La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)

La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)


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195. Monge à sa femme Catherine Huart


Auteur : Monge, Gaspard
Collection : 1798-1799 : Le voyage de Civitavecchia à Malte. l'expédition d'Égypte et le retour en France. Prairial an VI – nivôse an VIII  - Voir les autres notices de cette collection

Transcription & Analyse

Transcription linéaire de tout le contenu :
Au Caire, le 4 brumaire de l'an VII
 
Quoiqu'il n'y ait que quelques jours, ma très chère amie, que je t'ai écrit trois ou quatre lettres[1] et que celle-ci, qui partira vraisemblablement par le même bâtiment que les autres, te parviendra en même temps qu'elles, si elle passe, [je] m'empresse de t'écrire parce qu'un événement qui vient d'avoir lieu ici et dont vous pourriez avoir des nouvelles par Alexandrie, où peut-être il est mal connu, pourrait vous donner de l'inquiétude.[2]
Le 30 vendémiaire, il s'est fait ici une insurrection contre les Français. Cette démarche qui a été subite et pour laquelle le secret avait été bien gardé, aurait pu avoir des suites très graves, si ces gens avaient eu autant de prudence et de sagesse que de fanatisme. Il a fallu deux jours pour les réduire,[3] parce que le peu de largeur des rues ne permettait pas de porter l'artillerie partout où elle était nécessaire. Les premières hostilités se sont faites contre la maison du général Dufalga[4], peut-être parce qu'étant remarquable et connu par sa jambe de bois et passant, je ne sais pourquoi, pour un des promoteurs de l'expédition en Égypte, on voulait exercer contre lui quelque vengeance, peut-être aussi parce que, ayant reçu depuis deux jours un grand convoi d'objets d'imprimerie, de caisses de livres et d'instruments de physique et de mathématiques,[5] que les gens du pays auront pensé être un trésor, on aura eu l'espoir de faire une bonne capture par le pillage. Il n'était pas chez lui ; la maison a d'abord été défendue par le petit nombre de personnes qui y étaient mais elle a été forcée et pillée avant qu'on pût y porter du secours. L'insurrection s'est ensuite manifestée successivement dans les principaux quartiers de la ville. L'Institut où nous demeurons n'a été menacé que le lendemain. Nous avions pris les mesures nécessaires pour faire une vigoureuse résistance. Nous étions assez bien armés, mais une forte patrouille commandée par le général Lannes étant arrivée précisément au moment où deux colonnes se portaient sur nous de deux côtés opposés,[6] elle les a dispersés et notre bonne contenance n'a pas été mise à l'épreuve. Le général Dufalga et les officiers du génie n'ont eu personnellement aucune blessure, excepté Say[7] qui en a une très légère qui ne l'empêche pas d'aller et de venir. Malus se porte bien ainsi que Berge.[8] J'ai vu ce dernier hier se portant à merveille. Aucun de ceux de ta connaissance n'a eu de mal. Nous avions perdu, dès le matin du premier jour, le général Dupuy, commandant la place du Caire qui a été assassiné d'un coup de pique.[9] C'est un brave de moins. Nous avons aussi perdu le citoyen Sulkowski, aide de camp du général en chef, jeune homme d'une grande espérance. Il était membre de l'Institut du Caire ; il était brave militaire et philosophe éclairé.[10] Nous avons perdu quatre personnes de la Commission des sciences et arts. Les unes ont été tuées en sortant de la maison du général Dufalga, les autres surprises et tuées dans les rues.
Du reste, notre perte en général n'a pas été trop grande. Nous n'avons que 35 blessés dans les hôpitaux, mais les rebelles ont payé chèrement leur incartade. Il est impossible de savoir au juste le nombre de leurs morts, parce qu'ils ont grand soin de retirer les cadavres de leurs gens et de les enterrer secrètement. On a fait justice prompte de tous les chefs pris, et actuellement on recherche les autres et à mesure qu'on les découvre on les exécute. Nous profiterons de cette leçon.[11] On prend les mesures les plus promptes et les plus efficaces pour notre sûreté et pour assurer nos communications. Nous avons bien à nous louer des soins qu'a pris de nous le général en chef. À tout moment, il nous expédiait des ordonnances pour être informé de notre situation, et si nous avions été attaqués, nous n'aurions pas été longtemps sans être puissamment secourus.
En voilà bien long, ma chère amie, et peut-être trop, mais il m'a semblé qu'il fallait cela pour te tranquilliser. Cette aventure m'a fait du bien. Depuis quelques jours, je ne transpirais plus et je n'étais pas aussi bien portant que de coutume. Le mouvement qu'il nous a fallu faire pour exécuter nous-mêmes nos retranchements en terre a rétabli chez moi le cours de la transpiration, et je suis aussi gai et aussi vif qu'à l'âge de trente ans. Ainsi j'espère qu'à mon retour, tu ne me trouveras pas aussi vieilli que tu t'y attends, et que ma bonne sœur sera encore toute fière d'avoir un beau frère qui, pour un grand-père, ne sera pas encore décrépit. Adieu ma chère amie. Mille caresses à nos enfants, à nos gendres,[12] à nos frères et sœurs[13] et compte sur le tendre attachement de ton bon ami.
Monge
 

[1] Seulement deux lettres figurent dans le corpus les lettres n°192 et 193.

[2] La révolte du Caire du 30 vendémiaire an VII [ le 21 octobre 1798].

[3] Les 30 vendémiaire et le 1er Brumaire an VII [21 et 22 octobre 1798.]

[4] Louis Marie Maximilien de CAFARELLI DU FALGA dit CAFARELLI (1756-1799).

[5] Voir lettres n°189 et 192

[6] Voir la lettre n°194.

[7] Jean Honoré dit Horace SAY (1771-1799). 

[8] Étienne Louis MALUS (1775-1812) et François BERGE (1779-1832) polytechniciens de la première promotion.

[9] Dominique Martin DUPUY (1767-1798), il devient gouverneur du Caire en juillet 1798.

[10] Joseph SULKOWSKI (1770 ? -1798).

[11] Monge pense que les Français ont été trop respectueux des mœurs et des usages des Égyptiens.  Voir la lettre n°196.

[12] Leur fille aînée Émilie MONGE (1778-1867) et son mari Nicolas-Joseph MAREY (1760-1818)  ainsi que leur fille cadette Louise MONGE (1779-1874) et son mari Joseph ESCHASSÉRIAUX (1753-1824).

[13] Le frère de Gaspard Louis MONGE (1748-1827) et sa femme Marie-Adélaïde DESCHAMPS (1755-1827) ainsi que la sœur de Catherine, Anne Françoise HUART (1767-1852) et son mari Barthélémy BAUR (1752-1823).

Analyse : Transcription établie à partir de celle d'Eschassériaux dans Vie de Monge,

Relations entre les documents

Collection 1795-1796 : Les débuts de l’École polytechnique. Fin de la Convention et premiers mois du Directoire. Thermidor an III - pluviôse an IV

       
5. Monge à son gendre Nicolas-Joseph Marey
        a pour thème Institut d'Egypte comme ce document
       
5. Monge à son gendre Nicolas-Joseph Marey
        a pour thème Vie familiale comme ce document

Autres relations : Sur l'insurrection du Caire, voir les lettres n°194 et 196.
Notice créée par Richard Walter Notice créée le 12/01/2018 Dernière modification le 19/09/2018