Guizot-Lieven

Correspondance croisée entre François Guizot et Dorothée de Benckendorff, princesse de Lieven : 1836-1857


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Collection : Les lettres de François Guizot et de Dorothée de Benckendorf, princesse de Lieven : 1836-1856

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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Mon réveil ce matin a été charmant. Je veux vous le dire, je veux que vous le sachiez avant le moment où nous nous verrons parce que je crains que ma lettre d’hier n’ait porté l’empreinte d’un peu d’humeur.
Eh bien oui aujourd’hui avant neuf heures j’ai reçu dans mon lit vos douces paroles comme je les ai reçues comme elles m’ont rendue heureuse. Que je vous remercie, que je suis joyeuse. de penser à demain 9 heures. Dimanche Je fais porter ceci chez vous rien que pour m’assurer que vous êtes arrivé. Que vous êtes-ici, près de moi ; à quatre h. j’ai entendu rouler des voitures, mon cœur a battu bien fort. C’était vous peut être mais je m’occupe de bêtises. Vous êtes là je vous verrai dans quelques heures. J’aurai votre main ! Adieu le dernier jusqu’à ce joli moment.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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Je rentre chez moi, il est 5 heures et demie. J’arriverai chez vous au moment du dîner. Vous recevrez peut-être Brünnow. Pahlen que j’ai rencontré dans votre antichambre. Je crois qu'il vaut mieux que je ne retourne pas avant ce soir. Je serai chez vous avant 8 heures et demie. Je serai chez vous. Je me répète à moi-même les paroles, emphatically comme on dit ici. Elles sont charmantes. Adieu. Comment puis-je faire cas encore de cet adieu là ?
G.
Lundi 22 - 5 h. 1/2

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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Dimanche 18

Vous n’êtes plus seule... ah Monsieur ces paroles résument le reste de ma vie ; si elle devait finir aujourd’hui Je vous bénirai pour m’avoir accordé la douceur de les entendre car je vous crois. J’ai besoin de vous croire. Votre regard ne me trompe pas. Votre voix porte la conviction dans mon cœur. Si j’en ai la force, j’irai à l’église ce matin. Je veux remercier Dieu du bonheur qu’il m’envoie, avec quelle ferveur, je l’en ai déjà remercié hier soir, ce matin ! Adieu, monsieur voici une triste journée, mais je ne suis plus seule. J’ai une lettre de Londres ce matin.
Le Roi ne peut plus se faire comprendre. de faibles indices font que la reine pense appellerait le duc de Wellington.
Voici votre billet, je rouvre le mien. Fais-je bien de vous l’envoyer ? Je vous l’ai dit, je vous le répète. Il me semble que je vous dis toujours plus que je ne devrais vous dire.
Non, Monsieur, j’ai mal dormi ; mais je ne m’en plains pas. J’ai pensé et pour la première fois ce n’était pas des pensées de désespoir. à demain 1 heure

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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Avez-vous mieux dormi, Madame ? Je regrette qu’il soit trop matin pour aller m’en informer moi-même, mais je veux le savoir avant de partir. Je pars à midi et demie si vous êtes souffrante, fatiguée, abattue, ayez recours à la Princesse de Schönberg. Il me semble qu’elle réussit à merveille à vous relever. Demain, je réclamerai pour moi-même... me permettez-vous de dire ce droit ?
Mille tendres respects Guizot Dimanche 17. 9 heures.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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Vous ne m’avez pas laissé. le temps ou bien je n’ai pas su le prendre, de vous dire hier Monsieur combien, j’ai été touchée de votre visite. Je sais que vous allez peu ou point dans le monde Je n’ai pas besoin de vous répéter pourquoi votre société a pour moi plus de prix que toute autre ; mais je voudrais que vous vous en rappelassiez plus souvent. Je suis arrivée à une époque d’anniversaires affreux. Je cherche de la sympathie, je cherche aussi de la distraction. Vous êtes homme, vous êtes fort. Moi, je suis faible, bien faible. Pardonnez-moi d’oser ainsi vous entretenir de moi. Mais il me semble voir que je vous inspire un peu d’intérêt. Venez me le montrer plus souvent. Je sais bien peu me faire comprendre si vous ne vous êtes pas aperçu du plaisir que me donne votre présence.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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On n’a pas, à la bibliothèque de la Chambre des Députés, l’édition des Mémoires de Sully que j’y ai demandé. Celle que je pourrais vous faire envoyer n’est pas lisible pour vous. On me promet, l’autre pour Mercredi prochain. Je vais faire dire qu’on l’apporte chez vous. Adieu ; vous êtes à Longchamp, triste, j’espère, j’en suis sûr. Moi, je pars dans une demie-heure, triste aussi. Je voudrais vous envoyer autre chose que de la tristesse. Je voudrais vous envoyer de la joie, pourvu qu’elle ne vient que de moi. Je me permets l’égoïsme avec vous. J’en ai le droit. Il faut bien que je me le permette. Il ne servirait à rien de me le défendre.
Adieu. G.

Jeudi 5 h. 1/4.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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J’étais dans ma chambre avec vos lettres, quand on m’a apporté votre billet ce baume si doux. Je n’y comptais que pour ce matin. Vous devancez, vous dépassez toujours mon attente. Je vais sortir. Je vais passer quelques minutes là où tout est déposé, tout mon passé ! J’ai tort, car il y a déjà un passé où vous êtes, qui est plein de vous. Aujourd’hui même huit mois depuis le 15 juin. Quelle vie que la nôtre riche et terrible ! Après avoir tant perdu, avoir tant à perdre encore ! Mon cœur est plein de reconnaissance et d’effroi. Gardez-vous, gardez-vous bien, je vous en conjure. Que Dieu vous garde ! Il me semble que là où je vais au milieu de tous les cercueils chéris, j’ai plus que jamais le droit de prier pour que Dieu me garde ce qu’il m’a donné, et que m’a prière doit être écoutée.
Adieu. Adieu, mon amie. Je vous verrai un moment vers midi et demi. Adieu.
Jeudi 8 h. 1/2.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
Guizot-Lieven
Ce n'est que dans cet instant, monsieur, que j'apprends l'affreux malheur qui vous a frappé. Parmi tous les témoignages de sympathie que vous allez recevoir au milieu d'une si grande infortune, me pardonnez-vous la vanité de croire que mon souvenir sera quelque chose pour vous ? J'ai acheté chèrement le droit d'entrer plus qu'aucun autre dans vos douleurs. Je cherchais des malheureux quand le ciel m'a si cruellement frappée. Si votre cœur en cherche à son tour, arrêtez votre pensée sur moi plus malheureuse cent fois que vous, malheureuse au bout de deux ans comme je l'étais le premier jour, et, à qui Dieu a cependant envoyé la force de supporter ses terribles décrets. Monsieur, vous m'avez bien occupée pendant vos longues angoisses. Aujourd'hui je regrette de n'avoir pas le droit de vous offrir autrement que par écrit l'expression de ma plus vive, ma plus tendre compassion et, permettez-moi d'ajouter, de ma plus sincère amitié.

Mots-clés :

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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à Monsieur le Ministre de l’Instruction publique

La Princesse de Lieven prie Monsieur le ministre de l’instruction publique d’agréer ses excuses et ses regrets de ce qu’elle n’a pas pu profiter hier de l’invitation qu’il a bien voulu lui adresser. Son deuil l’empêche d’aller dans le monde. Elle a été très sensible au souvenir de M. Guizot et lui offre l’assurance de ses sentiments distingués.

Jeudi 21 janvier 1836

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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Votre billet, Monsieur, m’a bien vivement émue. Je redoute & désire un entretien avec vous. Mandez-moi le jour & l’heure, où vous pourrez venir chez moi j’aurai soin de m’y trouver et d’être seule Disposez de ma matinée. Nos malheurs, Monsieur, me semblent former un lien bien puissant entre nous.
Apprenez-moi à trouver des forces dans mon propre [?] Quelle charité vous me ferez ! Toutes les paroles de votre billet sont entrées, gravées dans ma pensée. Elles m’ont fait du bien. Il y a donc quelqu’un qui conçoit mes douleurs ! Adieu, Monsieur, mille amitiés sincères.

D. Lieven
Lundi 20 février

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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Princesse

Le guignon poursuit décidément notre promenade au Jardin du Roi. La discussion du budget de l’instruction publique, que j’attendais hier ne viendra que demain. Je ne puis me dispenser d’y être.
Il y a là un passé qui me regarde encore. Voulez-vous permettre et la princesse de Schomberg aussi, que nous remettions notre course à samedi ? Ce jour-là, jour des pétitions, je suis à peu près sûr d’être libre. Je suis désolé de ce nouveau dérangement. Mais il n’y a pas moyen. Vous avez vécu au milieu des servitudes du gouvernement représentatif. J’aurai l’honneur d’aller vous offrir, avant samedi, mes excuses et mes tendres respects.
Guizot
Mardi 6 Je m’aperçois que très étourdiment encore je vous propose samedi qui est le jour de la fête de Versailles. Mille et mille pardons. J’irai vous demander de fixer un autre jour. Décidément cette promenade devient une entreprise dont il faudra venir à bout, à force d’adresse, & d’énergie.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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Monsieur Guizot Ministre de l’instruction publique
Si vous n’êtes point à Neuilly où Sir Robert Peel a l’honneur de dîner aujourd’hui, voulez-vous Monsieur lui procurer l’occasion de faire ce soir chez moi votre connaissance à laquelle il attache un très grand prix. Je ne serai chez moi qu’après 9 h 1/2 puisque je dîne chez le Conte Pahlen. Si vous avez un moment à perdre vous le dépenserez très bien avec un homme très digne d’être connu de vous.
Ayez l’assurance de mes sentiments les plus distingués. D. Lieven
Mercredi 5

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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Je suis tout à fait désolée, Monsieur de ce que notre partie n’a pas lieu aujour je ne regrette pas d’hui le jardin des plantes, mais j’avais idée de passer quelque moments avec vous, il Ne m’en reste peu pourriez-vous pas passer chez moi, avant de vous rendre à la Chambre au jourd’hui ou demain dès 1 1/2 ma porte vous sera ouverte. Vous me pardonnez n’est-ce pas de vous traiter si familièrement. Mille amitiés sincères.
D. Lieven

[Monsieur Guizot]

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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J’ai regretté plus encore que de coutume de ne pas vous voir hier soir. Je vous ai laissée sous l’empire d’une impression triste. En vous quittant, j’ai passé à la porte de M. de Talleyrand. Bien des gens y passaient et inscrivaient, comme moi, leur nom. La page était pleine. Combien de ces gens la penseront encore à lui quand il n’y sera plus ? Car ce n’est pas penser aux morts que parler d’eux comme en parlent les livres, uniquement par curiosité et parce qu’ils ont fait un peu de bruit dans le monde. Il n’y a de vrai souvenir que le souvenir tendre et plein de regret personnel. Pour mourir sans amertume, il faut être sûr, parfaitement sûr d’un cœur où l’on ne mourra point. La solitude n’est jamais plus triste, jamais plus pesante qu’à ce moment où l’on quitte tout. Confiance dans le monde inconnu où l’on va entrer, confiance encore quelque part, dans ce monde si imparfait, et pourtant si cher d’où l’on sort à ce prix on peut mourir en paix. Mon amie, Dieu seul sait lequel de nous sera appelé le premier ; mais ayons cette double confiance, et remercions-le de ce que nous pouvons l’avoir.
C’est le sentiment qui m’a accompagné hier toute la soirée, et quand je suis entré dans mon lit et jusqu’au moment où je me suis évanoui dans le sommeil. Je pensais à vous, à ma mère, à mes enfants. Je pouvais mourir. Je n’étais pas seul. Dites-le moi comme je vous l’ai dit, comme je vous le redis. Nous avons été l’un et l’autre bien battus, bien chargés. Nous avons eu et nous aurons jusqu’au bout le cœur bien malade. Mais dans notre mal, c’est un bien immense de nous être rencontrés, et de faire ensemble, hand in hand, ce qui nous reste de chemin. Vous êtes fatiguée, très fatiguée. Appuyez-vous sur moi. Moi aussi, je suis souvent fatigué, plus souvent que je ne le dis ; et j’ai besoin de m’appuyer sur vous, besoin du moins d’être sûr que je le puis si la fatigue me presse trop. Oui, j’ai besoin de vous. Adieu. Farwell. Gots sey mit ihnen. N’y a-t-il pas encore quelque autre manière de vous dire adieu ? Je vous ai beaucoup dit depuis le 15 juin, bien peu pourtant, infiniment peu auprès de ce que j’aurais à vous dire. Chaque jour, à chaque occasion douce ou pénible triste ou gaie, je me sens le cœur plus rempli que jamais. Mais le temps manque, les paroles manquent. Tout manque, excepté le cœur même. Adieu. G.

Ma petite Pauline a fort bien dormi. Elle est mieux ce matin. Ce ne sera rien. Mercredi, 9 heures

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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Voici la lettre de la Reine, de Hanôvre. Vous voulez lui répondre ce matin. Je l’ai lue avec intérêt, presque avec émotion. J’aime ceux qui vous aiment. On m’aurait bien étonné il y a un an si l’on m’avait dit que je ne penserais pas à la Duchesse de Cumberland sans un sentiment affectueux. Je voudrais que d’ici à un mois il vous arrivât de tous côtés, tous les jours, des lettres amicales, des impressions douces. Ce temps sombre, cette pluie me déplaisent plus qu’à l’ordinaire ; j’appelle le soleil, un beau ciel, un air suave, la verdure sous vos fenêtres, le printemps avec toutes ses distractions brillantes & pénétrantes.
Je me dis que l’un dernier à pareille époque, vous étiez bien plus triste. Vous étiez seule. Mais j’ai beau me dire cela. Je ne m’en contente pas. Je ne me contente de rien pour vous. Peu m’importe que votre fardeau ait été allégé ; tant qu’il pèse encore sur vous, tant que je vois, en vous abordant, en vous quittant une si profonde, tristesse établie dans vos yeux, il me semble que vous n’avez rien gagné, que je n’ai rien fait, que je pourrais que je devrais faire davantage, et votre peine devient presque pour moi un remords.
Je vous l’ai dit: sur un point un seul point, mon ambition est sans limites ; rien ne lui suffit, et tant que quelque chose me manque, tant que je n’ai pas que je ne fais pas tout ce que je voudrais, je ne sais pas me résigner, je suis mécontent et agité. Je l’étais hier je le suis aujourd’hui ; je le serai toutes les fois que je ne verrai pas l’impression douce dominer dans votre âme par dessus les impressions douloureuses, les envelopper, les calmer et sinon les guérir, ce qui ne se peut pas, ce qui ne se doit pas, du moins les couvrir d’un baume rafraîchissant. Vous le savez; j’ai toutes les prétentions du manteau de Raleigh. Mais il faudrait que le manteau de Raleigh fût toujours là, sous vos pieds, sur vos épaules.
C’est trop aussi de vouloir que l’absence fasse ce que la présence continuelle pourrait à peine espérer. Je le veux pourtant et je ne puis pas m’empêcher de le vouloir. Savez-vous pourquoi? c’est que je sens en moi tout ce qu’il faut pour réussir, oui, tout. Il manque beaucoup à ce que je fais mais il n’y manquerait rien, rien si je faisais tout ce que je puis tout ce que je sens. Adieu. Adieu. Samedi 24 10 heures

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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Je vous demande, Monsieur, de me faire le grace de venir chez moi ce soir entre 9 & 10 h. Si cela vous est possible. Veuillez seulement me faire dire oui ou non par le porteur. Ne m’interrogez pas sur le motif qui me fait désirer plus particulièrement de vous voir aujourd’hui. Mais venez je vous en prie.

Vendredi 16 juin 1837

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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Je serai chez vous à 2 heures plutôt avant qu’après, pour vous voir un moment avant de monter en voiture.
Adieu. Je devrais non seulement finir, mais commencer toujours par là. Vendredi 11 h. 1/2

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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N°1 Abbeville, samedi 1er juillet 7 h. du soir

J’arrive dans cet instant bien fatiguée. J’ai faim, j’ai sommeil mais je ne puis ni manger ni dormir avant de vous avoir remercier de ce bon billet, de ces bonnes connaissances que vous m’avez fait faire. j’ai tout dévoré. J’ai cherché l’histoire, le roman, c’est là ce qu’il me fallait d’abord. Il y a trop peu de cela, mais comme le peu qu’il y a m’a émue. J’ai couru ensuite après les dates. J’ai cherché à me rappeler ce que je faisais à pareil jour. Enfin, j’ai eu toute les émotions du monde. Elles n’ont pas toutes été douces. Ah mon Dieu, que j’ai peu d’esprit à côté de ces esprits là ! J’en ressens quelque embarras. Et puis je me dis qu’il y a autre chose qui compte, et je me rassure.
Monsieur je devais commencer par vous conter hier. Votre billet porte la date de 6 heures. Je ne l’ai vu qu’à 9. Mais à 6 heures je passais devant votre porte ; un embarras de voitures dans la rue parallèle à la vôtre ayant forcé mon cocher de prendre de votre côté pour me mener chez lady Granville. J’ai été bien contente d’elle. Elle m’a répété " you are safe." Je fus dîner chez Mad. de Flahaut, mais matériellement dîner & bien vite, & puis chez moi des affaires, des arrangements à prendre. Il se trouve que je n’avais pensé à rien, que je n’avais donné aucun ordre, quand tout était à commencer lorsque tout devait être fini. Voilà cette bonne tête, qu’on appelait comme cela jadis ! J’ai été excédée à 10 heures je me suis couchée sans pouvoir. dormir. À 6 heures j’étais en voiture & dans la rue de Luxembourg déjà j’avais ouvert le paquet je lisais et je n’ai pas fait autre chose jusqu’ici, excepté de une à trois heures où j’ai fermé les yeux, je ne sais si j’ai dormi, si j’ai rêvé, je ne puis trop expliquer cela, & je ne veux pas m’étendre sur cette partie de ma journée. Ma voiture est douce je m’y trouve bien, il me semble que je ne me trouverai bien que dans ma voiture mon courrier entre dans mes goûts il me fait avancer rapidement et cependant avancer c’est m’éloigner mais j’ai hâte de le faire. On dirait que cela me fera revenir plus tôt.
Adieu Monsieur. Je serai couchée à l’heure où je revenais de Chatenay, il y a huit jours. Je crois que je dors déjà. Pardonnez-moi, Monsieur, cette sotte lettre. Vous n’en aurez pas de plus élégantes jusqu’à ce que je sois settled en Angleterre. Je vous promets des nouvelles, mais jusque là seulement, ma plus tendre amitié.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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2. Boulogne midi dimanche 2 juillet 1837

Vous voyez comme je cours Monsieur. C’est superbe, et puis c’est insupportable car j’arrive et le bateau à vapeur est parti il y a deux heures. Il faut patienter jusqu’à demain 9 heures ! Soyez assez bon pour un faire passer le temps. Causons un peu et nous pouvons le faire bien commodément. Mon appartement est bien tranquille, pas le moindre bruit. Cela me fait une nouveauté après la bruyante rue de Rivoli. J’ai la vue de la mer de cette mer que j’aime tant & que vous connaissez si peu, & que je vous prie d’aller regarder pour me faire plaisir en descendant de voiture tout à l’heure j’ai senti une main saisir la mienne. Cela m’a donné une palpitation involontaire. C’était celle de lord Pembroke. Il ne valait pas la peine de m’agiter. Comme vous n’êtes pas femme, vous ne comprenez pas les bêtises que je vous dis là.
J’avais reçu en partant de Paris une lettre de mon mari. Je l’avais oubliée. Je l’ai ouverte aujourd’hui. Il m’écrit du 15 juin. Je me sens bien triste aujourd’hui. Je ne l’ai jamais été autant. Monsieur ces paroles dites ce jour là m’ont bien frappées.
4 h. Je viens de dîner, & j’ai reçu quelques visites. J’ai fait parler lord Pembroke, il a quitté Londres hier les Torys sont découragés, toutes les faveurs de la reine sont pour les Whigs. Lord Melbourne passe tous les jours deux heures de la matinée avec elle. Toutes ses idées sont accueillies. On ne dit rien de l’esprit et des opinions de la reine. On dit seulement qu’elle sait haïr, mais c’est bien quelque chose à 18 ans ! Elle veut à toute force chasser l’amant de sa mère. Elle le fait magnifiquement. Elle donne au chevalier Conroy trois mille lires sterling de pension pour qu’il s’en aille. Lord Pembroke s’est avisé de me parler aussi de french politics, il me dit : " Nous autres Torys nous n’avons qu’un vœu, c’est de voir M. Guizot aux affaires."
Mais monsieur ce n’est pas de politique que je veux vous parler, Je cherche... C’est de musique. Vous savez comme Je l’aime cette musique ! Comme elle m’enivre, comme elle me plait. Et bien, je l’entends, je la sens. Je n’ai pas lu aujourd’hui. j’avais trop lu hier, j’en ai mal aux yeux mais j’ai pensé à ce que j’avais lu j’ai trouvé des paroles qui m’ont été répétées. " Le paradis sur la terre." Il venait donc d’elle ? Et c’est avec elle qu’il était trouvé !
8 h. Je vous demande pardon Monsieur de vous parler à tort et à travers de tout ce qui me vient dans la tête. Quel début de correspondance et cependant, vous voyez bien que je ne vous dis rien, rien de ce que je voudrais dire. Je n’aime pas la contrainte. Je n’aime pas les souliers étroits ; un ruban qui me serre, & bien je n’aime pas plus les lettres que je vous écris, comment n’ai-je pas pensé à cela en m’engageant dans cette correspondance ? Dites Monsieur ne vaudrait-il pas mieux la laisser-là ? Hier & aujourd’hui ont été bien mal. C’est à dire bien maladroite. cela va vous fâcher, & je me sens toute humiliée d’avance de cette fâcherie.
Adieu Monsieur, adieu. C’est mon dernier mot de cette terre de France dans quelques heures je trouverai des émotions terribles. Ces pensées me font frémir. Le manteau de Raleigh (je crois que c’est le nom/ sera-t-il assez puissant ? Ah Monsieur j’ai le cœur brisé. Pensez à moi, prenez pitié de moi, je suis bien malheureuse. Adieu.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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N°2 Dimanche 2 juillet 10 heures du soir

Je rentre de ma promenade solitaire. Il n’y a presque plus personne à Paris, et je ne vais pas chercher ce qui y reste. Le bonheur, les affaires ou la solitude. C’est un blasphème de placer ces trois mots l’un à côté de l’autre. Le bonheur ne doit jamais être nommé que tout seul ; rien ne lui ressemble. Mais sans bonheur, et à défaut des affaires, j’aime bien mieux la solitude que le bavardage des indifférents. Je sais qu’on ne la supporterait pas longtemps, que l’âme s’userait vite à vivre ainsi à ses propres dépens et de sa seule substance. Mais finir seul sa journée se promener deux heures sans rien regarder, sans rien dire, n’entendant que le bruit de ses pas n’écoutant que cette voix intérieure qui nous entretient de notre passé ou de notre avenir, c’est assez doux. Dans les affaires mêmes, un peu de solitude est bonne ; il faut un moment chaque jour, secouer tous les jougs ne relever que de soi-même, permettre à sa pensée cette liberté insouciante qui lui conserve seule toute son originalité et sa grandeur. Gouverner n’est pas labourer. On s’hébête à avoir toujours la main sur la charrue et l’oeil sur le sillon. C’est un grand vice de notre organisation politique en France que ce travail incessant, ce défaut absolu de loisir auquel nous nous sommes condammés. A faire un tel métier, on se sent devenir machine soi-même et on tombe bientôt au dessous de sa tâche pour n’avoir pas su ou pu, de temps en temps, la laisser là et n’y plus songer. Je vous assure Madame qu’au milieu des plus pressantes affaires, une heure de conversation avec vous n’importe sur quoi serait, tout plaisir à part, le régime le plus sain du monde. à la vérité, ce n’est pas là de la solitude.
Lundi 3. 10 h du matin. Voilà votre lettre d’Abbeville. Je ne serai pas seul aujourd’hui. Que vous êtes aimable! Je voudrais vous le dire à mon plein gré. Mais je n’en ferai rien. Cette lettre n’ira cependant pas par la poste ; elle vous sera portée par le jeune homme dont je vous ai parlé, M. Nettement, qui va passer trois semaines en Angleterre et vient de me dire qu’il partait demain. Un moment, il m’a semblé que dans cette confiance, je vous parlerais comme nous nous parlions ici. Cela ne se peut ; j’y renonce. Ces mains étrangères, quelque sûres qu’elles soient
Ces chances lointaines, inconnues, tout cela refoule dans le cœur les choses qui auraient le plus envie d’en sortir. Il y a un degré de vérité, de liberté, qui ne souffre aucune entremise. C’est déjà trop quand on est ensemble, que la nécessité de rédiger ses sentiments en phrases et de les envoyer à deux pas en entendant le bruit de sa voix. L’âme ne passe jamais tout entière dans cette manifestation extérieure, et au moment même où elle parle, elle aspire. Surtout à être devinée dans ce qu’elle retient. Je ne sais lequel de nos poètes pour peindre la conversation. intime de deux amants a dit :
Cachés, et se parlant tout bas, quoique tout seuls. Il savait ce que c’est que l’intimité.
A tout prendre cependant, je me sens un peu plus à l’aise par M. Nettement que par la poste. Je lui remets donc cette lettre. Si vous êtes encore à Londres quand il en partira, il ira vous demander vos ordres pour moi. Vous pouvez les lui donner en sûreté. J’étais sûr que les volumes vous plairaient beaucoup. Si je n’en avais été sûr, je ne vous les aurais pas envoyés. Je ne déteste rien tant que la profanation d’un souvenir. A présent, quand vous reviendrez (car vous reviendrez) je vous parlerai librement de ces deux nobles créatures qui ont tenu tant de place dans ma vie. Il n’y a jamais eu, entre elles et moi, cinq minutes de roman. Je m’éprise le roman. Il a la prétention de surpasser la réalité et il lui est bien inférieur. L’amour vrai l’admiration vraie le dévouement vrai sont très rares, c’est pourquoi les gens qui ne s’y connaissent pas les appellent romanesques. Ils ne le sont pas du tout ; ils sont au contraire, quand ils existent tout ce qu’il y a de plus simple de plus positif, de plus pratique. Seulement il ne faut pas s’y tromper et prendre pour les sentiments-là, les fantaisies qui s’en attribuent le nom. Les feux follets qui traversent l’air s’appellent aussi des étoiles ; mais ils n’en ressemblent pas d’avantage aux étoiles véritables, et celles-ci n’en sont pas moins hautes et fixes parce que des traits de flamme apparente courent et brillent un moment dans les régions inférieures de l’atmosphère. Pourquoi vous parlerais-je aujourd’hui d’autre chose? J’ai le cœur joyeux et profondément indifférent à tout ce qui n’est pas ma joie. J’attendais votre première lettre avec une inexprimable impatience. J’avais soif de rentrer par ce simulacre, en possession de nos longs et doux entretiens. Dans une charmante habitude la première interruption a quelque chose de très amer. L’âme se précipite pour ressaisir le fil qui lui a échappé un moment. Adieu, dearest Princess. Soignez-vous comme vous me l’avez promis. Je serai charmé que vous me donniez des nouvelles ; mais sachez bien que j’aime infiniment mieux autre chose.
Adieu. Adieu. Guizot Je suis obligé de rester deux ou trois jours de plus à Paris. Moi aussi, j’ai négligé mes affaires et comme il y en a qui intéressent mes enfants je veux les faire avant de partir. Remarquez mon cachet. C’est celui dont je me servirai habituellement.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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N°3 Mardi 4 Juillet
Princesse

Ni moi non plus, je n’aime pas les souliers étroits. Vous pouvez vous en apercevoir. à dire vrai, et vous me passerez le terme, ce qu’il y aurait de plus agréable, ce serait de marcher pieds nus. Mais comme cela ne se peut, comme il faut avoir des souliers, je les aime mieux étroits que de ne pas marcher du tout. Y pensez-vous de me demander s’il ne vaudrait pas mieux laisser-là notre correspondance ? Madame on ne laisse pas comme on veut ce qu’on n’a pas pris parce qu’on le voulait. J’ai bien mis quelque chose du mien dans ma propre destinée ; et pourtant ce que j’y ai mis est bien peu à côté de ce qui m’est venu d’en haut... oui d’en haut, sans que je le demandasse et quand je n’y songeais pas. J’ai joui très vivement du bonheur. Le bonheur perdu, le vide est resté tet qu’il s’était fait ; je l’ai senti tous les jours sans chercher à le combler. Quand je l’aurais voulu, je ne l’aurais pas pu. Nous sommes, vis-à-vis de notre cœur malade, comme les Danaïdes vis-à-vis de leur tonneau ; ce que nous y mettons nous-mêmes ne le remplit pas. A une main plus puissante et plus riche il appartient de fermer l’abyme et d’y verser de nouveaux dons. Irons-nous, s’il lui plait de s’étendre avec bonté sur nous, irons-nous retuser son bienfait ou disputer sur le prix ? Non, Madame, non, il faut accepter, et jouir, et payer aussi cher que celui qui donne l’exigera. Vous allez retrouver, vous aurez retrouvé, quand cette lettre vous arrivera, de déchirants souvenirs ; mais tout déchirants qu’ils sont, à coup sûr vous ne voudriez pas les arracher de votre âme, vous ne voudriez pas ne pas avoir possédé les nobles enfants que vous avez perdus.
Un homme qui honorerait, il y a bientôt 200 ans le pays où vous êtes, le Duc d’Ormond, l’ami de Charles 1er disait, à la mort de son fils le comte d’Ossory tué en duel par le Duc de Buckingham. " Jaime mieux, mon fils mort que tout autre fils vivant. " C’est ce que je dis tous les jours du mien, et vous des vôtres; et nous aimons mieux ces maux, ces joies et ces douleurs inséparablement unis et confondus, que toute autre vie qui ne serait pas nous et ceux que nous avons aimés. Et si un beau jour se lève encore sur notre horizon, si une douce musique comme vous dites, vient encore frapper notre oreille, nous l’accueillerons nous en jouirons avec transport, qu’elles que soient les lacunes et les chances que la Providence y voudra attacher. En tout cas je réponds du manteau de Raleigh. C’est à vous, Madame, de me dire si vous croyez à sa puissance. N’ayez du moins à ce sujet que des émotions douces. J’ai le droit de vous le demander. Et puis, ne pensez jamais le moindre mal du 15 juin. Et puis encore écrivez-moi toujours comme vous m’avez écrit d’Abbeville et de Boulogne, dites-moi, taisez-moi tout ce que vous voudrez. Je jouirai des paroles; j’aurai foi au silence. Je vous défie d’inventer dans votre esprit, de trouver dans votre cœur de femme, quelque chose que je ne comprenne pas, si tant est que je ne l’ai pas devancé.
Mercredi 5 Je n’ai pas de lettre aujourd’hui. Je n’en espérais pas. Demain, j’y compterai. Je passe mes matinées d’une façon utile j’espère, mais bien monotone. Tout ce monde qui part, les députés surtout, viennent me dire adieu. Et la même conversation recommence avec chacun. Que le cercle où vivent la plupart des hommes est éteint et pauvre ! J’en suis toujours frappé à la fin d’une session. Ils sont tous épuisés, exténués d’esprit et de cœur. Ils ont évidemment dépensé, et au delà tout ce qu’ils avaient d’idées, de volonté, de force. Ils se traînent, ils baillent ; ils ont hâte d’aller se coucher et dormir. De toutes les conditions de la supériorité et de la puissance, l’activité, l’activité inépuisable est peut-être la première. J’ai beaucoup vécu avec le Maréchal Soult ; nous avons été près de trois ans ministres ensemble ; et pendant ce temps, j’ai vu tomber. l’une après l’autre devant moi toutes les qualités qu’on lui attribue ; il n’a ni esprit de suite, ni jugement sûr, ni vraie finesse d’intelligence, ni capacité efficace, c’est un grossier brouillon, un bizarre mélange du Gascon et du Barbare. Mais il est inventif, actif, infatigablement actif d’esprit, de corps, de volonté ; il projette, il combine, il trame, il pousse, il remue sans relâche. Il est important, il le sera toujours. Je doute qu’il y ait désormais grand chose à tirer de lui, mais son activité encore plus que son nom, lui donne une force avec laquelle tout le monde doit compter. Rien de nouveau d’ailleurs au milieu de ce décampement général. Ce que je sais de plus divertissant à vous mander, c’est la goutte de M. de Salvandy. Il avait l’autre jour un grand dîner, de la bonne compagnie des femmes, M. et Mad. Molé, M. Pasquier, Mad. de Boigne & & La goutte l’a pris : quand on est arrivé pour dîner, il n’avait pu quitter sa chambre ; M. Molé l’a remplacé à table ; et au sortir de table en rentrant dans le salon, tout ce beau monde a trouvé M. de Salvandy étendu sur un canapé, et faisant du soin de son immobilité, les honneurs de sa maison. Les mauvaises langues vont jusqu’à dire qu’il était là, en magnifique robe de chambre, un bonnet grec sur la tête en Sultan malade. Mais je n’en crois rien.
Savez-vous ce que je fais aujourd’hui? Je vais dîner à Chatenay. Cela me plaît-il ? Cela ne me plait-il pas? Je ne sais pas bien. Je vous le dirai après. Mad. de Boigne m’a écrit avant-hier. Enfin j’y vais. Mon départ est encore retardé de trois jours, jusqu’à lundi. L’envoi de 6 ou 7000 volumes à la campagne en est la cause. Adieu, Madame Certainement, j’irai m’asseoir au bord de la mer. Vous voulez que je la regarde. Je crois que je regarderai au delà. G.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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3. Boulogne, 9 h du matin.
Lundi 3 juillet

La marée n’arrive pas, je suis toute impatiente de placer la mer entre la France et moi. J’espère retrouver un peu de calme en Angleterre. J’en ai grand besoin. Il me semble que j’ai la fièvre. Ah monsieur, que je voudrais vous parler, vous écouter, vous mettriez mon esprit en ordre. Que d’idées s’y pressent. Tant de douleurs, tant de joie, tant d’incertitudes sur mon avenir. C’est un chaos ; mon cœur n’y suffit pas. Il est si plein, si plein. J’attends le Capitaine, dans 10 minutes je m’embarque. Je resterai sur le pont. Je regarderai, cette France tant que mes yeux pourront regarder.

Londres mardi 10 h. du matin, J’ai fait un passage superbe, deux heures et demie. J’ai pris quelque chose a Douvres, et puis je suis venu sans m’arrêter à Stafford house. J’ y étais à onze heures hier soir. Il y avait un grand dîner tous mes english friends de la couleur Whig. Lord Grey à la tête. Ils s’étaient lasser de m’attendre ; en sorte que je n’ai plus trouvé que la famille de la Duchesse, M. Ellice, mon fils. Il ne m’attendait plus. Il allait partir. Je l’ai rencontré sur ce magnifique palier avec cette belle Duchesse et un groupe de douze personnes. Tout cela m’a accablé. J’ai embrassé le Duc, croyant embrasser mon fils. Mes jambes ne me soutenaient pas. La fatigue, les battements de mon cœur en entrant à Londres, tout ce qui le remplit mon cœur ! tout cela m’avait étourdie. On m’a fait causer, on m’a même fait rire, on m’a servi à souper à minuit, on m’a mené dans mon appartement, mon fils est resté jusqu’à une heure. Il a bien de l’esprit, et il m’aime, c’est du bonheur pour moi de me retrouver avec lui.
Je me suis couchée sans pouvoir m’endormir. J’ai entendu l’horloge de St James sonner toutes les demi heures. Mon âme était si agitée ! Je viens de me lever, & je viens à vous Monsieur. Je vous ai fait un récit bien sec de ma journée d’hier. Je n’ose pas me livrer à la douceur de vous décrire mes sensations. Cela m’entraîne, cela m’égare je ne saurais où m’arrêter ; je dirais trop peu, je dirais trop. Avant de m’embarquer hier. Je me suis jetée à genoux. J’ai invoqué Dieu. Je lui ai si souvent demandé de me laisser mourir. Hier je l’ai prié de me laisser vivre ; de me conserver ce cœur que j’ai trouvé. Il y avait du trouble et cependant tant de passion dans ma prière, et de tristesse & de douceur.
Le temps a été magnifique ; la mer calme. Je vous ai dit que pour éviter le mal de mer il faut regarder la ligne de l’horizon. Je l’ai regardé tout le temps. Mon horizon c’était la France. Cette ligne blanche que mon œil apercevait encore presque au moment d’entrer dans le port de Douvres. Et puis quand on m’a dit que nous arrivions, je me suis retournée de l’autre côté et mes yeux se sont remplis de larmes. Cette île où j’ai été si longtemps heureuse d’un bonheur si pur, si doux, si calme. Je la revoyais donc toute pleine de tant de souvenirs, & rien J’ai regardé rien pour mon cœur ! tout avec calme, je crois. Quelques habitants du lieu attendant sur le bord m’ont reconnue. J’ai été accablée de soins, de prévenance, pas un embarras. Je leur ai si longtemps appartenu que toutes les difficultés s’aplanissaient devant mon nom. Il y avait du cœur dans cet accueil ; dans les auberges sur la route on m’apportait des fruits, des fleurs. Il n’y manquait que les couplets mais John Bell n’en fait pas ! J’entendais répéter mon nom ; moi même il me semblait que j’ y avais été la veille. Rien ne m’étonnait. Je rêvais, je regardais tranquillement en beaux paysages. Deux ou trois fois seulement à la vue de ces ravissants cottages, bien ornés, entourés de beaux ombrages, tapissés de fleurs, avec les beaux enfants jouant sur le gazon, j’ai senti comment on peut être heureux. Et les plus profonds soupirs sont sortis de mon triste cœur. En approchant de Londres la nuit était venue. Je la voulais. En plein jour je n’aurai pas supporté cette vue. Londres éclairée ne me rappelait rien qui peut faire faiblir mon cœur. Je n’ai donc pas pleuré mais j’étais en rêve, vous savez Monsieur tous mes rêves. Vous me l’avez dit & je vous crois. Vous me devinez, vous savez, vous comprenez tout ce que je pense. Continuez Monsieur à penser tout ce que je pense !
Quelle lettre Monsieur, c’est moi, toujours moi dont je vous parle. Je vais vous ennuyer. D’après le peu qu’on m’a dit hier au soir le règne des Whigs est parfaitement assuré. Ils disent éternel. Je saurai beaucoup aujourd’hui ce qui fait que vous saurez beaucoup demain. Dans ce moment je n’en puis plus; je suis accablée de fatigue. Adieu Monsieur. Adieu, ne m’oubliez pas.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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N°4 Vendredi 7. 11 heures du matin.

Vous voilà à Londres. Et vous avez été, en y arrivant bien émue, mais pas bouleversée pas malade. J’en tremblais. Et il est si triste de trembler de loin ! Je sais ce que c’est de trembler de près, de voir souffrir à côté de soi, d’assister minute par minute aux douleurs du corps et de l’âme. C’est affreux. Et pourtant il reste toujours au fond du cœur je ne sais qu’elle foi dans la puissance de l’affection qui vous persuade que, même sans y rien faire, vous soulagez, en les ressentant, en les voyant, les souffrances d’un être chéri. Et il y a du vrai dans cette foi, car enfin, un mot, un regard. une chaise rapprochée, une main pressée, C’est quelque chose, c’est beaucoup. Mais de loin, les plus douces paroles, les regards, les plus tendres, les plus ardents élans du cœur se perdent dans ce espace immense, vide, froid, qui vous sépare. J’ai toujours trouvé qu’on prenait trop aisément son parti de la séparation, qu’on n’en prévoyait jamais tout le mal. Quand on le prévoyait, quand on le sent tout entier, on a bien plus de mérite qu’on ne croit à y consentir, car on fait bien plus de sacrifices qu’il ne paraît. Le pauvre Brutus se trompait beaucoup s’il est vrai qu’il ait dit en mourant : " Ô vertu, tu n’es qu’un vain nom ! " Il faut que la vertu soit au contraire quelque chose de bien réel, car elle impose, et on accepte, pour lui obéir, de bien lourds fardeaux.
J’aime John Bull de vous avoir si bien reçue. Mais une autre fois, ne prenez personne pour votre fils. Comme à vous, les cottages de votre route me paraissent charmants, et j’y vois tout ce que vous avez pu y voir. Cependant. croyez-moi quelque heureuse que vous y fussiez, votre pensée votre caractère, toute votre âme se trouveraient bien à l’étroit dans un cottage. Il faut que le chêne s’étende, que le palmier s’élance, que la rose s’épanouisse. Nul n’est bien que dans un habit à sa taille ; et notre taille, Madame ce n’est ni vous, ni moi qui la réglons ; nous n’y pouvons pas plus retrancher qu’ajouter une coudée. Acceptons donc, quelque lourd qu’il puisse être quelques fois. l’habit qui nous va. Mais sous tous les habits, dans toutes les situations, les sentiments simples naturels, les sentiments primitifs et puissants qui sont le fond de l’âme humaine doivent trouver leur place et garder leur empire. Je ne sais ce qui a pu arriver à d’autres ; pour moi, je n’ai jamais éprouvé que les grands désirs, les grands travaux de la vie publique étouffassent, altérassent le moins du monde en moi, le besoin d’affection bien reçue, passionnée de sympathie intime, les joies du cœur et de la famille, tout ce qui remplit et anime la vie privée des hommes. Plus au contraire mon esprit s’est élevé et ma destinée s’est étendue, plus ces sentiments se sont développés en moi: plus ils me sont devenus chers ; plus même ils ont gagné, je crois en énergie, en fécondité en délicatesse! Il me semble qu’ils ont toujours participé au progrès général de mon être, et qu’en montant un échelon de plus, je n’ai jamais laissé en arrière aucune partie de moi-même. Il est vrai aussi que je suis devenu de plus en plus difficile pour la satisfaction intérieure de ces sentiments si doux de plus en plus exigeant quant aux mérites, aux perfections de leur objet. En ceci comme ailleurs, mon ambition a toujours été croissante, et je n’ai jamais accepté ni mécompte ni décadence. Mais en ceci surtout, ma plus haute ambition est satisfaite, car il a plu à Dieu de placer sur ma route des créatures dont la rencontre est de sa part, un bienfait infiniment supérieur à tous ses autres dons.
Samedi 8. Je n’ai pas eu de lettre hier. Vous l’avez peut-être adressée au Val Richer, m’y supposant déjà. Elle m’y attendra ; mais en attendant elle me manque beaucoup. J’espère que les miennes vous arrivent exactement Je ne sais que vous dire de ma course à Châtenay. J’ai été là dans l’état intérieur le plus mêlé, le plus combattu, tantôt charmé d’y être tantôt m’y trouvant plus seul que partout ailleurs. "Cette fois vous venez pour moi.» m’a dit Mad. de Boigne. Elle m’a parlé de vous, très bien, selon le monde. Le monde vous trouve très aimable Madame mais il vous craint un peu. Il lui semble que vous le regardez d’en haut, vous mettant plus à l’aise avec lui que vous ne lui permettez de l’être avec vous. Il soupçonne qu’au fond vous êtes un peu autre que vous ne lui paraissez. N’y ayez point de regret. La familiarité du monde n’est pas bonne ; il faut toujours se montrer à lui un peu dans le lointain et lui rester un peu inconnu.
Les bruits de dissolution prennent ici depuis deux jours, assez de consistance. Je suis allé avant. hier soir à Neuilly prendre congé du Roi et de la Reine. Le Roi, n’y était pas. Je n’ai donc point eu de conversation sur laquelle je puisse former quelque conjecture. En tout cas, les élections n’auraient probablement lieu qu’au mois d’Octobre. L’indisposition de M. le Duc d’Orléans n’était rien du tout, un pur accès de fièvre éphémère. Il passe demain une revue de la garnison de Paris. Les propos qui couraient sur son désir de commander lui-même, l’expédition de Constantine étant tout à fait tombée. Adieu., Madame. Je vais recommencer à trier dans ma bibliothèque les livres que je veux envoyer à la campagne. C’est un travail presque mécanique qui me convient à merveille. Mon âme pendant ce temps pense à qui elle veut. va où il lui plaît. Adieu. G.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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3. Londres le 5 juillet 1837,

Je commence à trouver qu’une lettre eut pu m’arriver déjà. Je vous la demande Monsieur. Je ne sais pas si depuis vendredi vous avez pensé à moi.
Ma journée a passé hier comme un instant, je vois bien que c’est le matin, qu’il faut que je vous écrive, car dès 1 heure je suis envahie, & minuit arrive sans que j’aie eu un instant de solitude. Vous allez être ennuyé des détails, mais vous me les avez demandés. Lord Grey deux grandes heures ! Le prince Esterhazy, Pozzo, Dedel (ministre de Hollande) Lady Flarrowby, Lady Carlisle, la duchesse comtesse de Sutherland, M. Granville jusqu’à 6 heures. Je montai alors en calèche avec la duchesse de Sutherland. Nous voulions faire le tour de Hyde park, mais nous n’avions pas fait deux cents pas que je me trouvais mal. Elle me ramena.
La vue de Londres est terrible pour moi. Je puis bien y être, mais non y regarder. Mon fils vient à 6 1/2. Je ne peux le voir à mon aise que pendant ma toilette à huit h. 1/2 on dîne : c’est détestable. Nous fûmes seuls, il n’y eut que lord Harrowby, & lord Grey & lord Morpeth, grand radical, excellent homme. Mes amis Torys ignorent encore mon arrivée. J’en suis bien aise. Je me sens si fatiguée que je n’ai plus de quoi leur montrer de la joie de les revoir. Cela viendra aujourd’hui & demain.
Au milieu de tout cela avez-vous pensé à Paris madame ? Oui monsieur, j’y ai pensé, toujours pensé.
Le contraste est grand mais je vous ai dit qu’il fait sur moi l’effet des ressemblances. Ah à propos, en montant dans l’appartement où se tient la duchesse le matin, le premier objet qui frappe ma vue est la gravure de M. Guizot ! Jugez ma surprise. Je me suis arrêtée. J’ai fixé mes yeux sur vos yeux.
Je vis ici dans une atmosphère très ministérielle ce qui fait que je ne m’avise pas d’avoir une opinion quelconque sur ce qui ce passe il est dans la nature des Whigs d’être très confiant. La Reine leur montre toutes les faveurs. Il est donc naturel qu’ils soient en pleine espérance, mais j’attends d’autres notions. Lord Grey se donne un grand mouvement pour faire entrer lord Durham dans le cabinet. Lui même lord Grey est aigre, mécontent, frondeur, & furieux d’être vieux. Je n’ai jamais rencontré personne qui convienne de ce chagrin plus naïvement que lui. C’est un vrai désespoir.
La voilà cette lettre. Quel plaisir qu’une première lettre, comme je lis vite, & puis comme je lis lentement, & puis plus lentement encore. Monsieur, que je vous remercie ! Il y a de hautes et nobles pensées dans les vers que me transcrivez, mais il y a une strophe un mot que j’aime plus que tout le reste. Nous avons découvert bien des ressemblances entre nous Monsieur. Mais il y a des impressions qui sont toutes différentes. Ainsi la poésie vous calme & vous élève. Moi elle m’élève bien ; mais si haut si haut que cela ressemble bien plus à du délire qu’à autre chose. Je la fuis donc la poésie. Je saurais lire sans danger il y a peu de temps encore. Aujourd’hui je la crains parce que je me crains. Monsieur je me connais bien, je voudrais bien vous expliquer ce que je suis, mais vous êtes si pénétrant, je n’en prendrai pas la peine. Cependant un homme sait-il bien comprendre le cœur d’une femme ? Je vous ai dit que j’en doutais quand il s’agissait de mes peines, qui doute bien plus pour le sentiment du bonheur. Il me semble que mon âme ne peut jamais suffire ni à la joie, ni à la douleur, que je vais mourir ou de l’un ou de l’autre par l’impuissance de les exprimer. Aujourd’hui j’étouffe ! Mais Monsieur de quoi vais-je vous parler ? Il y a presque du remord dans ce que je vous dis. Ici où une seule pensée devait m’absorber, je ne la retrouve plus distincte. Il y a un voile entre moi et mes malheurs. Toutes les circonstances passées sont devant mes yeux. Je me retrace tout, toute l’horreur de ces affreux moments. Et bien, Monsieur, aucune des sensations que ces souvenirs faisaient naître en moi il y a encore un mois, aucune ne m’atteint dans ce moment. Je ne pleure pas. Je ne me comprends pas. Il y a quelque chose qui m’arrête, qui me protège contre moi-même. Vous l’avez espéré pour moi, vous me l’avez prédit. Monsieur, quel bien vous m’avez fait ! Je vous en remercie à genoux.

Jeudi 6 juillet
Je renonce à vous raconter ma journée d’hier. Ma porte à été ouverte et mon salon n’a pas désempli depuis 1 heures jusqu’à 7. J’ai vu tout le monde Whigs, Tories, radicaux. Je sais les aimer tous. J’ai le cœur terriblement vaste. Vous allez me mépriser. Mais non Monsieur il ne faut pas faire cela. L’amitié me touche toujours de quelque part qu’elle ne vienne. J’aime tant être aimée ! Ces Anglais sont si sincères si simples dans l’expression de leur amitié. J’ai vu quelques yeux humides.
Oh pour le coup je ne résiste pas à cela. Mais j’étouffais matériellement, moralement, j’en recevais quelques uns dans le jardin, pour reprendre des forces. Enfin cela a fait un véritable levé. Je n’ai eu de tête à tête qu’avec lord Aberdeen, lord John Russell, lord Grey & lady Jersey. Tout le reste était cohue. Un immense dîner diplomatique. On m’avait donné la France pour voisin de droite. Cela m’a fait plaisir. Mais il est bien solennel M. Sebastiani & tout arrive bien lentement.
J’aime ce qui va vite. Si l’on tarde un peu à me répondre, je ne sais plus ce que j’ai demandé et cela m’est arrivé hier deux fois avec votre ambassadeur. Je trouve la diplomatie un peu en décadence. De mon temps, elle était un peu plus fashionable.
Jugez Monsieur qu’on me trouve bonne mine. Je ne comprends pas cela. J’ai été interrompue par une visite de deux heures de Lord Durham. Il a bien de l’esprit et il le sait. Il saisit et embrasse tout très vite. Il a le droit d’aspirer à beaucoup & à très haut. J’ignore si le droit se convertira en fait !
La Reine est tout à fait entre les mains de Lord Melbourne qui me parait user de sa position avec tact & intelligence. Il est plein de respect & de paternité pour elle. Elle a l’esprit ouvert, curieux, elle veut tout faire. Il n’y aura point d’intermédiaire entre elle et ses ministres. Elle travaille avec chacun d’eux. Elle s’informe, elle écoute, elle se fatigue à cela. On dit qu’elle en est maigrie ; sa santé est mauvaise. Elle ira fermer le parlement en personne. Elle fera à cheval la revue de l’armée, elle porte la plaque & le cordon de la jarretière. Elle veut faire tout, et tout de suite. On la contemple avec étonnement et respect. C’est un curieux spectacle à 18 ans !

Vendredi 7
J’eus hier matin encore une longue visite de Sir R. Peel, du duc de Wellington, lord Mulgrave, lord Grey, Pozzo. Je vous cite les têtes à têtes. Je ne veux pas vous ennuyer du reste. Peel est venu sur béquilles. Il a été en danger de perdre une jambe, & ceci était sa première sortie. Le duc est vieilli. Lord Grey est fort, bien avec l’un et l’autre. Il m’a dérangé hier. J’eusse aimé sa visite dans un autre moment. Il me semble qu’il se prépare ici bien de l’embarras. C’est lord Durham qui le créerait, mais je vous expliquerai tout cela une autre fois. Pour le moment lord Melbourne est tout puissant. Je fus dîner hier tête à tête avec lady Jersey. Il faisait encore jour lorsque je me rendis chez elle. J’ai fondu en larmes dans la voiture, mon pauvre cœur se brisait pendant un moment il n’y avait place que pour mes malheurs. Le bavardage de Lady Jersey m’a distrait, je la quittai de bonne heure pour aller voir lady Cowper qui revenait de la campagne, où elle était allé enterrer son mari. Elle se jeta dans mes bras en sanglotant. Il ne me faut pas de pareilles scènes. Aussi ne puis-je pas y tenir plus d’un quart d’heure. Je rentrai à 10 h. pour m’enfermer chez moi. Je me couchai. Mon fils vint me trouver encore, je n’avais pas pu le voir de tout le jour. Nous causâmes beaucoup ensemble de mon plus prochain avenir. Il se complique singulièrement.
J’ai reçu hier une lettre de mon mari qui me fait croire qu’au lieu de Kazan, c’est à Carlsbad qu’il va se rendre seul, pour sa santé ! Il cherchera surement à me donner un rendez-vous. Et ce que je désirais le plus vivement il y a quelques temps je le redoute aujourd’hui comme si cela devait finir ma vie. Monsieur, je me suis créé la plus grande félicité ou le plus grand malheur de mon existence. Je l’ai senti en me livrant au seul sentiment qui peut désormais la remplir. Dieu l’a mis dans mon cœur. Pourrait-il si tôt me livrer au désespoir ? C’était mon paradis à moi, je ne pouvais en avoir d’autre sur la terre. Que j’en ai joui ! Monsieur ma pauvre tête s’en va quand je pense à cet avenir qui peut être si beau ou si horrible. Puis-je vouloir du bonheur à tout prix ? C’est à vous que j’adresse cette question.
Dans ce moment on me remet une lettre & une carte de visite, laissés ici hier au soir par un voyageur. Je n’y étais pas lorsqu’il a passé. Il a promis de revenir ce matin, la matinée me paraîtra longue, éternelle jusqu’à ce que je le voie ! Quelle bonne, quelle douce surprise. Y aura-t-il beaucoup de voyageurs ? Comme je vais regarder celui ci avec tendresse.
Pendant que je vous écrivais ou m’a annoncé cette femme dont je vous ai parlé. Celle qui a vu naître & mourir les enfants, & que je n’avais plus revue depuis le lit de mort de mon Arthur ! Ah Monsieur quelle horrible souvenir ! Il dort en paix cet ange & moi je suis encore sur la terre pour pleurer. Je l’ai vue cette femme Nous avons confondu nos larmes. Le petit chien n’y était pas, il viendra un autre jour, il me fera pleurer aussi. Je n’ai pas tenu au delà de dix minutes. Je reviens à vous, dites-moi quelque douce parole Monsieur, consolez mon pauvre cœur. Adieu, quelle longue lettre !

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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Je pars de Paris un peu inquiet Madame. Je n’ai depuis trois jours, point de lettres de vous; et pourtant dans la dernière (n° 3) vous m’en annonciez une pour le lendemain. Peut-être en trouverai-je au Val-Richer. Seriez-vous malade ? Mes lettres ne vous seraient-elles pas parvenues ? J’ai assez vécu pour craindre beaucoup du sort et me méfier beaucoup des hommes. Les craintes même et les méfiances les plus déraisonnables peuvent venir à l’esprit. Enfin j’espère que j’aurai bientôt quelque signe de vous, de votre vie. Ecrivez-moi je vous prie de préférence par la première des adresses convenues. J’envoie cette lettre-ci à Londres à une personne qui la portera chez vous. Je veux être sûr qu’elle ne sera pas remarquée en route.
Adieu Madame Ne soyez pas malade et dites, le moi. G.
Paris Dimanche soir 9 juillet

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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5. Stafford house samedi 8 juillet 1837

Å deux heures hier on m’a annoncé M. Nettement. Je l’ai reçu avec une émotion qui m’a paru risible à moi même. Je l’ai retenu un moment pour convenir du jour où il aurait à venir prendre ma réponse. J’ai couru dans le jardin, et là au fond d’un canapé bien commode où il y aurait eu place pour deux ! J’ai ouvert cette lettre. Je l’ai regardé sans la lire, et puis Je l’ai lue sans la comprendre, enfin j’ai traversé toutes les bêtises de mon cœur pour arriver à bien de la joie. Est-ce que vous comprenez Monsieur tout ce que je vous dis ? Ah qu’il y a de paroles qui me font tressaillir. J’aime, et je crains ces lectures.
Ma journée a passé comme les précédentes. Un véritable raout le matin, un grand dîner, & un raout encore le soir. Monsieur je voudrais que vous me vissiez ici j’y suis dans ma gloire. Elle ne me touche aujourd’hui que si elle pouvait être vue par vous. Il me paraît qu’on est content du plaisir que je montre à me trouver ici. Mais j’en éprouve vraiment, je suis touchée de rencontrer tant d’amitié. Mes causeries les plus intimes furent hier avec lord Stanley, lord John Russell, lord Lyndhurst, M. Falk qui se trouve ici par hasard & que j’aime bien, lord Melgrave, lady Harrowby. ce que je vous cite c’est les very confidential friends Je les fais beaucoup parler. Peel est venu hier encore un moment mais sans plus de succès, il y avait des témoins, & ce matin il est parti pour la province & son élection. Il y aura contest. Je lui ai promis d’aller passer quelques jours dans son château.
Je promets tout ce qu’on me demande, mais au fond je ne conçois pas que je puisse faire grand chose dans ce genre. Je ne veux pas me fatiguer, & déjà je le suis horriblement. Les partie me paraissent fort aigris. Les Ministériels en pleine sécurité, l’opposition fort découragée. Les Whigs sont certainement en position de demeurer longtemps les maîtres du terrain. Si cette sécurité les dispose à s’appuyer sur le parti conservateur et à réunir leurs efforts contre les radicaux cela pourra aller fort bien & fort longtemps. Mais si les Tories y apportent de la mauvaise volonté ce qui est assez probable, & que le soutien d’O’Connell continue par là à être nécessaire au gouvernement cela peut mener loin et mal, car avec l’appui évident de la Reine les Whigs seront tout ce qu’ils n’osaient pas du temps du vieux roi. Aussi sa mort est elle regardée comme une immense calamité par le parti de l’opposition. Ce parti nie beaucoup l’esprit & la sagacité qu’on attribue à la Reine à entendre les ministres elle serait surprenante pour son âge. Le pouvoir lui plait, l’amuse, la nouveauté de sa situation fait qu’elle apporte une grande ardeur aux occupations les plus graves même. Cependant ses ministres sont assez habiles pour les lui rendre légères, pour l’intéresser sans la fatiguer, pour l’amuser un peu. Enfin on ne saurait imaginer une position politique plus avantageuse que celle de former l’esprit & les opinions d’une jeune reine de 18 ans. Les Tories sentant tout cela & bien vivement et de là vient leur désespoir, de là viendront leurs efforts dans les élections prochaines car il n’y aurait plus que la chambre basse qui pourrait renverser le gouvernement.
Lord Durham inquiète un peu tout le monde. Son ambition peut le mener à tout. Je vous ai dit que lord Grey travaille à le faire entrer dans le Cabinet. Aucun des ministres ne le veut pour collègue ; mais si on lui refuse tout, il voudra conquérir ; & dans ce but il s’entoure du parti le plus radical. Il a eu une longue conférence avec O’Connell. S’il lui promet plus que ne lui promettent les ministres, il le détache d’eux & s’érige protecteur d’un immense parti en Angleterre. C’est là l’extrémité que prévoit lord Grey. Tout cela est encore à la naissance ; mais regardez y bien, le danger peut surgir tout-à-coup. En attendant rien n’est plus conservatif que les propos & les opinions de Lord Durham. La royauté, la chambre des pairs, les Communes, l’Église il veut que tout reste comme cela est, qu’aucune atteinte n’y soit portée. L’union de l’Angleterre & de l’Irlande éternelle. Mais il veut justice pleine et entière pour l’Irlande & tout de suite. Les ministres la promettent mais lente. Durham a du courage de l’audace & surtout de l’ambition !
Que me fait l’ambition, que me fait l’Angleterre ! Voici le n°3. Que je l’aime, que je l’aime ! Monsieur nous sommes convenus qu’après ce mot on ne dit plus rien. Et bien je ne dirai rien. Je me recueillerai.Je jouerai.

Dimanche le 9 juillet. 9 h. du matin
C’est à cette heure-ci que je commence toujours à vous écris, & puis si je suis interrompue je vous reprends passé une heure, c’est fini pour toute la journée. Je vous raconte cela afin que vous sachiez où me trouver. Je ne vis hier que quelques personnes de bonne heure, et puis je me suis mis en campagne pour essayer enfin de rendre les visites qu’on m’a faites. J’en expédiais 25, mais quelle fatigue Je fus tellement excédée qu’en rentrant je me couchais, je m’endormis et l’on ne me réveilla que vers les huit heures pour le moment du dîner. Nous le fîmes en petit comité avec la petite princesse. Elle s’avisa de faire force plaisanteries qui ne lui réussirent pas. Je n’aime pas la gaieté pour ce que je prends au sérieux, et elle finit par le comprendre. Il y a deux sujets sacrés pour moi mes malheurs, & ce qui remplit mon cœur aujourd’hui. Ils se lient, ils se confrontent. Il y a quelque chose, de bien grave & profond dans le bonheur que j’éprouve ; car je ne vois que la mort pour le finir, comme il y a eu la mort pour le commencer.
Je commence à trouver que les occasions de courriers sont trop rares, il y aura donc régulièrement une lettre de plus par la poste. Cela fera trois dans la semaine. Ne manquez jamais de m’accuser réception des N°.
Je me couchai hier au triste bruit du canon. On le tirait de minute en minute d’onze heures à minuit qui est le moment où l’on descendait le cercueil du Roi dans le Caveau à Windsor. Au milieu de la chapelle. une trappe descend lentement dans le caveau. On voit ainsi disparaître insensiblement ce qui occupait une si grande place sur la terre. Cette opération dure une demi-heure. On dit qu’il n’y a rien de plus solennel ni de plus saisissant que ce moment. Cela ne se pratique que pour les personnes royales. Tout le monde était hier à Windsor. Il n’était pas resté un homme de connaissance à Londres.
Savez-vous ce que nous fîmes hier au soir ? La Duchesse avait fait venir du parlement le manteau royal porté par le dernier roi, afin d’aviser à la manière dont la reine devait le porter. Car elle est chargée de ce détail comme grande maîtresse et ce fut moi qui fis la répétition. Je le subis donc pendant 10 minutes sur mes épaules. Que de réflexions philosophiques il me fit faire, tandis que les réflexions des autres avaient toute une autre direction. Je pensai à un trône ; je pensai à un cottage & vous savez ce qui dominait ces deux pensées ?
Å propos de parlement et de manteau royal. Voici ce que la Reine écrivait il y a quelques jours à la duchesse. " I have to announce to you that I intend dissolving my parliament in person." Ces simples paroles d’un enfant de 18 ans s’appliquant à à une circonstance si grande, m’ont singulièrement, frappée. Ce qui est prodigieusement frappant encore c’est cet immense respect dont on environne la Reine. On redouble par égard même pour son âge.
Å propos, cet âge oblige à quelques changements, ainsi on est bien embarrassé de certaines questions qu’elle est obligé de connaître pour les décider, & qu’il est cependant différent de lui expliquer. Vous savez que tout procès criminel du Middlesex doit lui être soumis. Le vieux roi avait une grande impatience que l’un de ces procès fut terminé de son vivant, par la difficulté qu’il y aurait à le soumettre à une jeune fille. Il me semble que ce scrupule honore extrêmement ce bon roi. Eh bien le procès est là, & on ne sait au monde qu’en faire. Lord Melbourne a pour la reine une religion, une conscience tout à fait touchantes. Il se regarde comme son père. Il veille sur elle. Il veut que rien ne flétrisse la pureté de son esprit, de son cœur. En vérité c’est une noble et grande tâche que celle dont il est investie. & je ne connais pas d’homme ici que je crois plus capable que lui de la remplir avec honneur Savez-vous qu’à ce sujet je pense beaucoup à vous. Quelle mission pour vous que celle-là !
Lundi 10 à 9 heures du matin. Vous partez aujourd’hui. Je suis impatiente de vous savoir chez vous. Le repos de la campagne me sera très profitable. Vous y penserez à moi beau coup. Je l’ai senti hier, mais bien tristement. Nous fûmes dîner à Wisthill une ville du Duc au delà de la Tamise. Après le dîner je pris son bras pour promener dans le parc dans ces ravissantes routes sous ses beaux ombrages, c’était l’heure de la promenade de Chatenay, elle était même un peu plus avancée. Le reste de la société nous suivait de loin. Comme mon âme était loin de celui qui me tenait si près, que de peines, que de désirs, que de tristesse remplissaient mon cœur ! Je parlais sans savoir ce que je disais quelques fois ma tête partait tout à fait. Ah que ces promenades sont mauvaises ! Å vous elles ne feront point de mal. Moi, je suis trop faible.
Nous rentrâmes en ville vers minuit. Je ne veux plus vous parler de nous. J’y perds tout mon courage. J’ai vu quelques personnes hier matin ; lord Durham, lord Grey, les autres vous sont inconnus. Je médite de préparer lord Grey à ne pas me voir à Howick. C’est vraiment trop loin 300 miles. Il faut que je reste sur le pied de ne pas pouvoir entreprendre de longue course, & de regarder ce que je viens déjà de faire comme un peu extravagant. Cela me servira tout tourne autour d’une même idée. Tout y revient. Je n’aurai pas de distraction sur ce chapitre. Je dis distraction parce que vous ne sauriez concevoir tout ce que j’en ai eu dans ces derniers temps. Les bêtises que j’ai faites à Paris les derniers jours, les confusions, & les petits embarras que cela me donne. Je ne me reconnais pas, car il y a toujours eu beaucoup de règle dans ma tête pour toute chose.
Pendant que j’écrivais, on me remit le N° 4. Vous avez plus d’esprit, non pas cela, vous avez l’instinct plus sûr que moi, et ce n’est pas encore tout à fait ce que je veux dire? Vous êtes plus sûr de votre fait que je ne le suis du mien. Ainsi vous m’envoyez vos lettres souvent, tous les deux jours, et vous avez raison, mille fois raison. Moi, j’hésite encore à juger de vos impressions sur les miennes et j’ai mille fois tort. Je crains de vous ennuyer. Quelle énorme bêtise n’est-ce pas ? Eh bien j’ai envie de n’avoir plus peur, vous aurez une lettre quatre fois la semaine au moins. & Je penserai que votre joie sera égale à la mienne. Êtes-vous content de ma fatuité ?
Quelles bonnes lettres, quelle douces lettres que les vôtres, comme tout ce que vous dites entre dans mon esprit et dans mon cœur. Comme je voudrais l’avoir dit, car je sais bien que je l’ai pensé. Vous me montrez, vous m’expliquez mon âme. Ah mon Dieu que de chose je voudrais vous dire qui tendraient toutes à vous prouver que je n’ai pas besoin de vous parler. Il me semble que voilà qui ressemble bien à un Irish Bull. Je ne sais pas me faire comprendre de si loin, oui je suis loin, bien loin, trop loin. Comment ai-je fait pour partir ? Je ne le conçois pas. J’ai revu hier un précepteur ; celui qu’ils aimaient le plus, un Russe très anglais. Ah quel mal tout cela me fait ! Il l’a vu car il m’a quittée en me disant qu’il prierait Dieu pour qu’il me donne de la force. Que serais-je devenue ici, si vous ne m’aviez soutenue ?
Adieu. Adieu. Toujours ce vilain mot, & pendant si longtemps encore ! Et connaissons- nous la mesure de ce longtemps ? Ah mon pauvre cœur se brise. La Reine dissout son parlement lundi le 17. Elle désire que j’y aille, et puis elle veut me voir chez elle.

God bless you.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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6. Stafford house, Mardi le 11 juillet
9 h. du matin.

Je suis malade Monsieur, je m’en vais rester couchée au moins toute la matinée. Me voilà comme vous m’avez vue après la promenade au jardin des plantes. Je voudrais bien, comme alors, vous écrire pour vous prier de passer chez moi, et puis préparer un cahier rouge comme excuse à cette indiscrétion. Vous y avez peu regardé le premier jour, et plus du tout le second. Ah que c’étaient déjà de bons moments ! Mais j’attends jeudi jour de ma régénération. Voyez comme je suis faible tout à coup. Il est midi, rien & personne ne m’a empêchée de continuer ma lettre et je n’ai pas eu la force de rester à mon bureau. Je vous écris de mon lit. On me dit de rester tranquille, c’est bon de rester calme, c’est difficile. Comme il ne s’agit donc que du plus ou du moins, je me décide. Je ne le serai pas du tout. Je vais vous le prouver.
Voici ma journée hier. Lord Grey, lord Aberdeen, le prince de Hesse (cousin de la Reine) Pozzo, lady Jersey, lord Sefton, lord Carlisle, lord John Russell, lord Holland, quelques femmes à vous inconnues, mon fils avant tous les autres, voilà ce qui a garni quatre heures de l’avant dîner. Je ne suis seule qu’avec Paul & lord Aberdeen. Lord Grey est de bien mauvaise humeur de ce que je reçois tant de monde. Jadis il me voyait seule souvent, maintenant ces hasards sont rares. Hier je lui annonçai que je n’irai pas à Howick. Je lui fis bien de la peine. Il revint cependant le soir car il est sur le pieds de venir deux fois par jour. (ne vous inquiétez pas de mon écriture. On veut pour moi une position horizontale. Cela gêne ma main. Voilà tout.)
Nous eûmes un dîner ministériel. Lord Lansdown me parla beaucoup de vous. Tout ce qu’il me dit me plut. Mais je n’osai rien ajouter. J’eus peur de moi-même. Tous les jours j’entends prononcer votre nom. Le duc de Sutherland s’amuse toujours à dîner de penser aux voisins qu’il vous donnerait à sa table si vous étiez venu avec moi. Il choisit fort convenablement. Ainsi vous auriez eu la petite princesse et lord Harrowly avant hier. Hier John Russell & lady Holland. Il n’a pas encore songé à vous placer près de moi. Mais vous seriez vis-à-vis. Nous ne songerions pas à nous plaindre. Il croit que ceux-là vous amuseraient davantage.
Comme je vous conte des bêtises ! Monsieur, aujourd’hui acceptez tout, car je suis souffrante après le dîner il vient du monde à mon adresse. Je ne me sentais déjà pas bien à la chaleur de ces salons & de ces galeries, éclairés toujours comme pour des fêtes, c’est pour moi intolérable. J’allais ouvrir l’une des portes qui donne sur la terrasse; je sortis. Je me trouvai en face d’un commencement de lune bien belle, bien claire. Il était juste 10 heures. Les Lundi jour de départ, il me semble extrêmement paisible que d’autres que moi pensassent à la lune dans cet instant. Il n’y a rien de plus banal & de plus rabattu que toutes ces pensées là, & cependant, je m’y livrai comme à une découverte. J’entendis, je sentis cette musique que j’aime tant, & deux grosses larmes roulèrent dans mes yeux. Il parait que la trace n’en était pas bien effacée quand je rentrai dans le salon, car je vis quelques personnes qui me regardaient avec pitié & intérêt. Leurs regards m’apprirent qu’ils songeaient à ce que moi j’avais pu oublier un instant. Je joignis machinalement les mains je demandai pardon à ces êtres chéris de ce qu’un rayon de consolation a pu pénétrer dans mon cœur. Je sentis des remords, de la honte, une profonde tristesse. Monsieur tout cela fut l’affaire d’un moment. Quelques propos indifférents vinrent couvrir tout cela.
Votre cœur doit tout comprendre, je ne m’arrête pas un instant. Je vous dis tout. Je me couchai avec le cœur bien serré. Vous ai-je assez dit combien j’aime le N°4 et combien avant lui j’aimais le N°3 ? Je sens tellement mon insuffisance pour vous exprimer cela que je fais mieux peut être de ne pas m’en mêler. Je lis, je lis sans cesse. Monsieur il me semble que je traite la poste avec bien du dédain !

Mercredi 12 à 9 h.
Je vais mieux ce matin. Je commence par vous le dire avant de passer au récit de ma journée d’hier. Je restai sur mon lit jusqu’à huit heures. J’avais fermé ma porte, je ne vis que mon fils & mes hôtes. La duchesse de Sutherland me parait être déjà un peu accablée du rôle dont elle s’est chargée. La reine est infatigable pour grandes & petites choses. Elle est aussi absolue. Ainsi on lui avait représenté qu’elle ne pouvait pas entrer demain comme elle le voulait dans son nouveau palais, parce qu’il y avait encore beaucoup à faire. Pour toute réponse elle a dit : " J’y entrerai." et elle y entrera. J’aime cela assez. On ne veut pas qu’elle passe la revue des troupes à cheval, parce qu’on craint qu’elle ne soit pas assez bon cavalier. Elle a dit : " Je serai à cheval." Enfin la reine le veut est toujours là. Et il n’y a rien à faire. Nous allons dîner hier chez M. Ellice. Je n’avais pas pu lui refuser cette satisfaction. Il avait prié pour moi des gens qui ne se rencontrent guère. Lord Grey, lord Aberdeen, lord Durham. Je dînai dans un grand fauteuil. Je rentrai de bonne heure pour me coucher. Le dîner fut silencieux comme toujours en Angleterre et je n’eus pas la force de le rendre autrement. Lord Melbourne qui devait en être est dans son lit. Lord Palmerston dans le Devonshire pour son élection. On n’entend parler que des élections. C’est un peu ennuyeux mais je conçois que ce soit d’un grand intérêt. Il me parait que la nouvelle chambre ressemblera fort à celle-ci. Les ministres gagneront quelque voix en Irlande et en Écosse, et les Tories en Angleterre. Cela rendra toujours la marche du gouvernement difficile. Le duc de Wellington pense mal de l’avenir de ce pays. Peel ne partage pas son opinion sur ce point. Cette différence vient tout naturellement de la différence de leurs âges.
Le comte Orloff arrive ici lundi pour complimenter la Reine. C’est le même dont je vous ai parlé et auquel j’avais voulu écrire. La parole viendra mieux. Je serai curieuse des explications que nous aurons ensemble. Mon parti est arrêté au fond de mon cœur, mais je crains d’être trop sûre de mon fait. Il y va de ma vie, car ma vie sans bonheur, c’est la mort. L’idée de mourir m’est pénible aujourd’hui. Quel changement dans mon existence depuis si peu de temps ! Dieu a voulu tout ce qui est arrivé. Il m’a châtié avec sévérité. J’ai accepté avec résignation mes malheurs. J’accepte avec transport les joies qu’il m’ en voie. Je me fie à sa bonté. Il a écouté les prières de mes anges. Tous les jours je les ai envoyées. Je leur ai demandé de prier Dieu pour moi ; de lui demander d’adoucir mes peines ou de me rappeler à lui. Mes peines sont adoucies. Mon cœur connait encore la joie. Quel bienfait ! Il ne me le retirera pas si tôt après me l’avoir accordé ? Midi J’ai eu une lettre de Thiers de Florence. Il y restera deux mois. Il est mécontent du traité avec Abdel Kader. Il m’appelle Madame et cher amie. Concevez-vous rien de plus bourgeois que cela ?
Je vais fermer cette lettre, et vous l’envoyer tout droit. La prochaine vous parviendra par Paris ! La petite princesse veut vous être nommée. La duchesse aussi. La duchesse s’exalte à votre nom. Je l’en aime mieux. C’est une fort noble dame, & une fort noble âme. Adieu. Adieu Monsieur. J’espère une lettre demain.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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N°6. (J’ai oublié de numéroter le billet que je vous ai écrit de Paris Dimanche 9 juillet. C’était le n°5.)
Du Val-Richer, Jeudi 13.

Certainement vous êtes malade, Princesse, assez malade pour ne pouvoir écrire quatre lignes. Sans cela, je ne comprends pas, je ne puis comprendre comment je n’ai point de lettres. Quelle ressource pour me rassurer ! J’en ai une autre moins triste quoique l’effet en soit fort triste. Il y a quelque irrégularité dans le service de la poste au fond de mes bois. Mes journaux ne m’arrivent pas encore exactement. Deux lettres ne me sont revenues qu’après avoir été me chercher à Caen. Peut-être y en a-t-il une de vous qui court ainsi après moi. Je viens de régler avec le Directeur des postes de l’arrondissement le service du Val-Richer, voici, quand vous voudrez m’écrire directement, ma vraie et sure adresse. Au Val-Richer, Commune de St Ouen le Paing. par Lisieux. Calvados. Adressées ainsi mes lettres m’arrivent le lendemain de leur départ de Paris. Quand en aurai-je une de vous ?
Je ne veux pas vous dire tout ce qui me vient à l’esprit, quel espace parcourt mon imagination, quels ennemis, quel fantôme elle y rencontre. Je n’ai pas en général l’imagination inquiète et noire : mais quand une fois elle prend ce tour là, elle échappe tout à fait à l’empire de ma raison, tout devient possible, probable, réel. Il faut se taire alors, se taire absolument, ne pas se parler à soi-même. Je vous quitte donc Madame. Pourquoi êtes-vous devenue un si grand intérêt dans ma vie ?

Vendredi 14. Voilà une lettre, une longue, un excellente lettre. Et c’est bien celle que j’attendais. Il n’y en a point de perdue. Celle-ci est allée en effet me chercher à Caen, le service encore mal réglé de la poste a causé le retard. Un nom de village pour un autre, une négligence de commis, cinq minutes de sommeil d’un courrier qui passe, sans s’en apercevoir, devant une route de traverse, qu’il faut peu de chose pour faire beaucoup souffrir ! Enfin, la voilà. Et j’espère que les autres viendront plus régulièrement.
Vous n’êtes point malade. On vous trouve bonne mine. Ne permettez pas à tout ce monde de vous accabler de fatigue ; ils n’ont pas de quoi vous en dédommager. Ils vous aiment pourtant et ils ont raison ; et vous avez bien raison aussi d’accueillir toutes les amitiés, quels que soient leur nom et leur drapeau.
Entre nous, j’ai plus d’une fois regretter de ne pouvoir être avec mes adversaires politiques, aussi cordial aussi, bienveillant que je m’y serais senti enclin. J’en sais plus d’un en qui, politique à part, j’aurais trouvé peut-être un ami du moins une relation facile et douce. Mais le soin de la dignité personnelle, les devoirs envers la cause, les exigences et les méfiances de parti, tout cela jette entre les hommes, une froideur, une hostilité souvent sans motifs individuel et intimes. Il faut s’y résigner ; c’est la loi de cette guerre, car il y a là une guerre.
Mais vous, Madame, profitez, profitez toujours et sans hésiter de votre privilège de femme; soyez juste envers tous, bonne pour tous, amicale pour tous ceux qui le mériteront de vous. C’est quelque chose de si beau et de si rare que l’équité et l’amitié ! Je suis charmé que vous en jouissiez, et plus charmé encore que vous soyez si capable d’en jouir, que vous ayez l’esprit si libre et le cœur si affectueux. Je n’y mets qu’une condition Vous la devinez et elle est bien remplie, n’est-ce pas ? Pendant que vous retrouvez à Londres, vos douleurs, pendant que vous n’y pouvez faire un pas, regarder à rien sans avoir le cœur bouleversé au souvenir de vos fils, moi j’achève ici, dans ma maison, les arrangements que le mien y avait commencés. Je fais descendre dans ma chambre son fusil de chasse, je me promène suivi de son chien.
C’est un lien puissant entre nous, Madame, que cette triste ressemblance de nos destinées, et cette parfaite intelligence que nous avons l’un l’autre de nos peines. Il me semble que j’ai connu vos enfants ; je leur prête les traits, les qualités qui me charmaient dans le mien ; je les unis à lui dans mes regrets. Ne vous défendez pas, Madame, du sentiment qui vient émousser ce que les vôtres ont de plus poignant ; laissez-vous guérir autant que se peut guérir une vraie blessure. A mesure que nous avançons dans la vie, c’est la condition de notre âme d’éprouver et d’associer dans je ne sais qu’elle mystérieuse unité, les émotions les plus contraires, de souffrir et de jouir, de regretter, et de désirer à la fois, et avec la même vérité, la même énergie. Acceptons ces secrets de notre nature. Si vous étiez là, si nous causions en liberté, vous me parleriez de vos fils, je vous parlerais du mien. Nous nous raconterions toute leur vie, toute la nôtre, et un sentiment d’une douceur infinie et souveraine se répandrait sur notre entretien. Que mes lettres vous en apportent l’ombre ; les vôtres ont pour moi tant de charme !

Samedi 15, 9 h 1/2 du matin.
Que je dis vrai dans ces derniers mots, & bien plus vrai que je ne dis ! Voilà, le N° 5 qu’on m’apporte. Dearest Princess, je crains qu’à votre tour vous n’éprouviez quelque retard pour mes lettres, pour celle-ci du moins. Je m’en désole. Pardonnez le moi. J’aurais dû la faire partir avant-hier ; mais j’étais si impatienté de ne voir rien arriver que j’ai attendu. Je vous aurais écrit en trop mauvaise disposition. Aujourd’hui je ferais peut-être mieux d’attendre aussi. Ma disposition est trop bonne.
Tout à l’heure Madame j’irai me promener dans les bois qui m’entourent. Ils sont bien verts, bien frais, bien sombres, quoiqu’un beau soleil brille au dessus et les enveloppe de sa lumière. Ce lieu-ci est très solitaire, très sauvage. Autrefois quelques moines y venaient orner. Aujourd’hui quelques bûcherons y travaillent. J’y serai bien seul. Je n’y entendrai rien. Je n’y verrai personne. Je relirai vos lettres. Je serai charmé. Et pourtant, que le fond du jardin de la Duchesse de Sutherland me fera envie ! Et ma pensée tantôt m’y transportera, tantôt vous amènera vous-même dans les bois du Val-Richer. Et je me laisserai bercer à ces doux rêves jusqu’à ce que j’en sente le mensonge. Je rentrerai alors dans ma maison.
Je suis très préoccupé de ce que vous me dites des projets de M. de Lieven. Vous ne pouvez songer, ce me semble, à aller le rejoindre à Carlsbad. Vous voilà à peine en Angleterre. La saison des eaux serait passée avant que vous arrivassiez, en Bohème. Après les eaux, s’il y va M. de Lieven retournera sans doute auprès du grand duc. Non, Madame, il ne faut pas chercher le bonheur à tout prix ; mais il faut penser sans relâche aux moyens de lever les obstacles. Vous ne pouvez ni vous fier à Pétersbourg, ni errer sans cesse en Europe. Que ces deux points là soient bien arrêtés ; ils feront le reste.
Midi. C’est trop de bien en un jour. Je tremble pour les jours qui vont suivre. Je reçois à l’instant votre N°6. Mon pressentiment ne me trompait pas tout à fait quand je vous craignais malade. Reposez-vous, beaucoup, beaucoup. Je suis charmé que vous n’alliez pas à Howick.
Que je vous remercie d’avoir pensé à me rassurer sur votre mauvaise écriture ! Elle m’eût inquiété en effet. Je vais attendre bien impatiemment vos prochaines lettres. Je les crains pourtant un peu. Vous aurez attendu celle-ci. Vous vous serez, comme moi naguère, impatientée, tourmentée. Vous voyez que j’ai aussi ma fatuité. C’est un lieu commun que je dis là, Madame. Non, je n’ai avec vous, point de fatuité. Ce mot ne convient ni à vous, ni à moi. Mais j’ai confiance, je crois. Et vous aussi, n’est-ce pas ? Nous avons donc bien le droit de nous parler comme gens qui croient, c’est-à-dire tout simplement et en disant les choses comme elles sont, non pas comme on est convenu de les dire quand elles ne sont pas. Il faut pourtant que je finisse si je veux que ma lettre parte !
Il me semble que j’ai à peine commencé que je ne vous ai parlé de rien. Je vais au plus pressé à ce qui me touche vraiment ; et je laisse en arrière (comme je laissais le cahier rouge) la politique anglaise, la politique française, votre jeune Reine, la dissolution de son parlement, celle du nôtre, que sais-je ? Tout cela cependant m’intéresse beaucoup, et je lis très curieusement les détails que vous me donnez, et j’ai sur tout cela, des milliers de choses à vous dire. Et ma prochaine lettre, si dans celle-là encore, j’en trouve le temps. Adieu Madame.
Remerciez, je vous prie, la petite Princesse de son bon souvenir. J’y tiens beaucoup et j’en suis très touché. C’est à vous de lui demander pardon, pour moi d’un langage si familier. Je copie. Je suis bien heureux d’apprendre que Madame la Duchesse de Sutherland veut bien se rappeler mon nom. C’est du luxe en vérité d’être si bonne quand on est si belle. Mais le luxe qui vient de Dieu est charmant ; et il a comblé votre noble hôtesse de tant de dons qu’en effet elle nous doit peut-être à nous autres pauvres mortels de nous traiter avec un peu de bonté. Quelque place qu’elle me donnât à sa table, je serais ravi de m’y asseoir. G.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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7. Stafford house, jeudi 13 juillet 9 h. du matin,

J’attends 1 heure de la poste, depuis Samedi j’ignore tout, même que vous ayez pensé à moi ! J’ai passé hier la matinée sur mon lit. Je vis cependant quelques personnes. Le duc de Sutherland d’abord qui ne manque jamais de venir s’assurer si je vis encore. La duchesse dans toute sa gloire car elle accompagnait la reine pour la première fois à une cour qu’elle a tenu à de St James. Lord Lansdowne, et puis lord Aberdeen. Je refusai tous les autres même lord Grey, au risque d’une grosse querelle avec lui aujourd’hui. Lord Londonderry est déjà prêt à se battre. Il m’écrit les lettres les plus extravagantes mais vraiment il me fatigue, son esprit est lent comme sa parole, comme ses gestes et je n’ai pas de temps à perdre. Nous sommes un peu sortis de la politique hier Lord Aberdeen et moi. C’est un homme avec lequel il serait possible. de causer comme on cause avec vous mais cela demande un peu de travail. D’ailleurs quoique il vous ressemble en fait d’infortunes, & les siennes surpassent toutes les autres. C’est un sujet qui lui fait horreur. Il renferme tout, et son visage d’ Othello va fort bien avec ce mouvement d’épouvante sombre par lequel il repousse toute allusion à ses malheurs. je m’arrête tout court.
La poste est venue, et je n’ai pas de lettres ! Me voilà démoralisée pour le reste de la journée. Je serai mauvaise pour vous pour tout le monde. Monsieur ne me laissez pas sans lettre. Mon imagination cherche le choléra, la peste, un accident de route, la main droite foulée. Elle rencontre tout, elle ne saurait rencontrer l’oubli, mais Je suis triste jusqu’au fond de l’âme.
Faut-il reprendre ma journée d’hier. Vous intéresse-t-elle ? Monsieur vous ne me connaissez pas. Vous ne savez pas comment l’inquiétude peut s’emparer de mon âme & comme un rien peut faire naître cette inquiétude, et ce que je deviens alors ? La petite princesse vint me voir hier deux fois. Nous parlâmes de mon coin autour du tapis rouge. Que je le regrette ! Je dînai seule avec Lady Cowper. Elle est à peu près consolée. Elle l’est trop. Elle a été mariée 35 ans. Je crois qu’elle se mariera dans dix mois ! Je ne vis mon fils hier qu’à 10 heures du soir. Je le renvoyai à onze pour me coucher. Tout le monde était hier à un grand bal. On m’accable d’invitations à dîner surtout je ne suis pas capable. de tout cela. Je n’accepte que les plus indispensables. Je suis fatiguée, je suis triste, comment ai-je pu quitter Paris ? Me connaitre si peu ? Ah que de pensées qui m’étouffent. J’écrirais des volumes, que je n’expliquerais pas tout ce qui remplit mon cœur. Je ne me crois pas capable d’attendre la fin de septembre. Je ne comprends plus aucun obstacle. Ah Monsieur la pauvre tête que la mienne et que j’ai tort de me montrer à vous si faible, si faible ! Qu’allez-vous penser de moi ?

4 heures. Voici un mot, un seul mot de dimanche soir sans N°. Mais quel bonheur qu’un mot, & comme celui que vous me dites me prouve que nous nous entendons ! Car vous étiez inquiet. Alors comme je l’étais ce matin. Monsieur que je vous remercie d’avoir été inquiet, cela m’enchante. Vous n’en avez pas plus de raison que moi, et cette ressemblance aussi est bonne.

Vendredi 14 9 h. Lord Grey entrait lorsque je traçais hier les derniers mots. " You seem in great spirits, shall you be more gracious to me to day ?" Je ne vois pas de raison pour remplir ce voeu, mais il est vrai que j’étais in great spirits. Un rien m’abat, un rien me relève. Mais ce n’était pas rien hier. C’était bien une petite feuille de papier que je tenais. serrée entre mes doigts, & qui valait pour moi tous les trésors.
Le P. Esterhazy m’a tenu longtemps hier matin. Il a réclamé la chambre à coucher parce qu’on est à l’abri des interrupteurs. C’est un homme d’esprit, pas du tout de l’école du prince de Metternich dans la manière, mais avec beaucoup de finesse, toute le finesse de son chef & moins de vanité & de préventions que lui. Il me fit faire quelques découvertes dans un horizon lointain. Il n’y a rien de personnel dans ce que je vous dis. Après lui vint votre Ambassadeur ; celui-là n’ont pas les privautés (dit-on privautés) du bed room. Cela ne va ni à son air solennel ni notre courte connaissance. Il me fit plaisir hier cependant, car nous arrivâmes naturellement sur un sujet qui me fait bondir le cœur. Ce sujet fut traité du côté le plus grave ; j’écoutais avec curiosité & joie. Quand on est bien écouté, on parle... J’aime beaucoup M. Sébastiani. Après tout ce monde j’eus quelques autres visites & puis je fermai ma porte pour aller faire un tour en phaéton avec lady Clanricarde qui m’avait attendue dans le jardin pendant une heure. Je reçus d’étranges confidences qui me prouvent qu’il y aura bien des défections dans les rangs réputés ministériels et que les élections peuvent avoir un résultat inattendu par les ministres dans 15 jours tout sera résolu, & ce sera un moment grave.
Hier il y eut un grand dîner Tory à Stafford house. Nous reprîmes le duc de Wellington et moi, nos vieux souvenirs de la cour de George IV. Lui et moi nous sommes inépuisables sur ce chapitre et tous nos souvenirs sont communs. Il a bien baissé cependant le duc. Il me fait l’effet d’un vieux cheval arraidi (sic) par l’âge, ce qui ne l’empêche pas d’avoir encore l’air galant. Lord Aberdeen ne me quitte pas de toute la soirée. Il fut d’un profond étonnement lorsque je lui dis, ce qui était vrai, que j’avais souvent Milton le matin. Je vous l’annonce Monsieur j’y avais cherché ce que vous me citiez un jour. Je sus répéter quelques vers à Lord Aberdeen. Cela le mit dans de véritables transports. Je ne pensais pas à lui en les disant. Il ne songeait sans doute pas à moi en les écoutant. Mais je vis que j’étais pour lui une nouvelle découverte, que je lui apparaissais sous un jour si inattendu que sa surprise pouvait prendre toutes les formes. " God is thy law, then mine." Voilà sur quoi ma mémoire s’était le plus fixée. Il trouvait plus beau ceci. "He for god only, she for god in him" J’aime la seconde idée de ce vers, je ne suis pas aussi contente de la première je crois que vous serez de mon avis. Quoi ? Elle n’aurait rien en donnant tout ? Retournez à ma première citation & continuez les trois vers qui suivent, je les aime, je les comprends. A propos et pour terminer tout à fait le sujet, Milton est bien heavy, & je crois que j’ai fini avec lui, à moins que vous n’en ordonniez autrement.
J’ai eu des nouvelles de M. de Lieven. L’Empereur n’avait pas encore décidé entre Kazan & Carlsbad. Moi il me vient quelques fois à l’idée que ce pourrait bien n’être ni l’un ni l’autre, mais la Tamise.
Ah Monsieur, imaginez que mon cœur se serre à cette pensée- là. Mon Dieu pardonnez-moi. Il me semble qu’il me pardonne, car je ne trouve rien que de pur, si pur au fond de mon âme. Je la regarde bien mon âme. Je l’aime. Je la trouve meilleure qu’elle ne m’a jamais semblé. Monsieur donnez-moi du courage. Dites moi que j’ai raison. Je vous écris de la plus étrange manière du monde. On m’interrompt vingt fois, je change de résidence emportant partout ma feuille de papier avec moi & la continuant tantôt dans le salon tantôt dans le jardin où il y a un petit établissement pour écrire. Voilà ce qui fait que vous verrez une phrase écrite avec deux encres différentes. Ces interruptions sont insoutenables. & Dieu sait les sottes lettres que je vous fais en conséquence. Mais cela vous est égal n’est-ce pas ?
Hier le jardin fut illuminé. Il l’est au gaz. C’est magnifique. Rien de plus. Compte tenez que tout cet établissement. C’est royal. Le jardin me parût de trop hier au soir. J’y aurais été si c’était Chateney quand on alla s’y perdre Je rentrai dans mon appartement, mais je ne dormis pas Je rêvai éveillée, de quatre à 6 heures. Je crois que j’ai eu la fièvre, mais elle ne me fit pas de mal. Je pensai au mois de septembre il y a quelque idée d’envoyer la jarretière au roi Louis-Philippe. Mais cette idée rencontre une forte opposition de la part de quelques vieilles têtes. Je vous parle toujours du quartier ministériel. Car les autres ignorent tout. La Reine ne consulte sa mère en rien. Elle est très absolue la Reine. Cela pourra donner du souci. je fais demander aujourd’hui à la reine de me recevoir. Je me sens mieux. & il faut que je fasse ma tournée de principes.
Adieu. Monsieur Adieu. Le petit mot me suffisait pour hier, mais vous ne me laisserez pas vivre longtemps sur cela seulement. Adieu.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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7. Dimanche 16, Midi

Il faut pourtant que je vous parle un peu d’autre chose. L’Angleterre me préoccupe beaucoup. Je prends à ce qui la touche, un vif intérêt, bien plus vif depuis un mois. C’est un noble peuple moral de cœur et grand dans l’action. Il a su jusqu’ici respecter sans se courber, et s’élever sans rien abaisser. Qu’il ne change pas de caractère. Il en changera, s’il tombe sous l’empire des idées radicales. Je ne sais pas bien quelles réformes exige en Angleterre l’état nouveau de la société. Je crois qu’il en est d’indispensable, et qu’il y aurait folie à les contester obstinément. Je m’inquiète peu d’ailleurs des réformes, quelque difficiles qu’elles soient. C’est le métier des gouvernements de faire des choses difficiles et de s’adapter à la société ! Ce dont je m’inquiète c’est des idées et des passions au nom desquelles les réformes se feront. Si ce sont les idées radicales, les passions radicales, qu’on ne parle plus de réforme; c’est de révolution, c’est de destruction qu’il s’agit. Les idées radicales, les passions radicales c’est la souveraineté brutale du nombre, la haine jalouse des supériorités, la soif grossière des jouissances matérielles, l’orgueil aveugle des petits esprits ; c’est la collection de toutes les révoltes, de toutes les ambitions basses contenues en germe dans toute âme humaine et que l’organisation sociale a précisément pour objet d’y comprimer, d’y refouler incessamment. Ambitions, révoltes dont jamais un gouvernement, quelques réformes qu’il fasse ne doit arborer le drapeau, emprunter le langage, accepter l’impulsion ; car ce jour là, il n’est plus gouvernement ; il abdique sa situation légitime, nécessaire ; il parle d’en bas il est dans la foule, il marche à la queue. Et toutes les idées, tous les sentiments naturels, instinctifs, sur lesquels reposent la force morale du pouvoir et le maintien de la société, s’altèrent, se perdent ; et, spectateurs ou acteurs, les esprits se pervertissent, les imaginations s’égarent, les désirs désordonnés s’éveillent ; et un jour arrive où l’anarchie éclate comme la peste, où non seulement la société mais l’homme lui-même tombe en proie à une effroyable dissolution. Les Whigs, à coup sûr, ne veulent rien de tout cela et très probablement beaucoup de radicaux eux-mêmes n’y pensent point.
Mais tout cela fond des idées et des passions radicales ; tout cela montera peu à peu du fond à la surface, et se fera jour infailliblement si les idées et les passions radicales deviennent de plus en plus le drapeau et l’appui du pouvoir. Les Whigs, en s’en servant, les méprisent ; les Whigs sont éclairés, modérés, raisonnables. Je le crois, j’en suis sûr. Et pourtant quand j’écoute attentivement leur langage, quand j’essaye d’aller découvrir au fond de leur pensée leur credo politique, je les trouve plus radicaux qu’ils ne s’imaginent, je trouve qu’ils prêtent foi, sans s’en bien rendre compte, aux théories radicales, qu’ils n’en mesurent pas du moins avec clarté et certitude, l’erreur et le danger. Leur modération semble tenir à leur situation supérieure, à leur expérience des affaires, plutôt qu’au fond même de leurs idées. Ils ne font pas tout ce que veulent les radicaux ; mais, même quand ils les refusent, ils ont souvent l’air de penser comme eux. Et c’est là ce qui m’inquiète, c’est sur cela que je voudrais les voir inquiets et vigilants eux-mêmes. Car il y a beaucoup de Whigs, et beaucoup de choses dans le parti Whig, que j’honore, que j’aime, que je crois très utiles, nécessaires même à l’Angleterre dans le crise où elle est entrée. J’ai un désir ardent qu’elle sorte bien de cette crise qu’elle en sorte sans bouleversement social, que son noble gouvernement, mis à cette rude épreuve s’y montre capable de se conserver en se modifiant, et de défendre la société moderne contre les malades qui la travaillent en réformant lui-même ses propres abus. Ce serait là, Madame, une belle œuvre, une œuvre de grand et salutaire exemple pour tous les peuples. Mais elle est difficile, très difficile ; et elle ne s’accomplira qu’autant que le venin des idées et des passions radicales, qui s’efforce de pénétrer dans le gouvernement en sera au contraire bien connu et bien combattu. Que Whigs et Tories se disputent ensuite le pouvoir, ou (ce qui serait plus sage) se rapprochent pour l’exercer ensemble, tout sera bon, pourvu que les vieilles dissidences, les vieilles rivalités, les aigreurs & les prétentions purement personnelles se laissent devant le danger commun.
Vous voyez Madame, que moi aussi j’ai mes utopies. Si vous étiez ici je vous les dirais. Vous êtes loin; je vous les écris. Quelle différence ! vos lettres sont charmantes ; mais votre conversation c’est vos lettres plus vous.
Lundi 17. Dix heures du matin.
Je continue, Madame, seulement je reviens d’Angleterre en France. Vous m’avez quelques fois paru étonnée de l’ardeur des animosités politiques dont je suis l’objet. Laissez-moi vous expliquer comme je me l’explique à moi-même, sans détour et sans modestie. Je n’ai jamais été, avec mes adversaires violent, ni dur. A aucun je n’ai fait le moindre mal personnel. Avec aucun je n’ai eu aucune de ces querelles d’homme à homme qui rendent toute bonne relation impossible. Mais le parti révolutionnaire radical, qui s’appelle le parti libéral, avait toujours été traité, par ceux-là même qui le combattaient avec un secret respect. On le taxait, d’exagération, de précipitation ; on lui reprochait d’aller trop, loin trop vite. On ne lui contestait pas la vérité de ses Principes, la beauté de ses sentiments et l’excellence de leurs résultats quand le genre humain serait assez avancé pour les recevoir. Les partisans absolus de l’ancien régime étaient seuls, quant au fond des choses, ses antagonistes déclarés, et ceux-là, il ne s’en souciait guère. Le premier peut-être avec un peu de bruit du moins, j’ai attaqué le parti de front ; j’ai soutenu que presque toutes ses idées étaient fausses, ses passions mauvaises, qu’il manquait de lumières politiques, qu’il était aussi incapable de fonder les libertés publiques que de manier le pouvoir; qu’il n’avait été et ne pouvait être qu’un artisan passager de démolition, que l’avenir ne lui appartenait point ; qu’il était déjà vieux, usé ne savait plus que nuire, et n’avait plus qu’à céder la place à des maîtres plus légitimes de la pensée et de la société humaine. C’était là bien plus que combattre le parti ; c’était le décrier. Je lui contestais bien plus que le pouvoir actuel ; je lui contestais tout droit au pouvoir. Je ne lui demandais pas d’ajourner son empire ; j’entreprenais de le détrôner à toujours.
La question entre le parti et moi, n’a peut-être jamais été posée aussi nettement que je le fais là. Mais il a très bien démêlé la portée de l’attaque. Il s’est senti blessé dans son amour propre menacé dans son avenir; et il m’en a voulu infiniment plus qu’à tous ceux qui demeuraient courbés sous son joug en désertant sa cause et le flattaient en le trahissant. Je ne parle pas des accidents que j’ai essuyés dans cette lutte, ni des rivalités où je me suis trouvé engagé. Ce sont là des causes d’animosité qui se rencontrent à peu près également dans la vie de tout homme politique. Mais s’il y en a une qui me soit particulière et vraiment personnelle, c’est celle que je viens de vous indiquer.
Croyez-moi Madame ; n’ayez nul regret, pour moi à cette situation. Sans doute elle m’a suscité et me suscitera peut-être encore des difficultés graves. Mais elle fait aussi ma force; elle fait s’il m’est permis de le dire, l’originalité et l’énergique vitalité de mon influence. Dans cette guerre raisonnée systématique, que je soutiens contre l’esprit révolutionnaire, les chances, j’en suis convaincu, sont pour moi comme le bon droit.
L’esprit révolutionnaire, nous menacera encore longtemps ; mais il nous menace en reculant, & l’avenir appartient à ceux qui le chasseront en donnant à la société nouvelle satisfaction et sécurité. Et puis vous savez bien que vous m’apprendrez tous les soins, toutes les douceurs par lesquelles on peut prévenir les animosités politiques, ou les atténuer quand elles existent déjà.
2 heures Quelle lettre, bon Dieu ! Un vrai pamphlet politique ! Mais aussi pourquoi m’avoir fait si rapidement contracter l’habitude, et bien plus encore le besoin de penser tout haut avec vous et sur toutes choses ? Pourquoi mon esprit va-t-il à vous des qu’il se met en mouvement ? Je sais bien le parce que de tous ces pourquoi ; mais je ne vous le dirai pas aujourd’hui. Et pourtant c’est ce qui me plairait le plus à vous dire. Mais c’est aussi ce qui m’ entraînerait plus vite & plus loin que toute la politique du monde.
Adieu donc, Madame adieu, quoiqu’en vérité je ne vous aie rien dit aujourd’hui qui réponde à ce qui remplit et occupe réellement mon âme. G.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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8. Stafford house samedi 15 juillet 1837

Vous me maltraitez Monsieur, depuis le N°4. Je n’ai rien rien qu’un très petit mot de dimanche dernier. Reprenez je vous en prie vos bonnes manières. J’essayai hier de me promener un peu. Cela ne me réussit pas ; il survint un gros orage. Ma porte fut assiégée comme de coutume. Je n’ai à vous rendre compte que de mes tête à têtes. Le plus long hier fut avec Lord Harrowby. Dieu, qu’il est sombre ! Au reste cela a toujours été son métier. Et durant les 18 années qu’il s’est trouvé dans le Cabinet il n’y a jamais fait autre chose que d’exposer toujours le mauvais côté de toutes les questions qui s’y agitaient. Eh bien, c’est d’une grande utilité. De cette façon les mauvaises chances ne manquaient jamais d’être prévues et écartés si faire ce pouvait. C’est un des hommes d’État de ce pays qui a le plus d’expériences des affaires. Il était ami intime de Pitt. il voit la fin du monde bientôt. Il a un mépris. profond pour les Ministres, & il exprime tout cela dans les termes les plus doux. Cela est fort peu Anglais. J’aime mieux les vérités brutales dans leurs boucles. Alors, ils sont charmants.
Lord John Russell vient souvent causer avec moi il est d’une familiarité & d’une naïveté charmantes. Nous rions un peu de tout. Le duc de Devonshire arriva hier de la campagne pour faire les arrangements avec moi. Il veut absolument septembre à Chathworth. Moi je voudrais septembre autre part, la poussière de Paris me parait charmante enfin je verrai,.Je ne veux me lier par aucun engagement. Monsieur je m’interromps vingt fois pendant que je vous écris. Me voici dans une exclamation & un soupir d’avant hier.
Point de lettres ? Comment m’expliquer cela. Comment supporter tous ces mécomptes ? Les idées les plus extravagantes s’emparent de mon esprit. Quelques unes atroces ; d’autres tellement enivrantes que j’en perds la tête. Il me semble que un tête à tête aujourd’hui ne seront pas seulement avec des Anglais. La mer est le vite franchie ! Et puis je me figure tout. Monsieur est-il bien raisonnable de se livrer à son imagination ? Vous m’avez fait du mal en me disant un jour que vous la laissiez-vous accuser quelques fois. Prenez garde Monsieur à tout ce que vous me dites. Ma foi ne vous est si grande que je ne crois jamais mal faire en vous imitant. De même que je crois que je saurais réprimer tout ce qui pourrait vous déplaire. Cette poste venue sans lettre de France m’en a portée une de Pétersbourg. Mon mari allait s’embarquer le 8 pour venir à Lubek. Il se borne à cet avis. Je me figure quelques fois qu’il ne serait pas impossible qu’il vint me voir pour quelques jours seulement. Le bateau à vapeur de Hambourg arrive après demain. S’il l’amenait ! J’ai l’imagination toute sombre comme celle de lord Harrowby. Il me semble que l’atmosphère anglais y dispose. Tout me fait peur.
Je fis hier un grand dîné chez Lady Jersey. Votre Ambassadeur fut encore mon voisin. Il me parla de tout. Nous devenons familiers. Combien je pense à l’interrogation prophétique que vous me fîtes il y a deux ans à d’ici chez Mad. de Boigne. Vous en souvenez- vous ? Je passai après le dîné c.a.d. à onze heures du soir chez lady Holland. J’entrai & je trouvai le mari tout seul, Madame était au spectacle dans ces cas là où lui laisse à lui une bougie, ses lunettes & du papier pour écrire. Pas autre chose. Il trouva ma visite fort agréable. Sa bonne humeur me plut.
J’ai vu ce matin, lord Grey, Pozzo, & lord Aberdeen chacun bien longtemps. Ellice & quelques autres par dessus le marché. Monsieur, il est arrivé quelque chose d’étrange entre Lord Aberdeen et moi. Vous le connaissez un peu par ce que je vous ai dit de lui. Moi je le connais & je l’aime beaucoup ma société lui a toujours plu, & voilà tout. Il a été bien heureux dans sa vie. Heureux comme vous l’avez été. Il a tout perdu. Deux femmes, quatre enfants chacun à l’age de 16 ans. C’est une tragédie ambulante. Mes malheurs ont pu accroître le goût qu’il a toujours trouvé dans ma société, car les malheureux se cherchent. Il aura trouvé en moi maintenant quelque chose de plus que ce qu’il y avait autre fois. Je vous l’ai dit, je vaux mieux de mille manières. Et bien Monsieur, toute cette préface est pour arriver à ce que vous devinez. J’ai reconnu dans lord Aberdeen les mêmes symptômes que j’ai surpris en moi depuis quelques mois. Mon cœur s’est révolté à l’idée de laisser un instant d’illusion à une âme bien noble, bien malheureuse. Hier je lui ai conté l’histoire de mes sensations depuis les malheurs dont le ciel m’a frappée. Il a tout compris plus que compris, hors la force de ces expériences. Et mon dieu ce n’est pas de la force, c’est de la faiblesse. C’est parce que je suis femme, parce que mon cœur a besoin de secours, que ma voix sait trouver des paroles. Je demandais à Dieu du secours ou la mort. Il m’a secouru. Je le lui ai dit. Il sait maintenant que je ne suis pas seule sur la terre, qu’un noble cœur a accepté la mission de consoler le mien. Je me suis sentie soulagée après cet aveu. Il l’a reçu en véritable Anglais quelques mots sans suite. Un serrement de main plus fort que de coutume et il m’a quittée.

Dimanche 16 Je vous écrivais encore tard hier à 6 heures. Je ne sais pas me séparer d’une feuille de papier commencée. Je vis le Duc de Sutherland à ma toilette. Je ne l’avais pas vu de tout le jour. Il avait été à Windsor chercher les diamants de la couronne dont sa femme doit avoir la garde. Il vient les étaler sur ma table. Ces diamants sont aujourd’hui l’objet d’un procès entre la couronne d’Angleterre & de Hanovre. celle ci les réclame en vertu d’un testament de la reine Charlotte. La reine d’Angleterre n’aurait rien. Au reste si le roi Ernest ne faisait que cela à la bonne heure, mais sa proclamation ? Voilà une belle affaire. Ici les Tories en sont consternés. Elle fera le plus grand tort au parti dans les prochaines élections. Savez-vous qui est son conseiller intime ? Ce fou de Londonberry. Ce fut chez lui que j’allai dîner hier à la campagne, un dîner d’ultra, beaucoup de violence de langage, beaucoup de roses. Un chien énorme établi sur le genou droit de la maîtresse de la maison & le genou gauche d’un jeune lord son amant. Une promenade au clair de Lune sur le bord de la Tamise. Voilà ce que j’ai à vous raconter de mon dîner.
A propos lord Aberdeen devait en être. Il a envoyé ses excuses. un moment avant de nous mettre à table. J’ai passé une très manvaise nuit. Aujourd’hui dimanche point de poste. Le cœur un battra demain matin bien fort. Il me semble que je ne vous parle que de moi. Mes lettres vous ennuient-elles ?
Monsieur tout autre sujet me passe de l’esprit avec vous. Cependant l’Angleterre vous intéresse je sais assez intimement tout ce qui s’y passe. Si je vous en entretenais peut être cela m’attirerait-il de plus fréquentes lettres de votre part ! Je vais essayer. Il y a eu comme je crois vous l’avoir dit déjà quelques mécomptes dans les calcule des Whigs pour les élections, les membres les plus impertants du parti sont allés feel the pulse de leurs commettants. Le Conservatisme est fort à la mode. J’ai vu cela hier au visage moins arrondi de M. Ellice. Cependant on ne peut rien préjuger. Dans trois semaines vous y verrez très clair.
La reine veut jouir de tout à la fois et prend en même temps la royauté en gaieté & au sérieux. On dit que rien n’est plus curieux que les grands jours d’audience. Ainsi les Universités sont venues lui porter leur adresse. Le duc de Wellington a lu celle d’Oxford avec une voix très sévère, un peu tremblante, enfin beaucoup d’embarras ; le Clergé a fait de mêmes, toutes ces vieilles perruques tous ces vieux costumes rangés autour de ce vieux trône occupé par une jeune fille, tout le monde en respect, en silence, quite awfull à ce que l’on m’a dit ; & la reine assise sur ce trône avec son manteau royal, un sourire d’enfant, une voix argentine des plus claires des plus douces, on dit que cette voix est charmante, lisant ses réponses lentement appuyant avec emphase. sur my, mine, élevant la voix alors & jettant ses regards sur toute la salle. Prononçant avec humilité & onction, les passages du discours qui ont rapport à la religion. Faisant tout cela avec calme, dignité, répos. En vérité lord Grey, lord Aberdeen, le duc de Wellington qui m’ont tous raconté cela en sont confondus. Au sortir d’une corvée qui a duré quatre heures, & après avoir reccueilli en allant en revenant de St James, les applaudissements les plus enthousiastes de la foule elle donne à dîner à quelques uns de ces ministres, menant la conversation à table. Après le dîner ; elle a demandé à lord Landsdowne s’il aime la musique & s’il aimait l’entendre. & la voilà chantant des airs italiens seule, des duos avec sa mère & tournant la tête de ce pauvre lord Landsdowne. Tout cela n’est-il pas curieux, bizarre. J’ai demandé quarante fois si elle a de l’esprit. On ne m’a jamais fait de réponse bien claire. Je verrai cela moi même. Je vous ai dit que la mère est en dehors de toute affaire ; même des affaires de cour, La Duchesse de Sutherland me paraît prendre beaucoup d’ascendant sur la Reine, mais elle a peur de la maitresse. C’et étrange tout le monde en a peur. Lord Melbourne un peu plus que les autres. Il aime il admire cette volonté absolue, mais il n’a pas bien démêlé encore jusqu’où elle peut aller. Il n’est pas question de mari. Les ministres n’en sont pas pressés. Elle n’a pas l’air de l’être. Cependant une fantaisie de salon pourrait tout à coup associer quelqu’un au trône. Voilà ce qui fait plisser le front de lord Melbourne.
6 heures Lord Aberdeen m’a fait prier de le recevoir seul un moment. Je l’ai reçu. Il m’a demandé de le laisser s’exprimer en Anglais parcequ il voulait être compris. Il craignait que je n’eusse pas entendu son silence hier. Dans cette séparation de 3 ans il n’a jamais cessé de penser à moi avec une affection vive. Nul n’a compris & partagé mes malheurs comme lui. Il veut que je sache le sentiment bien intime, bien profond qu’il me porte. Il est heureux de penser que mes peines sont adoucies. Il me prie de ne pas l’oublier, & puis il me déclare que sa voiture de voyage est à ma porte, qu’il part pour ses montagnes en Écosse & qu’il ne me demande qu’une chose c’est de baiser ma main pour la première fois de sa vie. Tout cela s’est dit comme je viens de vous le dire. Il a pris ma main, il l’a retenue un moment et il est sorti, & en effet le voilà en route. Je vous ai tout dit Monsieur, savez vous qu’ici encore je reconnais la singularité de notre sort, & cette providence qui a fait le 15 de juin, & décidé du sort de ma vie.

Lundi 17. Au milieu de ce monde immense qui m’environne de ces intérêts si curieux mais qui nous sont si étranters, de ces conversations tout anglaises, de ses grands dîners où rien ne me rappelle ce que j’ai quitté, mon esprit, mon cœur ne sont préoccupés que d’une seule pensée quelle puissance que cette pensée unique qui m’absorbe aujourd’hui ! Je vis hier pendant deux heures la Duchesse de Glocester, sœur du feu roi, elle me raconta tous les gossips de cour, & d’intérieur. Deux heures aussi d’entretien intime avec lord Melbourne. Il m’en est resté tout un trésor de découvertes. Vous les aurez demain jusqu’à un certain point. Je fis hier un immense dîner chez le prince Estérhazy. Ces dîner me fatiguent extrêmement. On ne se met plus à table avant 9 heures. Il faisait chaud. Je priai qu’on ouvrit la fenêtre. Ma belle lune bien ronde, bien claire me donna des distractions abominables. Monsieur pardonnez-moi, la lune. Dans une heure, le postman fera sa tournée. Une heure d’angoisse encore et puis vendra-t-elle ? Adieu Monsieur, adieu. La poste est venue. Point de lettres ! Mon Dieu que penser ? Ayez pitié de moi.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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N°8. Mercredi 19 Midi.

Je savais bien que je ne lirais pas votre première lettre sans remords. Et la prochaine m’en donnera plus encore, car vous aurez été plusieurs jours sans lettres. C’est un peu ma faute, la faute de mon inquiétude, de mon chagrin, de mon humeur. Savez-vous que j’ai été, moi, huit jours sans lettres, du jeudi 6 au vendredi 14 ? De toutes les raisons de retard, l’irrégularité de la poste à travers mes champs normands était à coup sûr, la plus vraisemblable. C’est celle à laquelle j’ai le moins pensé. J’en voulais absolument une plus grave. L’Empereur Napoléon, n’avait jamais voulu croire qu’une gelée de 25 degrés pût arriver en Russie plutôt que de coutume, et qu’une circonstance, toute matérielle, toute indifférente d’ailleurs, vint, paralyser les combinaisons de sa haute intelligence, de sa puissante volonté. Moi aussi, j’étais choqué de penser, je répugnais à admettre qu’il fût au pouvoir d’un courrier mal réglé ou tardif de me tourmenter à ce point. Je cherchais pour cause à mon tourment des intentions, des actions plus spécialement dirigées contre moi, contre moi seul. On ne se rend pas, de tout ce qui se passe dans l’âme ainsi troublée, un compte bien net ; mais que d’idées, que d’émotions la traversent que de conjectures elle invente qui frapperaient d’une surprise infinie si elles paraissaient au jour ! Que la vie extérieure, la vie qui se voit est lente, et froide, et vide, à côté de la vie intérieure, de la vie secrète ! Ce n’est pas là une des moindres causes du charme de l’intimité ; elle soulève aux yeux d’un seul être, le voilà qui couvre ce théâtre si animé, si varié, mais sans spectateurs.
J’ai lu, dans quelque vieille chronique, qu’un roi Barbare, très avisé et qui avait amassé d’immenses trésors, disait à sa femme qu’il l’aimait parce qu’elle était la seule personne à qui il les montrât. On montre son âme à la personne qu’on aime ; et entre mille raisons de l’aimer. On l’aime, en effet pour celle là. On répand devant elle tous ses trésors cachés, et elle les connait, et elle en jouit ; et du moins auprès d’elle tout ce qui est paraît ; le dehors et le dedans se confondent ; la vie éclate avec vérité et liberté.
Malgré mon remords, Madame, votre lettre me charme. Moi aussi, je vous remercie de votre inquiétude, et puis de vos great spirits. et puis encore de votre poésie. Vous avez mille fois raison. Milton a grand tort de dire. "He for God only." C’en un reste d’arrogance puritaine. Et le langage universel du genre humain proteste contre cette arrogance, car de tous temps et en tous pays, hommes et femmes également se sont dit, en s’aimant, je l’adore, ne se faisant pas plus de scrupule les uns que les autres de se parler comme s’ils parlaient à Dieu. J’ai beaucoup de foi à ces instincts spontanés et généraux du langage humain. La vérité s’y révèle presque toujours.
Jeudi 20
Je viens de m’impatienter à chercher mon Milton. Je ne l’ai pas trouvé. Il est dans des caisses de livres, qui ne me sont pas encore arrivées. J’étais pressé de relire les trois vers auxquels vous me renvoyez. Je suis bien sûr que je les aimerai comme vous. Est-il rien de plus doux que cette confiance dans une prompte et complète similitude d’impressions ? Milton est en effet un peu heavy. Cependant si nous le relisions ensemble nous y rencontrerions encore bien des vers qui vous iraient au cœur. La poésie fait bien autre chose que m’élever et me calmer au besoin ; elle m’entretient, dans le plus charmant langage, de tout ce qui a pu de tout ce qui peut charmer ma vie. Elle n’a pas toujours été pour moi ce qu’elle est aujourd’hui. J’ai appris à la comprendre. J’en jouis bien plus que je ne faisais à vingt ans. J’y découvre tous les jours des intentions, des émotions qui avaient passé inaperçues devant moi, et qui maintenant me saisissent car je les reconnais ; c’est mon âme qu’on me raconte. Voici des vers de Moore qui me sont retombés avant hier sous la main. Blessed meetings after many a day
Of widowhood past far away ;
When the loved face againts seen
close, close with not a tear between ;
Confidings frank without controul,
Pour’d mutually from soul to soul ;
As free froms any fear or doubt,
As is that light from chill, or stain
The sun into the Stars Sheds out,
So be by them shed back again !

Faites comprendre tout ce qu’il y a dans ces vers à qui n’a pas goûté tout le charme de l’intimité et senti tout le poids de l’absence ! Les émotions même les plus personnelles, des émotions qu’en les éprouvant on a été tenté soi-même de regarder comme étranges, comme vouées, au plus profond secret, on les retrouve quelquefois dans les poètes et précisément telles qu’on les a éprouvées. Vous m’avez parlé un jour du besoin impérieux qui vous avait quelquefois poussée, quand vous étiez seule, à appeler à haute voix, à bien haute voix, les êtres chéris que vous aviez perdus. Je ne sais quelle réserve, quel embarras m’empêcha de vous dire alors que moi aussi j’avais parlé, et appelé et crié comme vous. Eh bien, Madame, ce que nous avons senti l’un et l’autre, ce que nous ne nous sommes dit qu’à voix basse et en hésitant, le Dante l’a mis en beaux vers dans une canzone sur la mort de sa Beatrix : « Quelquefois, dit-il, mon imagination devient si vive, et en même temps la douleur me presse tellement de toutes parts, que je tressaille, je m’enfuis avec honte loin de toute vue ; et seul, pleurant, gémissant, j’appelle Béatrix, et je lui dis.« Beatrix es-tu morte ? Et quand je l’appelle ainsi, elle me console.»
Poscia, piangendo sol nel mio lamento,
Chiame Beatrice, e dico. Or, sei tu morta ?
E mentre ch’io la chiamo, mi comforla.
Et le Dante a cru peut-être, et nous avons peut-être cru, vous et moi, qu’une telle impression, un tel cri ne pouvaient appartenir qu’à un cœur déchiré. Le Dante s’est trompé, nous nous sommes trompés. Le bonheur aussi, un bonheur profond, saisissant, a produit les mêmes effets. Le méthodiste passionné ce John Newton dont je crois vous avoir parlé, écrit à sa femme :
« It is my frequent custom to vent my dearest
thoughts aloud when I am sure that no one
is within hearing. I have had many a tender
soliloquy concerning you, and in the height
of my enthusiasm, have often repeated your
dear name, merely to hear it returned by
the echo.
N’est-ce pas un plaisir pour vous, Madame, de retrouver ainsi, dans des cœurs si inconnus de vous à des siècles de distance, vos plus chères pensées ; vos émotions les plus intimes ? Et loin d’y rien perdre ne reçoivent-elles pas en quelque sorte par là, à vos propres yeux une nouvelle et puissante sanction. Je crois en vérité Madame, que je me suis persuadé que vous étiez là, car je vous raconte tout ce qui me vient à l’esprit ou à la mémoire, absolument comme si nous causions. Mais mon rêve s’évanouit. Vous me quittez. Adieu. Je n’aurai le cœur à l’aise que lorsque, pour vous comme pour moi, notre correspondance se sera rétablie dans sa douce régularité.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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9. Stafford House le 17 juillet
3 heures

Je suis monsieur dans un très pitoyable état. Il me semble impossible de durer comme cela. Après vous avoir le écrit ce matin on m’a amené ce petit chien dont je vous ai parlé. Je ne l’avais pas vu depuis l’heure de la mort de mon Arthur, il était sur son lit : "ce chien m’a reconnue au bout de deux ans et demi ! Il m’a caressée, il ne voulait pas me quitter. Des sanglots horribles se sont échappés de mon cœur. J’ai poussé des cris de désespoir. Rien depuis bien longtemps ne m’a émue comme cela. J’ai invoqué le secours de Dieu, le vôtre. Ah le manteau de Raleigh avait perdu toute sa puissance ! Ou plutôt c’est lui, lui qui ajoutait à ma douleur. Je suis triste triste comme si j’allais mourir. Tout me parait tragique dans mon existence, & les idées les plus affreuses, se sont emparées de moi depuis ce matin. Je n’ai point de lettres ! De quoi voulez-vous que je vive ?
Mardi 18. La poste est venue rien, rien. J’ai demandé à Dieu à genoux une lettre. Dieu m’abandonne. Vous ne pouvez pas m’abandonner ? Cela est impossible. Monsieur vous êtes malade. Faites-moi écrire par quelqu’un. Mad. de Meulan. Je lui demande par pitié un mot.
J’envoie ceci à l’ambassade d’Angleterre à Paris avec prière de faire porter ma lettre à la premières des adresses convenues. Serait-il possible qu’on interceptât nos lettres lettres ? Il m’est revenu un propos qui prouve toute la fureur de 17 [Molé] contre moi.
Monsieur que voulez-vous que je devienne ? Je suis sans un état pitoyable. Je ne dors pas, je ne vis pas. On ne me reconnait plus. Faites-moi savoir que vous vous portez bien. Ne me laissez pas mourir.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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N°9 Vendredi 21 Midi.

Madame que vous dirai-je ? Je n’aime pas les sentiments combattus ; ils sont peu dans ma nature. En général, quand deux impressions contraires m’arrivent ensemble, mon cœur choisit décidément choisit et l’une devient bientôt dominante, tout à fait dominante. Mais aujourd’hui que faire ? Vos N°7 et 8, le dernier surtout que je reçois à l’instant, me pénètrent de tristesse et de bonheur. Votre inquiétude me désole et me charme. Je lis, je relis, je relis vingt fois les paroles pleines d’une agitation pour vous si douloureuse, pour moi si tendre ! Que ne donnerais-je par pour vous l’épargner? Que ne vous dois-je pas pour l’avoir sentie? Pardonnez-moi dearest Princess, pardonnez-moi mon égoïste joie ; elle n’ôte rien, je vous jure à ma peine pour votre peine. Je crois que si ce n° 8 était arrivé avant-hier, le chagrin, l’eût emporté en moi. Je vous aurais vue encore si triste, si troublée ! Mais, depuis hier j’espère, le mal est passé ; hier au plus tard, vous avez reçu une lettre; vous en aurez une autre demain ; elles iront à vous désormais régulièrement, souvent, bien souvent. Chacun à notre tour, nous avons traversé l’un et l’autre un bien sombre nuage. De petites circonstances, des circonstances tout-à-fait étrangères à notre volonté, mon déplacement, des adresses inexactes, des postes mal réglées voilà la vraie cause du mal. Il ne se reproduira plus. Nous y veillerons. J’y veillerai comme les Guèbres sur la dernière étincelle du feu sacré, comme une mère sur son enfant malade. Les témoignages de votre affection me sont mille fois plus doux que je ne vous le dirai jamais. Mais je ne veux jamais les devoir à une minute de souffrance de votre cœur.
Et Lord Aberdeen ? Il est donc parti ? Et je puis en toute sûreté, le plaindre, être juste envers lui ? Que je vous remercie de m’avoir ainsi mis à l’aise avec moi-même ! Je ne connais rien de plus pénible que de nourrir en son âme un mauvais sentiment contre un galant homme malheureux. Et pourtant vous êtes une noble créature. Et moi j’ai le cœur bien fier. Je pressentais cela et depuis longtemps. Même avant votre départ, le nom de Lord Aberdeen me frappait plus sérieusement qu’aucun autre. Pauvre homme ! C’est si naturel !
Vous ne savez pas Madame, pour un homme sérieux et malheureux, quel charme il y a en vous, dans votre air, dans votre accent, dans ces entretiens où éclatent, avec tant de dignité et d’abandon, votre esprit si haut si simple, si libre, votre âme si gravement et si finement émue, si sensible aux grandes choses, si indifférente aux petites, pleine de tant de sympathie et de tant de dédain ! Je voudrais avoir quelque occasion d’être en bon rapport avec Lord Aberdeen de lui être agréable en quelque chose. Je me sens comme des devoirs envers lui. Vous me direz s’il vous écrit s’il doit revenir à Londres avant votre départ. Vous me direz tout, comme vous l’avez fait.
Samedi 22 midi. Dearest Princess, il n’y a plus de sentiment combattu. Je n’en ai plus qu’un absolument qu’un. Je suis désespéré de votre inquiétude. Je crains quelle ne vous fasse mal. Je reçois à la fois votre petit billet, sans numéro du lundi 17 qui m’est venu directement, après être encore allé me chercher à Caen et votre N°9, du Mardi 18, qui m’arrive par Paris. J’ai beau me dire qu’à présent, depuis Jeudi vous êtes tranquille, que vous savez combien vos inquiétudes étaient vaines. Je n’en suis pas moins désolé, troublé, inquiet de nouveau moi-même et de la façon la plus douloureuse. Je vous vois, vous êtes là devant mes yeux, impatiente, préoccupée quel charme agitée, triste, attendant, attendant encore. Vous me pardonnez, n’est-ce pas? Je veux que vous me pardonniez, quoique je n’ai point de tort, non certainement point de vrai tort, point de tort devant Dieu; car moi aussi j’ai attendu et bien des jours, et avec une impatience dont j’ai contenu, dont j’ai étouffé l’expression en vous la témoignant. Et si j’avais suivi ma pente, quand vos lettres ne m’arrivaient pas quand mon imagination se lassait, s’épuisait à chercher la cause du retard ou du silence, je vous aurais écrit tous les jours ; tous les jours je vous aurais demandé pourquoi je n’avais pas de lettre. J’aurais mieux fait. Je ne l’ai pas fait à cause de vous, de vous seule. J’ai craint quelque odieuse malice. J’ai voulu y voir clair.
Enfin tout est passé n’est-ce pas, bien passé? Vous ne craignez plus, vous ne souffrez pas, vous n’êtes pas malade ? Que la parole est pitoyable, & que tous mes efforts seraient vains pour vous envoyer sur ce papier, ce que j’ai en ce moment dans le cœur ? Voyez le, devinez-le. Vous le pouvez, j’en suis sûr ; je me confie à vous. C’est ma consolation dirai-je ma joie, mon inexprimable joie de savoir, d’avoir vu, de voir tout ce qu’il y a dans votre cœur de tendresse et de puissance. Ceci encore, cette joie vous me la pardonnez également. Dites-le moi, que j’aie le plaisir de l’entendre, quoique je n’en aie pas besoin. Demain enfin, après demain au plus tard j’aurai une lettre rassurée, et qui me rassurera j’espère. Mais que d’heures encore d’ici à demain ! Aujourd’hui, il me serait impossible de vous parler d’autre chose.
Adieu adieu. Mais, je vous en conjure, soignez-vous ; ne vous livrez pas à des émotions comme celle que ce petit chien a causée. L’absence est déjà assez lourde ; au moins faut-il être tranquille sur votre santé. Je ne serais pas tranquille quand vous vous porteriez toujours le mieux du monde. Comment l’être un moment si des secousses continuelles vous assiègent ? Éloignez-les ; abrégez-les. Vous pouvez avoir de l’empire sur vous? Vous m’avez dit que vous réprimeriez tout ce qui pourrait m’affliger. Pensez à moi. Je suis sûr que vous le ferez comme vous me l’avez dit. G.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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N°10 Dimanche 23 Midi

Je ne suis pas encore sorti de la mauvaise veine. Je n’’ai reçu ce matin qu’un mot du voyageur que vous avez envoyé chercher. Demain enfin, j’espère vous savoir tranquille, et le savoir de vous. J’en ai grand besoin. Et quand j’aurai reçu votre prochaine lettre j’aurai grand besoin de celles qui suivront. Je les attendrai presque avec la même impatience. Car vous êtes souffrante, très souffrante. mon voyageur me le dit. Vous étiez déjà souffrante avant cette déplorable agitation. L’avez-vous toujours été depuis votre arrivée en Angleterre ? Sentez-vous que vous le soyez, au fond, à part tout accident ? Dites-moi exactement ce qui en est. Vous m’aviez promis de me revenir reposée, engraissée.
Ah, que tout est fragile autour de nous ! Nous vivons sur le penchant d’un abyme, toujours près d’y voir tomber ce que nous avons saisi, ce que nous retenons avec le plus d’ardeur. J’ai perdu, tout-à-fait perdu le sentiment de la sécurité ; je n’espère plus qu’avec inquiétude. Je ne jouis plus qu’avec tremblement. On dit que les marins s’accoutument aux tempêtes si bien que le vent le plus violent ne trouble plus leur sommeil ; Mais mon âme au lieu de s’affermir s’est ébranlée par les épreuves, dans le souffle le plus léger, j’entends un affreux orage ; dans le moindre incident, je vois le dernier malheur. Et pourtant mes joies, ces joies si menacées me sont plus chères, plus nécessaires que jamais !
5 heures
J’ai eu des visites toute la matinée, un raout de campagne. Le Dimanche, ma porte est ouverte à tout venant. Je l’ai formellement annoncé pour qu’on me ménageât dans la semaine, et j’espère qu’on me ménagera. un peu en effet. Je vis ici à l’état de bête curieuse, mais de bête curieuse dont on n’approche qu’avec quelque respect. J’ai parcouru aujourd’hui une longue échelle sociale, depuis des laboureurs jusqu’au marquis, moral de Portes, propriétaire du beau château de Fervaques, l’une des terres qu’habitait alternativement Sully, & où l’on conserve encore religieusement la chambre et le lit d’Henri 4.
Je prends, à voir l’homme à tous les étages, un plaisir sérieux et que je rechercherais à dessein, s’il ne me venait pas naturellement. Quand on vit toujours au même niveau dans la même sphère; elle devient comme une prison où l’esprit s’enferme et hors de laquelle il ne sait plus rien voir, ne comprend plus rien. Il faut aller, venir, monter, descendre. Le genre humain est un territoire très varié, très accidenté, comme on dit aujourd’hui. On n’y peut marcher d’un pas ferme, on s’y égare à chaque instant, si on ne l’a pas parcouru en tous sens et vu sous tous les aspects. Par instinct, par goût, je ne suis pas très propre à ces relations, à ces conversations de toute sorte ; mais l’expérience, m’en a démontré la nécessité, et ce que je crois nécessaire me devient bientôt presque naturel. Et puis j’ai pour la créature humaine en général sous quelques traits qu’elle m’apparaisse, un fond de sympathie. Je la considère au premier moment avec curiosité, au second avec un intérêt qui a quelque chose de l’affection. Je me préoccupe de ce qu’elle pense, de ce qu’elle sent de tout son état intellectuel et moral. Je m’inquiète de ses destinées. Il me semble toujours que, si j’essayais, si j’avais le temps, je pourrais quelque chose sur elle, pour elle ; et la communication la plus éphémère m’a quelques fois fait rêver bien des heures à la personne, très insignifiante d’ailleurs, avec qui je l’avais eue.
A la vérité, dans les rapports de ce genre ce n’est jamais à moi que je pense, ni de moi qu’il s’agit. Pour que j’entre moi-même en jeu, pour que je me sente personnellement intéressé dans une relation humaine, il faut qu’elle satisfasse aux conditions les plus élevées, qu’elle réponde à des exigences infinies. Je deviens alors aussi difficile que je suis coulant et complaisant dans le train commun de la vie. Je me prête volontiers aux hommes dans leur intérêt et sans attendre grand chose d’eux. Mais pour me donner, je veux que tous mes désirs, toutes mes ambitions soient comblées, et au delà. Vous voyez, Madame, que moi aussi, je vous parle de moi. Parlez-moi donc toujours de vous et toujours davantage. Vous ne trouverez jamais rien qui me plaise autant.
Lundi midi
Pas de lettre de vous encore ce matin. Je n’ose me plaindre ; mais je vais attendre demain comme je pourrai. Je n’aurai un moment de repos que lorsque je vous saurai calme et moins souffrante.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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N°11 (duplicata) Mardi 25.

Je viens de vous écrire par la voie que vous m’indiquez aujourd’hui. J’en essaie une autre. Nous romprons cette glace fatale. Non certainement, il n’y a rien de pis que d’attendre là, immobile, sous le feu des coup du sort bien plus redoutable que toute l’artillerie du monde. Mais encore une fois, il est impossible que demain vous ne me disiez pas que vous avez reçu une lettre. J’en ai tant écrit ! Cinq du Dimanche 16 au lundi 24. Comment pouvez-vous craindre que la vivacité de votre peine me déplaise ? Ah, dearest Princess, si je suis coupable, c’est par là, et ce n’est pas par un sentiment de déplaisir. Je vous dirai un jour, tout ce que j’ai éprouvé, pensé. Mais d’ici là, au nom de Dieu, soignez-vous. Souffrir de votre chagrin et trembler pour votre santé, c’est trop. Je le sais depuis longtemps, ce qui m’épouvante le plus en ce monde, c’est de voir tout ce qu’on peut supporter.
Adieu. Adieu. Il n’y a pas moyen de vous dire un mot de quoi que ce soit. G.
Mercredi 10 h Enfin, enfin, vous avez une lettre. Votre N°12 me l’annonce. Quelle délivrance, pour moi comme pour vous, oui pour moi comme pour vous. Vous vous trompez sur mes N°. Vous aviez reçu le N°4 et vous me l’aviez dit. Le n° 5 était ce petit billet de Dimanche 9 que j’avais oublie de numéroter. Il ne vous manque que le N° 6 qui vous arrivera certainement. Il était allé par une autre voie qui aura retardé. Adieu, Adieu, dearest. Vous allez être accablée de lettres, accablée. G.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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10. Stafford house mardi 18 juillet midi

Je recommence tristement un nouveau N°. Que sont devenues les autres ? Que deviennent vos lettres ? Que devenez-vous? Je ne puis plus penser à autre chose. Je ne sais que vous dire, mon cœur est si angoissé. J’écris à " you are safe" pour la conjurer d’apprendre de vos nouvelles & de me les dire. J’ai envoyé par courrier une lettre à l’adresse convenue, & je me suis assurée qu’elle sera postée, & non remise à la petite poste. Je viens d’écrire au porteur de votre N°2 pour le prier de passer chez moi & voir s’il y a moyen de se rendre utile. Enfin je me creuse le cerveau pour y trouver des réponses. Je veux savoir que vous vivez que vous vous portez bien. Je dévore les journaux, je tremble que votre nom ne se présente avec quelque accident. Je défie qu’il y ait au monde aujourd’hui une personne plus agitée plus inquiète que moi. Vous voyez ce bon effet que cela doit faire sur moi. Aussi suis-je bien changée & il m’est impossible de vous promettre des bras. Au contraire, je puis vous assurer qu’il ne m’en restera plus.

Mercredi 19 9h. J’ai passé la nuit la plus affreuse. Monsieur mon faible corps ne résistera pas longtemps aux angoisses que j’endure. Ma raison ne me présente rien qui puisse les calmer, et cette image qui devait tout adoucir est devenu aujourd’hui la cause de toutes mes souffrances. Il me fallait donc ce malheur de plus ! Apprenez-moi, Monsieur, à me résigner aux volontés de Dieu. Hélas vous ne m’apprenez plus rien. Je suis abandonnée, et le comble des maux pour moi devait être d’avoir entrevu, senti le bonheur joui d’une jouissance inconnue, divine, & de me voir tout arraché comme une illusion. J’ai donc rêvé. Ah ma pauvre tête, je sens qu’elle n’y est plus.

Midi. Cet horrible moment de la poste s’est passé comme ils se sont tous passés depuis dix jours. Point de lettres ! Grand Dieu qu’est ce qui s’est donc passé entre nous. La mort, l’enfer, quoi ? Dois-je douter de vous ? Ah cela m’est impossible. Dites le moi vous-même Je ne croirai que comme cela.
Je fus chez la Reine hier, je la vis seule pendant une demi-heure. Lord Palmerston m’a demandé un entretien. Je l’ai reçu seul aussi. Ce fût long & intéressant. Une grande heure avec le comte Orloff. Tout cela Monsieur occuperait bien des pages. Mais je n’ai pas ma tête. Je n’ ai qu’une pensée, il n’y a plus place pour autre chose. Mon entrevue avec Orloff y a rapport cependant, & c’est elle seule qui m’a laissé quelque sommeil. J’avais raison de me promettre quelque chose d’un homme d’esprit. Il en a et de l’indépendance. Il m’a parfaitement comprise, et je ferai comme je veux. Vous savez ce que je veux. Je le veux plus que jamais. Le voulez-vous ? Quel horrible doute.
Mon mari débarque aujourd’hui en Europe, il va d’abord aux eaux en Bohème. Il veut me voir. Monsieur, cela m’est impossible.

Jeudi le 20. J’ai la respiration suspendue. Voici onze heures, l’heure de la poste, le moindre. bruit me fait tressaillir. Je joins les mains, je prie Dieu "qu’il vive, qu’il m’aime que je le revoie." Je ne trouve plus que cela à demander au Ciel. Toute autre pensée est bannie de mon sommeil. Ah non, il y en a d’autres. Il y a tous ces tombeaux Monsieur je suis prête à perdre la raison. Une lettre un mot, pourraient m’aider à la retrouver. Mais ce mot n’arrive pas, il n’arrivera jamais. Je vis hier le porteur du N°2. Je l’ai supplié d’écrire pour demander directement des nouvelles. Je me suis parfaitement compromise, & je me suis sentie parfaitement contente.
Aujourd’hui. j’écris à Mad. de Meulan pour la conjurer de me donner de vos nouvelles. Je veux savoir que vous vivez. Il me semble que pour le moment c’est tout ce qu’il me faut. Mais Monsieur moi je ne vivrai pas longtemps. Toutes les personnes qui m’entourent sont effrayées de mon changement ? Le facteur est venu. Pas de lettres. Mes larmes, mes prières, tout est inutile. Qu’ai-je fait à Dieu pour qu’il ne punisse si cruellement.
Monsieur tout est confusion dans ma tête Je vous prends, je vous laisse, j’ai une fièvre ardente. J’oublie tout, je pense à tout. L’air de Londres m’étouffe. J’entends une voix chérie, j’entends de douces de divines paroles ! Ah je devais mourir en revenant de Chateney. Je serais morte heureuse. Aujourd’hui mourir dans le désespoir ! Hier et aujourd’hui j’ai lu les livres que j’avais en voyage. Cette lecture m’exalte & me fait du mal. Ah, qu’elles valaient mieux que moi ! Que je voudrais leur ressembler.

2 heures. J’ai été m’asseoir ou plutôt me coucher ! Dans le jardin, l’air ne m’aide pas à respirer. Il est frais cependant, tout le monde me le dit. J’ai pensé, repensé, examiné toutes les possibilités. Nos lettres sont interceptées, cela me semble hors de doute. Les journaux annoncent votre arrivée à Lisieux. Le 14 vous vous portiez bien, et je me suis un peu soulagée, mais que faire pour notre correspondance ?
J’adresse ceci à M. Aston secrétaire de l’ambassade d’Angleterre. Je le prie d’envoyer ma lettre à l’adresse convenue par un de mes gens. Je demanderai à cette adresse de Vous faire passer ceci par une vois sûre, à votre tour faites porter votre réponse à l’ambassade d’Angleterre à M. Aston que je préviendrai, & il m’adressera votre lettre pas courrier, la même voie qui vous porte ceci. Les Granville quittent Paris sans cela c’est eux qui auraient été les intermédiaires pourvu que vous prenez bien vos précautions de votre côté il me parait que ce moyen est infaillible.
Si vous ne le jugez pas tel je ne vois plus d’autres réponses que de n’envoyer quelqu’un de sûr. Un courrier ad hoc lequel viendrait me trouver à Broadstairs, c’est un lieu de bain de mer située un peu au nord de Douvres, prés de Ransgate et Margate. L’homme ferait adresser à Lady Cowper qui s’y trouve. The Dawage’s countess Cowper.
Il va sans dire Monsieur que c’est moi qui aurai à lui remettre les frais de l’allée & de la venue. Trouvez seulement un homme sûr et intelligent. Je me charge de lui faire aimer les voyages. Maintenant j’ai épuisé je crois toutes les inventions.

Vendredi. Le 21. Prenez pitié de moi, Monsieur que Dieu prenne pitié de moi. Je sens prête à perdre la raison. Comment supporter longtemps l’état affreux où je me trouve ! On me regarde avec étonnement. Je suis méconnaissable mes idées sont confuses. Il me semble que je n’ai pas connu de véritables malheurs. avant celui-ci et j’ignore la nature de ce malheur. Ai-je à amuser le Ciel ou les hommes ? Êtes-vous malade ? Mais comme il faudrait que vous le fussiez pour ne pas m’écrire un mot ! & dans ce cas assurément les journaux m’en instruiraient. Comment en supposant que mes lettres sont interceptées comme les vôtres n’avez vous pas trouvé un moyen quelconque de me faire parvenir un mot ? Je me perds dans toutes ces hypothèses & je ne puis pas en aborder une troisième. Vous ne pouvez pas m’avoir abandonnée ! Je vous l’ai demandé un jour, venez-vous du Ciel ou de l’enfer. Il y a quelque chose de surnaturel dans la puissance que vous exercez sur moi, vous l’avez établie, mon âme s’est vouée à vous. Dois-je y trouver mon salut ou ma perdition ? Pour le moment il n’y a que mort ou désespoir dans mon cœur. Secourez-moi, prenez pitié de moi. Je n’ai rien à vous dire, je ne trouve rien
J’ai subi hier une fête magnifique que donnaient mes hôtes. Comprenez-vous rien de plus horrible dans l’état de mon âme. Mon cœur était gonflé de larmes, ma vue en était troublée quelquefois. & quand elle s’éclaircissait, je cherchais parmi tous ces yeux, deux yeux. Je les évoquais, il m’a semblé un moment les rencontrer c’était un moment de frénésie. C’est alors que j’ai cru que je devenais folle. J’ai saisi le bras de quelqu’un je ne sais qui, je ne voyais rien. Il m’a dit très doucement : " vous vous trouvez mal." Je ne me suis par trouver mal. On a dit autour de moi que l’odeur des oranges était trop forte.
Monsieur j’ai un souvenir horrible de cette fête, l’une des plus belles que j’aie jamais vues. Je rêvais le cottage, le bonheur, & je ne trouvais pas, même une pauvre feuille de papier ! Monsieur si cette lettre tombe entre vos mains, ne serez-vous pas effrayer de la vivacité de la violence de ma douleur. Me pardonnerez-vous de tant savoir aimer ? Je ne savais pas moi-même, Monsieur, que cela ne fut possible, & je ne le sais aujourd’hui que pour souffrir.
C’est cependant à Lady Granville que j’adresse ceci. Je lui recommande toutes les précautions. possibles pour faire tenir ma lettre à la première de nos adresses, & dans le mot que j’adresse à cette adresse, je le prie de ne vous envoyer ma lettre que par une occasion très sûre en lui annonçant que vous lui en saurez gré. Monsieur tout bien pesé il me semble que M. Aston est l’intermédiaire le plus sûr possible. Faites porter vos lettres chez lui si jamais vous m’écrivez encore. Quelle horreur que ce doute ! Lui me les fera tenir par courrier Anglais.
M. Aston premier secrétaire de l’Ambassade de d’Angleterre,
à l’hôtel de l’ambassade
39 rue du Faubourg St Honoré.

Monsieur, vous souvenez-vous de la menace que je vous ai faite un jour. Vous souvenez-vous de ce que je voulais faire si je recevais jamais une lettre aussi douce aussi enivrante que vos paroles. Y êtes-vous ? Eh bien, savez-vous que cet horrible silence peut avoir les mêmes conséquences s’il se prolonge encore. N’y comptez pas Cependant écrivez, écrivez au nom de Dieu écrivez-moi. Ah comment ma voix ne parvient-elle pas jusqu’à vous. Quelle force dans nos âmes & quelle impuissance que nous sommes grands, & que nous sommes misérables !
God bless & protect you dearest, ever dearest.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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N°11 Mardi 4 heures

C’est incompréhensible, c’est impossible. Mes N°6, 7, 8, 9 et 10 sont partis d’ici du Val-Richer, les 16, 18, 21, 23 et 24 Juillet, par des voies différents. Le N°6 devait vous arriver le jeudi 20, au plus tard le 21. Voilà votre lettre du 21, et vous n’avez rien reçu. Vous en recevrez plusieurs coup sur coup à la fois. Mais vous aurez attendu, vous aurez souffert. Dieu sait combien. Je le vois; je le sens, je vous entends. J’assiste à tout ce qui se passe dans votre âme, à tout ce qui la traverse dearest Princess, ever dearest, une seule pensée me fait quelque bien, c’est que ma peine vaut la vôtre ; tout ce que vous avez pu souffrir, je le souffre. Je souffre presque de l’exactitude avec laquelle vos lettres m’arrivent depuis le 14. Je me reproche cette inégalité entre nous, comme si elle était mon ouvrage. Mais il est impossible que le 22 au moins, le N°6 ne vous soit pas parvenu.
Si vous saviez toutes les combinaisons que j’ai faites ! Elles m’ont bien réussi ! Je crois à tout prendre, que le moyen le plus simple est aussi le plus sûr. Cependant, j’envoie ceci à M. Aston. On le lui remettra en mains propres, on lui demandera de vous l’envoyer par le plus prochain courrier. J’écris en même temps par une autre voie. Comment vous parlerais-je d’autre chose? Je ne pense pas à autre chose. Non aujourd’hui, je ne vous reprocherai même pas cette supposition qui a pu, qui n’aurait pas dû, qui n’aurait jamais dû se présenter à vous comme possible. Princesse, il n’y a pas longtemps que nous nous connaissons ; mais que fait le temps ?
Adieu. Adieu. Il faudra bien que nous sortions de cette odieuse impuissance de nous parler et de nous entendre. G.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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12. Stafford House le Vendredi 21 juillet 1837

Mon dernier N° est à peine sorti de mes mains que j’en commence un autre. Je me regarde avec curiosité. N’y a-t-il pas de la folie dans tout ce que je fais dans tout ce que je pense ? Qu’ai- je fait de ma raison, de ma dignité, du peu d’esprit que je croyais avoir. Il semble que tout m’ait abandonné à la fois. Je me sens livré sans réserve à quelques instants de bonheur. Je me donne sans réserve aussi au désespoir. Mais ce bonheur, il était trop grand, trop inattendu. Il devait me tourner la tête. & vous l’avez vu, je n’avais pas en moi de quoi le supporter. Je vous ai fui, croyant retrouver un peu de calme; m’accoutumer à la félicité ; et en effet je voyais dans vos lettres de quoi faire face à la fois à de déchirants souvenir et soutenir une séparation qui m’a coûtée plus encore que je ne l’ai montré. Tout cela s’est trouvé vrai pendant huit jours. Huit jours pas davantage ; mais vos lettres étaient là. Je n’en ai plus. Depuis le 9 pas un mot, pas un signe de vie. Quand elles venaient tout était riant autour de moi. Jamais tout le monde, j’écoutais tout, je prenais part à tout. J’étais touchée, honorée de l’amitié qu’on me montrait. Tout est changé, je ne comprends rien, je n’aime rien, tout m’importune. Je vous voyais partout mais cette vision me donnait de la force, du bonheur, de l’esprit. Je vous vois partout encore, sans cesse, mais votre image me bouleverse, me trouble, m’anéantit. Je veux pleurer, je pleure. Je suis les battements de mon cœur. Il ne semble qu’il battra ainsi aux approches de la mort, car eût une angoisse qui me rend difficile de comprendre comment je vis encore.
Et si je mourrais au milieu de ce tourment de cœur, de ces doutes, de ces horribles craintes, quelle mort affranchie ! Que faites-vous ? Souffrez-vous aussi ? Mais dans ce cas & dans tous les cas (cas où vous n’avez pas de lettres, ou, si elles vous arrivent, vous savez toutes mes douleurs) Comment n’avez-vous pas trouvé un moyen quelconque pour faire cesser les tourments que nous endurons ? Je dis nous ai-je tort ?

Samedi 22. 9 heures du matin, Une lettre une lettre ! La voilà devant moi. J’ai passé la nuit en pleurs, en prières. Je vous voyais, malade, mourant, mort. Qui peut deviner jusqu’où la nuit, le silence, la fièvre peuvent porter une imagination malade, un cœur passionné. Vous voyez que je ne me gêne plus. J’aurais su me contenir dans le bonheur, dans la sécurité. Vos lettres eussent été cela pour moi. Vos lettres ne venant pas l’inquiétude, les alarmes, ont tout dominé en moi. Mon style s’en est ressenti. Je me rappelle avec effroi que je n’ai plus accepté la moindre contrainte. Il y aurait gaucherie à m’y soumettre maintenant. Le mal est fait si mes lettres sont lues. Le mal est fait depuis longtemps vis à vis de vous, car si mes paroles n’ont pas exprimé tout ce que ressentait mon cœur. Vous y liriez, vous saviez bien que toute parole restait au dehors de ce qui le remplissait. Il me semble Monsieur que je ne vous ai jamais tant dit que je vous ai écrit ? mais j’en viens à votre lettre. Avec quelle ardeur j’ai déchiré l’enveloppe.
C’est le N°7. 4, 5 & 6 me manquent & ce N°7 ne traite que de haute politique. Rien que de cela. J’y cherche en vain autre chose. Cette autre chose que renfermait sans doute les lettres égarées ou interceptées. C’est celles-là qu’il me fallait. Par quel étrange hasard ou quelle infernale intention, me vois-je privée de ce qui valait tout pour moi, & rien pour tout autre ! Mais je ne dispute pas vous vivez ! J’en tiens la preuve en main j’en rends grâce à Dieu, à vous.
Il me semble que je vais revivre. Mais qu’il me faudra de temps pour revenir en fait de santé là où vous m’avez laissée ! Monsieur je suis méconnaissable. Je n’ai ni mangé, ni dormi depuis dix jours. Et ne croyez pas que j’exagère vous le verriez bien à ma mine si vous me voyiez aujourd’hui. Votre lettre est admirable, mais il me semble que celles que je n’ai pas, que ces trois N° qui me manquent, devaient être bien autrement précieux. Aujourd’hui je ne saurais haïr, mais demain après, je crois que haïras celui-qui m’a volé mon bien autant que j’aime celui-qui me le donnait. Voilà un homme très parfaitement détesté. Ah, je respire ; c’est vrai ce que je vous dis. Je respire. & il me semble que je fais respirer les autres. Marie, une femme, les enfants de la maison (ils viennent chez moi le matin) tout cela a été reçu avec douceur. Tout cela me dit que j’ai bien dormi, qu’ils voient cela à ma mine. Quel mensonge que ma mine. Je n’ai pas fermé l’œil ! Mais une lettre, quelques feuilles de papier & pas un mot affectueux cependant, voilà ma mine du moment.
Ah Monsieur quel empire que celui que vous avez sur moi. Pourquoi vous le dis-je tant ? Quel mauvais calcul.... Voilà un vilain propos, le jour où je me livrerais à un calcul, je ne saurais plus aimer. Soyez tranquille Monsieur, je ne calculerai jamais.
Votre lettre me rappelle que je ne vous ai plus rien conté depuis huit jours je crois. Je ne sais ou aller retrouver mes souvenirs, je ne sais où je vous ai laissé. Lord Palmerston a fait des démarches pour me voir seule. Je l’ai reçu. Je l’ai même reçu avec amitié, & il m’a parlé comme par le passé avec confiance. Il confirme tout ce que je vous ai déjà dit de la Reine. Il est en pleine sérénité & contentement. La proclamation du roi de Hanovre ne me parait pas le contrarier beaucoup. Elle a fait du tort au parti conservateur ici ; & elle peut donner de l’embarras en Allemagne. Cela le fait rire.
Mon audience chez la Reine m’a laissé d’elle une très favorable impression. Nous avons été seules pendant une demi-heure. Il y a beaucoup de réserve & de convenance dans sa conversation un peu de timidité qu’elle sait fort bien allier avec un peu de hauteur. Un visage charmant ouvert, l’œil fort intelligent, un sourire très gracieux, le nez bien fait, la fraîcheur de 18 ans & de joues charmantes à baiser. Elle se fatigue beaucoup mais elle dort fort bien sur tout cela. Dès que ses Ministres la quittent elle chante. Elle chante toujours, à sa toilette lorsqu’on lui met le manteau royal. la royauté lui parait charmante, et puis elle aime vouloir. Elle veut de la musique après le dîner. Il n’y a pas de tente pour la placer dans son jardin. On court au galop, on trouve, on place, on place mal, mais cela lui est égal, elle veut que cela soit & cela est. Tout est à l’avenant et tout le monde est gai de sa gaieté, jeune de sa jeunesse. Il y a longtemps qu’il n’y a rien ou de jeune sur le trône d’Angleterre. Les plus vieux, les plus frondeurs souriant avec complaisance. Tout cela est joli à voir. J’ai eu un long tête à tête avec la Duchesse de Kent. Elle est mécontente. C’est dans toute l’Angleterre la seule personne désappointée. Elle le dit trop. Il est évident que dans peu de temps d’ici il ne restera plus entre la mère & la fille que des rapports de stricts convenance. Personne n’en est fâché.
Depuis le commencement de cette semaine j’ai manqué à tous les grande dîners que j’avais acceptés. J’ai offensé bien du monde, j’ai donné du chagrin à quelques personnes. Lord Grey entre autres. Il est parti hier pour sa province vraiment affligé, & lorsque j’ai vu sur ce noble visage une larme descendre vraiment de cet œil si doux, je me suis sentie du remord et j’étais prête à lui demander pardon de toutes les angoisses qui m’ont empêchée de lui montrer de l’amitié comme il avait le droit de l’attendre de moi.
Je relis pour la quatrième fois votre N°7. Vous ne me parlez pas de mes lettres mais comme vous ne portez pas de plaintes, je dois en conclure qu’elles vous parviennent. Je risque donc encore celle-ci par la voie directe, mais saurai-je jamais si elle vous est parvenue ? Faites donc faire des recherches au bureau de poste de votre ville car enfin trois lettres me manquent, et celle-ci du 17 est bien vieille. Adieu monsieur, adieu. Que j’aurais l’âme heureuse si notre correspondance allait comme elle va pour tout le monde. Verrai-je encore une lettre ? Tout ce que j’ai gagné aujourd’hui, c’est de ne plus me faire des dragons quand il n’en viendra pas. Ah les horribles images qui m’ont poursuivies ! Tout mon corps tressaillait. Il me semblait que j’allais mourir. Mon prochain N° vous apprendra à quoi je me décide en conséquence des mouvements de mon mari.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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N°12 Mercredi 26, 2 heures

Et moi aussi je respire. Quel horrible cauchemar ! et si long ! Depuis deux jours je n’y tenais plus. Dearest, every day dearer Princess, vous avez cependant trouvé le secret de mêler à une peine déchirante une joie ineffable. Ah ne regrettez pas l’abandon de vos sentiments, de vos paroles : j’en ai reçu un bonheur incompréhensible pour moi même au milieu de mon angoisse, et pourtant si réel, si puissant ! Ma raison, ma justice me le reprochaient, mais sans le détruire. Encore une fois, il faut me le pardonner. Vous le savez ; à un seul sentiment l’égoïsme est permis ; mais il lui est bien permis, car c’est le seul où le cœur, la personne, l’être tout entier se donnent vraiment et sans réserve, et avec plein droit par conséquent de tout accepter, de tout attendre. Oui, j’ai plein droit d’être égoïste avec vous. Je ne crains pas de trop recevoir. Je ne compte pas, je ne mesure pas. Donnez, donnez-moi; je m’acquitterai. Mais ce que je vous demande aujourd’hui, ce que je vous conjure de m’envoyer par tous les courriers, c’est la certitude que votre santé n’est pas trop atteinte, que le repos du corps vous revient avec celui du cœur. Là est la préoccupation, la cruelle préoccupation qui me reste.
Déjà, quand j’étais près de vous, j’ai si souvent tremblé en vous voyant, si aisément et si profondément ébranlée en voyant à la moindre émotion un peu vive, même douce, vos nobles traits, toute votre personne près de tomber dans ce frémissement qui fait mal, même quand la joie le cause et dont on ne sait même bientôt plus, quand il vous envahit, s’il vient de la joie ou de la douleur ! Vous ne savez pas quelles inquiétudes vous m’avez déjà causées, quels regards de minutieuse et infatigable inquisition j’ai cent fois porté sur votre physionomie, sur votre maintien, sur votre démarche, pour y découvrir la moindre trace de la moindre altération de la moindre souffrance. Et que faire de telles craintes dans l’absence, quand on ne peut s’assurer à chaque instant, de leur erreur, de leurs limites du moins ?
Vous me connaîtrez un jour, Madame ; vous savez un jour quelles agitations, quelles faiblesses infinies se cachent dans mon cœur, quand une affection vraie le possède, et emploient, à leur triste service dès que l’occasion s’en présente, tout ce que je puis avoir d’imagination, d’esprit d’énergie. Épargnez moi des troubles intérieurs qui atteint le bonheur le plus grand et lassant le plus ferme courage. Veillez sur vous, soignez-vous ; rapportez moi ce teint reposé, ces bras que vous m’avez promis ? Vous aurez des lettres, vous en aurez souvent, exactement. Il est impossible que la cruelle épreuve, par laquelle nous avons passé l’un et l’autre se renouvelle. Je suis enclin à croire qu’elle n’a eu que des causes matérielles, des méprises d’adresse, des ignorances de notre part quant aux arrangements de la poste ; peut-être des combinaisons trop variées et trop savantes. Certainement nous y pourvoirons. Vérifiez, je vous prie, ce que je vous ai dit ce matin sur les numéros de mes lettres. Vous avez eu le N°4. Le N°5 était le petit billet non numéroté, écrit le Dimanche 9. Et quant au retard du N°6, j’en entrevois la raison dans la route particulière qu’il a suivie, si je ne me trompe. Vote prochaine lettre me dira j’espère, qu’il vous est arrivé. Votre N°11 n’était que le n°10. Il commence le mardi 18 à midi, et votre N°9 finissait le mardi au moment de l’arrivée du postman. Votre N°12 que j’ai reçu ce matin, n’est donc que le N°11. J’entre dans ce détail pour qu’il n’y ait point d’erreur entre nous.
Jeudi 10 heure
Je n’ai pas de lettre ce matin. Je n’en espérais pas n’importe ; je suis désappointé. Quelle insatiable avidité que celle de notre âme ! Dès qu’elle entrevoit le bonheur elle s’y précipite, elle s’y attache ; elle le vous tout entier à tout moment. A demain mon âme. Je suis charmé de votre conversation avec le comte Orloff. Vous ferez ce que vous voulez. J’attends à présent. vos projets en raison des mouvements de M. de Lieven. Toujours attendre ! Je voudrais connaitre au moins tous les gens à qui vous parlez, de qui vous me parlez. Les noms qui m’arrivent par vous qui sont importants pour vous, et qui ne me représentent ni une figure, ni une voix, ni un caractère cela me déplaît. C’est du vague, de l’obscur, de l’étranger. Je n’en puis souffrir en ce qui vous touche. Ah, notre misère! Que de choses dont nous disons. Je ne puis les souffrir et qu’il faut souffrir pourtant, et que nous souffrons en effet.
2 heures
La proclamation du rois de Hanovre, fera du mal partout. Les conservateurs sont intéressés partout à la bonne conduite du pouvoir. Ceci est vraiment un acte de folie. Je serais bien fâché que les élections anglaises s’en ressentissent profondément. Quant à nous malgré les apparences je doute toujours que nous ayons des élections. Le mieux informé de mes amis m’écrit que jusqu’ici le Roi, qui en décidera seul, y a à peine songé, qu’on se traînera probablement jusqu’au mois de Novembre avec des velléités sans résultat, et qu’alors, quand le vent des Chambres commencera à souffler, s’il secoue un peu fort le roseau ministériel, le Roi préférera un remaniement du Cabinet à une dissolution.
Je ne pense guère à tout cela; d’abord, parce que je pense à autre chose, ensuite, parce que rien ne me déplaît tant que de penser à vide, et quand il n’y a rien à faire. La bavardage vain est la maladie de notre temps et de notre forme de gouvernement. L’esprit s’y hébète et la volonté s’y énerve. Vienne le moment d’agir ; je penserai alors. Jusque là, je veux jouir de ma liberté et n’appartenir qu’à moi-même, pour me donner à mon choix. Mais quand ce choix est fait on ne s’en dédit plus. C’est ce que dit Pompée à Sertorin dans les beaux vers, de Corneille. Je suis de l’avis de Pompée. Adieu dearest Princess. Pour la première fois depuis bien des jours, je vous ai écrit la cœur un peu à l’aise. Mais cette aise a encore besoin de confirmation. G.
Je ne sais ce qu’il y a de vrai dans les bruits de journaux sur l’état grave de M de Talleyrand. Je vais écrire à la duchesse de Dino. Vous pensez bien que je n’ai par remis votre lettre à Mad. de Meulan.)
Vendredi, 10 h. Je n’ai pas de lettre ce matin. J’en attendais pourtant. Jusqu’à ce que je sois pleinement rassuré sur votre santé, je n’aurai aucun repos.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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13. Stafford House dimanche 23 juillet 1837

Il y a longtemps que j’ai laissé là mon journal, j’ai passé huit jours à vous envoyer des soupirs & des plaintes. Vous ai-je bien manqué ? Cet ennui au reste je l’ai fait partager à tout le monde. Monsieur vous savez commander à vos chagrins. Je l’ai vu. Moi je n’ai pas cette faculté. Je l’ai moins que ne l’aurait un enfant. Je suis transparente. La joie, la peine, l’inquiétude tout se lit sur ma physionomie. Vous ne me connaissez pas encore. Je crains que vous ne me trouvez un peu primitive. En Angleterre un dîner est une affaire si grave, que lorsqu’on y manque on passe pour être très malade. J’ai tout renvoyé en journée alors on est accouru. J’ai fermé ma porte, & je n’ai vu que les plus indispensables.
J’ai dîné seule avec le duc & la duchesse. Le soir tard on me trainait en calèche. J’aimais à me trouver sous les étoiles à les regarder. y regardez vous jamais. Je ne connais pas une de vos habitudes. Je voudrais savoir comment votre journée est arrangée. Peut-être me l’avez vous dit, mais vos lettres où sont elles ? Attendu que j’en ai reçu une hier (toujours le N°7) je sortirai aujourd’hui, j’irai dîner à Holland House, je me propose même d’y être fort aimable.

2 heures. J’ai été à l’église, j’en sors à l’instant, je n’ai pas beaucoup écouté le prêtre. J’ai prié à ma façon, il me semblait que je ne priais pas seule, que tout ce que je pensais, tout ce que je demandais, un autre le pensait, le demandait avec moi. Il n’y avait rien qui ne fut digne du lieu où je me trouvais et cette image terrestre que je porte au fond de mon cœur loin de nuire à ma dévotion me semblait la redoubler, l’élever, l’épurer enfin, Dieu et vous étiez si bien confondus, dans mon âme qu’il me semble qui c’est de chez vous que je sors, mais non pas vous que je quitte. Ah jamais je ne vous quitte Monsieur je vous dis tout, parce que je vous crois bien digne de comprendre mon âme.
4 heures Je viens d’avoir un fort long entretien avec le comte Orloff, j’en suis complètement satisfaite. Tout a été réglé entre nous cela ne pouvait pas manquer car il est homme d’esprit. Entre nous, il est convenu que je ne tiendrai compte que de ses paroles, & pas de celles de mon mari, (c’est original, mais c’est ainsi.) Je retourne là où il me plait.
Cependant il faudra que je fixe un rendez-vous à mon mari. C’est Dieppe que le comte Orloff a choisi. Je n’ai pris l’intiative sur rien mais je me suis arrangée de façon à ce qu’il m’indique lui-même tout ce qui me convenait le mieux. Je ne suis jamais sortie d’une agitation aussi satisfaite.que je l’ai été de celle-là au reste comme les ratifications y manquent il faut que je prenne une mesure pour le cas où elles vinssent traverser ces projets. Dans l’esprit d’Orloff elles sont inutiles, à la bonne heure, & j’agirai en conséquence. Je serai en France avant le moment où de nouveaux ordres pourraient m’atteindre.

Lundi le 24. Lord Holland m’égaya beaucoup à dîner ; c’est un esprit aimable, toujours serein, pas le sens commun en politique mais toujours doux dans son extravagance. Il a vu la Reine pour la première fois il y a peu de jours il en est tranmporté. Il la trouve charmante & l’ensemble de la situation la plus jolie qu’on puisse imaginer. Ainsi, arrivé au palais pour son audience ou lui dit que la reine est enfermée avec Lord Melbourne et lui même on l’enferme avec une fille d’honneur de dix-huit ans aussi comme sa maîtresse, et jolie comme un ange. L’usage veut qu’au lieu d’un Chambellan, ce soit une fille d’honneur qui soit constamment dans le salon d’attente. Tout cela entretient la bonne humeur des vieilles perruques et comme je vous l’ai dit déjà la joie me semble être complètement l’ ordre du jour pour tout le monde. Savez-vous que cela donne de tristes pensées ? Cette petite princesse si innocente, si heureuse encore, combien longtemps jouïra-t-elle de cette ignorances des peines attachées à la condition ! Aujourd’hui encore elle rit, elle chante qui sait les soucis, les inquiétudes qu’elle aura dans peu de semaines & combien vite toutes les joies de son âge seront flétries !
J’ai beaucoup causé hier avec Lord Melbourne puis avec Lord Durham. Le premier me semble encore tout aussi innnocent que la reine, c’est l’effet qu’il a toujours fait sur moi. C’est un excellent homme. l’air rude & le cœur le plus mou possible. Beaucoup d’esprit & de droiture, & prodi gieusement d’indolence. Un abandon extrême quand il est sûr de quelqu’un, il lui dit tout. Toujours nous avons causé intimement ensemble. Il a des inquiétudes pour les élections. Lord Holland me parait en avoir aussi, à moins d’une accession considérable de voter à la Chambre, le gouvernement serait toujours obligé de s’appuyer sur le parti radical, je demande pourquoi ce ne serait pas sur le parti conservateur à quoi on m’objecte que dans ce parti il n’y a que le duc de Wellington & sir Robert Peel de modéré, & que leur monde ne leur permette pas de soutenir le ministère. On ne sait que faire de lord Durham et il me parait possible qu’on l’associe au gouvernement. Il y a également de l’embarras pour choisir des ambassadeurs car Pétersbourg & Vienne vout devenir vacants. Je crains même qu’il ne soit question de Paris. Mes paroles ne manquent pas pour détourner de ce projet qui me parait fort contraire aux intérêts du ministère Anglais.
Monsieur la poste est venue et mon refrain recommence. Pas de lettres ! Je ne m’agiterai plus comme j’ai fait toute la semaine dernière du moins je l’espère ; mais comment voulez-vous que je ne sois par triste ! Pas un mot d’affection depuis le N°4 qui finissait le samedi 8 juillet et nous sommes au 24. Il me parait que voici ce que je décide je quitterai Londres Samedi le 29. Je ne suis pas bien sûre si j’irai ou non passer une huitaine de jours auprès de Lady Cowper à Broadstairs. De là à Douvres et Boulogne. Je vais annoncer que ma santé m’empêche de faire les visites que j’avais projetées dans les châteaux. Trois motifs me déterminent à ceci Monsieur. D’abord je ne puis pas vivre sans lettre, je le sens, et il est inutile d’espérer que notre correspondance aille mieux, et puis dans le parti que j’ai arrêté pour mon avenir, mon incapacité de voyager doit être mise en première ligne. Troisièmement je vous l’ai dit dans cette lettre, il faut que j’aie le pied en France. Arrivée à Boulogne, j’aviserai. Veuillez aviser de votre côté c-à-d. régler notre correspondance en France. Voulez-vous que je vienne à Dieppe. Cela me rapproche de vous. Que j’aille à Paris cela fera mieux aller les lettres. Je vois bien que tout mon sort est suspendu à ces lettres. Quelle rage de lettres !
Dans tout cela et à tout hasard faites-moi trouver une lettre à Boulogne, poste restante vers le 8 août. Elle peut m’y attendre pour le cas où je tarde mais prenez vos mesures pour qu’elle y arrive, & qu’elle tombe vraiment entre mes mains. J’ai bien envie de vous dire que vous êtes maladroit. Dans tous les cas j’ai bien du guignon. Je dors un peu maintenant mais j’ai une mine épouvantable, & je serais très fâchée que vous me vissiez, quoique ce soit votre ouvrage. Eh bien il est venu le N°6. Je l’ai, je le tiens, et je l’aime ! je l’aime ! Quel pays barbare que cette France, quoi le cours de la poste n’est pas réglé ! Mais il l’est en Russie. Allons je ne querellerai plus personne et pour être bien sûre de ma résolution. Je m’arrangerai de façon à n’avoir besoin de personne. Il me reste à vous informer de ce que je vais dire ici et en France. C’est que le changement d’air d’existence, les émotions douces mais douloureuses que j’ai rencontrées ici ont tous subitement altéré ma santé, cela est vrai et visible. Que les médecins ne me permettent pas les voyages, cela est parfai tement vrai aussi ; qu’ayant rencontré ici tous mes amis réunis ayant passé trois semaines au milieu d’eux, j’ai atteint le but qui me ramenait momentanément en Angleterre. & qu’aujourd’hui qu’ils se dispersent, je vais retrouver l’air & l’existence qui ont si bien comme pendant deux ans à ma santé ! Je viens de confier tout cela à la duchesse, je ne le proclamerai que dans quelques jours. Je vais déranger déranger bien des arrangements mais je suis décidée.
Continuez cependant à m’écrire. Il vaut mieux que ses lettres me reviennent un peu vieillies que de ce que je reste sans nouvelle. C’est toujours à Londres que vos lettres seront adressées. La duchesse veut que je vous dise son souvenir. Elle a été flattée des paroles que vous lui adressez. C’est une très noble personne avec une très belle âme. La petit princesse est dans une dissipation et une coquetterie perpétuelle. Quel drôle de métier. Il me semble que j’ai été jeune, mais coquette jamais. Que de choses à vous dire quand je pourrai dire ! Monsieur vous figurez-vous nos moments de causerie ? Ce bonheur me sembe si grand, si immense, que je tremble en y pensant, car le bonheur est si rare. Adieu. Adieu, quelle lettre que votre N° 6 ! Êtes-vous content de me savoir heureuse par une lettre ? Monsieur, il me parait que vous devez être bien content de moi.
Mardi 25. Ma lettre ne part qu’aujourd’hui. J’ai reçu une énorme épitre de M. de Lieven. Il me fait part de ses plaiss. (Il venait d’arriver à Lubeck) jusqu’à la fin de septembre aux eaux, & puis il veut me voir, & me demande de lui fixer un rendez-vous. Il ne croit pas que ce puisse être en France. Ensuite il m’emmène à Rome, à Naples ; en avril il doit se retrouver à Pétersbourg. Je lui écris aujourd’hui pour lui faire comprendre que je ne puis rien faire que le rendez-vous, en France et le plus près possible de Paris. Il faudra bien que cela lui entre en tête. Il est si joyeux dans sa lettre, de sa liberté, de se retronner avec moi, de courrir avec moi que je suis un peu triste de devoir lui gâter tout cela. Que de réflexions j’ai faites ! Il y a deux mois quel accueil différent j’eusse fait à cette lettre ? Car quoique la société de mon mari ne soit pas ce qui convient à mon esprit ni peut-être à mon cœur cependant c’est une créature qui m’aime, à qui j’appartiens, qui s’occcupe de moi. C’est de l’intimité, de l’habitude, un intérieur tout ce qui est si indispensable, si doux pour une femme ! Mais une autre vie a commencé pour moi, une vie qui n’efface pas mes douleurs mais qui me fait oublier, qui me fait en plus comprendre cette vieille vie qui cependant a été si longue. Et encore, pourquoi fallait-il que tout juste à l’entrée d’une nouvelle existence pour moi. M. de Lieven qui devait se trouver naturellement en Sibérie, au bout du monde, se rapprochât de celui-ci, que son désir de me revoir devient plus vif qu’il ne l’a été pendant deux années de séparation. Tout cela Monsieur me mène bien loin, il y a du triste dans ces pensées, il y a même du remord, & je suis sûre que je n’ai pas besoin de poursuivre ce sujet pour que vous compreniez parfaitement. tout ce qui se passe en moi. Je serais peu digne de vous si je n’étais affectée par toutes nos réflexions.
Adieu vraiment, mais je recommencerai aujourd’hui une nouvelle lettre qui ira doit. J’adresse encore celle-ci à Paris. Je ne suis pas aussi sûre de partir Samedi que je l’étais hier. J’ai recommencé à manger et à dormir. Si ces bonnes habitudes se continuent, je ne vois pas pourquoi je ne me prolongerais pas encore un peu ici. Vous ne sauriez croire les efforts, les finesses, les tendresses qu’on met en oeuvre pour cela. Votre dernière lettre me rassure sur nos lettres dès lors je ne vois pas que M. Aston soit si nécessaire, vous en jugerez. Voici tout juste votre N°8. Je n’ai pas un moment à perdre. J’y répondrai dans la journée ; mais ceci doit partir. Que je vais lire, relire, jouïr ! Ah mon Dieu que la vie est une belle chose quand les lettres arrivent. J’ai copié votre N°7 & pour cause.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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N°13 Samedi 29. Midi.

C’est mon tour d’attendre et de me désoler en attendant. Pas de lettre encore ce matin. Je m’étais levé en disposition si confiante, si douce ! Il y a deux mois, je n’éprouvais point de vicissitudes, pareilles. Je n’attendais rien. Avec quelle promptitude, avec qu’elle vivacité j’ai recommencé à vivre ! Car c’est là vraiment la vie. Nous nous connaissons à peine, Madame; nous nous sommes entrevus. Je sais bien qu’en un jour en une heure, nous en avons plus appris l’un sur l’autre que tant de gens n’en apprennent à passer leur vie ensemble. Tout ce que nous ne savons pas, tout ce que nous ne nous sommes pas dit, nous le pressentons ; et au moment où nous nous le dirons, il nous semblera que nous l’avions toujours su, que nous nous l’étions dit mille fois. Cependant il est étrange de se sentir si intimement uni à une personne qu’on a vue, qui vous a vu quinze jours.
Si ma vie extérieure, et ma vie intérieure étaient bien semblables, j’aurais moins ce sentiment là ; je pourrais me croire plus connu de vous. Mais, à la voir du dehors j’ai mené une vie toute d’action, toute vouée au public, qui a dû, qui doit paraître surtout ambitieuse, personnelle, presque sévère. Et en effet j’ai pris et je prends à ce qui m’a occupé aux études, aux Affaires, aux luttes politiques un grand, très grand intérêt. Je m’y suis adonné, je m’y adonne avec grand plaisir comme à un emploi naturel et satisfaisant de moi-même. J’y désire vivement l’éclat et le succès. Et les douloureuses épreuves que Dieu ma fait subir n’ont point changé en cela ma disposition, ni mon goût. Aux jours mêmes de l’épreuve je ne me suis point senti indifférent aux incidents de ma vie publique ; et tout en en portant le poids avec le plus pénible effort, j’y ai toujours trouvé une diversion puissante et librement acceptée. Et pourtant, j’ai le droit de le dire après ce que je dis là et pourtant là n’est point du tout, là n’a jamais été ma véritable vie ; de là je n’ai jamais reçu aucune émotion, aucune satisfaction qui atteignit jusqu’au fond de mon âme ; de là ne m’est jamais venu le sentiment du bonheur. Le bonheur, Madame, le bonheur qui pénètre partout, dans l’âme, qui la remplit et l’assouvit tout entière est quelque chose de bien étranger de bien supérieur à tout ce que la vie publique peut donner. Au delà bien au delà de tous les désirs d’ambition et de gloire, de tous les plaisirs de domination, de lutte, d’amour propre et succès, il y a un désir, il y a un plaisir qui a toujours été pour moi le premier, tellement le premier que j’aurais droit de le dire le seul ; le désir, le plaisir d’une affection infinie, parfaitement égale de cette affection qui unit et confond deux créatures de cœur, d’esprit, de volonté, de goût, qui permet à l’âme de se répandre dans une autre âme comme la lumière dans l’espace, sans obstacle, sans limite, et suscite dans l’une et l’autre toutes les émotions, tous les développements dont elles sont capables, pour leur ouvrir autant de sources de sympathie, et de joie.
Vous êtes-vous jamais figurée, Madame, vous qui sentez si vivement la musique, vous êtes-vous jamais figuré quel serait le ravissement de deux harpes bien harmonieuses & jouant toujours ensemble, si elles avaient la conscience d’elles-mêmes et de leurs accords ? Voilà le bonheur, voilà le seul sentiment, le seul état auquel je donne ce nom. Eh bien madame, j’ai cru entrevoir que vous aussi, vous étiez de même nature, que pour vous aussi, les préoccupations et les intérêts extérieurs, politiques, quelle qu’eût été leur part dans votre vie, ne suffisaient point à votre âme, que vous y trouviez un bel emploi de votre esprit si actif, si élevé, si fin ; mais que vous aviez en vous bien plus de richesses que vous n’en pouviez dépenser là, et des richesses, qui ne se dépensent point à cet emploi-là. En sorte que vous m’avez apparu comme une personne qui comprendrait et accueillerait en moi ce qui se montre et ce qui se cache, ce qui est pour le monde et ce qui est pour une seule personne au monde. Voilà par où Madame vous avez eu pour moi tant d’attrait ; voilà pourquoi d’instinct comme de choix, je me suis engagé si avant et si vite dans une relation si nouvelle. Je ne me suis point trompé, je ne me trompe point n’est-ce pas ? Ni vous non plus ? Nous sommes bien réellement tels que nous nous voyons ? J’en suis sûr, très sûr ; mais à chaque nouveau gage de certitude, à chaque fait, à chaque parole qui vous révèle de nouveau à moi telle que je vous sais à chaque pas de plus que je fais dans un si beau et si doux chemin, je suis ravi comme si je découvrais de nouveau mon trésor. Que vos lettres m’arrivent donc ; il ne m’en est pas venue une seule qui n’ait ajouté à ma foi, et à ma joie. Dimanche, 1 heure. La poste n’arrive pas. D’après les arrangements que j’ai pris elle doit être ici tous les jours, à 10 heures.
Décidément les champs, les bois, les lieux solitaires, tout cela ne vaut rien ; tout cela jette dans les relations une irrégularité, une incertitude que rien ne peut compenser. A Paris tout est ponctuel, assuré. A Paris j’aurais votre lettre depuis plus de trois heures. Car j’en aurai une aujourd’hui. J’y compte. Je vais demain mener ma mère et mes enfants aux bains de mer à Trouville. J’en reviendrai le surlendemain par Caen où l’on veut me donner un banquet. Il y aura encore là des dérangements, des retards.
Quel ennui ! Madame il ne faut par se séparer. Demain, je serai au bord de cette mer qui nous sépare. Mes regards, ma pensée, s’élanceront à l’horizon, vers l’autre bord. C’est là que vous êtes, là que je vous trouverais. Je ne puis m’accoutumer à l’impuissance, humaine, à ce perpétuel et vain effort de la volonté contre des obstacles qu’après tout, si elle voulait bien presque toujours elle pourrait surmonter. Mais les impossibilités morales, les convenances, les liens, les devoirs ! Madame, il me faut une lettre.
4 heures La voilà, et je n’en ai jamais reçu une qui valut celle-là. Vous revenez plutôt, bien plutôt ! Je me tais, je me tais. Mais c’est le N°14 qui vient de m’arriver. Je n’ai pas eu le n° 13. C’est ce qui m’explique le retard. Je l’aurai probablement demain. Je n’en veux perdre aucune. Je vois que vous avez eu mon N°6 car cette lettre-ci porte l’adresse que je vous y donnais.
Adieu adieu. Que l’air est doux et léger ! G.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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14. Stafford house le 26 juillet
9 heures

Il ne m’a plus été possible hier de vous écrire et cependant que j’étais pressée de vous parler de ce N°8. Il m’a fait tant de plaisir, tant de bien ! Que vous êtes ingénieux à me dire sous toutes les formes, dans toutes les langues, ce qui peut plaire, le plus à mon cœur ! Vous voulez me faire aimer la poésie, vous vous y prenez très bien. Je pense d’elle tout ce que vous en pensez, mais ce n’est que d’aujourd’hui qu’elle me va. Jusqu’ici elle me faisait mal et je ne vais pas chercher ce qui me tourmente. Comme vous j’y ai souvent retrouvé mon âme mais je repoussais cette image abandonnée, car toute ma vie a passée seule. C’était en effet de la poésie, rien que de la poésie, elle ne me paraissait pas pouvoir jamais devenir réalité pour moi, aujourd’hui elle s’offre à moi, distincte, sensible, je l’accepte avec transport. Elle ne me fera pas aller comme il y a 15 ans attendre que la marée monte sur une petite pointe de rocher. (Vous ai-je conté cela ? Si je ne l’ai pas fait Je vous dirai cela un jour.) Elle me fera jouir mille fois jouir, du bonheur que le Ciel m’a envoyé. Mais quand ce bonheur sera présent je ne lui promets plus mon attention. Ah comme deux mots feront pâlir tous les plus beaux vers du monde ! Comme j’y pense à ces deux mots, comme je les répète !
Vous croyez que vous m’appreniez quelque chose en me transcrivant ce que faisait le méthodiste. Comme lui j’appelle, j’appelle mais tout bas, sans nom. Je profère des mots cependant, je ne sais ce que je dis. Je sais ce que je sens, & cela est bien au-dessus de toutes les expressions heureuses. Monsieur, je me crois un grand poète.
Je mens si je vous dis que j’ai noté votre N°8 vingt fois. Je l’ai lu plus souvent.
Monsieur j’ai le cœur bien joyeux, je retourne en France. Le comte Orloff est venu hier encore une heure avant son départ. Nous avons tout récapitulé, tout examiné. Je me suis fort épanchée, par lui au besoin. Il s’est compromis Moi je suis où j’en étais. Je vous raconterai beaucoup de choses. Lord Melbourne est venu dîner hier ici. La grande maîtresse de la reine était au palais. J’ai bien causé avec le premier ministre qu’il vous divertirait, que de bonnes réflexions vous ferez sur lui, sur tout le monde, sur toute chose ! Comme je pense à vous en voyant tout cela ! Vous croyez peut être que je n’y pense qu’alors ?
Maintenant que nous savons que nous ne sommes pas morts & qu’on n’enlève pas nos lettres comme toutes mes précautions me paraissent bêtes ! Il m’en revient des témoignages de Paris, dont je suis forcée de rire. Mais c’est charmant Monsieur, nous avons fait à la fois les mêmes conjectures l’une plus absurde que l’autre. La ressemblance est complète à une chose près. Vos inquiétudes & votre mauvaise humeur vous portaient à vous taire & moi à bavarder. Qu’est-ce que cela prouve ? Il me semble que mon caractère vaut mieux que le vôtre. Vous me punissiez de mes peines & moi je vous accablais de lettres.

Jeudi 27
Je passai ma journée hier à Chiswik chez le duc de Devonshire. C’est un palais italien environné du plus beau jardin du monde. Je suis restée trois heures au moins couchée sur un divan sous le plus beau cèdre connu en Europe. Vous ne sauriez concevoir le beauté de cet arbre, de ce jardin, l’élégance, la magnificence de tout cela. Le temps était admirable. Il avait invité all my friends. Nous dînâmes de bonne heure. Un concert de 60 personnes. Ce fut gai & parfaitement beau. Je ne rentrai en ville que pour me coucher. On me parla beaucoup des élections. On ne parle pas d’autre chose, à Londres tout a été ministériel, en province c’est différent, mais à tout prendre jusqu’ici il me parait que cela se balance.
J’ai eu une lettre de M. Molé hier, toute pleine d’amitié. Il m’invite bien à revenir. Je vais le faire. Comme je passe ma soirée à la cour vendredi & que cela me mènera tard je ne crois pas que je puisse partir. Samedi. Dimanche cela ne va pas en Angleterre, ainsi ce ne sera que lundi ou mardi que je me mettrai en route sans savoir encore combien de temps je m’arrête chez Lady Cowper, mais je crois positivement que je serai en France le 8 ou 10 au plus tard.
Cependant ne vous relâchez pas dans votre correspondance ; car vos lettres me reviendront si je suis partie, & si je restais au-delà de ce que je pense vous comprenez bien que je ne peux pas vivre sans lettres. Je vous écris tant Monsieur qu’il m’arrive de ne plus écrire à personne.
Je vous quitte aujourd’hui pour remplir mille devoirs infligés. Que j’envie vos bois, vos ombrages ! Hier au milieu de ce luxe de végétation & de magnificence, c’est à eux que je pensais vous le savez bien. Adieu. Adieu. 3 heures Je rouvre ma lettre. Le N°9 est venu. Il m’a trouvée au milieu d’une conférence de 2 heures avec le duc de Wellington. Je l’écoutais avec curiosité avec attention. Quand on est entré & que j’ai senti ce petit morceau de papier entre mes mains, mon attention, ma curiosité tout est parti. Cependant il est resté une heure encore. J’étouffais. Enfin j’ai ouvert, j’ai lu, j’ai baisé. J’étouffe encore, mais de bonheur, de complète félicité. Je ne saurai imaginer, laissez moi vous montrer ce que je suis.
Ah mon Dieu il y a longtemps. que vous le voyez, et il y a quelque temps aussi que la poste le sait complètement mon bonheur me parait trop grand. J’en jouis avec trop de vivacité. Il me tue. Ainsi, je n’échappe pas. Je meure de chagrin, ou je meure de joie. Je suis une bien frêle créature. Comment tant d’âme, tant de passion dans un si faible corps !
Monsieur je vous quitte pour m’occuper de vous, pour lire, relire mille fois ces paroles, si douces, si chaudes, si pénétrantes. Vous me demandez pardon des inquiétudes que vous m’avez causées ? Ah vous voyez trop bien tout ce que ces tourments me valent aujourd’hui de jouissances. J’aime mess tourments, j’aime mes joies, car tout me vient de vous.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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N°15 Caen 1er Août 1837

J’ai bien peur que vous ne m’ayez averti trop tard et que ma lettre ne vous trouve plus à Boulogne. J’ai bien peur ! Qu’est- ce que je dis là ? Si vous n’êtes plus à Boulogne, vous serez à Paris. Cela est vrai ; cependant je voudrais que vous me trouvassiez à Boulogne. Je voudrais être le premier à vous parler, en France. Mais dans le n°15, il y a sur votre santé, des paroles qui me font frémir. Je ne serai un peu tranquille que quand j’aurai vu, bien vu. J’irai voir dès que vous serez arrivée. En attendant, je vous écrirai demain à Paris. Je suis ici pour trois jours. J’étais ce matin au bord de la mer à Trouville. Mais l’autre, rive ne m’attirait presque plus. Que j’aurais voulu me promener avec vous sur la rive où j’étais ! Chaque fois que je revois la mer, c’est un monde nouveau que je découvre ; et je ne découvre plus un monde nouveau sans vous y chercher, ou vous y mettre. Mais je ne veux pas que vous soyez malade.
11 h 1/2 du soir J’ai été interrompu par je ne sais combien de visites, et je sors un moment du salon, qui en est encore plein, pour vous dire adieu et donner ma lettre qui partira de grand matin.
Adieu donc. Adieu sur la terre de France. Je vous l’ai déjà dit; il y a des moments en bien comme en mal, où il faut se taire, se taire absolument. L’insuffisance de la parole est trop évidente. G.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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15. Stafford house vendredi 28 juillet 1837
Midi

Décidément c’est mardi 1er Août que je quitte Londres, adressez moi un mot à Boulogne en réponse à ceci. J’y serai plutôt que je ne vous ai dit, car je ne veux m’arrêter qu’un jour chez Lady Cowper. Votre lettre aura à peine le temps d’arriver à Boulogne, ainsi dépêchez-vous. Le N°9 me reste dans la tête dans le cœur dans tous les fibres. Il ne m’a pas laissé dormir. Je me rappelle sans cesse le propos de la petite Princesse dit tout au commencement " Er ist ihnen nicht gesund" Elle a parfaitement raison et je ne m’en inquiète pas. Ma vie sera plus courte, mais elle sera heureuse, elle l’est. Ce bonheur immense, inconnu jus qu’ici, & qui se révèle à moi avec une force dont mes paroles ne peuvent pas vous donner une idée, il me consume Il me fera mourir, car je n’espère plus m’y accoutumer. Quel sort étrange que le mien ! Monsieur songez y bien ; regardez nos destinées comme tout nous séparait ! Et pourtant ! Ah mon Dieu comme ces réflexions me mènent loin, il y a de quoi en devenir folle. & je m’imagine quelques fois que je le suis. Ah je ne veux pas guérir de ma folie. Dieu m a enlevé ses enfants, il me laissera ma folie, je veux mourir avec elle.
Monsieur je me crois bien malade ; je suis pressée de partir. Ne vous inquiétez pas cependant, je serai mieux sur cette terre de France. Je vous écrirai encore au moins une fois avant de partir. Mes lettres ne vous manqueront pas. Pardonnez moi si je ne vous donne aucune nouvelle. Ma tête n’est pas à ce qui se passe autour de moi. Je crois que c’est intéressant cependant.
Les ministres ne sont pas contents des élections. Hier au soir lord Holland était soucieux. Ils ont perdu déjà 4 voix. S’ils en perdent encore quelques unes, ils ne peuvent pas marcher sans s’unir au parti conservateur. Les chefs de ce parti sont prêts à leur donner appui. Le duc de Wellington m’a tenu à ce sujet le langage le plus convenable & le plus noble. Il me parait qu’il ne s’agit que de s’entendre, & c’est là ce qui manque souvent ici. Les intermédiaires manquent aujourd’hui plus que jamais. Reebuck a échoué, ce devrait être une bonne fortune pour les ministres. J’espère qu’ils l’entendent comme cela.
Adieu. Adieu, dearest.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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16. Stafford house, samedi 29 juillet
10 h. du matin

Je fus à la cour hier au soir. Je n’y trouvai pas beaucoup de monde mais une musique admirable. Tous les premiers sujets de l’opéra italien à Paris. Je n’ai pas entendu de musique depuis mes malheurs. Je suis un peu inquiète de l’effet qu’elle produira sur moi. Contre mon attente cet effet fut le plus doux possible. L’accord de ces belles voix me calma singulièrement. Il me sembla que ma fièvre se dissipait que mon âme retrouvait un peu d’équilibre. Il y a longtemps que je n’éprouvai une sensation plus délicieuse. D’onze heures à une heure du matin, je restai à écouter les douces mélodies. Les paroles, ces accents d’amour. Vous ne sauriez concevoir le bien que cela me fit. Croyez-vous que je jouissais seule ? Non Monsieur, j’ai toujours auprès de moi quelqu’un qui jouit avec moi. Mon imagination ne se sépare jamais de cette douce société elle est là, elle est partout où je me trouve, elle m’appartient comme ma main appartient à mon bras. Toujours, toujours auprès de moi, en moi. Hier elle ne m’a pas quitté d’un instant.
Quelques jolis sourires de la reine ont fait ma seule distraction. Elle est jolie la Reine, elle l’est positivement. L’air le plus enfantin, la physionomie la plus spirituelle, la plus douce, la plus ouverte. Elle est trop petite mais assise elle a la taille assez élevé pour que cela ne frappe pas. Ce épaules sont charmantes. Sa taille bien marquée par ce cordon de la jarretière. Son bras orné du motto. Elle porte des robes à traine. L’ensemble est très frappant et très digne. Je l’ai souvent regardée quoique je pensasse à tout autre chose, à d’autres yeux qu’aux siens ; elle ne les a pas noirs. J’étais séparée d’elle par sa mère qui n’acceptait pas avec beaucoup de bienveillance, les jolis sourires de sa fille, je les recueillais. Que cette cour est différente de celles que j’ai vues pendant 22 ans. Malgré la musique & les yeux noirs j’ai fait quelques réflexions bien sérieuses que faisiez-vous ? Il me semble que vous dormiez dans ce moment. N’entendez vous donc pas de la musique des accords divins, ne faisiez-vous pas d’agréables rêves ?
J’ai eu deux longs tête-à-tête hier matin d’abord avec lord Durham, puis avec Pozzo qui est remis d’un fort accès de goutte, positivement lord Durham a beaucoup d’esprit. Je vois aussi lord Melbourne. Il est rêveur, & rieur tout à la fois. C’est un bizarre mélange. La tournure la plus originale. Quand il est en bien intime causerie il se met bien près, à peu près sur vous tournant un peu le dos. Il est naïf au delà de tout dans ses aveux. Un si honnête homme que je ne conçois pas comment il reste ministre. Donnant très franchement raison à ses adversaires quand il trouve qu’ils ont raison. Je lui disais hier que dans l’opinion du duc de Wellington. Il (lord Melbourne) devait être fort aise d’être débarrassé de Roebuck et de lord Dudley Stuart au parlement. " Did he say so ? damn it, he is right." Et cela avec un accent de conviction & un geste impayable. Que vous seriez diverti & content de lui !
Il me semble Monsieur que vous penseriez comme moi sur tout le monde. Mais cependant que d’observations curieuses je recueillerais de votre part car enfin, moi je suis accoutumée à toutes ces manières, vous n’en avez pas l’habitude, et je suis sûr qu’elles vous frapperaient par des côtés qui n’attirant plus mon attention. J’ai oublié de répondre à un article de votre N°9. Je ne reverrai plus lord Aberdeen en Angleterre, cela était convenu même avant que je me décidasse à y abréger mon séjour. Nous nous écrivons, vous verrez ses lettres. Il viendra à Paris en décembre, & ce qui est curieux, c’est que la veille de l’explication que j’eus avec lui, il m’avait dit : " L’homme dont je suis le plus curieux à Paris est M. Guizot. Promettez-moi de me faire faire sa connaissance."
Mon départ reste toujours fixé à mardi. Je serai vraisemblablement à Boulogne, jeudi ou vendredi au plus tard, à moins que la lettre que j’espère y trouver ne me trace un autre itinéraire j’irai droit à Paris. Mais pas aussi vite que j’en suis venue. Il me faut beaucoup de repos & de soins. Ces 10 jours d’agitation, d’inquiétude m’ont fait un mal abominable dont je serai quelques temps à me remettre Je suis maigrie, je veux démaigrir.
Les élections sont décidément défavorables aux radicaux. Les plus violents sont éliminés partout. Les Whigs & les Tories modérés sont en faveur. Tout cela est bien, mais voyons à quoi se décidera le gouvernement à la réunion du parlement. Elle est fixée pour le mois de novembre. S’appuyera-t-il sur Peel & Wellington. Ils y sont préparés, & lui donneraient, disent-ils, un appui cordial. Voilà ce dont doute Lord melbourne et ce qu’au fond je ne puis pas trop affirmer. & le Dr. Bowring entre autres.

Dimanche 30 juillet. Midi.
J’aurais pu recevoir une lettre hier. Dimanche on ne reçoit rien d’Angleterre. Il faut en toutes choses vivre de la veille. Le pain du Samedi, la lettre de Samedi. Voci donc un triste jour. Hier ma matinée se passa comme elles se passent presque toutes. Des tête-à-tête avec les personnes qui m’en demandent. Estérhazy en a eu un très long, presque trois heures, mais il me semble aussi que rien n’a été oublié. Je crois que je vous l’ai nommé comme le successeur infaillible du prince Metternich. Il manque d’aplomb & de tenue, & il manque un peu de confiance en lui-même. Du reste il a de l’esprit & le jugement excellent. Jamais je n’ai une conversation sérieuse avec quelqu’un sans que votre nom ne s’y place. Et la plupart du temps il ne me reste rien à ajouter. Cependant je suis bien habile à prolonger le sujet, je m’écoute avec plaisir. Il me semble que je parle si bien. J’aurai à vous parler de cet entretien là ainsi que de celui que j’ai eu aujourd’hui avec lord Melbourne.
Il a voulu à la veille de mon départ un confortable talk et nous l’avons eu amplement. Deux bonnes heures sans interruption chaque minute a été bien employée et utilement. Il m’en reste une fort bonne impression. Je lui ai fait faire une lecture qui l’a vivement frappée. Il donne mille fois raison à l’auteur, il pense comme lui compléte ment ; c’est que lord Melbourne à l’esprit le plus droit que je connaisse, pas la moindre passion ou prévention et une bonne foi, une candeur adorable il manque de caractère & de volonté. Voilà son défaut, & celui-là vient plutôt de son indolence. He won’t take the trouble. Tel qu’il est cependant, c’est un vrai bonheur que ce soit l’homme appelé à former l’esprit de la reine aux affaires. La confiance qu’elle a en lui n’a pas de borne. Imaginez l’occupation curieuse, intéressante que celle de pénétrer dans le cœur d’une jeune reine de 18 ans et d’être son seul confident ! Il me semble que jamais position semblable ne s’est encore rencontrée.

10 heures du matin. Lundi 31.
Voici votre N°10. Je comprends tout ce que vous me dites. Vos inquiétudes, vos alarmes, je les comprends, je les sens si bien que c’est là ce qui me ramène en France. Il me semble qu’une fois à Boulogne je saurai respirer. Ici j’étouffe nous sommes trop loin l’un de l’autre. Cette mer entre nous me parait un gouffre où s’abîme mon bonheur, mes espérances. Tout va mal. Nos lettres, quelle misérable chose ! J’en reçois de plus fraîches de Pétersbourg je suis découragée, malheureusement malade. Je crois qu’une fois en France ma santé me reviendra. Je crois ! Quelle vanité dans ce que nous croyons ! Nous ne croyons jamais juste. Je crois à vous. Voilà où je ne me trompe pas, pour tout le reste je ne veux plus croire. Je retourne sur la terre où vous habitez j’y veux être avant qu’aucune lettre de Russie ou d’Allemagne puisse m’atteindre j’ai peur de tout. Tant que mon âme était livré à la douleur. Je ne connaissais pas la crainte, j’étais au dessus de toute vicissitude. Monsieur c’est que les malheurs élèvent l’âme. Le bonheur l’amollit. J’étais seule, abandonnée j’avais du courage, cela veut dire qu’aucune peine ne pouvait m’atteindre, & la mort m’eut fait plaisir. Aujourd’hui tout est changé, je ne veux pas mourir, je veux vivre, vivre en France auprès de vous, toujours, toujours, et j’ai peur, peur de tout. Ah mon Dieu, protégez moi, laissez moi vivre. Je lui demandais tout autre chose il y a deux mois six semaines seulement. Comment il n’y a que 6 semaines ? Quelle longue vie que ces 6 semaines !
Le N°11 entre dans ce moment. Merci merci de tout. Je suis malade, je suis faible il faut que je parte. Aurai-je la force d’arriver à Boulogne. Adieu. Adieu. Priez pour moi, pour vous.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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N°16. Du Val-Richer, Samedi 5 août.

Vous êtes en France, peut-être déjà en route pour Paris. Cette lettre-ci va vous à chercher. Puis, j’irai moi-même. J’espère savoir bientôt avec certitude, quel jour vous y arriverez. Je dis avec certitude, comme si vous n’étiez pas souffrante, comme si la mer était toujours calme, la poste toujours régulière. Je me parle comme à un malade, avec une confiance que je n’ai pas. Je m’attends au contraire, ces jours-ci à d’amères impatiences. J’ai eu hier, en partant de Caen votre N°16, peut-être le dernier d’Angleterre, car il va jusqu’au lundi 31 et vous avez dû partir le mardi. Peut-être aussi m’aurez-vous écrit de Broadstairs. Vous n’aurez pas attendu jusqu’au jeudi ou vendredi, jour de votre arrivée à Boulogne.
Je vous fais assister à tous mes calculs. Ce n’est pas vrai. J’en retranche beaucoup. Enfin, que je vous sache rétablie à Paris, et pas trop fatiguée. Ce sera un pas immense. Vous êtes donc maigrie, changée, vous avez de la fièvre. Il y a en sentiment douloureux, abattu dans toutes vos paroles même dans les plus douces paroles. Je vous regarde d’ici ; je vous écoute ; je veux voir ce qui se passe en vous, au fond de votre santé. Dearest, que Dieu vous garde, et vous soigne et veille sur vous à toute heure ! Nous avons tant souffert l’un et l’autre avant de nous rencontrer! Il ne se peut pas que nous soyons destinés à devenir, l’un pour l’autre, une cause de souffrances nouvelles.
J’en devrais être bien désabusé, cependant, je ne puis me persuader que notre cœur soit sans pouvoir sur le sort, la santé, la vie de la créature, à qui il se donne, que cet élan si passionné si continu, de toutes les pensées, de tous les vœux ne monte pas aussi haut qu’il faut monter pour se faire entendre et obtenir quelque chose. Personne n’est plus convaincu que moi que les décrets de la Providence sur chacun de nous sont un mystère, un mystère impénétrable aux plus perçants, aux plus ardents regards humains. Mais précisément parce qu’il y a là un mystère nous ne pouvons, nous ne devons jamais être sûrs que nos efforts et nos désirs soient vains. J’ai vu le succès manquer aux plus tendres soins aux plus vives prières. Mais j’ai vu aussi le salut venir à leur suite. Et qui sait ? ... Madame les ténèbres, nous ne savons pas. C’est là le principe de ma confiance. J’ai vécu avec tous les gens d’esprit voix de mon temps et de tous les temps. J’ai beaucoup entendu, beaucoup lu sur les rapports de l’homme avec Dieu, sur l’action de Dieu dans les destinées de l’homme sur l’efficacité ou la vanité de nos efforts, de nos prières. J’y ai moi-même beaucoup pensé, et aussi rigoureusement que les plus rigoureux philosophes. Nous ne savons pas, nous ne pouvons pas savoir. Croyants où incrédules avec ou sans espérance, nous agissons, nous prions. Quand le mal est là, quand le besoin du secours nous presse, il n’y a personne qui ne prie ne fût-ce qu’en levant les yeux au ciel, et par un de ces élans soudain, involontaires, que la réflexion ne gouverne point. Où vont, que font nos prières? Le croyant les voit avec confiance monter jusqu’à Dieu qui les exaucera. L’incrédule les voit tomber à ses pieds et sourit orgueilleusement de sa propre faiblesse. Le croyant se trompe dans sa sécurité et l’incrédule dans son orgueil. Encore une fois, nous ne savons pas, nous ne pouvons pas savoir. Mais cette ignorance insurmontable, native, finale n’est pour moi qu’une raison de plus de m’efforcer et de prier d’agir de tout mon pouvoir et de demander de tout mon cœur. Je suis dans les ténèbres devant le sanctuaire où la lumière est renfermée et d’où elle ne sortira point à ma voix. Mais je sais qu’elle est là, et je l’invoque ; et j’attends le résultat avec une anxiété douloureuse mais non glaciale sans certitude, mais non sans espoir.

2 heures
Je comprends parfaitement l’impression que vous a faite la musique. Il m’est arrivé quelque chose de semblable, pas tout à fait cependant. J’avais été près de trois ans sans entendre aucune musique. J’en avais peur. Une circonstance obligée me fit aller aux Italiens. On jouait Otello. Ma première impression fût extrêmement douce, une impression de laisser-aller, de détente, d’attendrissement sans retour sur moi-même. J’écoutais, je recueillais avidement les sons, comme une plante la rosée. Tout à coup je me rappelai qu’un jour, quand je n’étais pas seul, dans une loge voisine j’avais entendu ce même Otello, j’avais joui de mon plaisir et d’un autre plaisir qui me plaisait encore plus que le mien. Toute impression douce s’évanouit. Je sentis le mal remonter dans mon cœur. Je m’en allai. Depuis, je suis retourné deux fois, je crois, aux Italiens, mais sans plaisir ni peine. Aux concerts des Tuileries, la musique ne m’atteint pas. Vous m’avez parlé un jour de votre musique à vous, de votre manière de jouer, d’appuyer doucement et profondément sur les passages propres à saisir l’âme ! Voilà ce que je voudrais entendre, entendre seul avec vous !
On vous portera cette lettre. On vous la remettra à vous-même, Lundi soir ou mardi matin, si comme je le pense, vous êtes arrivée à Paris. Répondez moi tout de suite. Si je recevais plutôt un avis certain de votre arrivée, je partirais peut-être un jour plutôt. Enfin le temps marche. Que de choses à nous dire. Adieu. Adieu.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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N°17 Lundi 7 août. Une heure.

Vous ne voulez pas que j’aille vous voir tout de suite. Je ne ferai que ce que vous voudrez. Mais le mécompte est grand. Je voulais partir après demain Mercredi soir, pour être à Paris, jeudi matin. J’ai un dîner obligé à Lisieux le Mercredi 16 août. Si je ne vais pas vous voir cette semaine comme je ne veux pas ne rester à Paris que 24 heures, je ne pourrai y aller que vers la fin de la semaine prochaine. Je partirais le jeudi 17 et je vous verrais le 18. Serez-vous reposée? Je trouverais, je vous assure, des conversations qui vous reposeraient mieux que votre solitude. Onze jours encore avant de savoir, de voir par moi-même comment vous êtes que c’est long ! Je sais que je suis ingrat, que c’est déjà un bien immense de vous avoir à 45 lieues, dans ma France, sans abyme ni tempête entre nous. Mais que voulez-vous?
En fait de bonheur, je n’impose point de limite à mes vœux. J’aime mieux souffrir de la privation qu’abaisser mon ambition. Réglons au moins tout de suite mon voyage. Que je puisse penser au jour précis à l’heure. Je n’ai jamais trouvé que l’attente usât la joie ; bien au contraire; le bonheur prévu mesuré, sondé d’avance à toujours surpassé mon espoir. J’entends le vrai bonheur. On parle d’imagination, d’idéal. Sans doute le train ordinaire de la vie est fort au dessous des rêves de l’âme ; mais le vrai bonheur, quand il apparaît, laisse loin, bien loin en arrière toute imagination humaine et il n’y a point de si bel idéal qui approche de la belle réalité. Que si je tarde à vous voir, au moins je vous trouve effectivement reposée. Ce que vous me dîtes pour me rassurer ne me suffit point.
Je n’ai jamais beaucoup compté sur votre séjour en Angleterre pour votre rétablissement. Je savais bien que tant de monde et de bruit vous fatiguerait. Mais ces déplorables agitations ont encore tout empiré, & vous revenez moins bien que vous n’étiez partie. Que je suis pressé d’y aller voir ! Vous ne savez pas à quel point mon imagination est malade sur la santé de ce que j’aime. C’est là le point, le seul peut-être, sur lequel m’a raison soit absolument sans pouvoir. Mon seul remède, c’est que je le sais.
4 heures J’ai fait hier jour de grande fête, et quête religieuse dans mon village un dîner bien différent de votre dîner chez le Duc de Devonshire. J’ai dîné chez mon curé avec un jeune prêtre des environs, le maire, l’adjoint un petit bourgeois, sa femme, sa fille et deux paysans. Ce dîner là était une grande affaire délibérée pendant huit jours et pour laquelle on était venu processionnellement nous inviter. Mad. de Meulan et moi, après s’être assuré de notre consentement. Nous sommes arrivés à travers. champs dans la cour, je devrais dire dans la basse-cour d’un cottage vieux, délabré où loge le curé en attendant la Construction d’un presbytère. Personne pour nous recevoir; on était encore à Vêpres. Mais en revanche, je ne sais combien de chiens, de cochons, de poules, d’oies, de camards, aboyant, grognant, criant, courant, barbotant dans deux ou trois pièces d’eau pleines de de boue ; là et là des charrettes brisées, des fagots déliés, des briques et des pierres entassées pèle-mêle, tout le bagage d’une forme mal tenue par de pauvres laboureurs. Et tout à l’entour le pays le le plus riant qui se puisse voir ; de vastes près bien frais couverts, de ces bœufs énormes, tranquilles, qui semblent le type de la force au repos ; de beaux arbres, des chênes, des hêtres, des pommiers, des pins, des mélèzes mariant leurs formes et leurs teintes si variées ; l’eau de ces marres stagnantes et sales courant à vingt pas de là, claire, pure rapide. Toutes les grâces de la nature, à côté de toutes les grossièretés de l’homme.
On est enfin revenu de Vêpres ; nous avons dîné. Tout ce monde tendu, mal à l’aise, obséquieux, tour à tour silencieux ou bavard, excepté deux, le Curé, bon prêtre sans embarras dans sa gaucherie, et le Maire ancien soldat, huit ans grenadier à cheval et sous officier dans la garde impériale, maintien grave, œil fixe et doux se taisant sans sauvagerie parlant sans vanité. Au bout d’une heure, à la fin du dîner, après quelques verres de vin de champagne car on en boit là, je suis parvenu à les mettre à l’aise et même un peu en train. Tout naturellement le dez de la conversation est tombé aux mains du vieux soldat ; et depuis la campagne de Russie jusqu’à la bataille de Waterloo, il s’est raconté lui-même sans esprit mais non sans intérêt, tour à tour bonhomme et fanatique, intelligent et crédule, enthousiaste et désabusé, ému et apathique, méprisant la paix, mais jouissant beaucoup du repos, ami de l’ordre respectueux, et disant de moi, pour témoigner l’estime qu’il me porte que les mauvais sujets de toute la France me craignent, comme il est craint, lui de ceux de St Ouen. A huit heures et demie, on nous a reconduits jusqu’au Val-Richer. Je donnerai des matériaux pour la construction du presbytère, et je suis très populaire dans St Ouen, dont je vous raconte les histoires. Je voudrais trouver ce qui peut vous divertir et vous reposer.
10 heures du soir.
Je ferme ma lettre pour la donner à un homme à moi qui va demain de grand matin, à Lisieux. Vous l’aurez ainsi un jour plutôt. Les lettres de Paris m’arrivent ici, le lendemain, de 9h. à midi. Celles qui partent du Val-Richer ne sont à Paris que le surlendemain. J’espère que vous m’aurez écrit d’Abbeville ou de Beauvais. Vous devez être à Paris demain. Adieu Adieu, sans aucun doute cet adieu là va moins loin et pèse moins sur le cœur. Il y a quelque chose de mieux pourtant, d’infiniment mieux.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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17. Rochester mardi 1er août 1837
7 h. du soir.

J’ai quitté Londres à 4 heures. J’ai passé ma matinée en adieux, en pleurs. Une pluie battante m’a accompagnée jusqu’ici, & je m’y arrête par pitié pour mes yeux & un peu pour moi-même. Voici du repos. Au fond je n’en ai pas eu à Londres. J’ai été la proie de mes amis et je trouve véritablement que j’en ai trop. Le ménage Sutherland et tout ce qui y tient m’a paru bien ému de mon départ. Quand un Anglais a la larme à l’œil c’est bien quelque chose. J’ai fini ma journée hier avec lord Melbourne. Notre entretien de la veille lui était bien resté dans l’esprit & ne sera pas perdu. Il est venu dîner avec nous et resté jusqu’à minuit, couché littéralement couché à côté de moi alternativement du plus grand sérieux et de la plus grande bouffonnerie. Il vous faudrait bien du temps pour vous accoutumer à lui.
Comprenez-vous le sentiment de joie avec lequel je me suis placée dans cette voiture que j’aime tant ? Concevez-vous tout ce qu’il y a de passé & tout ce qu’il y a d’avenir dans ce sentiment ? Eh bien rien de plus simple que de croire qu’elle me mène vers ce qui est devenue ma vie, mon bonheur, car enfin c’est pour cela que j’abandonne tout mon voyage l’Angleterre et cependant je tremble, il me semble que ce bonheur Je ne l’attendrai pas, tant il me parait immense. Je ne sais ce que vous allez décider. Si vous voulez que j’aille à Dieppe j’y irai plus loin non, car on le saurait mais voudrez-vous venir à Dieppe ?
Je ne vous demande rien, il me parait que je serai très patiente, qu’une fois en France avec notre correspondance réglée je saurai attendre cependant ce qui me semble essentiel c’est de vous voir avant ma rencontre avec mon mari, celle-là aura lieu à la fin de septembre. Vous aviserez.

Douvres vendredi 4 août. Il n’y a pas eu moyen de vous dire un mot ces deux derniers jours, avant hier à Brodstairs, hier voyager de Brodstairs ici avec lady Cowper. Elle ne m’a pas quittée. & la voilà encore attendant que je me décide à partir ou à rester. La mer est mauvaise. Le vent est fort. J’ai peur du mal de mer. Je ne sais si j’aurai le courage de passer. Je n’ai pas eu de lettre ce matin. Il m’en vendra peut être une demain. C’est une étrange passion que j’ai pour ces lettres ! Je n’aime de mieux qu’elles que celui qui les écrit ; & quoique je m’en rapproche en partant, il y a quelque chose qui me retient encore dans le pays où se trouve sans doute une lettre. Elle sera arrivée à mon fils hier au soir tard, il ne peut me l’envoyer que par la poste de ce soir.

Boulogne, samedi 5. On m’a persuadée de m’embarquer hier. Le temps s’annonçait beau, on me le disait au mieux, quoique je visse bien des vilains montons blancs qui me rendent si malade. Sir Robert Adair qui passait aussi est venu me décider à peine à bord j’ai été saisie du mal plus fort que je ne l’ai jamais eu ; pendant quatre heures je suis restée alternativement évanouie et souffrante de cet horrible mal, dans les bras du seul homme à bord qui ne fut pas malade.
On m’a tenue sur le pont exposé à un vent très fort et un soleil ardent ; en conséquence de quoi j’ai un coup de soleil à la tête qui est une fort vilaine chose. C’est dans cet état que je suis arrivée à Boulogne on a de suite cherché un médecin, car pendant deux heures dans l’auberge déjà je n’avais pas recouvré la force de parler. Le médecin m’a fait mettre au lit. J’y suis restée douze heures.
Je suis mieux mais très faible. Imaginez comme j’ai dû l’être. On me dit en arrivant qu’il y a des lettres à la porte et je n’ai pas pu donner l’ordre de les chercher ! Enfin, enfin, j’ai pu trouver quelques lignes pour le réclamer. Il y en avait trois de Paris ; si mes correspondants avaient pu voir la classification que j’en ai faite il y en aurait eu un au moins bien blessé.
Monsieur quoique le mot ne vous aille pas je suis forcée de vous dire que vous êtes un étourdi. Il n’y a pas de N° à votre lettre. Cela me dérange & me déroute. J’ai sauté du N° 11 duplicata à cette petite lettre sans chiffre. Le véritable N°11 n’est pas encore entre mes mains ce qui fait que je n’ai pour toute nourriture depuis huit jours que deux mots un peu froids. Non, ils ne le sont pas. Je devine, je sens tout ce que vous ne dites pas, mais j’aime mieux croire à mes sens qu’à mon imagination. Je veux entendre voir, lire, enfin Monsieur, je suis affamée. J’ai relu vingt fois la lettre de Caen.
Ne venez pas me trouver à Paris encore. J’ai besoin de me remettre, & si je vous vois ce n’est pas le moyen. Laissez-moi me reposer, il me semble qu’en réglant bien notre correspondance je pourrai me calmer. Vous adresserez vos lettres à l’hôtel Bristol place Vendôme, c’est là que j’irai descendre car la rue Rivoli n’est pas tenable en été, il y fait trop chaud. Je n’y rentrerai qu’au 1er septembre.
Monsieur, je suis donc en France votre patrie ma... Ah mon Dieu quel mot j’allais tracer. Vous me l’avez dit un jour Monsieur vous aviez alors déjà la certitude que j’adopterais tout ce qui vous appartient. Vous avez vu le fond de mon cœur avant que je n’ai su y regarder moi-même. Vous voyez tout trop vite. Il ne me reste rien à vous apprendre. Et cependant que de choses à vous dire tout, tout ce qui traverse ma pensée !
Le duc de Saxe Meinengen est venu m’interrompre, il demeure dans l’appartement à côté du mien. C’est un très bel allemand, & bien lourd d’esprit. Je le connais d’Angleterre, il est près de la reine veuve. Il me conte ses chagrins en conséquence de la proclamation du Roi de Hanovre, qu’est-ce que cela me fait ? Je passerai ici toute la journée encore, demain si je suis mieux j’irai coucher à Abbeville.

Lundi à Beauvais. Vous voyez que je me ménage. J’en ai extrêmement besoin. Je trouverai des lettres à Paris, mais encore une fois n’y venez pas. Mandez moi quand, à quelle époque ce voyage vous conviendrait le mieux. Ecrivez-moi beaucoup, beaucoup. Vous saurez à peu près tous les jours comment je suis. En attendant ne vous inquiétez pas il n’y a rien de grave. C’est des mots abominablement dérangés. Apprenez-moi à être calme, & ma santé me reviendra. Adieu. Adieu. Il me semble que je respire plus librement en vous disant ce mot de Boulogne, il est bien tard cependant Adieu Monsieur, écrivez-moi.
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