La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)

La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)


197. Monge à sa femme Catherine Huart


Auteur : Monge, Gaspard
Collection : 1798-1799 : Le voyage de Civitavecchia à Malte. l'expédition d'Égypte et le retour en France. Prairial an VI – nivôse an VIII  - Voir les autres notices de cette collection

Transcription & Analyse

Transcription linéaire de tout le contenu :
Au Caire, le 22 frimaire an 7 de la République[1]
 
Je crois, ma très chère amie, que ce sera le Cit. Poulain qui te remettra la présente, si toutefois il peut tromper sur toute la route la surveillance des Anglais et arriver jusque sur une terre amie. Le cit. Poulain, capitaine de frégate,[2] t'intéressera certainement :
1° parce qu'il est de Charleville je connaissais beaucoup la maison respectable de son père qui jouissait d'une grande considération ;
2° parce que nous étions ensemble sur le Nil, et dans le même petit bâtiment, le jour que notre flotte a combattu contre les Mamelouks, et que j'ai beaucoup à me louer des attentions continuelles qu'il a eues pour moi pendant tout le trajet ;
3° enfin, parce que, venant du Caire où il a connaissance de l'état respectable dans lequel nous sommes, il fera un récit plus fidèle et plus flatteur que ne sont ceux des fugitifs qui ont abandonné lâchement l'expédition.
Si vous n'avez de nos nouvelles que celles que les Anglais peuvent vous avoir fait passer, vous devez avoir des inquiétudes, parce qu'eux mêmes sont dans l'erreur sur notre compte. L'Expédition d'Égypte a été parfaitement exécutée. Nous sommes les maîtres du pays. Des deux principaux beys, le 1er, Ibrahim Bey, qui était resté au Caire avec ses forces pendant la bataille des Pyramides,[3] a été obligé de fuir en abandonnant le Caire, et de se retirer d'abord à Belbeis[4] sur la route de la Syrie, d'où il a été chassé ensuite et obligé de traverser le désert jusqu'à Gaza où il est resté depuis cette époque. Le Pacha de Syrie ne lui permet pas d'entrer sur son territoire, et lui fournit environ 700# par jour qui ne suffisent pas à entretenir sa petite armée campée en deçà de la ville. Les trois quarts de cette armée l'ont déjà abandonné et il est hors d'état de nous nuire. Car nous occupons toute l'Égypte de ce côté et nous avons fortifié la dernière ville qui se nomme Salahié de manière à ne rien craindre du côté de la Syrie.
L'autre Bey, qui se nomme Murad,[5] après avoir perdu la bataille des Pyramides sur la rive occidentale du fleuve, ne put pas passer le fleuve sous les yeux de l'armée victorieuse, et se retira vers la Haute Égypte. Bientôt l'inondation nous empêcha de pousser plus loin l'invasion et le général Desaix fut chargé avec une petite division de le contenir et même de lui faire évacuer le Faïoum, ce qu'il a parfaitement réussi. Le Fayoum est la seule vallée latérale qui communique à celle du Nil. C'est un pays arrosé par le Nil ; il a 7 lieues de profondeur et autant de largeur ; il est cultivé dans toute son étendue, et le général Desaix m'a dit qu'il était plus beau et plus fertile que tout ce que nous connaissons dans la basse Égypte.[6]
Pendant l'inondation, le général en chef s'est fortement occupé à rétablir la discipline et l'organisation de l'armée. Il a monté une grande partie de la cavalerie qui avait laissé ses chevaux en France, et il vient de donner 1200 hommes de cavalerie au général Desaix qui avec d'autres renforts d'infanterie terminera d'ici à peu de temps l'affaire de Murad-Bey, et alors la possession de l'Égypte qui déjà est entièrement assurée, ne sera plus contestée. Ce sera alors que nous monterons dans la Thébaïde, et que nous irons voir les ruines de cette antique ville qui sont encore aujourd'hui dans le même état où elles étaient du temps des historiens les plus anciens. Car, comme il ne pleut jamais dans cette singulière vallée [depuis que nous sommes en Égypte, je n'ai pas vu tomber une seule goutte de pluie quoiqu'il en fut tombé à Alexandrie et tous les jours le ciel est pur ; c'est un bon pays pour les astronomes], et qu'il n'y gèle pas, les monuments s'y conservent bien plus longtemps que dans tout autre climat.
Le général en chef fait fortifier tous les points importants de l'Égypte. Je te parlais tout à l'heure de Salahié ; mais la ville de Belbeis qui est à moitié chemin est aussi fortifiée comme place de seconde ligne en cas d'attaque par la Syrie. Damiette et Alexandrie sont mises dans un état très respectable, et la flotte anglaise n'a pas osé même les menacer. La ville du Caire qui n'est pas plus ancienne que la conquête de Mahomet, est environnée et obstruée d'un grand nombre de montagnes assez hautes et faites de tous les décombres des démolitions successives des maisons de la ville. Comme la plupart des maisons sont bâties en briques séchées au soleil, lorsqu'on en démolit une, il y a une grande quantité de décombres qu'il faut porter quelque part, on les a empilés de tous côtés pour ne pas mettre au dessus de l'inondation le terrain sur lequel on les avait répandus, et il en est résulté beaucoup de montagnes assez hautes. Le général fait occuper toutes les hauteurs par des forts qui se correspondent et qui nous rendent maîtres du Caire contre les forces du dedans et contre celles du dehors.
Des forces viennent de partir pour occuper le port de Suez sur la mer Rouge. Il vient d'y arriver une flottille venant d'Arabie et chargée des objets ordinaires de commerce, et principalement de café moka. Le général va armer cette flottille, la mettre en état de guerre et par là il sera maître de la mer Rouge. Il a plu cette année à Suez, les citernes sont pleines. Ainsi la garnison et les ouvriers de tout genre qu'on y envoie pour équiper et armer la flottille sont assurés d'avoir de l'eau. D'ailleurs à deux lieues de là du côté de l'Arabie est la fameuse fontaine de Moyse[7] dont les Arabes se prétendaient les maîtres, et dont ils vendaient l'eau aux Turcs de Suez ; le général va bâtir un fort tout autour, et nous en serons propriétaires. Suez ne sera plus [réduit] aux expédients pour la boisson ; nous en donnerons même aux Arabes qui par là seront dans notre dépendance. D'ici à Suez, il y a 4 à 5 jours de marche dans le désert. À chaque station le général va faire bâtir des fortins, où une légère garnison pourra résister aux Arabes et donner gîte aux voyageurs et protection aux caravanes. D'ailleurs les fortins éclaireront les Arabes, et contribueront encore à nous assurer de leur conduite.
On a reçu hier des nouvelles de l'arrivée de la garnison à Suez et on a appris que les bâtiments français avaient pris sur les Anglais tout l'argent qu'ils ont coutume de porter pour leur commerce dans la mer Rouge. Cette nouvelle est vague et nous pensons qu'elle a pour objet quelques prises faites à l'entrée de la mer Rouge par nos corsaires de l'Isle de France. Ils ne savent pas vraisemblablement que nous sommes en Égypte ; s'ils pouvaient le savoir, et s'ils venaient dans nos ports, ils augmenteraient encore notre puissance qui doit bien inquiéter tous les despotes de l'Asie. Nous commençons à faire sentir le poids de notre voisinage aux Arabes Bédouins du désert. Ils nous ont harcelé pendant notre route ; et quand quelque pauvre traîneur se laissait devancer par le corps de l'armée d'une centaine de pas, ces dignes descendants du Bédouin Abraham tombaient sur eux à cheval avec la rapidité de l'éclair, tuaient le pauvre imprudent et le dépouillaient. Alors nous n'avions pas de cavalerie, et tout ce qu'on pouvait faire était de veiller sur les traîneurs. Aujourd'hui que nos cavaliers ont aussi des chevaux arabes, nous donnons la chasse aux Bédouins. Il y a quelques jours que le général Murat dans une seule expédition a ravagé et dépouillé huit de leurs camps dans lesquels il a retrouvé beaucoup d'effets français, et entre autres la selle du pauvre général Muireur dont je t'écrivais le malheur dans le temps,[8] et qui fut tué à deux pas de notre camp à Damanhour. Il est bien probable que toutes ces bandes de voleurs, voyant l'unité et la force de notre gouvernement en Égypte, voyant qu'on ira les attaquer jusque chez eux, qu'on coupera leurs palmiers et que dans l'Égypte dont ils ne peuvent se passer on les traitera de Turc à Maure, s'humaniseront et se soumettront à des lois ; ils deviendront nos charretiers de Suez au Caire, etc.
Adieu, ma chère amie. Je t'embrasse bien tendrement. Fais mille amitiés de ma part à nos enfants, à leurs maris,[9] à nos frères et sœurs,[10] à Paméla, à la citoyenne Berthollet,[11] et à tous nos amis. Dis bien au cit[oyen] Eschassériaux que l'Égypte est la plus belle et la plus utile conquête que nous puissions faire, et qu'il ne faut pas que par faiblesse on l'abandonne.[12]
Toutes nos connaissances se portent bien ; nous sommes ici très heureux ; il ne nous manque que nos femmes, nos enfants et nos amis. Ce n'est pas peu en vérité ; mais nous étions résignés à ce sacrifice en partant.
Adieu encore une fois.
 

[1] Sous la date, Mme Monge a inscrit : « Reçu le 3 vendémiaire an 8 » [25 sept. 1799]. [R.T.]

[2] ? POULAIN (17 ? - ? ).

[3] IBRAHIM BEY (1735-1817). Le 8 fructidor an VI [25 août 1798], Desaix commence la campagne en Haute-Égypte à la poursuite de Mourad-Bey après la bataille des Pyramides du 3 thermidor an VI [ 21 juillet 1798]. Desaix sort victorieux de son combat avec Mourad Bey à Sediman le 16 vendémiaire an VI [7 octobre 1798]. Voir les lettres n°192 et 193.

[4] [Belbec] comme les mots suivants, il est souligné par Monge.

[5] MOURAD BEY (1750-1801) chef mamelouk. Voir les lettres n°192 et 193.

[6] Louis-Charles-Antoine Desaix (1768-1800). 

[7] Monge publie une « Observation de la fontaine de Moyse » dans la Décade égyptienne, t. 3. pp. 272-277.

[8] Lettre non retrouvée et général non identifié.

[9] Leur fille aînée Émilie MONGE (1778-1867) et son mari Nicolas-Joseph MAREY (1760-1818) ; leur fille cadette Louise MONGE (1779-1874) et son mari Joseph ESCHASSÉRIAUX (1753-1824).

[10] Le frère de Gaspard Louis MONGE (1748-1827) et sa femme Marie-Adélaïde DESCHAMPS (1755-1827) ainsi que la sœur de Catherine, Anne Françoise HUART (1767-1852) et son mari Barthélémy BAUR (1752-1823).

[11] Marie-Élisabeth Christine LEROY (1783-1856) appelée Paméla, nièce de Catherine et Marie-Marguerite BAUR (1745-1829) épouse de Claude-Louis BERTHOLLET (1748-1822).

[12] Eschassériaux est aussi l’auteur d’un rapport sur le projet d’une colonisation de l’Égypte. Voir les lettres n°177 et 198.

Analyse : Transcription d'une lettre autographe établie par René Taton copiée lors d’une vente.

Relations entre les documents

Ce document n'a pas de relation indiquée avec un autre document du projet.


Autres relations : Sur des projets de colonisation, voir les lettres n°18,131, 177, 192 et 196.
Notice créée par Richard Walter Notice créée le 12/01/2018 Dernière modification le 19/09/2018