La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)

La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)


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187. Monge à sa femme Catherine Huart


Auteur : Monge, Gaspard
Collection : 1798-1799 : Le voyage de Civitavecchia à Malte. l'expédition d'Égypte et le retour en France. Prairial an VI – nivôse an VIII  - Voir les autres notices de cette collection

Transcription & Analyse

Transcription linéaire de tout le contenu :
À bord de la Courageuse[1], le 8 prairial, an VI, ère Républicaine [27 mai 1798]
 
Nous réussîmes hier soir, ma chère amie, à sortir du port. C'était un fort joli spectacle de voir une cinquantaine de chaloupes rangées sur deux files nous remorquer, pendant que deux cordages filés d'un côté et de l'autre nous maintenaient dans le seul endroit de la passe où l'eau était assez profonde pour notre frégate. Lorsque nous fûmes au large et que, pouvant nous servir de nos voiles, nous eûmes congédié nos chaloupes, c'était un plaisir de les voir toutes ramer à l'envi pour rejoindre leurs bâtiments respectifs afin d'appareiller. Cependant toute cette opération employa le reste de la journée, et la nuit vint nous priver du spectacle de la sortie de la flotte. Quoique la lune fût fort belle, et que la mer fût très bonace, comme nous étions déjà assez loin, nous ne pouvions voir les vaisseaux qu'à la lueur des salves du fort qui, après nous avoir donné notre salut de 21 coups, a tiré indéfiniment jusqu'à minuit pour nous faire honneur. Nous avons dormi tous comme à terre, et ce matin toute la flotte qui est à la voile et qui se rallie fait qu'il nous semble être dans une ville bien habitée. Les porte-voix se font entendre de tous côtés ; on se demande réciproquement des nouvelles les uns des autres. Il y en a qui ont déjà pris le punch ; sur d'autres bâtiments, la musique exécute le Chant du Départ ; enfin tout le monde est fort gai. Nous n'allons pas vite parce qu'il faut attendre les pauvres navires marchands qui font force de voile et cependant ne font pas grand chemin ; et nous espérons joindre demain la grande escadre. Je crois que cela nous fera faire un beau tapage. Mais je me réserve de t'en parler lorsque cela aura eu lieu.
Il n'y a rien de si fade, ma chère amie que la description d'une navigation heureuse. Mais il est bien agréable de voir la gaîté sur tous les visages. D'ailleurs les troupes que nous avons à bord se font un plaisir de servir à la manœuvre, ce qui fait que nous sommes forts, et si le mauvais temps vient, nous serons en état de résister. Je vais déjeuner.
 
Le 8 au soir.
Pendant tout le jour, ma chère amie, notre frégate a toujours été à la tête du convoi. Mais ce soir elle se met en panne pour le rallier. Le vent a beaucoup faibli. Tous les vaisseaux que nous avions laissés de l'arrière se rassemblent autour de nous ; nous sommes presque tous à la portée du porte-voix et il nous semble que nous sommes à Venise. La gaîté est partout. Nous apercevons dans le lointain les montages de Corse, et quoique nous soyons obligés d'aller lentement pour ne pas laisser le convoi, nous espérons voir demain la grande flotte.[2] Le gabier[3] qui l'apercevra le premier aura deux piastres.
L'aviso qui était venu nous apporter l'ordre à Civitavecchia ne nous a quitté que ce matin pour aller porter la nouvelle de notre départ. Il a peut-être joint maintenant ou il joindra pendant la nuit, de manière que la grande flotte pourra bien venir au-devant de nous. Car c'est son chemin pour se rendre au lieu que nous croyons être celui de notre destination.
Je suis tout fier de supporter à merveille le voyage. Tous ceux qui font usage de la recette de Vandermonde s'en trouvent bien.[4] Il est vrai que la mer est si belle et le temps si beau que notre navigation ressemble parfaitement à celle de Paris à St Cloud ; mais quoique nous ne puissions pas espérer d'être traités ainsi jusqu'à la fin, i1 vaut mieux que cela commence bien ; il nous sera plus facile de nous accoutumer. Adieu ma chère amie. Si demain il nous arrive quelque chose d'intéressant, je t'en ferai part. On dit que dans la flotte de Toulon, on est tous les uns sur les autres, et qu'il y a 2 500 hommes à bord du vaisseau l'Orient qui porte le général en chef. Quant à nous, nous sommes à notre aise. Demain, les chambres qu'on nous pratique dans la dunette pour le général Desaix et pour moi seront terminées. Je serai commodément pour écrire ; tandis qu'actuellement je suis à la Ste Barbe où l'on est à la vérité bien tranquille, mais un peu incommodément surtout pour la lumière.[5]
 
Le 9 [28 mai 1798] au matin.
Tout va bien, ma chère amie ; mais nous n'avons presque pas de vent. À peine avons-nous fait trois ou quatre lieues pendant la nuit ; et si le vent ne s'élève pas, nous aurons de la peine à voir l'escadre aujourd'hui. D'ailleurs il ne fait plus de soleil et la vue ne se porte pas aussi loin. Mais notre jeunesse est toujours aussi gaie ; elle est actuellement sur la dunette où elle chante à tue-tête. Si nous voyons l'escadre dans la journée, ce sera bien autre chose.
 
Le 9 au soir.
Nous avons eu calme plat toute la journée, ce qui nous a bien contrarié. Mais dans ce moment vers le coucher du soleil, le vent commence à se faire sentir. Tous les bâtiments de l'escadre commencent à gouverner ; et ils s'empressent de s'approcher de nous pour nous communiquer leur joie. On entend de tous les côtés les porte-voix ; leur nombre fait qu'on ne distingue rien, sinon que tout le monde est content. Une galère que le commandant de l'escadre avait expédiée ce matin de l'avant pour aller à la découverte, mais qui avait eu ordre de rejoindre avant la nuit, vient de retourner. Elle n'a rien vu. Nous allons courir la nuit, nous espérons faire une lieue à l'heure et demain matin peut-être aurons nous des choses nouvelles.
 
Le 10 [29 mai 1798] à 11 h du matin.
Nous avons vu ce matin les montagnes de Corse. Nous avons envoyé une de nos galères de l'avant pour la découverte ; elle reviendra ce soir. Nous venons d'apercevoir un bâtiment qui est à 4 lieues de nous et qui fait route vers le levant. Nous avons tiré un coup de canon pour l'appeler. Il nous a entendu ; il a viré de bord ; nous pensons qu'il fait ses efforts pour nous joindre, et nous présumons qu'il nous cherchait. Ce sera vraisemblablement un aviso que la grande armée aura laissé dans les parages pour nous avertir de son passage et de sa route. Si nous en étions certains, comme nous avons le vent, nous irions à lui, et dans une heure nous l'aurions joint. Mais nous allons lui dépêcher une autre galère, et ce soir nous saurons à quoi nous en tenir.
Tu vois, ma chère amie, que je te mande bien des niaiseries ; mais que veux-tu ; il faut bien que je te fasse un journal. Si les événements deviennent plus intéressants, je mettrai aussi plus d'intérêt à te les raconter. Au reste, si cela a lieu, on aura peut-être aussi moins de temps pour écrire.
 
Le 10, à 3 heures après midi.
Nous avons joint le bâtiment. C'est justement l'aviso qui était venu à Civitavecchia. Il nous apprend que la grande armée est en marche ; nous en sommes à 12 heures, mais nous n'avons plus de vent.
 
Le 10 prairial.
Nous approchons de l'armée, ma chère amie. Nous voyons en avant de nous la pointe d'un bâtiment, et ceux de nos jeunes gens qui sont au haut des mâts annoncent une douzaine de vaisseaux. Nous sommes en face de la Sardaigne que nous avons sur notre droite, et nous courons vers le midi. Si notre frégate qui est une excellente marcheuse était seule, nous serions sûrs de joindre l'armée dans la journée.
 
Le 11 prairial [30 mai 1798].
Nous voyons en avant de nous une frégate qui a l'air de vouloir venir à nous, mais elle aurait pour cela le vent debout, et elle est obligée de louvoyer. Cette frégate, après six heures de marche, s'est un peu rapprochée. Nous avons fait signe à notre convoi de continuer sa route, et nous venons de pousser une pointe de son côté. Nous avons eu le temps avant la nuit de la reconnaître. C'est l'Artémise, frégate de la division de Toulon. Après avoir reçu et donné les signaux de reconnaissance, nous sommes venus reprendre la tête de notre convoi. Nos pauvres volontaires sont émerveillés qu'on puisse se reconnaître à distance.
 
À 11 heures du soir.
Le feu vient de prendre à notre boulangerie. Nous venons de la jeter à la mer ; aussi nous voilà au biscuit pour le reste de la traversée. Ce ne serait pas un grand malheur si j'avais de bonnes dents car le biscuit est fort bon ; mais il me faudra deux heures pour manger ma ration.
 
À 1 heure du matin, le 12 [31 mai 1798].
Vient d'arriver la frégate l'Artémise que la nuit nous avait fait perdre de vue. Le jeune Colbert, aide de camp du général Bonaparte,[6] qui était sur le bâtiment vient de venir nous voir à bord. Il m'a donné des nouvelles de Berthollet qui se portait bien hier.[7] La mission de l'Artémise est de nous reconnaître et d'aller rendre compte de notre situation. La grande armée fait beaucoup de signaux de nuit et nous voyons à tout moment la lueur des coups de canon qu'elle tire. Mais nous n'apercevons rien. Après nous être couchés, nous nous sommes levés tard, et nous trouvons dans notre convoi plusieurs bâtiments de celui de Toulon qui s'étant arriérés sont venus se rallier à nous. La plupart des petits bateaux de cabotage que nous avons se désolent. Ils ont peur de perdre le convoi et, si cela leur arrivait, de ne pouvoir plus retourner chez eux, parce qu'ils ne sont pas accoutumés à aller aussi loin, et que, s'ils étaient seuls et qu'ils fussent rencontrés par les Barbaresques, ils seraient pris et mis en esclavage. Cela les rend obéissants ; mais ils ont bien de la peine à comprendre les signaux. Heureusement, nous avons des galères que nous faisons voguer tout autour du convoi, et qui expliquent les signaux quand ils ne sont pas compris.
La grande armée marche comme nous ; on la voit toujours du haut de nos mâts. Nous sommes vers le milieu de la Sardaigne. Le vent est très faible le jour ; il s'élève un peu la nuit, mais alors la différence des marches disperse le convoi et au jour il faut attendre les traînards. Nous nous portons tous bien. Il n'y a eu que trois personnes à notre bord qui ont eu mal au cœur. Quant à moi, je suis toujours comme dans ma chambre à bord ; et je n'ai pas encore eu le moindre sentiment de mal de cœur.
 
Le 13 prairial [ler juin 1798][8]
La frégate l'Artémise est venue hier soir nous faire virer de bord, afin, disait-elle, de nous rallier à la grande flotte. Elle nous a fait courir toute la nuit au nord et nous n'avons rallié que quelques bâtiments écartés de la grande flotte ; en sorte qu'à midi, aujourd'hui, nous étions au même point que nous étions hier. Si beaucoup de gens comme ceux-là se mêlent de nos affaires, je ne sais quand nous arriverons. Depuis les huit heures du matin, nous sommes en calme plat. Les vaisseaux n'éprouvent pas le plus petit souffle de vent ; ils sont tous là au hasard sans aucune direction. Il fait d'ailleurs le plus beau temps du monde. Les canots sont en mer et on va se faire visite comme dans Venise. Mais tout le monde est mécontent de rester là en panne et de ne pas faire un pas vers son but.
Quant à moi, je suis très heureux. On m'a fait une belle chambre comme au général Desaix ; elles sont l'une et l'autre tapissées de velours cramoisi ; elles ont chacune une fenêtre sur le vaisseau et une sur la mer. J'y ai couché cette nuit pour la première fois et j'y suis fort à mon aise. Mais que Dieu veuille envoyer sur les eaux son souffle, comme dit Moïse, et que personne ne vienne nous faire défaire la nuit ce que nous faisons le jour.[9] Car si cela dure, je ne peux plus prévoir quand nous arriverons.
 
Le 14 [2 juin 1798][10]
Hier soir, la frégate l'Artémise, après avoir croisé pour éclairer notre marche est revenue nous joindre. Le général Murat, ses deux aides de camp, Lavalette[11] et Colbert, sont venus nous voir à bord. Il paraît que la grande escadre est bien loin et qu'elle ira nous attendre au rendez-vous. Indépendamment de l'Artémise, nous avons encore joint le Montenotte qui convoie quelques traîneurs des autres parties de l'expédition ; en sorte que nous commençons à être forts. Nous sommes trois frégates, un brick, un chébéc, deux galères, trois chaloupes canonnières portant du 24 et nous pouvons défendre notre convoi qui s'augmente tous les jours de tout ce qui n'a pas pu suivre l'escadre. Notre convoi est en bon état ; il est bien rallié. Nous n'avons d'inquiétude que pour l'eau dont vont manquer nos galères qui n'ont pas pu en embarquer beaucoup et qui en consomment considérablement. Peut-être que sans cette nuit de Pénélope que j'ai toujours sur le cœur, nous en aurions eu assez.[12]
Je ne te mande que des enfantillages, ma chère amie, mais je bavarde avec toi sur ce qui nous occupe toute la journée et toute la nuit. Peut-être aurions-nous quelque jour des objets plus dignes d'intérêt. Nous étions hier soir tout près des côtes de la Sardaigne. Nous avons poussé au sud-est cette nuit et pour la première fois nous ne voyons maintenant aucune terre ; mais j'espère que nous ne tarderons pas à voir la pointe de la Sicile, à moins que le calme ne nous reprenne. Nous avons toujours le plus beau temps du monde et nous sommes sur la frégate comme dans notre chambre.
 
Le 15 prairial [3 juin 1798]
Nous avons eu hier, ma chère amie, calme plat toute la journée ; mais sur le soir, le vent s'est élevé, la pluie est venue, et nous avons été un peu secoués toute la nuit. Si nous avions été seuls, nous aurions fait bien du chemin ; nous ne portions presque point de voile pour attendre le convoi. Le bâtiment n'était pas soutenu, et presque tout le monde a eu le mal de mer. Nous ne sommes parmi les passagers que quatre ou cinq qui nous portons absolument comme à terre. Je n'ai été inquiet la nuit que pour nos pauvres petites tartanes et pour nos chaloupes canonnières qui ont dû faire de beaux sauts. Nous avions encore l'inquiétude de nous jeter dans l'obscurité sur quelques-uns de nos bâtiments que nous aurions coulé bas. Car malgré notre soin de ne mettre presque pas de voile, nous allons encore plus vite qu'eux. Ce matin, le convoi est bien éparpillé ; nous faisons signal de ralliement et nous envoyons nos bâtiments marcheurs pour ramener tous nos traîneurs. Nous avons bon vent, la mer est un peu houleuse ; mais il fait jour, nous n'avons aucune inquiétude et si nous étions seuls, nous serions dans deux jours au rendez-vous.
Si je restais longtemps dans cette situation, je deviendrais gras comme un chanoine. Je mange du matin au soir ; je ne bois presque pas d'eau parce qu'elle est mauvaise ; je dors presque toutes les nuits et quelquefois le jour quand il fait chaud. Je pense souvent à toi, et si je te tenais ici, je serais le plus heureux des hommes, à moins que toi-même ne fusses pas heureuse.
 
Le 15 au soir.
Nous avons aperçu vers la fin du jour, l'île de Marettimo qui est à la pointe de la Sicile et nous y arriverons demain à la pointe du jour et nous passerons entre l'île et la Sicile pour nous diriger sur Malte. Tout l'équipage est fort gai ; nous venons de chanter en chorus toutes les hymnes de la Révolution, et nous allons nous coucher joyeux, du moins ceux que le mouvement du vaisseau ne tourmente pas, car dans ce moment-ci nous sommes pas mal secoués.
 
Le 16 [4 juin 1798] au matin
L'homme propose, ma chère amie, et les circonstances disposent. Nous voilà venus en face de la passe entre la Sicile et Marettimo. Les deux tiers du convoi ont déjà enfilé la passe et le vent, tout d'un coup, devient contraire. Notre frégate passerait bien, mais nous laisserions loin sous le vent le tiers du convoi et il nous faut l'attendre ici, le rallier et nous passerons quand nous pourrons. Dans ce moment je jure contre le capitaine de l'Artémise,  qui, en nous faisant perdre un jour, nous a mis dans la situation où nous sommes, et qui est d'autant plus piquante que le même vent serait bon si nous étions passés. Le général Desaix, dont la place dans le convoi général est à l'avant-garde, est désolé de se trouver si fort à l'arrière. Nous trouverons besogne faite quand nous arriverons et l'on nous dira "Pends toi Crillon !".[13]
 
Le 16 à 3 heures après-midi
Enfin, ma chère amie, à force de virer vent devant et vent arrière, nous avons passé entre la Sicile et Marettimo ; nous filons actuellement devant la ville de Mazara qui nous offre un joli coup d'œil. Tout le rivage est peuplé de bastides comme les environs de Marseille, et l'on voit bien que la Sicile est un beau et bon pays. Tout le monde est fort content à bord ; tout le convoi est passé ; il fait le plus beau temps du monde ; on ne se ressent plus du mal de mer que l'on avait hier ; et notre frégate qui était à l'arrière court majestueusement reprendre la tête du convoi pour le rallier, car il est un peu éparpillé.
 
Le 17 [5 juin 1798] au matin
Nous avons couru toute la nuit et nous voilà à la tête du convoi. Nous avons déjà perdu de vue la Sicile, nous venons de passer l'île de Pantelleria, et nous allons mettre en panne pour attendre la queue du convoi qui est trop à l'arrière. Cela va nous prendre quatre ou cinq heures ; puis nous filerons sur Malte où toute l'escadre doit être actuellement arrivée. Si le convoi était rallié dans ce moment, nous aurions l'espoir de la voir aujourd'hui, car le vent est bien bon pour nous y porter. La mer est belle, il fait un temps charmant ; et il ne me manque que toi dans ma petite chambre pour être heureux. Mais tu n'es pas femme à caravane et je suis devenu un juif errant.[14] Tu ne voudrais plus de moi si c'était à refaire ; eh bien, tu aurais tort ; et je te donnerais encore le même conseil.[15]
Dans le pays où nous allons, nous aurons quelques harems à notre disposition. Si tu entendais tous les projets de notre jeunesse affamée, cela te ferait passer quelques quarts d'heure gaiement.
À propos, j'ai ouï dire que Chasseloup n'était pas embarqué ; quand il nous verra de retour, il en sera fâché. Si cela est vrai, et s'il est à Paris, fais-lui mes compliments.[16]
 
Le 17 à 6 heures du soir
Nous sommes restés en panne jusqu'à ce moment pour attendre les bâtiments qui étaient à l'arrière ; ils viennent de se rallier, et il n'en manque plus que deux qui sont trop loin, et qui étant escortés par notre aviso armé ne nous donnent pas d'inquiétude ; et nous nous mettons en route. Nous avons bon vent et nous allons courir toute la nuit. Mais demain matin, il faudra encore mettre en panne pour attendre les pauvres traîneurs qui ont eu des avaries et qui ne sont pas en état d'aller plus vite. Au reste, cet état d'être en panne a ses agréments ; on se visite, on a des nouvelles les uns des autres ; on s'invite à déjeuner, à dîner ; on est à peu près comme à Venise. Nous sommes, tout compris, plus de 80 bâtiments. Le premier convoi en contient environ 250 ; et tous ceux qui nous voient passer doivent trembler.
C'est aujourd'hui, ma chère amie, le 5 juin. Je crois que le 12 nous serons à Malte ; et je crois que je te demanderai la lieutenance du genêt pour l'oranger. Ce qui pourrait faire rejeter ma demande, c'est qu'il est toujours en fleurs, et qu'il ne vaut rien pour rappeler une époque. Mais aussi tu conviendras qu'on s'en souviendra bien sans lui.[17]
 
Le 17-18 [5-6juin 1798]
Ce matin, nous avons découvert Malte au lever du soleil. Notre joie a été grande. Mais à mesure que nous en approchons l'inquiétude nous prend. L'armée de Bonaparte que nous avons toujours crue devant nous, devrait y être, et, dans ce cas, il y aurait au moins quelques vaisseaux en avant pour nous éclairer et nous reconnaître. Eh bien, nous voilà à trois lieues, et nous n'apercevons pas une chaloupe. Nous ne savons que penser de cet événement. La grande armée qui aura vraisemblablement pris plus au midi que nous aurait-elle rencontré la flotte anglaise et aurait-elle été obligée de livrer combat ? Quelle en aura été l'issue ? Que ferons-nous si elle a été battue ? Il faut sur tout cela prendre encore patience. Au reste, l'île de Gozzo nous cache l'île de Malte où l'on est peut-être trop occupé pour penser à nous. Nous serons plus instruits ce soir.[18]
 
Le 18-19 [6-7 juin 1798]
Hier soir nous sommes arrivés en face de l'île et de la ville de Malte où nous n'avons rien vu paraître. Aujourd'hui nous avons vu un petit bâtiment de la flotte de Bonaparte et qui, l'ayant quitté le 12 et étant séparé, est venu au rendez-vous à Malte, où il nous dit qu'il n'y avait point de Français. Ainsi, nous sommes de l'avant du général. Pourquoi n'est-il pas encore arrivé ? Cela nous donne de l'inquiétude. Nous nous tenons en panne devant la ville à deux lieues ; et comme le vent nous y porte, nous nous élèverons de temps en temps vers la Sicile, pour nous réfugier à Syracuse si quelques mauvaises nouvelles nous arrivaient, car nous ne sommes pas en état de nous défendre contre un seul vaisseau de ligne anglais, n'ayant qu'une seule frégate armée en guerre. En attendant, chacun considère la ville. Toutes les lunettes sont braquées ; et l'on voit tous les pavillons hissés sur les différents points de Malte qui paraît avoir de l'inquiétude. Il y a deux pavillons sur chacun des deux clochers de la cathédrale ; il y en a deux sur la terrasse du Grand-maître. Au surplus, la ville nous paraît bien bâtie. Nous distinguons les batteries ; il y en a partout, et dans quelques endroits quatre au dessus des autres. Si nous avions aujourd'hui connaissance de l'avant-garde du général, nous serions heureux ; car quelques-uns de nos bâtiments ont besoin d'eau, et nous ne devons pas nous présenter à Malte sans autres avis.
 
Le 19 [7 juin 1798] au soir
Il nous manquait une quinzaine de nos bâtiments ; tant de ceux qui n'avaient pu nous suivre, que de ceux qui pendant les nuits avaient dérivé et nous avaient quittés. Lorsqu'à midi les vigies nous ont annoncé une vingtaine de voiles parmi lesquelles il y avait des bâtiments de guerre, voilà l'espoir qui se glisse dans toutes les âmes. Toutes les lunettes sont employées. À mesure que les voiles approchent, on les distingue mieux et l'on voit en avant un vaisseau de ligne et deux frégates. On ne doute plus que ce ne soit l'avant-garde de Bonaparte. Mais avant la nuit, nous avons été détrompés. Il se trouve que la Religion de Malte a un vaisseau de ligne unique, que ce vaisseau avec une frégate et une corvette étaient sortis, apparemment pour faire la chasse aux Barbaresques, et que précisément cette flotte revenait à Malte quand les égarés de notre convoi nous rejoignirent. Ainsi le pavillon rouge à croix blanche s'est fait voir. Les trois bâtiments de guerre sont entrés dans leurs ports et nous nous trouvons toujours ici sans nouvelles.
 
Le 20 prairial [8 juin 1798]
Il est trois heures et demie après-midi, ma chère amie, le temps est superbe, le vent est excellent pour porter ici la grande escadre. Nous grimpons aux girouettes pour voir du plus loin qu'il est possible et nous n'apercevons quoi que ce soit. Nous commençons à craindre qu'il ne soit arrivé quelque accident ; nous tremblons pour le succès de l'expédition.
 
Le 21 prairial [9 juin 1798] à cinq heures du matin
Les vigies ont d'abord annoncé trois bâtiments, puis cinq, puis douze, et, à mesure que les gabiers ont monté plus haut, ils en ont découvert davantage. Leur manière d'exprimer la chose est de dire que les bâtiments sont nombreux comme les cheveux de la tête. La joie est sur la frégate, les mâts sont couverts de monde, c'est à qui montera le plus haut.
Il ne reste plus personne sur le pont. Nous ne doutons pas que ce ne soit l'escadre. Elle vient vent arrière ; mais elle est si loin qu'on ne pourra communiquer avec elle qu'à midi. J'aurai donc aujourd'hui la lettre que tu m'as adressée à Toulon. Quoiqu'elle soit ancienne et que j'en aie déjà reçu d'autres depuis, cela me fera néanmoins grand plaisir.
 
À midi
       L'avant-garde de l'escadre est actuellement visible. Elle m'a donné de l'inquiétude pendant plus de deux heures. Comme le vent souffle d'elle à nous, ses pavillons, si elle en avait, n'étaient pas visibles pour nous et elle manœuvrait comme si elle voulait nous prendre. Une vingtaine de bâtiments parmi lesquels il y avait au moins quatre vaisseaux de ligne, venaient en front de bandière, tandis qu'une frégate, très bonne voilière, se glissait entre la côte et nous, comme pour nous couper la retraite du port de Malte, où nous aurions pu nous réfugier. Mais depuis une demi-heure on commence à voir les signaux de reconnaissance et la frégate, au lieu de se glisser entre le port et nous, se dirige sur nous, ce qui nous tranquilliserait quand les signaux ne nous auraient pas rassurés. Dans une heure, nous nous serons parlé.
 
Le soir, à onze heures
C'était en effet l'escadre, ma chère amie. Aussitôt qu'elle a paru à notre portée, le général Desaix a fait venir une galère pour nous conduire à bord de l'Orient pour voir le général en chef qui m'a retenu auprès de lui et a renvoyé sur le champ le général Desaix pour une opération militaire qui a lieu cette nuit et à laquelle il n'a pas voulu que je me trouvasse.[19] J'ai renvoyé chercher mes effets.[20] Mon domestique est arrivé avec une partie. Je n'ai pas mes lunettes et je ne vois pas ce que j'écris. Je couche dans la chambre de l'amiral. J'ai vu Berthollet qui m'a remis une de tes lettres. Le général m'en a remis d'autres, en tout huit que j'ai bien de la peine à déchiffrer sans lunettes. Ce vaisseau est un monde. J'y ai trouvé Dufalga,[21] Say,[22] Le Roy l'ingénieur, le capitaine Casabianca[23] et une foule de connaissances. Il me semblait, quand j'y ai mis le pied, que j'entrais en France. Je te souhaite le bonsoir, et si je le peux, je continuerai à te faire mon journal pour te prouver que tous les soirs je pense à toi.
 
Le 22 prairial [10 juin 1798], à bord de l'Orient
Le général en chef avec son état-major a débarqué ce matin sur un côté de la ville de Malte, pendant que le général Desaix avec le convoi de Civitavecchia est descendu d'un autre côté. La ville de Malte est entièrement cernée. Notre artillerie n'est pas encore à terre, ainsi il n'y a que la ville qui ait tiré et elle a fait grand feu de tout côté jusqu'à la nuit close. Nous n'avons pas eu de nouvelles des efforts du général Desaix ; mais de notre côté, nous n'avons pas eu un blessé. Il n'y a que le général Dufalga qui, en marchant à pied dans les chemins raboteux de l'île, a cassé deux fois sa jambe de bois. Comme de raison, cela ne l'a pas empêché de souper ce soir de bon appétit et avec beaucoup de gaîté. Comme on n'a pas trouvé de chevaux dans l'île du moins sous la main, tout le monde a marché tout le jour dans des chemins difficiles. On est accablé de lassitude et l'on dort actuellement de bon cœur. Quant à nous autres, gens de l'Institut, nous sommes restés à bord, suivant avec nos lunettes tous les mouvements de notre monde et tremblant à chaque décharge d'artillerie que nous voyons faire sur les républicains.
Berge est arrivé aujourd'hui. Il m'a remis la lettre dont tu l'avais chargé. Elles me font toutes bien de la peine.[24] Tout le monde a vu mon frère à Toulon[25] ; il n'y a que moi de l'expédition qui n'aie pas eu ce plaisir. Embrasse-le pour moi.
Nous voilà accrochés devant Malte. Dieu sait quand nous en sortirons. Il ne faut pas que nous ayons le démenti. Mais si les chevaliers avaient le peuple pour eux et s'ils avaient le courage qu'a si bien peint l'abbé de Vertot[26], je ne sais pas quand nous en serions quittes. Néanmoins, nous avons entendu sur la brume le pas de charge et nous présumons que le général Lannes a déjà pris une redoute. Demain, nous serons plus instruits. Bonsoir.
 
Le 24 [12 juin 1798] au matin
La journée d'hier, ma chère amie, s'est passée en parlementages(sic). Notre vaisseau qui avait dérivé pendant la nuit était à une grande distance et les communications étaient très lentes. Enfin cette nuit, à minuit et demie, sont arrivés les plénipotentiaires de la Religion de Malte[27] avec pouvoir pour traiter. Le traité est conclu et toute l'île est à nous. Nous commencerons à en prendre possession aujourd'hui, et je ne sais si nous y coucherons ce soir. Les officiers qui sont allés en ville disent que c'est une place imprenable. Ce sont les circonstances, la défiance réciproque des habitants et des Chevaliers, le défaut de moyens rassemblés d'avance pour une défense qui sont la cause de cette reddition. Cela nous donne la domination de la Méditerranée et le bruit que cela va faire dans le Levant va rendre beaucoup plus faciles les opérations subséquentes.[28]
J'ai vu le chevalier Thousard, ci-devant officier du génie de France et directeur des fortifications de Malte qui était un des plénipotentiaires.[29] Parmi les prisonniers que nous avons à bord se trouve le frère du citoyen Saint-Simon.[30] Dans toute cette opération, il n'y a eu que trois ou quatre hommes tués à l'attaque dirigée par le général Desaix, et pas un sur toutes les autres attaques.
Berthollet se porte bien ainsi que Boudet,[31] de notre section, qui est à notre bord. J'ai vu hier Costaz[32], Coutelle[33] et Berge qui arrivait et qui m'a remis la lettre dont tu l'avais chargé. Adieu, ma chère amie, nous sommes tous ici en l'air. Nous ne savons où nous mettre pour écrire : nous ne savons où nous serons ce soir, et dans la crainte qu'un aviso ne parte pour porter la nouvelle de nos succès sans ma lettre, je vais la cacheter et la tenir prête à être glissée dans un des paquets que je verrai faire.
Embrasse bien pour moi Eschassériaux, sa femme, son frère,[34] Baur, sa femme et son fils,[35] Paméla, ma sœur et mon frère qui sera sûrement arrivé quand tu recevras la présente[36] ; rappelle-moi au souvenir de tous nos amis de l'École polytechnique. Ne m'oublie pas auprès de Barruel[37] et compte sur le tendre attachement de ton juif errant.
Dieu sait si après avoir enlevé la madone de Lorette, je ne serai pas chargé d'enlever aussi le tombeau de Mahomet à la Mecque ? Mais c'est une plaisanterie sur un objet que je ne crois pas utile et dont je ne fais mention que pour te peindre nos idées gigantesques.[38]
Adieu.
 
Le 25 prairial [13 juin 1798]
C'est aujourd'hui le 12 juin, ma chère amie, la belle époque pour moi, et voilà trois ans de suite que je ne le célèbre pas avec toi.[39]  Ah ! si la pauvre dame Severac vivait encore, elle reconnaîtrait bien l'erreur où elle était quand elle disait que cela ne durerait pas toujours.[40]
L'an passé, ma chère amie, à pareil jour, j'étais sur la route de Naples, entouré de beaux myrtes en fleurs qui formaient des buissons blancs comme ceux d'aubépine. Nous sommes ce matin devant Malte ; ce n'est que de l'eau d'un côté, et de l'autre une terre presque stérile, sur laquelle il ne croit que quelques pauvres orangers et des caroubiers (Louise te dira ce que c'est), et comme tu vois, rien n'est là pour tenir lieu de notre genêt vivace.[41]
Hier après-midi, le général en grande tenue et accompagné de son état-major, est descendu à Malte où il a couché. Tous les vaisseaux et bâtiments de guerre avaient arboré le pavillon national. Il descendit dans son canot, entre les deux chaloupes qui portaient ses guides à pied et à cheval, et la musique, et il se dirigea vers le port, pendant que tous les bâtiments firent une décharge générale. La traversée fut un peu longue, parce que nous étions à deux lieues du port. À son arrivée, la ville fit à son tour une décharge générale qui dura jusqu'à la nuit ; et nous vîmes le soir la ville très illuminée. Nous restâmes à bord, parce que Malte n'ayant pas d'auberge, nous n'étions pas sûrs de trouver à coucher.
Nous marchons actuellement vers le port où nous allons mouiller, et nous allons descendre à terre pour dîner aujourd'hui avec le général. S'il n'y a pas de quoi coucher tout le monde, nous reviendrons tous les soirs dormir à bord.
Je te parlerai de la ville qui paraît fort belle, et de l'île lorsque j'aurai eu le temps de voir l'une et l'autre. Nous pourrions bien rester ici une dizaine de jours, pour donner le temps à la flotte de faire de l'eau et prendre les mesures relatives à l'administration.
Nous approchons du port. Peut-être achèverai-je la présente aussitôt mon arrivée. Si je peux t'écrire encore, je le ferai, mais en tout cas adieu et ne nous boudons pas. Nous avons besoin l'un de l'autre. Quant à moi, je fais des provisions pour avoir de quoi te raconter quand nous serons vieux l'un et l'autre au coin de notre feu.
Monge
Je suis dans Malte avec Berthollet.
 

[1] Frégate sur laquelle Monge est embarqué.

[2] Ce n’est finalement que le Le 21 prairial [9 juin 1798] au soir que le convoi de Civitavecchia rejoint la grande flotte de Bonaparte. (Voir infra.)

[3] Matelot appartenant au service de la manœuvre.

[4] Il ne doit pas s’agir de l’ami de Monge, le mathématicien Alexandre-Théophile (1735-1796) VANDERMONDE mais du médecin Charles-Augustin VANDERMONDE  (1727-1762). Il est l’auteur d’un Dictionnaire de Médecine publié en 1760. C’est sans doute dans cet ouvrage que Monge a eu connaissance du remède contre le mal de mer.

[5] Louis-Charles-Antoine Desaix (1768-1800). Voir la lettre n°186.

[6] Auguste François Marie COLBERT DE CHABANAIS (1777-1809). Colbert est l’aide de camp du général Murat. Voir infra.

[7] Claude-Louis BERTHOLLET (1748-1822) est sur l’Arthémise.

[8] Voir supra.

[9] Les conditions météoroligiques empêchent l’avancée rapide et groupée du convoi et cela dès le début de la traversée. 

[10] Ne figure dans le fonds Monge que la partie de la lettre du 13 au 19 prairial. IX GM 1.147.

[11] Antoine-Marie CHAMANS DE LAVALETTE (1769-1830) n’est pas l’aide de camp de Murat mais de Bonaparte.

[12] La nuit du 12 au 13 prairial. (Voir supra.) La référence à Pénélope exprime clairement le sentiment d’avancée et de régression que Monge ne cesse d’avoir et qui traduit aussi son impatience. La référence biblique et celle à l’Odyssée montrent une fois encore l’enthousiasme de Monge à s’embarquer pour une longue traversée mais aussi la haute idée qu’il s’en fait. 

[13] Alors que Monge est impatient à l’idée d’être en arrière par rapport à la flotte de Bonaparte, ils arriveront à Malte les premiers (voir infra « le 18-19 »)

[14] Monge exprime à plusieurs reprises le caractère ambulant de ses activités. Il apparaît ainsi comme un nouveau type de géomètre. Voir aussi la lettre n°164 dans laquelle il se compare à un marin.

[15] Catherine n’a pas été facile à séduire, ni à convaincre. Ce qui est rapporté par les biographies d’après le récit d’Arago n’est pas de l’ordre du conseil. Il est écrit que pour finir de la convaincre alors qu’elle s’inquiétait de lui imposer les ennuis causés par la liquidation compliquée de ses forges, Monge lui répond : « Ne vous arrêtez pas, Madame, à de pareilles vétilles ; j’ai résolu dans ma vie des problèmes bien autrement difficiles ; ne vous préoccupez pas non plus de mon peu de fortune ; veuillez m’en croire les sciences y pourvoiront. » ARAGO F. [1853] (1965), p. 34. Sur le début des amours entre Catherine et Gaspard, voir infra passage du « 25 prairial [13 juin 1798] ».

[16] François de CHASSELOUP-LAUBAT (1754-1833) général de brigade du Génie de l’Armée d’Italie. Il épouse en 1798 Anne-Julie FRESNEAU ( ? -1848). De Paris le 30 germinal an VI [19 avril 1798], Catherine ne manque pas de donner l’exemple de Chasseloup qui selon elle a refusé de partir à la demande de sa jeune femme. Catherine cherche aussi à combattre l’idée que Monge est indispensable à la réalisation et à la réussite d’un projet révolutionnaire : « […]  tu m’aurais fait bien plus de plaisir mon cher ami de me parler franchement, que de me dire un mot dans tes deux dernières lettres, qui m’ont laissé voir toutes tes faiblesses ; on t’a surement dit que cela n’irait pas sans toi, eh bien n’en crois rien cela ira de même, quand il y a 150 individus, qui s’occuperons de la même chose un de plus ou de moins n’y fait pas grand chose, eut-il encore mille dois plus de mérite et d’activité que toi, le général Chasseloup qui devait être du voyage, s’en est retiré il y a huit jours à la sollicitation de sa petite femme qu’il aime, il a écrit au général pour se dégager voyant qu’on ne lui faisait pas de réponse il est allé la chercher, on l’a chambré, on lui a dit qu’il perdait tout le fruit de ses campagnes d’Italie, on l’a cru battu, deux jours après il a écrit de nouveau avec prière de ne plus lui en parler, il y est allé le lendemain avec sa femme, on ne lui a rien dit là-dessus, ni lui non plus, ils sont fort contents l’un et l’autre du parti qu’ils ont pris, il n’en est pas mort, il fera autre chose pour la république, on peut la servir sans aller courir les mers quand on n’a pas été élevé pour cela […]. »

[17] C’est le13 qu’ils sont à Malte. Voir infra passage du « 25 prairial [13 juin 1798] ». Le 12 juin est la date anniversaire de leur mariage et la fleur de genêt le leur rappelle. Voir les lettres n°8, 107 et 181.  

[18] Monge exprime à plusieurs reprises de l’inquiétude dans le récit de la traversée et sa fille Louise y répond dans sa lettre de Paris, le 21 prairial [9 juin 1798] : « […] vous deviez être bien inquiets de ne pas voir paraître la flotte de Bonaparte mais heureusement tout s’est terminé à l’avantage de la république à votre satisfaction et à celle de tous ceux qui s’intéressent à vous. »

[19] La prise de Malte. Voir infra.

[20] Monge navigue de Civita Vecchia à Malte sur la frégate la Courageuse.

[21] Louis Marie Maximilien de CAFARELLI DU FALGA (1756-1799) général de brigade, commandant du Génie à l’armée d’Orient.

[22]Jean Honoré dit Horace SAY (1771-1799), officier du génie élève de Monge et professeur à l’École polytechnique commandant du génie et chef d’état major du général Cafarelli, il est mort des suites d’une blessure reçue au siège de St-Jean d’Acre. [note sur la copie de la B.I.F.]

[23] Julien Joseph Luce CASABIANCA (1752-1798) Capitaine de pavillon de Brueys sur l’Orient.

[24] François BERGE (1779-1832) élève polytechnicien de la première promotion. Catherine écrit de Paris le 18 floréal an VI [7 mai 1798] : «  Je profite encore mon cher ami de l’occasion de Berge pour t’engager à venir prendre ton poste au corps législatif, tu ne peux t’imaginer jusqu’à quel point je te saurais gré de ne pas faire ce voyage que surement je trouverais bien plus beau et bien plus utile quand tu n’en seras plus. Adieu mon ami je t’embrasse tant que [ce] fatal vaisseau ne sera pas parti je conserverai toujours l’espoir de te revoir.] » Catherine Monge écrit une série de lettres depuis mars 1798 afin de dissuader son mari de prendre part à l’Expédition. Elle exprime sans retenue son désaccord et son profond chagrin en le priant de s’en entretenir avec elle ouvertement. 

[25] Louis MONGE (1748-1827) qui remplace son frère et effectue la tournée d’examinateur de la Marine.

[26] Réné AUBERT DE VERTOT (1655-1735) auteur d’une histoire de l’Ordre des chevaliers de Malte.

[27] De l’Ordre de Malte.

[28] Louise écrit en réponse dans de Paris, le 21 prairial [9 juin 1798] : « Eschassériaux [député aux Cinq-Cents et mari de Louise] n’a pas encore lu tes lettres il a appris avec bien du plaisir la prise de Malte et a fait un petit discours au conseil pour demander qu’il décrète que l’armée a bien mérité de la patrie mais c’est toujours la même chose et c’est une bien petite récompense pour tous les services qu’elle nous rend. »

[29] Antoine Étienne TOUSARD (1751-1813) commandeur et servant d’armes. Ingénieur de l’Ordre de Malte. Il quitte Malte et s’embarque avec Bonaparte pour l’Égypte.

[30] Claude Henri DE ROUVROY, Comte DE SAINT SIMON (1760-1825).

[31] Jean-Baptiste Pierre BOUDET (1748-1828), pharmacien en chef attaché à la commission des sciences et des arts.

[32] Louis COSTAZ (1767-1842), répétiteur à l’École polytechnique.

[33] Jean-Marie-Joseph COUTELLE (1748-1835). Attaché à la commission comme officier d’aéronautique pour fabriquer des ballons.

[34] Louise MONGE (1779-1874), son mari Joseph ESCHASSÉRIAUX (1753-1824) et son frère René ESCHASSÉRIAUX (1754-1831).

[35] Anne Françoise HUART (1767-1852), jeune sœur de Catherine HUART et son mari Barthélémy BAUR (1752-1823) et leur fils Émile BAUR (1792- ?).

[36] Marie-Élisabeth Christine LEROY (1783-1856) appelée Paméla, nièce de Catherine HUART et Louis MONGE (1748-1827) et Marie-Adélaïde DESCHAMPS (1755-1827). Louis remplace son frère à son poste d’examinateur de la Marine. Monge démissionne en décembre 1799 en proposant son frère Louis qui l’a toujours remplacé lors de ses missions. Voir les lettres n°26, 177 et 204.  Sur Monge examinateur de la Marine voir les lettres n°2, 9, 131 et 173.

[37] Étienne-Marie BARRUEL (1749-1818), répétiteur de physique à l’École polytechnique.

[38] Monge insiste sur la nature grandiose de ce qui est entrepris avec l’expédition d’Égypte. Voir les lettres n°153, 163, 171, 174,  176 et 184.

[39] C’est en fait le 13 juin. Le 12 juin est la date anniversaire du mariage de Monge et Catherine. Le 12 juin 1795 Monge est à Aulnay chez Berthollet. Après les journées de Prairial, le 29 mai 1795 Monge est obligé de quitter Paris et de se cacher (voir la lettre n°1). Le 12 juin 1796 il est à Milan (voir la lettre n°8). Le 12 juin 1797 il est sur la route de Naples. Voir infra et la lettre n°107.

[40] Le début des amours entre Catherine Huart, la jeune veuve du maître de forges Horbon, et Monge, le professeur de l’École du génie, a occupé la petite société de Rocroi et de Mézières.  Plusieurs anecdotes sont attachées au récit de leur rencontre. Il est d’abord raconté que dans un salon de Mézières un homme éconduit par la belle et farouche Catherine se vante de colporter des rumeurs afin de l’empêcher de pouvoir se marier avec un autre. Le sang de Monge ne fait qu’un tour, le géomètre s’élève contre tant d’injustice et défend la jeune femme, sans même la connaître, d’une « voix retentissante » (de Launay L. (1930), p. 20.) ou d’une « gifle retentissante » (Cartan E. (1947), p. 11.) Aubry diffère des autres biographes en indiquant que Monge connaît déjà Catherine lors de cet événement. Et cela va lui permettre de la conquérir définitivement. Ils se rencontrent la première fois chez Tisseron ami de Monge à Mézières. Monge commet la maladresse de l’embrasser comme toutes les autres personnes présentes. Mais à la différence de Monge, elle les connaissait déjà. Catherine le prend alors pour un « viveur » et un « libertin » (Aubry, P. V. (1954), p. 29.) Rassurée, elle accepte enfin une invitation de Monge, mais un de leurs amis fait alors une « farce douteuse : s’étant emparé des socques qui avaient protégé les fines chaussures de Mme Horbon, il les glissa sous le lit de Monge, en disant que c’était parce qu’on y trouverait un jour les pantoufles de la belle invitée. Celle-ci, apprenant la plaisanterie, jura que son hôte pourra attendre bien longtemps une telle éventualité. » (Aubry, P. V. (1954), p. 29.) C’est ainsi que lorsqu’elle apprend comment Monge a défendu son honneur, il obtient un mot d’introduction pour visiter les forges de Catherine. On imagine facilement quel enthousiasme animait Monge pour se rendre à un tel rendez-vous !

[41] Le 12 juin est la date anniversaire de leur mariage et la fleur de genêt le leur rappelle. Voir supra le passage du « 17 à 6 heures du soir » et les lettres n°8, 107 118 et 181.

Analyse :
Le document utilisé est actuellement divisé en trois parties : un document autographe de 4 pages (période du 8 au 12 prairial), inconnu jusqu'alors, est passé en vente publique à l'Hôtel Drouot le 6 décembre 1995 (vente Laurin-Bodin, n' 59 du catalogue), un deuxième document autographe de la Collection Eschassériaux (C 147 : 4 p., 1 p. d'adresse "A la citoyenne Monge à l'École polytechnique, Palais Bourbon, à Paris"), correspondant à la période du 13 au 19 prairial an VI ; enfin, une troisième partie (ancienne collection Alphonse Marey-Monge), correspondant à la période du 20 au 25 prairial, et reproduite ici à partir d'une copie (Bibl. Institut, Ms. 2192, p. 198-202). R.T.

Relations entre les documents

Collection 1783-1799 : Monge et la Marine

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        [F°1] 2. Monge à Laurent Truget, ministre de la Marine
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204. Monge au ministre de la marine

Collection 1796-1797 : Première mission en Italie, La commission des sciences et des arts Prairial an IV - vendémiaire an VI

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8. Monge à sa femme Catherine Huart
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        120-2052_IMG.JPG 131. Monge à sa femme Catherine Huart
       
9. Monge à sa femme Catherine Huart
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        117-1764_IMG.JPG 118. Monge à sa femme Catherine Huart
       
26. Monge à sa femme Catherine Huart

Collection 1798 : Seconde mission en Italie Institution de la République romaine et préparation de l’expédition d’Égypte Pluviôse – prairial an VI

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163. Monge à son gendre Nicolas-Joseph Marey
       
184. Monge à Bonaparte
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173. Monge à sa fille Émilie Monge
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177. Monge à sa femme Catherine Huart
       
186. Monge à sa femme Catherine Huart

Collection 1795-1796 : Les débuts de l’École polytechnique. Fin de la Convention et premiers mois du Directoire. Thermidor an III - pluviôse an IV

       
3. Monge à son gendre Nicolas-Joseph Marey
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Collection 1796-1797 : Première mission en Italie, La commission des sciences et des arts Prairial an IV - vendémiaire an VI

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Collection 1798 : Seconde mission en Italie Institution de la République romaine et préparation de l’expédition d’Égypte Pluviôse – prairial an VI

       
153. Monge à Bonaparte
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171. Monge à sa femme Catherine Huart
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181. Monge à sa femme Catherine Huart
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164. Monge à sa femme Catherine Huart
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Autres relations : Sur le mariage de Gaspard Monge et Catherine Huart, voir les lettres n°8, 107, 118 et 181.
Notice créée par Richard Walter Notice créée le 12/01/2018 Dernière modification le 29/09/2019