La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)

La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)


122. Monge à sa femme Catherine Huart

Collection :

1796-1797 : Première mission en Italie, La commission des sciences et des arts Prairial an IV - vendémiaire an VI Auteur : Monge, Gaspard
Notice créée le 12/01/2018

Transcription & Analyse

Transcription linéaire de tout le contenu :
Venise, le ler fructidor de l'an V de la République française une et indivisible
 
Nous avons bien de la peine, ma chère amie, à trouver ici les 500 manuscrits accordés par le traité.[1] Nous cherchons partout ; j'ai été à Padoue, comme je te le mandais, je crois, dans ma dernière ; j'étais hier à Treviso ; et malgré toutes nos recherches, nous avançons peu. Nous sommes obligés de compléter notre nombre par des éditions premières, et par quelques objets d'art que nous évaluerons de notre mieux en manuscrits.[2] Néanmoins, si rien ne vient traverser mes projets, j'espère que dans 8 ou 10 jours j'aurai tout terminé pour ce qui regarde la confection de la liste et non pas ce qui a rapport à l'encaissement pour lequel Berthollet veut bien rester.[3] Je partirai donc d'ici avec Berthélemy qui viendra avec moi jusqu'à Lyon,[4] d'où il redescendra le Rhône pour aller à Marseille ou à Arles au-devant du convoi de Rome qui est maintenant en France. Il nous faudra 3 jours pour nous rendre à Milan ; nous y mettrons encore 2 jours pour prendre congé du général et prendre quelques affaires. De Milan en 6 jours, nous nous rendrons à Lyon. En un jour, je serai à Beaune et à Nuits où je pourrai bien rester deux jours ; et enfin en trois jours je serai auprès de toi ; et, malgré toutes mes stations, mon voyage ne durera environ que 17 ou 18 jours. Ainsi, dans moins d'un mois j'espère que je serai dans cette Babylone.[5] Depuis l'espoir que j'ai de partir bientôt, le temps me dure plus qu'à l'ordinaire. La pauvre ville de Venise, bien étonnante pour le premier jour, où l'on ne rencontre ni voiture, ni chevaux, ni bétail d'aucune espèce, ennuie à la longue. Je ne peux pas souffrir les spectacles d'Italie ; aussi je n'y vais que pour connaître les salles. Il m'en coûtera bien peu de te faire le sacrifice de toute l'Italie. Je n'aurai de chagrin que celui de n'avoir pas vu Faipoult à Gênes.[6]
J'ai reçu, chère amie, toutes les lettres que tu m'as adressées à Rome et à Milan. Tu m'en donnais le détail dans celle du 11 messidor et je suis complet.[7] J'ai même reçu celle du 14 messidor, avec celles de Louise et de Paméla.[8]
Tout ce que vous racontez de Paris n'est pas trop agréable pour les amis de la République. Je dinai hier à Treviso avec le général Serrurier qui y commande et qui venait d'arriver de Paris. Il ne m'a pas plus rassuré que toi. Au reste, nous subirons notre sort, et dans notre malheur nous serons dignes de la belle cause que nous avons défendue.[9]
Je suis bien fâché que la vendange soit aussi mauvaise dans la Côte-d'Or que me le mande Louise ; le général Serrurier dit qu'elle ne sera pas meilleure dans la Champagne.[10] Ainsi voilà une des principales sources de richesse de la France perdue pour une année ; car c'était un des grands objets d'exportation.
Adieu, ma chère amie, je t'écrirai vraisemblablement encore une fois d'ici, et alors je te donnerai une note plus précise sur mon départ, ou peut-être ne t'écrirai-je que de Milan, et alors je serai encore plus sûr de mon fait.
Je suis fâché que la nouvelle du magasin de poudre de Rome t'ait donné de l'inquiétude. Je t'ai cependant écrit par le courrier suivant pour que tu apprennes cet accident par moi ; mais vraisemblablement notre secrétaire aura porté trop tard les paquets à la poste où ils seront restés pour l'ordinaire suivant, ou bien ma lettre aura été négligée dans les bureaux du ministre des relations extérieures.[11] Au reste, si quelqu'un de nous eut péri dans cet événement, nous étions des personnages assez considérables à Rome pour que le donneur de nouvelles en fit mention, et dès qu'on n'en parlait pas, tu devais être tranquille.
Mille respects à la citoyenne Berthollet ; mille compliments à Eschassériaux, à Florent-Guyot, à Barruel, à Naigeon.[12] Embrasse pour moi Baur, Fillette,[13] Louise, Paméla, Emile.[14] Je suis bien enchanté de tout ce que tu me dis de favorable à notre sœur Monge. Quoique je n'aie pas eu longtemps le plaisir de la voir, j'en avais jugé de même. Embrasse-la pour moi, ainsi que son pauvre mari. Il est si maigre qu'il n'avait pas besoin d'un rhumatisme ; c'est bien assez d'une femme aimable ; mais il faut que tout soit compensé ![15]
Adieu, encore une fois et compte sur l'empressement avec lequel je retournerai
                                                 [Monge]

[1] Traité de Milan entre la France et Venise signé le 16 mai 1797  [27 floréal an V]. L’article 3 stipule la remise de 20 tableaux et 500 manuscrits. Sur le choix des manuscrits, voir les lettres n°110, 114, 117, 118, 123, 127, 128, 130, 131 et 140. 

[2] Voir la lettre n°140.

[3] Claude-Louis BERTHOLLET (1748-1822) a accompli seul une grande partie de la mission à Venise. Voir la lettre n°99. Il est le dernier membre de la commission à quitter l’Italie. Voir la lettre n°138.

[4] Jean-Simon BERTHÉLÉMY (1743-1811). Il part finalement seul pour la France. Voir les lettres n°122 et 132.

[5] Les projets de Monge ne se réalisent pas. Voir les lettres n°119 et 125.

[6] Guillaume-Charles FAIPOULT DE MAISONCELLES (1752-1817) ministre plénipotentiaire à Gênes.

[7] Il s’agit en fait de la lettre de Paris du 17 messidor an V [5 juillet 1797]. Catherine écrit : « J’ai, 4 lettres en route pour toi, à l’adresse du C[itoyen] Cacaut, une du 24, une du 28, une du 10 messidor. »

[8] Louise MONGE (1779-1874) et Marie-Élisabeth Christine LEROY (1783-1856) appelée Paméla. Il s’agit en fait de la lettre du 10 messidor an V  [28 juin 1797].

[9] Jean-Mathieu-Philibert SÉRURIER, (1742-1819). Catherine écrit de Paris le 17 messidor an V [5 juillet 1797] : « Ne vous alarmez pas de ce que je dis. Mais je vois avec une vraie douleur que la paix ne se termine pas ; tu sais que les Républicains ne sont jamais si grands que dans le danger. Les ennemis de l’intérieur sont lâches. Lorsqu’ils voient les Républicains se réunir, ils se cachent, et se taisent. Les Cercles constitutionnels qui se forment, commencent à leur en imposer, mais les armées sont en présence, il ne faut qu’une étincelle pour allumer la guerre civile, la victoire restera comme de coutume aux amis de la patrie, mais c’est toujours avec du sang répandu. Nous avons assez arrosé l’arbre de la Liberté pour le faire prospérer. »

[10] Louise Monge dans sa lettre du 10 messidor an V [28 juin 1797] écrit : « Vous avez sûrement un bien beau temps à Rome et vous jouissez de l’été, tandis qu’ici nos mois de prairial et de messidor ressemblent au mois de brumaire et qu’il fait très froid. La pluie est continuelle dans ce pays depuis longtemps cela est fort malheureux pour les fruits, le foin et surtout pour la vigne on assure qu’il n’y aura pas de vin cette année. Ainsi si par hasard nous faisions les vendanges ensemble cette année nous ne jouirions pas de la joie qu’éprouvent tous les propriétaires lorsqu’ils font une bonne récolte. » Monge donne au commentaire personnel et familial de Louise une dimension plus « politique ». Voir la lettre n°118.

[11] Charles-Maurice de TALLEYRAND-PÉRIGORD (1754-1838). Catherine répond de Paris le 11 thermidor an V [29 juillet 1797] : « J’ai bien soupiré après ta lettre du 11 messidor, mon cher ami, l’événement du château Saint-Ange nous a été annoncé par les journaux plus de 8 jours avant la réception de cette lettre qui n’est arrivée que le 8 au soir, il y avait déjà 24 heures que les hoquets allaient bon train lorsqu’elle arriva. Je n’ai pas pu la lire tout de suite, Mad[ame] Moitte était dans la même inquiétude, elle avait déserté sa maison. » Voir la lettre n°108.

[12] Joseph ESCHASSÉRIAUX (1753-1824), GUYOT DE SAINT-FLORENT (1755-1834), Étienne-Marie BARRUEL (1749-1818) et Jean-Claude NAIGEON (1753-1832).

[13] Barthélémy BAUR (1752-1823)  et sa femme, jeune sœur de Catherine, Anne Françoise HUART (1767-1852),

[14] Le fils du couple BAUR Émile BAUR (1792- ?).

[15] Louis MONGE (1748-1827) épouse en février 1796 Marie-Adélaïde DESCHAMPS (1755-1827). Parti au mois de mai 1796, Monge n’a pu la fréquenter que quelques mois. Voir la lettre n°156. Le 11 thermidor an V [29 juillet 1797], Catherine lui écrit : « Ton frère et ta sœur sont toujours à la maison. Ils sont allés coucher chez eux aujourd’hui ils reviendront demain, c’est une gentille femme, ton frère a l’air heureux. J’en suis bien contente. »

Analyse :

Lettre non signée relative aux difficultés à trouver des manuscrits et au trajet prévu pour son retour vers la France

Contributeur(s) :
  • Dupond, Marie (édition scientifique)
  • Walter, Richard (édition numérique)

Relations entre les documents

Ce document n'a pas de relation indiquée avec un autre document du projet.