La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)

La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)


132. Monge à sa femme Catherine Huart

Collection :

1796-1797 : Première mission en Italie, La commission des sciences et des arts Prairial an IV - vendémiaire an VI Auteur : Monge, Gaspard
Notice créée le 12/01/2018

Transcription & Analyse

Transcription linéaire de tout le contenu :
Passeriano, le 3e [jour] complémentaire an 5

Un courrier extraordinaire va partir, ma chère amie, et je griffonne promptement un mot de lettre pour toi ; j'espère que tu la recevras bientôt, et la fraîcheur des nouvelles compensera la brièveté de la lettre. Il y a trois jours que nous avons reçu les papiers de Paris jusqu'au 22.[1] Les mesures du gouvernement sont rigoureuses et de nature à inspirer confiance à ses amis, et à tous les égoïstes qui n'ont d'autre soin que d'examiner quel est le parti le plus fort pour s'y jeter. Les patriotes de Venise sont aux anges, et nos Français qui y sont partagent leur enthousiasme.[2] Il faut que le gouvernement continue à avoir de l'audace, et qu'il fortifie l'armée d'ltalie sur laquelle vont tomber toutes les forces de l'Autriche. Il nous faut une paix, non seulement honorable pour la France, mais encore utile à nos amis. Il faut que l'amitié de la République soit avantageuse à ceux qui l'obtiennent. Il faut enfin profiter de ce mouvement qui, si on le saisit, pourrait être le dernier et porter la grande nation au faîte de la gloire.
J'ai vu que le Conseil des 500 m'avait compris dans la liste présentée aux Anciens pour le Directoire.[3] C'est une chose flatteuse dans la circonstance, mais j'espère bien que la liste est trop belle pour qu'on soit obligé de penser à moi. Au reste, j'en serais bien fâché, et il vaudrait mieux me destiner à l'établissement de l'Instruction publique à laquelle j'ai longtemps pensé, que de me placer au timon des affaires pour lequel je suis moins propre que d'autres.[4]
Il y a longtemps que je n'ai écrit à Marey et à sa femme ; les courriers ne passent pas par Nuits[5] ; d'ailleurs je ne les vois pas pour leur recommander la lettre que je leur remettrais ; je te serai donc bien obligé si dans ta première, tu leur parles de moi.
La citoyenne Bonaparte[6] est arrivée ici hier soir, après avoir passé par Venise où elle a reçu des fêtes très aimables, et où elle a eu occasion de juger du zèle de ses habitants pour la liberté. Il serait bien cruel d'abandonner ces bonnes gens, et peut-être très impolitique.[7]
Je n'ai pas encore été à Idria ; peut-être m'y rendrai-je bientôt; cela dépend des arrangements du général en chef.[8]
Nous avons ici le général Desaix qui a commandé l'armée du Rhin au dernier passage, et qui a défendu Kehl.[9] Il est extrêmement modeste, et il plaît généralement ici à tout le monde. Bonaparte lui a fait présent hier d'un beau sabre, et il a paru très sensible à ce témoignage d'estime.
J'embrasse bien tendrement Louise, Paméla,[10] le ménage de mon frère,[11] celui de ta sœur[12]. Si la citoyenne Berthollet est à Paris,[13] présente lui mes hommages. Son mari[14] est à Venise et se porte bien. Nos collègues Berthélemy et Tinet[15] doivent être partis pour la France. Je ne les ai pas vus avant leur départ. Le premier doit aller rejoindre Moitte et Thouin qui accompagnent le convoi à Marseille[16] ; peut-être l'autre ira-t-il directement à Paris.[17] Si Berthélemy y va, il ne manquera pas de t'aller voir. Fais-lui mille amitiés. C'est un homme extrêmement honnête, et bon patriote. Nous l'aimons tous et je crois qu'il nous rend la pareille.
Adieu, je t'embrasse bien tendrement.
                                                 Monge
 

[1] 22 fructidor an V [8 septembre 1797]. Coup d’état du 18 fructidor an V [4 septembre 1797]. Voir la lettre n°131.

[2] Le 23 floréal an V [12 mai 1797], le peuple de Venise se révolte et le Sénat est renversé. Trois jours plus tard Bonaparte entre dans la ville. Le 27 floréal [16 mai 1797] un traité de paix entre la France et Venise est signé à Milan et une municipalité provisoire installée. Voir les lettres n°40. 45,76, 84, 90, 93, 96 et 99.

[3] Monge l’apprend par  les journaux. Catherine transmet à Monge les réactions d’Eschassériaux, son futur gendre, dans sa lettre du 30 fructidor an V [16 septembre 1797] : « Il t’aime beaucoup, il a été flatté de ce que tu as eu 179 voix pour être Directeur. Cela m’a fait aussi grand plaisir. Mais un bien plus grand de ce que tu n’en aies pas eu assez pour l’être. »

[4] Monge a déjà une expérience des hautes fonctions administratives, mais son expérience au ministère de la Marine d’août 1792 à avril 1793 a été difficile et son action ministérielle vivement critiquée aussi bien par ses contemporains que par les historiens. Voir TATON R. (1951), pp. 34-35 ; AUBRY P.-V. (1954), pp. 84-123 ; DE LAUNAY L. (1933), pp. 71-100. Lorsque Catherine trace le parcours de son mari depuis 1789 dans une lettre du 19 germinal an VI [8 avril 1798], elle ne manque pas de lui rappeler ce que son inexpérience dans les domaines de la politique et du pouvoir lui a coûté : « Te voilà donc ministre de la Marine malgré toi. J’ai été témoin de ton zèle et de la peine que ton inexpérience dans cette partie, te causait. Tu as eu le bonheur de sortir de là avec une réputation sans tache.»  À l’automne 1796, même si Monge vibre avec Miot et Saliceti devant le spectacle des révolutions italiennes alors que sa mission à Rome est suspendue, il préfère rentrer à Florence avec Miot en laissant Salicetti s’embarquer pour la Corse  et en exprimant la volonté de poursuivre sa mission sans changer la nature de son action en Italie. (Voir la lettre n°39.) Enfin, alors que Monge apprend qu’il a été élu directeur de l’École polytechnique, il se montre mécontent de devoir assumer des responsabilités administratives et cela même dans le domaine de l’instruction publique. Voir la lettre n°127. C’est pour cela que Monge peut étonner lorsqu’en mai 1798, il informe sa femme de son intention de siéger au Conseil des Anciens lorsqu’il sera rentré de l’expédition d’Égypte. Voir la lettre n°177.

L’expérience de Monge au ministère de la Marine n’a pas encore été l’objet spécifique d’une étude historique. Il semblerait qu’il ne faille pas seulement envisager le ministère comme un épisode de l’action révolutionnaire de Monge,  mais comme un élément à inscrire dans une étude plus large de l’action de Monge à la Marine. Sur l’action de Monge à la Marine voir les lettres n°2, 118 et 127. Il faut mentionner les études de BOISTEL G., (2003), « Une loi de la marine discutée : la refonte des écoles de la Marine du 10 août 1791 dans la correspondance Gaspard Monge - Pierre Levêque », Chronique d’histoire maritime, n° 53, pp. 51-65 ; TAILLEMITE E. (2007),  « Monge et la Marine » Bulletin de la SABIX, n°41 Un savant en son temps : Gaspard Monge (1746-1818), pp. 129-139.) Cette étude ne serait plus restreinte aux quelques mois du ministère mais elle s’étendrait de sa nomination comme examinateur de la Marine en octobre 1783 jusqu’à sa démission en 1799. (Voir les lettres n°2 et 204.)  Elle ne serait pas restreinte à Paris, mais elle devrait prendre en compte les longues tournées d’examinateur (voir la lettre n°9) durant lesquelles Monge ne se départit pas de son regard scientifique, c’est à dire, de sa capacité à mettre en problème et en questions la réalité et le monde matériel. (Voir les lettres n°16 et 17). Ainsi elle ferait apparaître la nature scientifique et pédagogique de l’action de Monge dans le domaine de la Marine sans oublier d’envisager le Traité élémentaire de statique à l’usage des élèves de la Marine publié en 1788 comme une contribution au fondement de la mécanique et à la détermination de ses principes, donnant un exemple rigoureux de développement des liens entre domaines mathématiques. Monge est examinateur de la marine depuis presque dix ans lorsqu’il a été élu ministre, et il ne néglige pas l’expérience acquise dans ce domaine. Bien au contraire, c’est par le biais de la formation de ceux qui sont destinés au service public qu’il parvient à tisser des liens entre pratique scientifique et service public sans soumettre le premier au second. Lors de son ministère il élabore un texte dans lequel il cherche à montrer les enjeux des rapports entre sciences et arts et ceux d’une formation scientifique pour tous. En 1795, il l’utilise pour rédiger son « Programme » qui introduit ses leçons de Géométrie descriptive. (Voir la lettre n°3). L’engagement pédagogique est un caractère décisif de la pratique du mathématicien de la deuxième moitié du XVIIIe siècle qui détermine son action publique. (Voir les lettres n°3, 4 et 5.)  

[5] Nicolas-Joseph MAREY (1760-1818) et Émilie MONGE (1778-1867), fille aînée de Monge qui habitent à Nuits en Bourgogne. La dernière lettre écrite par Monge à Marey date du 14 floréal an V [3 mai 1797]. Voir la lettre n°90.

[6] Marie-Joseph-Rose TASCHER DE LA PAGERIE  vicomtesse de BEAUHARNAIS (1763-1814) mariée à Bonaparte le 19 ventôse an IV [9 mars 1795].

[7] Voir la lettre n°119. Monge fait apparaître une critique de la politique et de l’attitude du Directoire et de Bonaparte avec les républicains italiens qui comptent sur le soutien de la République française. Voir la lettre n°118.

[8] Napoléon BONAPARTE (1769-1821). Voir les lettres n°131 et 135.

[9] Louis-Charles-Antoine DESAIX (1768-1800). Général de l’armée du Rhin, blessé en avril 1797, il occupe sa convalescence avec Bonaparte et ses victoires en Italie. Monge entretient de bonne relation avec lui. Ils collaborent lors de la préparation de l’expédition d’Égypte et l’embarquement de Civitavecchia dont le commandement est confié à Desaix. Voir la lettre n°161

[10] Louise MONGE (1779-1874) et Marie-Élisabeth Christine LEROY (1783-1856) appelée Paméla, nièce de Catherine HUART

[11] Louis MONGE (1748-1827) et Marie-Adélaïde DESCHAMPS (1755-1827).

[12] Anne Françoise HUART (1767-1852), son mari Barthélémy BAUR (1752-1823) et leur fils Émile BAUR (1792- ?).

[13] Marie-Marguerite BAUR (1745-1829).

[14] Claude-Louis BERTHOLLET (1748-1822).

[15] Les deux peintres commissaires Jean-Simon BERTHÉLÉMY (1743-1811) et Jacques-Pierre TINET (1753-1803).

[16] Jean-Guillaume MOITTE (1746-1810) et André THOUIN (1747-1824) voir les lettres n°121, 122 et 123.

[17] Voir la lettre n°140.

Contributeur(s) :
  • Dupond, Marie (édition scientifique)
  • Walter, Richard (édition numérique)

Relations entre les documents

Collection 1798-1799 : Le voyage de Civitavecchia à Malte. l'expédition d'Égypte et le retour en France. Prairial an VI – nivôse an VIII

       
204. Monge au ministre de la marine
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