La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)

La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)


Panorama chronologique des ouvrages historiques consacrés au géomètre

Dès lors que l’on dresse un panorama chronologique des études historiques consacrées à Gaspard Monge apparaissent deux critères qui permettent de classer des ouvrages : les régimes politiques sous lesquels ils sont produits et l’institution à laquelle l’auteur appartient.[1] Dans un article consacré aux biographes de Monge Patrice Bret introduit son propos en remarquant que le « genre biographique n’est pas uniforme », et en soulignant que les enjeux doivent être saisis dans leur cadre historique. Ainsi il distingue deux groupes de biographes en constituant le premier des « disciples », des « confrères » et « descendants » et un deuxième constitué d’historiens et d’historiens des sciences. Les travaux des auteurs qui appartiennent au premier groupe  se caractérisent, « à un degré ou à un autre », par « une certaine piété » qui leur est attachée et « appartiennent au genre apologétique ».[2]  Un premier mouvement de 1818 à 1819 est représenté par les travaux de trois polytechniciens Brisson, Dupin, Guyon et par celui d’un autre élève de Monge, Lacroix[3]. Il faut porter attention à ce que les élèves veulent faire retenir du maître alors que la mort de Monge et son exclusion des institutions scientifiques coïncident avec une réforme des enseignements de l’École mais aussi du mode de recrutement des élèves et de ses objectifs.

La Monarchie de Juillet met fin à l’ostracisme posthume à l’égard de Monge.[4] Un deuxième mouvement issu d’élèves est perceptible dans la deuxième moitié du XIXe siècle à l’occasion du centenaire de la naissance du géomètre. Arago, alors secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences a d’abord lu son éloge à la séance publique du 11 mai 1846. En 1853, sont publiés la Biographie de Gaspard Monge par Arago et les Souvenirs sur Gaspard Monge et ses rapports avec Napoléon de Jomard[5]. Alors qu’en 1826 le gouvernement de Charles X interdit à Jomard de publier une notice biographique,[6] il rédige ses Souvenirs en 1844 et les publie après la  publication d’Arago. Les travaux historiques d’Arago et de Jomard n’ont pas le ton polémique des premiers travaux. Ces ouvrages de la deuxième partie du XIXe siècle affichent pourtant le même objectif que les premiers éloges : répondre aux attaques institutionnelles et politiques dont Monge a été victime.

Une deuxième vague d’éloges consacrés à Gaspard Monge a lieu sous la Deuxième République de 1848 à 1852. Monge est alors un grand citoyen et son parcours républicain devient exemplaire. En septembre 1849, à l’occasion de l’érection d’une statue de Monge à Beaune, Dupin prononce un éloge[7], Jules Pautet publie deux articles dans La Tribune (Revue de la Côte-d’Or) et la 4e édition de sa Notice sur Gaspard Monge.[8] Les travaux historiques produits par des bourguignons célèbrent un grand homme de leur région  et souligne la valeur exemplaire de Monge en associant science et morale. Ainsi l’homme et le savant deviennent indissociables. Cela est manifeste dans l’éloge prononcé par Ravailhe[9] directeur d’un établissement du secondaire en novembre 1849 lors d’une remise de prix. Sous le Second Empire. Monge est alors célébré comme ami de Napoléon Bonaparte et c’est sur l’Expédition d’Égypte que se resserrent les récits historiques de Jomard publié en 1853  (mentionné plus haut) et de Pongerville, publié en 1860[10]. Enfin, il faut ajouter aussi l’arrière petit-fils de Monge, Eugène Eschassériaux qui dans les années 1870, a notamment rassemblé dans un manuscrit en cinq volumes des « Notes chronologiques pour servir à l’histoire de la vie de Gaspard Monge ».[11]

Le panorama chronologique des études historiques consacrées à Monge continuerait avec les travaux historiques produits au XXe siècle. Se distinguent les travaux produits lors du bicentenaire de la naissance de Monge par Cartan (1946) et Sergescu (1947), les monographies à caractère biographique avec les travaux de de Launay (1933) et Aubry (1954) et enfin les études les plus récentes de l’œuvre scientifique de Monge dans le champ de l’histoire des sciences avec les travaux de René Taton, Jean Dhombres, Patrice Bret, Bruno Belhoste, Joël Sakarovitch et Jérôme Laurentin.

Ainsi, en établissant un classement des productions historiques consacrées au géomètre, j’ai voulu dégager les questionnements qui les structurent mais aussi les motifs auxquels ils répondent. L’observation de l’organisation des récits biographiques permet de revenir sur les enjeux de certaines réponses apportées jusqu’ici par les enquêtes historiques et les récits biographiques. L’usage de cette dimension historiographique tout au long de mon étude m’a conduite à n’envisager dans une première partie, que la présentation des récits des élèves, afin de montrer l’actualité et la pertinence de leur regard sur la trajectoire individuelle du géomètre au sein des espaces scientifiques et institutionnels de la deuxième moitié du XVIIIe siècle en France. Si tous les travaux des élèves peuvent être regroupés selon le caractère apologétique, ils partagent d’autres points communs utiles pour saisir l’action révolutionnaire du géomètre et déterminer les éléments de sa pratique scientifique.


Notes

[1] De même lorsque Jérôme Laurentin classe les récits, il le fait selon deux éclairages : le temps et le contexte culturel et institutionnel LAURENTIN J. (2007), « Regards sur l’école de Monge », Bulletin de la SABIX, 41, p. 61.

[2] BRET P. (2007), p. 39.

[3] BRISSON B. (1818), Notice historique sur Gaspard Monge. Paris ; DUPIN Ch. (1819), Essai historique sur les services et les travaux scientifiques de Gaspard Monge, Paris ;  [GUYON] (1818), Éloge funèbre de M. Monge comte de Péluse..., par un élève de l'École polytechnique précédé d'une notice sur la vie et les ouvrages de cet homme célèbre, Paris et LACROIX S.-F. [1797] (1819), « Introduction », Traité de calcul différentiel et du calcul intégral, (éd. 2), Paris.

[4] BRET, P. (2007), p. 40.

[5] JOMARD E.-F. (1853), Souvenirs sur Gaspard Monge et ses rapports avec Napoléon ; suivis d'un appendice relatif au monument qui lui a été élevé par sa ville natale, ainsi qu'à l'expédition d'Égypte et à l'École polytechnique, Paris. 

[6] Jomard voulait publier « les notices biographiques de Monge, Berthollet, Conté et Lancret (X 1794), chacune accompagnée d’un portrait, qu’il entendait joindre à la fameuse Description de l’Egypte qu’il dirigeait. » BRET P. (2007), pp. 39-40.

[7]  DUPIN Ch. (1849), Éloge de Gaspard Monge, Paris, Didot.

[8]  PAUTET J. (1838), Notice sur Gaspard Monge. Dijon et  (1849, 5 et 8 septembre) « Inauguration de la statue de Monge par Rude à Beaune »,  La Tribune (Revue de la Côte-d'Or).

[9]  RAVAILHE, F. (1849). Éloge de Gaspard Monge. (i. d. Blondeau-Dejussieu, Éd.) Beaune.

[10] PΟNGERVILLE, J.-B. Sanson de (1860), « Gaspard Monge et l'expédition d'Égypte », Revue orientale et américaine, Paris.

[11] Voir la présentation de la correspondance. Vol. 2. Cette vie de Monge appartient au fonds Monge de l’École polytechnique.


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