part elle et tous les enfants après demain pour l’amérique. Je ne puis pas me chagriner de ce qu’elle regarde comme un bouheur, mais moi, je perds encore cet intérêt au moment où je commençais à m’y attacher. Et voilà comment tout m’échappe. Je vous ai écrit hier, je ne dérange pas pour cela notre ordre établi. M. de Pogenpohl est venu me voir un moment avant ma sortie. Je ne me suis point promenée, le vent était très aigre. Je suis allée chez Mad. de Talleyrand qui m’avait mandé qu’elle était malade dans son lit. J’y ai trouvé ses enfants. Elle me demande si je suis d’un diner chez la Redorte et si je sais qui y dîne. Je dis : "Mad. la duchesse de Talleyrand et M. Thiers. " "M. Thiers !!!! est-il possible êtes-vous bien sûre ? Comment ? M. Thiers, me faire rencontrer Mr Thiers mais c’est trop fort. " Enfin toute la comédie. Comme elle a vu à mon regard que je ne croyais ni à son étonnement ni à son désespoir, elle m’a confié après les enfants partis, qu’elle le savait en effet ; mais qu’on ne l’en avait prevenue qu’après lui avoir fait prendre l’engagement d’y venir. J’ai dit : "Mais c’est bien perfide ou bien sot à votre amie Mad. d’Albufera.
- Mais oui, elle est une sotte. Cependant que voulez vous ? Faire un éclat maintenant, n’y pas aller mais ce serait me brouiller avec Thiers.
- J’ai cru que vous l’étiez depuis deux ans ?
- C’est vrai nous ne nous sommes plus vus depuis la mort de M. de Talleyrand. Mais la Duchesse d’Albufera m’a dit
que vraiment maintenant qu’il est un homme si important. Elle trouvait qu’il valait beaucoup mieux que je saisisse une occasion de me rapprocher de lui. Que lui d’ailleurs le désire vivement. Il a demandé à M. de Bacourt de mes nouvelles enfin il fait toutes les avances & & "
Je ne puis pas continuer. C’est trop shabby, trop pitoyable. Au bout de tout cela, elle me supplie de ne pas parler de ce dîner, de n’en pas faire une plaisanterie de salon. Je lui ai répondu que comme il devait se faire, comme on le saurait, comme on savait le brouille depuis deux ans elle devait se résigner à apprendre qu’on en riât, sans que je m’en mêle. Elle me dit : " Après tout, je puis être malade. je puis être dans mon lit? Je l’ai regardée en riant, et je lui ai dit: "Non ma chère duchesse, vous ne serez pas malade."
Enfin je ne lui ai pas laissé la plus légère espérance de m’avoir donné le change après cela, elle me confia qu’après
son retour d’Allemagne à Paris, elle ira passer l’hiver en Italie, et elle me propose voyage et aménagement commun avec elle l Bien obligée, rien de commun, avec Mad. de Talleyrand. Je vous ai conté longuement cette pauvreté.
J’ai eu à dîner hier la Princesse Wolkowsy pour la dernière fois car elle part pour la Suisse. J’ai été ensuite chez les Appony qui m’avaient beaucoup prié de venir à la suite d’un dîner intime qu’ils donnaient à Thiers, l’idée de lui donner un dîner intime. J’avais dit, mais donnez donc grand dîner officiel, c’est bien plus convenable et commode : [de vibur est loflet éutd]. Vraiment ce sont de droles d’Ambassadeurs
et bien donc voilà, M. & Mad. Thiers, Mad. Caramau, les Brignoles, [Rumpf], Médem, la petite Princesse Solkovitz. Médem s’était échappé. J’ai trouvé la société endormie. Thiers s’est réveillé, il est venu s’établir auprès de moi. Il m’a raconté l’Angleterre, à Naples. Il n’en revient pas. La menace sous huit jours que Stopford s’y présente avec la flotte, c’est bien fort. Nous avons encore parlé Orient, toujours dans le même sens. Il n’y a pas moyen de faire des variantes la dessus, vous ne pouvez pas. D’où vient qu’on ne veut pas comprendre cela à Londres. Il m’a parlé de vous, de tout son contetement. Il va vous envoyer le grand cordon de la légion d’honneur je lui ai trouvé l’air triste. Les convives ensuite m’ont dit, qu’il l’avait été excessivement à dîner. A propos de lui, Mad. de Talleyrand m’a dit qu’elle tenait de M. Cousin le récit de ce qui s’est passé au conseil chez le Roi Mercredi dernier au sujet du départ de M. le duc d’Orléaans. Thiers ne voulait pas qu’il partit ; le Roi soutenait le contraire; et Thiers aurait été si dur et si impérieux et si insolent, que deux Ministres ont eu pitié du Roi, et s’étant rangé de son avis le départ a été arrêté. Cousin était l’un des ministres.
Autre anecdote.
Le Maréchal va assez souvent chez le roi. Thiers en a demandé raison au roi, et le roi aurait nié les visites. Voilà, de Mad. Talleyrand, après Appony, j’ai été chez Lady Granville et après elle [chez] Castellane. M. Molé a vraiment l’air bien déconfit. C’est même drôle. Il m’a demandé si vous voyiez M. de Brünnnow, j’ai dit que je n’en savais rien. Ah, je reviens à Thiers ; sur l’Orient il me dit : " Si on nous pousse à l’isolement, eh bien nous ferons."  J’ai dit : " Comme disait Cousin ? "
"Oui, il faudra bien, mais avec la différence que cela sera tout naturel, et sans le proclamer! "
- Le fait sans la menace ?
- C’est cela. "
Brignoles a été chez le Roi avant hier. Il l’a trouvé excessivement accablé, triste disant : "Vous le voyez je ne suis plus rien, rien du tout." Un ambassadeur là eut l’air bien abatu. Je vous écris énormement ne trouvez vous pas ? Je vous raconte les autres ; si je vous racontais moi ce qui se passe en moi, dans mon cœur, je serais bien plus longue.
Je suis à Londres sans cesse, je n’ai pas cru que j’y serais tant. On ne se connait jamais tout-à-fait.
Adieu, j’attends une lettre. J’attends aussi Verity, je vous l’ai dit, je ne suis pas bien. Ecrivez-moi de douces lettres, cela me vaudra, encore mieux que Verity.
Votre déjeuner de cuisine me parait un peu fort, et quand viendront les grands dîners ce sera bien autre chose. Pourquoi donnez-vous d’emblée un dîner aux Cambridge, avez-vous dîné chez eux ? Je ne me rapelle pas. Les Londonberry ne me paraissent pas devoir y figurer, ce serait bien plus que d’aller chez eux à un bal et puisque vous ne croyez pas devoir faire cela comment les inviter chez vous à dîner, cela est trop fort. Il me semble que vous n’êtes pas encore assez orienté sur la valeur morale d’un diner en Angleterre. Et savez-vous qu’en général il faut une longue pratique de ce pays pour se retrouver dans toutes les nuances des usages, des personnes, apprécier toute la portée et les conséquences de choses qui paraissent très peu importantes au premier coup d’oeil. Je vous aurais été utile pour cela ; Je voudrais bien que vous [m’usiez] à mieux de l’être d’ici ; et c’est facile, quatre jours pour question et réponse. Vous vouliez le faire, vous avez oublié.
Adieu. Adieu, une quantité de fois.
Fini à l’heure. La lettre n’est pas venue.
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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
337. Londres Mardi 7 avril 1840
10 heures

Je reviens à votre colère. Je suis très perplexe. J’ai envie d’être content et faché, de vous remercier et de me plaindre. C’est bien tendre, mais bien injuste. Comment ? parce que dans mon ignorance fort naturelle sur trente dîners, j’en aurai accepté un à tort. Londres m’a déjà gâté, je suis descendu dans votre opinion, Dieu sait si je ne reviendrai pas à Paris un mauvais sujet ! Non. Dieu ne le sait pas et bien certainement il ne le croit pas ; il n’est pas si pressé que vous de mal penser de moi. Tenez, je me fâcherais si vous n’aviez pas mis à côté de cela des paroles excellentes, charmantes. Mais, je vous en prie gardez-moi avec la même sollicitude, sans me croire si facile à la chute. Je vous dirai nullement pour l’intérêt de la comparaison, mais pour celui de la vérité que Sully était un fort mauvais sujet, fort grossièrement mauvais sujet et que si les Miss Harriet Wilson de son temps avaient fait des mémoires, il y aurait figuré.
J’ai été hier soir chez les Berry. Ceci est convenable, j’espère. Je ne les avais pas trouvées l’autre jour et elles m’avaient écrit une lettre désolée. Il y a toujours quelques personnes. Elles partent, le 1er mai pour la campagne Richmond où elles m’ont fait promettre d’aller dîner. Je veux y aller une fois tout seul, et voir votre maison. Bourqueney est parti ce matin, par la Tamise. Il va lentement et ne sera guère à Paris que vendredi. Il ira vous voir d’1à 2. Il est très intelligent et très sûr. On l’aime ici. Je ne sais pas encore comment je le remplacerai par interim. Peut-être par Casimir Périer. Peut-être simplement par Philippe de Chabot qui est ici, bien établi dans la société et qui me plait.

4 heures et demie
J’attendais ce qui m’est arrivé ce matin, le 337 et je l’attendais tel qu’il est bien bon, bien tendre et plus dans le vrai que le 336. Oui, vous aviez raison au fond, très raison, mais pas dans la mesure. Vous voyez dans la chose plus de mal et en moi plus de tort qu’il n’y en avait. Car je n’ai eu moi, que le tort de ne pas savoir. J’aurais dû vous dire cette invitation. J’ai toujours tort quand joublie de vous dire quelque chose. Mais au nom de dieu et pour moi, pour mon repos et mon bonheur ne vous laissez pas aller jamais, jamais au désespoir de votre imagination. Vous avez des paroles qui me font horreur et terreur.
Et je sais dans quel état vous êtes quand ces paroles là, viennent sur vos lèvres; je vous y ai vue. Vous me devez, oui vous me devez deux choses plus de confiance et moins de tristesse. Vous me devez qu’à côté de vos alarmes se place toujours une certaine sécurité, à côté de vos peines un certain baume doux et fortifiant. Je ne prétends pas vous faire rien oublier ; je ne prétends pas bannir toute crainte de votre âme si ébranlée. Mais je vous aime trop vous le savez trop bien, et vous devez me trop bien connaitre pour que le doute et le désespoir entrassent jamais dans votre cœur. C’est là ce qui me désole, c’est là ce qui m’offense. Que vous ayiez de bien mauvais de bien amers momens hélas, je ne puis l’empêcher et de loin bien moins encore. Mais que ma pensée, était toujours là ; appelez la comme vous m’appelleriez. Dearest je ne vous dis rien, rien en ce moment de ce que je voudrais vous dire. Mais si vous saviez comme mon cœur est plein de vous et quelle place vous tenez dans ma vie ! Voici mes engagements du moment; ils sont peu nombreux, à cause des vacances de Pâques qui suspendent tout. Je ne vois que des gens qui vont partir pour la campagne. Aujourd’hui, la Duchesse de Sutherland. Demain, Lord Clarendon. Jeudi, M. Hallam. Samedi, à déjeuner M. Senior, membre des Communes avec l’archevêque de Dublin. Dîner, chez l’évêque de Londres, Dimanche, dîner chez Ellice. Il n’y a dans tout cela, ce me semble rien que de très orthodoxe. Ellice ne part que le 15.
J’ai le mercredi 15 chez moi un dîner savant les lords Landsdowne, Aberdeen, Northampton, Mahon,MM. Macalllay, Hallam, Milman, Reeves, Sir Robert Inglis, Sir Francis Palgrave, Sir Henry Ellis, le poète Rogers, MM. Senior, Milnes. Je rends les politesses littéraires.
Soyez tranquille sur mes réceptions du matin. Très peu. J’ai reçu M. Sidney Smith, d’abord parce que je lui croyais un peu d’importance dans le monde, ensuite à cause de Lady Holland qui m’en avait beaucoup parlé. Mais mon instinct m’avait dit de lui ce que vous me dites. Rien ne me plaît moins que les prêtres bouffons. Je vais à la Chambre des Communes, pour la première fois. C’est la Chine. Adieu jusqu’à demain. Oui jusqu’à demain sans interruption.

Mercredi 9 heures
En entrant dans la Chambre des Communes, j’ai été saisi charmé, presque impose par cette extrême simplicité ce grand parloir, ces murs de chêne ce plafond de chêne, ces bancs de chênen, rien absolument rien que des hommes discutant entre eux les affaires de leur pays et les discutant depuis des siécles ; le pouvoir et le temps pour toute grandeur! De ces deux mots gouvernement représentatif, on dirait que nous avons pris la représentation et les Anglais le gouvernement. J’ai écouté. Mes oreilles n’ont pas été aussi frappées que mes yeux. Entre nous, bien entre nous, ce que j’ai entendu est très médiocre, long, sec, froid, commun. Je suis sorti à 7 heures et demie pour aller dîner à Stafford house, avec ce Dr. Arnold qui avait fait 80 milles le matin pour venir dîner avec moi, et qui les refait aujourd’hui pour retourner chez lui. Il m’a paru un homme fort instruit et d’un esprit européen. Je suis retourné aux Communes à 10 heures et demie. J’avais manqué M. Macaulay qui a bien parlé,.Ses amis, s’en félicitaient beaucoup. Il avait besoin d’un succès. Il l’a eu.
J’irai encore aujourd’hui. J’espère entendre Lord Palmerston et Sir Robert Peel. J’ai écouté bien plus attentivement que personne. On écoute bien peu. Et Lord John Russell, qui dînait à Stafford house, prétend que depuis longtemps, il n’avait pas vu la Chambre si attentive.

2 heures
Merci du 338. Jamais trop long. Et si au lieu de me parler de tout, vous ne me parliez que de vous, je le dirais encore bien plus fort. Dites-moi donc tout vous. Toujours le 1er juin, n’est-ce pas ? C’est bien convenu. Je ne comprends pas comment à 1 heure, vous n’aviez pas ma lettre. Elle vous sera certainement venue dans la journée. Je suis tenté de croire que vous avez raison sur le dîner donné d’emblée aux Cambridge. Je n’ai pas encore diné chez eux. C’était l’avis de Bourqueney. Décidément je n’accepterai ou
ne donnerai aucun dîner, sans votre exequatur. M. de Brünnow est venu chez moi hier. Je lui rendrai bientôt sa visite. Il est vrai qu’on se moque un peu de lui. C’est un subalterne. Il se confond avec moi en politesses.
Il se remue beaucoup, et gauchement. Neumann est préoccupé des Affaires de  Naples. Mais on croit que le Roi cèdera. Il n’y aura plus d’affaire. Il est bien vrai que le Roi avait promis l’abolition du monopole. Les Italiens en conviennent. Mais des intéressés dans le monopole ont intéressé le confesseur du Roi, qui lui dit à son pénitent qu’il ne pouvait en conscience abolir le monopole sans donner à la compagnie une indemnité. L’avarice et la conscience ont ainsi pris parti. De là toute la résistance.
Mad. de Talleyrand m’amuse. C’est bien elle. Mais il faut faire ces choses là tout simplement le front levé. L’embarras ne sied point à l’interêt personnel. Il doit être brutal, sûr de son fait, froid et ironique envers ceux qui s’étonnent de ses revirements. Je vous quitte pour écrire au Duc de Broglie ; s’il parle à la chambre des Pairs, j’ai envie qu’il parle d’une certaine manière. Savez-vous la principale cause de l’embarras ici ? On a beaucoup et en ayant peu pensé. On ne sait que faire de toutes les idées, de toutes les difficultés, de toutes les faces de la question qu’on entrevoit à présent. Le siège était fait voilà mon grand adversaire. L’arrivée du Turc ranime un peu la question. Nous allons recommencer à en parler. Pourtant ce qu’il y a toujours de plus probable, c’est qu’on parlera longtemps. Je suis très convaincu de l’état des esprits en France et je travaille de mon mieux à propager ma conviction.
Adieu. Estce que vos pauvres sont irremplaçables ?
Adieu. Adieu.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
339. Paris, Mardi 7 avril 1840.
9 h 1/2

Mad. de Castellane m’a fait une longue visite hier matin, toute remplie de papillonage, assurément elle gazouille très agréablement, mais elle ne me plaît pas du tout. Je n’aime pas ce qui n’est pas réel. Et puis, je m’en vais vous dire ce qui est bien présomptieux de ma part. Je ne lui trouve pas assez d’esprit ; je vous le prouverais si je vous racontais hier. Elle s’est coupée, elle a dit des bétises, des mensonges, le tout par embarras, je suppose. Enfin, elle me parait en cela ressembler beaucoup au portrait que vous me traciez hier de M Molé et qui est admirable, je supprime les bétises dans la ressemblance, car il n’en dit pas. J’ai vu Lord Granville hier matin. Il avait été chez le Roi la veille. Il a été frappé de son changement, courbé, abattu, le son de voix faible ; il est évidemment très affecté de sa situation. Lord Granville ne sait pas un mot des souffres, on ne lui en a pas dit un mot de Londres. Il s’étonne de ce qui se passe à Naples si ce qu’on raconte est correct ; mais il est convaincu que M. Temple ne peut pas avoir fait de sa tête et que cela doit lui avoir été prescrit par son frère. En même temps c’est bien singulier ! Thiers a dit à Granville, en plaisantant je suppose : " Et bien, prenez la Sicile, nous prendrons Naples, on peut s’arranger."
Il me parait que si la menace de l’Angleterre pouvait être suivie de geste, il y aurait un cri général de tous les cabinets contre cela, car vous voyez bien que déjà la menace peut provoquer des soulevements dans ce pays contre l’autorité. Où cela ne peut il pas mêner !! Vraiment, vraiment les affaires de ce monde vont drôlement.
J’ai marché au bois de Boulogne un peu ; tristement ; seule ; j’ai dîné seule. J’ai vu le soir M. Molé, le duc de Noailles, les Dino, d’Ossuna, M. Jaubert. Le premier et le dernier ne se sont pas rencontrés. Jaubert et Noallles ont causé ensemble pour la première fois de leur vie. Il nous plaît beaucoup M. Jaubert. Ses manières, son langage, tout est bien, je voudrais bien qu’il revint chez moi souvent. Il est encore un peu effarouché. Je voudrais l’apprivoiser, et je voudrais qu’il sût qu’on peut causer avec moi. M. Molé m’a dit que Thiers négociait avec le gouvernement Anglais la translation du corps de Napoléon en France. Est-ce vrai ? Molé dit que ce sera un moment de grande émotion ici ; qu’il ne juge pas lui même que cela remue beaucoup politiquement, cela produirait de l’exaltation belliqueuse, et si l’à propos ne venait, cela ne manquerait pas son effet. Mais faut-il cela ? 
Sur l’Orient, M. Molé est absolument du même avis que Thiers, et l’un et l’autre dit : "Cela a été mal commencé, mais au point où l’affaire est venue aujourd’hui il ne peut pas y avoir deux opinions en France."

Midi Je m’apperçois que je ne vous ai pas accusé réception du 335, autrement que par l’allusion à l’un des passages de cette lettre. Je l’ai eu après avoir mis la mienne même à la poste. Il me semble que j’ai de vos nouvelles bien rarement. Un jour passé sans lettre est un triste jour ! Est-ce que je vous ennuye en vous redisant cela ? Je vous dis que, de près, j’étouffe de tout ce que j’ai à vous dire, de loin, de tout ce que je voudrais vous dire. Ah, que ma vie est mal arrangée ! Pourquoi ne sommes-nous pas ensemble ?  Dites-moi bien tout, tout ce que vous faites. Encore une fois votre programme ; et encore une fois, ne vous prodiguez pas trop ; vous ne savez pas tout ce qu’on gagne à cette économie là. Je suis savante à ce métier, pas de petite gens. Il faut bien du tact ; il faut presque de l’instinct pour discerner dans les premiers moments d’un séjour dans un lieu tout nouveau, mais soyez certain qu’en cas de doute sur ce point là on gagne tout à s’abstenir. Il y a tant de grandes existences sociales, politiques en Angleterre. Tenez-vous à cela. Croyez-moi, le reste ne peut jamais ajouter à votre popularité, et dans beaucoup de cas il lui nuerait. Je ne vous ai jamais rien dit avec autant de certitude de dire vrai. Je mets à part la science. Ah celle là vous lui devez du exceptions !
Savez-vous que j’attendrai votre lettre demain avec une certaine inquiétude. Je vous a écrit samedi vivement ; je me sentais blessée vivement, pour vous, pour moi. Il se peut que j’aie trop abandonné ma pensée ; si vous vous étez fâché, j’en serais bien triste. Il est impossiblé cependant que la réflexion ne vous montre pas tout ce qu’il y a de tendresse, d’affection dans le fond de ce que je vous ai dit. Qu’est-ce que tout cela me ferait si je ne vous aimais pas beaucoup, beaucoup ? Je me suis séparée de vous avec une profonde tristesse, vous l’avez vu. Vous n’avez pas vu qu’a cette profonde tristesse se mêlait une inquiétude vague. Je dis vague, car je la repoussais, et je n’osais pas l’exprimer. Il me semblait que vous la dire était vous faire une injure. Et quand je vous regardais votre regard très ignorant de ma pensée la dissipait tout de suite. Voilà comme j’ai passé quatre semaines avec vous. Cette même inquiétude me poursuit depuis votre départ, et je n’ai plus votre regard pour la calmer ; et cet abominable diner est venu me surprendre, au milieu d’une triste, affreuse journée, et j’ai prié Dieu avec ferveur, oui avec ferveur, de me retirer à lui avant-ce dernier malheur.
Voilà Samedi !
Vous voyez que ma santé est dérangée. Vérity vient tous les jours. iI n’y peut pas grand chose. Pour se bien porter, il me faut ni aimer, ni penser, ni se souvenir.
Puisque je vous parle médecin, je puis bien vous parler médecine et à ce propos vos pillules et vos allumettes m’ont divertie royalement. Savez-vous qu’à chaque mot de vos lettres je sens que nous nous disons bien peu. Vous me comprenez surement.

Mercredi 8
Il y a cinq ans aujourd’hui que j’ai quitté Petersbourg pour toujours ; tous ces jours, tous ces instants sont si remplis de souvenirs si affreux. 
Hier Mad. Appony m’a fait une longue visite. J’en ai fait à Mad. de la Redorte qui est toujours bien malade, Mad de Talleyrand est encore couchéée. J’ai dîné chez Granville avec les Sébastiani ; je m’y suis préfondement ennuyée. Je suis rentrée de bonne heure. J’ai vu chez moi, Médem, Pahlen, Katzfeld, la Princesse Razoumowsky et Lobkovitz. Je n’ai rien à vous conter de toute cette journée. Je n’ai rien appris, je n’ai rien demandé. Je suis triste, courbée, comme le Roi.

1 heure
Je viens de la recevoir votre lettre. Le cœur m’a failli en l’ouvrant. Et j’ai fondu en larmes en la lisant, en lisant la fin. Des larmes de tendresse, de reconnaissance. Vous êtes
si doux, si bon, si indulgent, car j’avais été vive, mais vous avez si bien compris pourquoi. Vous avez l’esprit bien grand, bien haut. Jamais votre supériorité ne m’a autant frappée qu’aujourd’hui. Vous ne savez pas tout ce que vous venez d’ajouter à ce qu’il y avait pour vous dans mon cœur. Ah, si je pouvais vous le dire, vous le montrer ! Vous seriez content. Votre dîner avec O’Connel est curieux, dans votre histoire comme dans la sienne. Votre description est un chef d’oeuvre. Que vos lettres sont charmantes, et  que je suis pressée de n’en plus recevoir ! N’est-ce pas ?
Adieu ; ah que d’adieux aujourd’hui, si vous étiez là. Merci, adieu, merci. Je relirai souvent cette lettre.
Adieu.
Il faut songer à prier pour votre dîner du 1er de mai, car beaucoup de gens vont à la Campagne pour les vacances de paques, & il vous faut leurs réponses avant les vacances afin de la les remplacer au cas de réfus. Ayez soin de mettre sur les cartes si elles sont anglaises "to celebrate His Majesty the king of The French’s name’s day." Ce qui veut dire qu’il faut venir en uniforme.
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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
338. Londres Jeudi 9 avril 1840
8 heures et demie

Hier, à dîner chez Lord Clarendon, Lord et Lady Landsdowne, Lord et Lady Holland, Lord et Lady Tankerville, Lord John Russell, Ellice, deux ou trois inconnus. Nous avons eu une petite scène. Lord Clarendon a fait monter dans le salon un tableau qui lui arrivait de Madrid et dans lequel une figure de Moine ressemblait vraiment beaucoup à Lord Holland, à ce point qu’à Madrid Charles Fox s’était recrié en la voyant. Lady Holland s’est fâchée, d’abord tout haut, puis tout bas avec Lord Clarendon. "I’m angry, truly angry take away that picture so ugly, so disgusting a friar."
Il y avait quelque chose de vrai dans ce courroux conjugal. Mais la fantaisie y était plus grande que la vérité, surtout l’envie que sa volonté fût faite sur le champ, qu’on écartât d’elle ce petit déplaisir. Lord Clarendon s’est bien défendu, surpris d’abord, puis un peu fâché à son tour et obstiné. Lady Holland a insisté mais habilement mêlant la caresse à la colère et d’une voix douce quoique les regards toujours fort animés. Lord Clarendon a un peu cédé à son tour sans fuir, et la querelle a fini par une transaction de juste-milieu ; le tableau est resté dans le salon, mais retourné contre le mur. J’admire toujours la part immense de la comédie en ce monde, toujours avec une petite dose de vanité. A dix heures et demie je suis retourné à la chambre des Communes ; mais le débat était très ennuyeux. Personne d’important. Sir Robert Peel, et Lord Palmerston parleront probablement aujourd’hui pour finir. Hier soir, plusieurs ministériels m’ont paru inquiets ; ils m’ont dit: " Le champ de bataille nous restera, mais tout juste." Cela ne me fait pas cette impression là. Il est vrai que je n’y entends rien. Les dehors ici sont si froids, même quand les résolutions sont passionnées. Des charbons sous la neige. En sortant, j’ai été chez Lady Palmerston. Il y avait assez de monde. Elle était évidemment très préoccupée de la Chambre. Elle allait et venait très empressée, très polie cherchant, partout à qui parler et parlant pour se distraire, sans y réussir. J’étais chez moi à minuit. Les Holland retournent samedi s’établir à Holland house. J’ai promis d’y aller Dimanche soir et dîner le Dimanche suivant. Aujourd’hui le Drawing-room à 2 heures. Je n’aurai pas le temps de vous en dire un mot, en revenant. On dit qu’il durera au moins trois heures. La Reine n’en a point tenu depuis son mariage. retourné contre. Il y aura des présentations sans nombre.

Midi et demie
Vous dites que nous avons parlé un mois de l’Angleterre et que vous ne m’avez rien dit. Vous ne m’avez pas dit tout ce que j’avais besoin de savoir, temoin Mad. Maberly. Mais vous m’avez dit immensément et ce que vous m’avez dit m’est d’une immense utilité. Je vous rencontre, je vous reconnais à chaque pas. Vingt fois par jour, j’ai à faire usage d’une indication d’un conseil de vous. C’est charmant. Je ne connais rien, presque rien (pour dire bien vrai) de plus doux que la reconnaissance, petite ou grande, quand on aime beaucoup. Je m’y complais infiniment.
J’ai reçu hier matin beaucoup de visites de celles que vous permettez, Bülow, Hummelauer, Pollon, & M. de Bülow est très soigneux pour moi, et bien aussi, je crois, pour les choses. Le Roi de Prusse a une idée fixe, l’accord des cinq Puissances pour la surété de la paix. Nous ne demandons pas mieux ; mais nous avons aussi nos points fixes. Il paraît du reste que vous êtes de votre côté, infiniment plus doux, fort amis aussi de l’union des cinq Puissances. M. de Pahlen l’a beaucoup dit en passant à Berlin. Vous abondez beaucoup moins dans l’idée de nous pousser à l’ésolement. Mon langage quant à l’isolement est celui-ci : il nous déplaira ; il a de l’inconvenient pour nous ; c’est un embarras dans notre situation. Mais l’embarras, l’inconvénient sont surtout pour le premier moment dans le premier effet. Tandis que de l’autre côté les embarras iront croissant et finiront par devenir des périls. Quand une fois les positions seront prises, nous serons spectateurs les autres acteurs : à nous, la critique ; aux autres les affaires et la responsabilité. Or ces affaires là seront très difficiles, d’un succès très incertain, et d’un avenir très inconnu.
Voilà une Hypothése. L’autre, celle d’un accommodement entre les cinq, par des concessions réciproques du Sultan et du Pacha me paraît toujours la plus probable. Mais la solution n’est pas mûre. Le temps y conduit. J’aime donc le temps. Je ne fais rien cependant pour le gagner. Je le laisse venir. J’ai vu aussi entrer hier Charles de Mornay qui passe par Londres en retournant à Stockholm. Il est devenu bien lourd. Je le mènerai demain à Lord Palmerston. Je suis dans une grande incertitude. Il faut que je vous quitte pour faire ma toilette. Fermerai-je ma lettre et la donnerai-je à M. Herbet pour la poste avant de monter, en voiture ? Ou bien attendrai-je que je sois revenu du Drawing- room. On me parle de trois grandes heures. Je ne serais donc ici qu’à 5 heures et demie. C’est trop tard. Je ne veux pas risquer qu’une lettre attendue vous manque.
Adieu. Adieu. Vérity a-t-il vraiment commencé à vous droguer ? J’espère que non. Je déteste les drogues. On ne sait jamais ce quelles feront. Adieu.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
340 Paris, jeudi 9 avril 1840 10 h1/2

Appony m’a fait une longue visite hiers la dépêche télégraphique annonçant que M. Temple avait envoyé des ordres à l’amiral Stopford préocupait beaucoup l’ambassadeur. Cependant je l’ai trouvé plutôt joyeux. Il m’a fait l’éloge de M. Thiers, il le loue de sa politesse, ce qui ne l’empéchait pas de faire quelque voeux contre M. Berger. M. Molé ameutait beaucoup son monde dans ce vote. Je vois cependant que les moutons sont remis à ce berger.
J’ai fait le tour du bois de Boulogne avec Marion en voiture, on ne me permet pas de marcher par ce temps, car il ne fait pas beau ici. j’ai fait visite à la petite princesse. elle est mieux mais il ne peut pas être question pour elle de départ
J’ai dîné seule. Le soir j’ai été en Appony dernière grande soirée. Toute la diplomatie est en grande rumeur sur l’affaire de Naples. Vous ne sauriez vous faire d’idées du soulèvement. M. Molé est venu m’en parler aussi, disant, qu’il faut s’en mêler, protester au moins.  Que c’est inouï !
Granville m’en a parlé quoique affirmant qu’il n’en savait pas un mot de Londres. Il a cependant dit : "Vraiment il faut mettre à la raison ce petit roitelet." Le propos est fort, mais les Anglais ont le prévilège de l’insolence. Je ne connais pas the merit of the case, mais le procédé Anglais me parait bien soudain et violent, vraiment il me semble difficile qu’on ne s’en mèle pas. Je n’ai entendu parler que de cela hier au soir. J’étais dans mon lit avant onze heures. Comment n’avez-vous pas été encore au parlement ? Les engagements de soirée ne demandent pas un grand respect en Angleterre, on s’en tire par une carte remise le lendemain et si vous attendez une soirée libre vous arriverez au mois de juillet, c’est-à-dire lorsque le parlement finira.
J’avais le cœur plus à l’aise hier. Votre lettre m’a fait du bien tenez le dans ce bon état. J’ai fait prier Génie de venir une voir ce matin. Il y a 10 jours qu’il n’est venu. Il faut que je lui parle d’une chicane qu’on me fait pour mon loyer. Un des grands ennuis du célibat veuvage pour une femme est que tout le monde commence par la croire bête et poltrone. Je veux savoir de Génie si dans le cas présent c’est dans ce sens qu’on me traite. J’ai relu plusieurs fois votre lettre, votre portrait d’O’Connel est merveilleux. Je suis sûre que vous dites vrai. Vos dernières pages sont charmantes, c’est une beaume tout-à-fait. 

Midi
J’allais assez souvent le Dimanche au Zoological garden, mais je n’y allais pas seule ! Je n’y retournerai pas.  Y avez-vous été seul ou en société et avec qui ? Je vous prie de me dire toutes ces choses, tous, tous les détails. Est -ce que je vous en épargne un seul de ma journée ? On ne peut se résigner à l’absence qu’à cette condition là. Je suis bien aise que vous ayez décidé sur Madame de Meulan. Quand comptez-vous faire venir votre famille ? La ferez-vous venir cet été ? Pensez-y bien. Vous m’avez dit que vous viendrez ici à la fin de l’automne. Si vous la faites venir, vous ne me tiendrez pas votre promesse, car vous ne voudrez pas laisser votre mère, et vos enfans seuls en Angleterre. Vous ne voudrez pas leur faire passer la mer dans la mauvaise saison. Examinez bien tout cela, et dites-moi vrai, ne me trompez pas. S’ils sont auprès de vous, vous ne ferez plus avec moi vos visites de moi vos visites de châteaux. Enfin, enfin de quelque côté que je regarde cela j’y vois pour moi de grands mécomptes. Je ne veux pas que votre première pensée soit pour moi, mais je ne veux pas que vous me trompiez. Vous savez que quelques fois, vous l’avez essayé pour m’épargner de la peine et vous savez aussi que cela a toujours mal réussi.
Je vous envoie cette lettre parce que c’est mon jour, mais elle vous dit peu de choses.
Parlez moi de Brünnnow, n’est-il donc pas encore venu vous voir ? Quand vous le rencontrez dans le monde vous parlez vous ? La grossesse de Lady Palmerston si elle est vraie, serait étrange. Elle a mon âge.
Adieu. adieu mille fois.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
341 Paris le 10 avril vendredi 1840,
10 h 1/2
J’ai eu longtemps chez moi Génie ; un moment M. de Pogenpohl une assez bonne promenade au bois de Boulogne, de la causerie. avec Lord Granville et une visite à la princesse ont complété ma matinée. Lord Granville s’anni sur la question des souffres. Je lui ai dit le cri générai de la diplomat ie, de tout le monde. Il combat cela ; cependant il persiste à dire que personne ne lui en écrit un mot de Londres. Cela est peu croyable il m’a répété hier, qu’il ne serait pas surpris d’apprendre que M. Odillon Barrat entre au ministère sous peu de jours, Votre véritable adversaire comme vous l’apelliez un jour dans la Chambre !
J’ai dîné seule ; après le diner la Princesse Wolkowsky est venue me dire adieu un moment, elle partait dans la nuit. Lord Granville, Brignole, Armin, l’internonce, les de Castellane, M. de Maussion, le Duc de Noailles, le prince d’Aremberg. Voilà ma soirée. Dès que Granville fut sorti, il n’y eut qu’un cri sur l’affaire de Naples dont on n’a pas parlé pendant qu’il y était. Brignole prétend cependant qu’une seconde note de Temple était écrite en termes plus doux, mais le fond reste le même et Stopford va agir, or la première partie de ses instructions vise à vous tout juste, parce que c’est sur des batiments Français que se trouvent chargés les souffres. Voilà une querelle engagée tout de suite. Qu’est-ce que cela va dévenir ? Vous êtes bien prudent. Vous ne me dites jamais la plus petite nouvelle politique. Brignole se plaint d’un redoublement de rigueur envers les prisonniers de Bourges, il a même fait des démarches auprès du ministre de l’intérieur, mais sans effet jusqu’ici. Il parait que Thiers a fait quelques avances à Caraffa dans l’intention que Naples demande l’intervention de la France. Mais Caraffa n’a pas relevé l’affaire. Il n’a aucun ordre à cet égard. Vos ministres étaient hier très préocuppés des nouvelles des départements où la cherté du pain cause quelques émeutes, les préfets demandent des troupes et il n’y en a pas. Le parti conservateur est content du dernier vote. Il prouve que la minorité est très serrée et décidée. On juge que la situation du Ministère est toujours très épineuse. Granville par exemple le pense.
Je ne me mèle pas de vous parler de ce que vous mande Génie mais je le sais un peu. Ce qui me frappe c’est la nécessité que vous ne laissiez aucun doute à vos amis sur votre résolution en cas de chances pour M. Molé. Vous leur devez de les éclairer sur ce point que je crois bien résolu dans votre pensée et avec raison.
A propos, hier un ministre a dit à Granville : "Ces conservateurs sont étonnants ; ils croient bien nous embarrasser par leur motion Rémilly. Et bien vogue la galère, que la reforme électorale nous vienne par là. Il faut bien qu’elle vienne un jour nous l’accepterons. Vous savez bien qu’on parle déjà de dissolution. Faut il que je fasse mon voyage en Angleterre ? 

2 heures
Votre N° 337. Je vous en remercie tendrement. Vous vous êtes fâchés un peu. Un peu plus à la réflexion qu’au premier moment. Moi le premier moment a été plus vif, la réflexion a adouci. Voilà mes petites observations d’aujourd’hui. Cependant c’est presque imperceptible et je ne le vois que parce que je regarde à tout dans ce qui nous regarde avec une minutie qui surpasse encore votre bonne vue. Vous me consternez dans ce qui vous me dites de Sully, j’en restait à son austérité pour son maître, car enfin il est bien vrai qu’il condanmait sa conduite, et je croyais dès lors que c’était un Quaker. Jne crois plus à personne. Mais je croirai à vous; j’y crois. Oui, oui tout-à-fait. Il y a de si tendres paroles dans votre lettre, des paroles si pénétrantes. Votre programme me convient tout-à-fait et je suis bien aise de votre dîner le 15 à la société savante. J’en suis bien aise bourgeoisement. Ce sera une espèce de répétition avant la représentation du 1er de mai. Vous voyez que je me préocupe beaucoup de votre ménage.
Ce que vous au dites de l’impression que vous a faite la chambre des Communes me plait parfaitement, car c’est celle que j’ai reçue moi même. J’ai chargé Marion de la découverte de nouveaux pauvres. Anglais, et enfants ; c’est les deux conditions. On dit que le Roi, qui s’était mis sur le ton de la résignation a passé maintenant à l’état de plainte et de propos très amers contre son Ministère. Il se plaint aussi que son salon est désert ; on ne vient plus ! Vraiment il y a peu de dignité à ce langage.
Je vous dis à tort et à travers tout ce qui me revient, mais toujours de bonne source.

Samedi le 11 avril 10 heures
J’ai fait hier le bois de Boulogne seule. La petite princesse. Le dîner chez La Redorte, un moment de la soirée à l’Ambassade d’Angleterre, et le reste chez Mad. de Castellane pour entendre chanter les Belgiojoso. A diner Thiers seul a parlé et moi un peu ; le passé; il répétait son Consulat et son Empire. Il a eu tort et j’ai eu raison sur un point de l’histoire. La guerre de la coalition était en 1798, et il la voulait en 99. Elle a fini en 99. Avant dîner il m’a dit un mot.L’exil du Prince de Cassaro, la mauvaie humeur de Lord Palmerston. Il voulait causer seul avec moi, mais cela n’a pas réussi, Mad. de Talleyrand était là. Avant dîner courte reconnaissance et froide. A diner pas un mot, elle n’a pas ouvert la bouche. Après le dîner un long aparté; après lequel ils sont revenus prendre place au milieu de nous. Et il l’appellait "ma chère amie" en lui serrant le bras en haut en bas. Enfin c’était drôle ! Ce qui était drôle aussi c’est le ton hautain et exigeant de Mad. de La Redorte avec Thiers. Tout comme ferait Barrot. "Vous n’êtes pas assez décidé, vous n’avez que nous, il faut donc franchement nous prendre. Il ne faut pas flatter l’ennemi & &." Thiers avait l’air de se défendre un peu, d’accepter un peu le patronage. On a parlé destitution et il a dit : "et bien le temps de cela viendra aussi." Elle était plus pressée. Mais enfin tout cela m’a donné l’idée que le mariage n’est pas aussi arrêté que je le croyais. On a parlé de M. Molé ; tout le monde Mad. de Talleyrand surtout, affirmait qu’il s’était mal défendu l’année dernière, j’ai seule soutenu le contraire parce que j’étais un peu indignée de cette injustice et cette bassesse Montrond m’a appuyée. Savez-vous que j’ai un parfait mépris pour Mad. de Talleyrand ? il y avait toujours mépris d’une certaine espèce, à présent il y a mépris de toute espèce. Vraiment, peut on ainsi se manquer de respect à soi même ? Il y avait à diner outre ce que je viens de nommer Médem, Pahlen, Brignole, Vandoeuvre,  Rambuteau. A l’hotel de l’ambassade on a appris par moi les inquiétudes à Londres sur le vote de la Chambre, je l’ai su par un mot d’Ellice. Cela les a un peu consternés. Granville dit que M. Temple après une attitude très décidée et énergique. Il parle du Roi de Naples comme d’un fool. Il me semble d’après le dire de Thiers que cette affaire n’est pas en train de s’arranger. Nous nous sommes dit deux mots bien bas et bien intimes avant dîner que je n’ai peut être pas besoin de vous redire et que je ne veux pas écrire.
On m’a dit et de bonne source apparente que M. Molé aurait déclaré au Roi qu’il n’est pas en état de fournir un ministère et qu’il lui conseillait dès lors d’accepter la dissolution si elle lui est demandée. J’ai dit Le soir à M. Molé que j’avais ouï dire ce commérage. Il s’est récrié et m’a dit au contraire : "J’encourage perpétuellement le Roi à y résister, à toute outrance." Ce qui n’empêche pas qu’il ne me dit, un moment après : "Le Roi et moi nous n’avons pas seulement proféré le mot dissolution dans nos entretiens."
Je vous laisse à décider où est la vérité. Il y avait de la musique chez Mad. de Castellane, mais il y avait aussi du courant d’air. J’ai craint l’un plus que je n’ai aimé l’autre, et je suis partie de bonne heure. Appony venait de chez le roi qu’il avait trouvé de fort bonne humeur à sa grande surprise, quel terrain mouvant que ceci !
Voici votre N° 338. y a-t-il quelque nouveau réglement pour les drawing rooms ? Sous les autres règnes jamais les ambassadeurs ne restaient jusqu’à la fin à moins qu’ils en eussent envie. Mon mari, Estorhazy, M. de Talleyrand, tout cela partait quand bon leur semblait. Moi, je restais, parce que le roi et la reine venaient après le drawing room me dire un mot, mais j’ai seule. Les hommes diplomates n’ont jamais tenu jusqu’à la fin. Il n’y avait aucune nécessité de le faire.
Je suis bien aise de penser que vous allez vous trouver à Holland House. J’y ai souvent été. Souvent, surtout dans le jardin, mais pas seule.
Je n’ai pas encore écrit à la Duchesse de Sutherland, je ne sais trop que lui dire. La phrase de sa lettre qui me regarde ne parait pas aux autres aussi directe qu’elle vous semble à vous, et Lady Granville n’a pas eu de renseignement à ce sujet. S’il n’en vient pas décidément c’est que nous nous sommes trompés. Il faudra que je prenne d’autres mesures. C’est un peu ennuyeux parce qu’on est fort mal aux auberges à Londres. Je consulterai Ellice et il me trouvera peut être quelque chose hors de Londres du côté de Holland House. Mais il faut un établissement. Enfin je verrai. Vérity me drogue en effet et cela me déplait. Si le beau temps arrive jamais, je lui confierai le soin de ma santé et je laisserai les drogues.
Adieu. Adieu.
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