Guizot-Lieven

Correspondance croisée entre François Guizot et Dorothée de Benckendorff, princesse de Lieven : 1836-1857


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Mot(s)-clef(s) recherché(s) : Circulation épistolaire

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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6 Val Richer Vendredi 17 Juillet 1846

Quel plaisir me fait ce N°6, si court ! J’étais tres inquiet de vos yeux de votre solitude sans yeux. Puisqu'ils allaient mieux hier, ce ne sera, je l’espère, qu’un incident. Je vous l’ai dit ; j’aime mieux St Germain que Dieppe. Quant à Trouville j’y vais demain, et j'aurais bien du malheur si je n’y trouvais pas pour vous un bon gite vraiment bon, le mieux possible là, car je ne veux pas que vous y veniez pour y être mal. Mais quel plaisir si vous y veniez ! Aussi vif que de vous voir de bons yeux. Vraiment, il y aurait pour vous dans cette course-là, pas plus de fatigue et plus d’agrément que dans toute autre. El Mouchy ? Y avez-vous renoncé ? Vous ne m'en dîtes rien. J’y aurais quelque regret. La vicomtesse aura remué ciel et terre pour vous préparer un peu de bonne compagnie. Je serais fâché qu'elle eût un mécompte. Je n'aime pas les mécomptes, ni donnés, ni reçus. Comme il vous conviendra du reste. Merci de la lettre de Greville. Intéressante. Je vous la renvoie avec une de Reeve que vous me renverrez. A peu près la même chose. Le parti Tory se réformera. Et un jour, il s’y formera un chef. Peel ne le redeviendra pas. A moins d’incidents bien imprévus. Et de l’autre côté les nuances se fondront dans un grand parlé libéral, qui n’en sera pas plus homogène. Et le jour qui ne sera pas très loin, ou l’esprit radical y prévaudra trop les Torys reprendront le pouvoir. Je doute que Gladstone, leur soit un chef dans les Communes. Je voudrais bien. Il est très honnête et d’un esprit doux et élevé. Nous verrons. Il y a bien à regarder là.
Le courrier d’aujourd’hui ne m'apporte rien du tout. Sinon le mouvement des élections qui s'anime un peu. Je suis charmé que Casimir Périer se porte candidat à Paris, et je désire beaucoup qu’il réussisse. Cela me convient électoralement et diplomatiquement. Adieu. Je serai court aussi aujourd’hui. J’ai un énorme paquet de signatures à donner. Je ne suis pas aussi oisif ici que l’an dernier. J’ai gardé les affaires. Je me promène pourtant beaucoup. En bien bon air. Point trop chaud. Hier il a beaucoup plu. Adieu. Adieu. Merci de vos yeux. G.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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7 St. Germain vendredi le 17 juillet 1846.

Me voici depuis hier assez bien casé, et assez bien de santé ! Il fait froid. Cela m’étonne, beaucoup et ne me déplait pas. Madame Danicau est une personne très utile, avec toutes les vertus qui me manquent. Cela me rendra ma vie ici plus confortable. Elle a de l’autorité du savoir faire, et elle est pleine de désir de me plaire sans m’incommoder. J'attends votre lettre. Je vous en prie ayez soin de vous. A Trouville il y a peut être quel qu'assassin, ou en route. Quand vous êtes loin j’ai peur de tout pour vous, quand vous êtes près j’ai peur aussi mais cela va mieux, il me semble que je suis là pour parer le coup. Voici votre lettre d’hier. Certainement faites dire à Palmerston par Jarnac exactement ce que vous m'écrivez. C'est de la franchise, de la loyauté, dans ma première affaire, & la plus grosse entre vous. Cela éclaire d'emblée votre position avec l'Angleterre sur ce point capital, & vous donne une bonne base. Tout le tort sera à lui s’il n’accepte pas cela. Fleichman vient dîner avec moi aujourd’hui. Hervey viendra diner dimanche. Dites moi si vous avez quelque chose à les faire insinuer ou dire. Il est très confiant, très bien, & moi aussi je suis bien pour lui, en m'observant toujours comme avec tout le monde. Il n’aime pas beaucoup Palmerston. Cowley lui a dit que ses amis à Londres n'aiment pas qu'il donne sa démission, et au fait il ne l’a pas donné d'une manière franche. Lettre particulière simplement et en demandant à Palmerston si cela lui convient. Adieu. Adieu. On demande ma lettre. Je vous prie, je vous prie, prenez soin de vous. Mes yeux vont mieux, mais je les ménage beaucoup. Adieu encore. Êtes-vous un peu surveillé ? Adieu.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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9. St Germain Dimanche 19 juillet 1846

J’ai oublié de vous dire hier qu’entre autre commérages Fleichman m'a assuré que le roi se préoccupait de faire Sébastiani président du conseil si le M. Soult se retirait. Cela se dit couramment, & cela se croit. Fleichman voit des gens de la cour, et beaucoup Mad. Dolomieu. Hier personne n’est venu. Rodolphe est couché avec une jambe malade. Aujourd’hui j’attends Hervey sans accident. La journée a été laide. Mais je me suis promenée. Mad. Danicau décidément lit très mal mais des restes elle me convient tout-à-fait. De l’ordre comme une Anglaise, de l’élégance comme une française et du savoir faire, de l’intrépidité comme une Russe bonne à tout, se prêtant à tout. Je suis curieuse maintenant de savoir si elle ne me méprise pas un peu pour tout ce que je ne sais pas et qu’elle sait très bien ; et si je ne l’ennuie pas pour ce que je sais et qu’elle ignore. Il est vrai que je n’en fais pas parade. J'ai un piano, très grande ressource et piano excellent. C'est elle qui me l'a procuré de Paris. John Rusell m'a l'air un peu embarrassé. Déjà ! Il n’aura pas la vie douce, ni commode. Ni longue j'espère.
2 heures. Voici votre lettre, toujours intéressantes vos lettres. La mienne aujourd’hui ce sera bien peu. J'attends des visiteurs ce matin, & puis Hervey à dîner. Je demeure ici à côté de Henri IV sur la terrasse aussi mais de côté. Mon cuisinier Dieu merci. Très joli salon de plein pied avec la terrasse. Chambre à coucher au premier, bon air et sec. J'ai eu une aimable & bonne lettre du petit cousin. Je vous l'envoie, renvoyez la moi, car je je n’ai fait que la parcourir rien de Lady Palmerston. Voilà qui est un peu long. Vraiment je ne crois par qu'ils se sentent en solide situation, et elle n’aime guère écrire que pour la vanter. Adieu. Adieu. La forêt est charmante je m'y fais trainer au moins deux fois le jour. Adieu dearest adieu .

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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9 Val Richer. Lundi 20 Juillet 1846 9 heures

Nous avons tort de rire de Brougham. C’est un fait grave que la reconstitution si prompte, si avancée du parti Tory, ne fût-ce que dans la Chambre des Lords. La situation des Whigs en sera fort embarrassée. Cela est déjà visible dans les réponses de Lord John aux interpellations sur ce que sera sa politique. Il ménage également Lord George Bentinck et M. Duncombe. Rien de si faible que de ne pouvoir plaire ou déplaire à personne. Il me revient que les Cowley parlent assez de cette situation et s'en frottent les mains. Plaisir de morts ; mais le fait n'en est pas moins réel. Il n'empêchera pas le Cabinet whig de durer puisque nul autre Cabinet n'est et ne sera d'assez longtemps possible ; mais il le contraindra peut-être à la dissolution prochaine, et à une dissolution sans drapeau ; en sorte que les élections pourraient être aussi confuses, aussi embarrassées que le Parlement. Curieux spectacle et gouvernement bien empêtré. Que de choses nous nous dirions sur cela, en nous promenant sur la terrasse de St Germain ou sous mes marronniers ! Je ne m'étonne pas des expressions succulentes. Et je m'en désole. Il n'y a pas moyen. Je puis beaucoup sur les actions rien sur les paroles. A moins de demander le silence, qui n’est pas toujours possible, comme dans ce cas.
9 heures La lettre du petit cousin est aimable. Certainement la vie de ce jeune homme se ressentira de vous et de ses voyages. Je suis bien aise des détails qu’il vous donne sur la bonne et agréable position d'Alexandre. Le courrier ne m’apporte rien du tout, pas même les journaux que Génie a oublié de mettre dans le paquet. De longues lettres de Lisbonne où Palmella a bien de la peine à vivre, et ne réussira probablement pas. Peu m'importerait pour nous que le parti radical portugais redevînt le maître. Mais je crains la contagion en Espagne. On cherche évidemment à la répandre. Lord Howard, qui était autrefois modéré à Lisbonne pendant que Clarendon ou Aston étaient radicaux à Madrid est devenu radical à son tour, en haine de M. Costa Cabral. Mais cela ne vous fait rien. Je ne m'étonne pas du commérage de Heischmann sur Sébastiani. Il n'y a pas de baliverne qui ne puisse passer là pas quelque tête.
Ce que vous me dîtes de Mad. Danicau qui me convient. C’est un peu de sécurité pour moi sur vous Lisez cette lettre de Désage, et renvoyez la moi. Vous verrez que c’est un homme d’esprit. Adieu. Adieu. Je veux écrire aujourd’hui à Londres, Madrid et Naples. Je n’en suis pas encore venu à bout. Adieu. G.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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10. St Germain lundi 20 juillet 1846
Lord William Hervey est venu dîner avec moi hier. Nous avons causé de bien des choses. Plus de guesses que de facts, car on ne leur écrit rien, rien du tout. Cowley n’a pas un mot de Palmerston, ni d'affaires, ni de réponses, à son offre de démission. Cela les étonne et donne bien quelques petites émotions aux dames. Hervey m’a montré quelques lettres dont j’ignore les auteurs. Toutes disant que l'air s'obscurcit, gloomy prospects. Jeudi dernier. M. Dennison très excellent Whig, que je connais depuis longtemps pour un homme d'esprit et très considéré a tenu & pris un langage d'opposition. Gendre du Duc de Portland, grand ami de Canning. John Russell est évidement embarrassé. La question du sucre est un gros embarras. On croit très probable qu'il la perde, il faudrait dissoudre, ou quitter la partie. Le mois d’octobre pourrait voir la chute de ministère, et l’avènement d’un ministère protectionniste qui n’aurait guère plus de durée. Cela confirme la lettre de la petite grande dame ! Nous reviendrons à pied avant un an.
Le roi a reçu samedi soir Miraflores & Cowley. Beaucoup beaucoup causé avec le premier dans un salon à part. Un peu causé avec Cowley dans le salon de la reine. Le vieux un peu susceptible. C’est cependant bien naturel. Il n’y aurait que du rabâchage au fait il n’est plus dans les affaires. Hervey revient toujours à l'Espagne & moi j’insiste plus que jamais sur votre idée de s’entendre pour l’un des fils. J'affirme que vous le voulez sincèrement comme la seule bonne solution, bonne pour la chose et pour la communauté de conduite. Trapani doute, non pas de vous, mais du Roi, qui viendra mettre son Trapani entre les jambes. Je me suis montrée très surprise des doutes. Il me parait que c'est vous qui menez les affaires. Il a dit ensuite qu’ avec Christine à Madrid on n’aboutira jamais. Cela c’est possible, & je crois que si vous l’invitiez à venir à Paris ce serait plutôt fait ! il regarde Montémolin comme a scourge for pain. On peut l’épouser mais après ce sera la guerre civile dans le palais dans le pays, partout. Il craint que Miraflores n’entretienne le roi dans l’idée de Montémolin. Metternich très mécontent de Rome, du Pape, de tout et travaillant de toutes ses forces contre ce qui s’y prépare. Hervey m’a rejeté Sébastiani. Cela est fort répandu dans le corps diplomatique. J’ai repoussé comme parfaitement ridicule. Il y a trois ans peut-être & par votre fait. Aujourd'hui on rirait de vous, & personne ne songe à une pareille absurdité !
Midi. Voici votre lettre. [Monted ?] après dîner, quant à Hervey, car c’est hier qu'il est venu. Mais je lui ai dit tout ce qu'il fallait ; il est très persuadé & moi aussi que Palmerston ne se prêtera jamais au Montémolin ce qu'il croit aussi c'est que Palmerston ne prendra jamais hautement le métier de patron d’un candidat quelconque. Ce n’est pas dans les principes anglais. On n'impose pas un roi ou un mari. C’est vrai cela. Ce serait une interférence very unconstitutional. Mais il marcherait à votre suite, c’est Hervey qui parle. Cela ne me semble pas dans la nature de Palmerston. Voici une lettre de sa femme, évidemment la situation est épineuse & fragile. Renvoyez-moi la lettre, pour que je l'aie après demain. Ce n’est pas une lettre glorieuse. Et puis je la trouve bien réservée, pas un mot de foreign politics. Ils ne sont pas à leur aise. Cela n’ira pas. Je trouve toujours que votre proposition d'entente & d’action en Espagne est excellente, si bonne manière de commencer un bon ménage s'il en veut. S'il ne peut ou ne veut pas entrer là dedans il est vraisemblable que vous obtiendrez au moins la neutralité. Mais le principe de non interférence ne s’applique-t-il pas à vous aussi ? Enfin je voudrais bien que cette grande fille fut mariée.
Merci merci des avis sur Trouville. C’est excellent, & il est plus que probable que j’irai faire ce petit voyage pour deux jours, sur lesquels un dîner au Val-Richer. Comme je vous ai dit après les élections le 4 le 5. Nous verrons. Adieu. Adieu. Je ne veux pas retenir le message. Je n’ai reçu de Londres que la Palmerston. Adieu. Adieu.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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12 St Germain Mercredi 22 juillet 1846 Onze heures

Thom est venu dîner avec moi hier. Il n'a rien de vieux du tout. Il présume que le ministère Whig ne plait pas beaucoup au P. M. Il parle très sérieusement de la Galicie et de toutes ces affaires-là. Il prévoit de gros embarras en Allemagne, et convient de la décroissance de l’Autriche. Enfin très raisonnable et beaucoup plus d’Esprit que son Chef. Sur l’Espagne il est fort entêté. L'enfant de Bourges se perdrait à tout jamais s’il épousait la reine en la reconnaissant. Il faut qu'il maintienne ses droits, et qu'il garde son avenir. En Espagne tout est fragile, son temps viendra. si on s’épousait sans préambule. Le roi épouse la Reine à la bonne heure. Confondre les droits mais maintenir le droit. Si non, non. Thom regarde le mariage Don Enrique s’il pouvait se faire comme un mariage anglais et fait en dépit de la France, je l’ai très fort combattu sur ce point, et me suis étonnée de son ignorance. Enrique est comme tous les Bourbons votre candidat, il a même toujours été regardé par vous comme le plus désirable et possible après Trapanny, si celui-là n’avait pas été antipathique à l’Espagne. Vous accepteriez Enrique avec plaisir. Il prétend savoir que Cadiz ne veut pas de la reine, enfin il est très mal renseigné. Il est très lié avec Villa Franca & sur Bourges. Je crois que son dire est la vérité quant aux idées & résolution de parti, & du prince Metternich. Thom est votre grand admirateur.. Il dit que Metternich l’est aussi. Il parle mal d'Armin. Il me parait qu’Armin est peu aimable dans le corps diplomatique. Voilà tout mon paquet d’hier je n'ai que cela. Aujourd’hui Lord Bathurst et sa sœur se sont annoncés chez moi pour déjeuner. Je ne sais encore qui j'aurai à dîner. Je ne me sens pas bien. Mon estomac en désordre, & mes jambes me manquent. L'air ici est très vif peut-être trop pour moi. Je verrai encore quelques jours.
Midi. Voici votre lettre. Je vous renvoie les incluses. L'Angleterre curieuse & compliquée. La France en bonne voie if true. Vous savez ma méfiance française ! Il y a eu une confusion de mon courrier à Paris (car j’en ai trois par jour) qui fait que je n'ai pas mes lettres d’abord, s'il y en a. Je n’ai donc rien à ajouter. Madame Danicau va toujours bien. Soigneuse pour moi, intelligente dans ses soucis, mais décidément elle ne sait ni lire ni écrire, triste découverte. Adieu. Adieu. Le temps est au froid cela ne me va pas dans le moment. Adieu. Adieu.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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15. St Germain samedi 25 juillet 1846

Hier soir quinze jours depuis notre séparation. Combien en faut-il encore ? Je suis revenue dîner, le médecin le permet. Si le mal me reprenait ce serait décidément causé par l'air. Alors il faudrait renoncer tout-à-fait Eternuez-vous encore ? Je suis tout aussi fâchée aujourd’hui que je l’étais hier. J'ai vu Hervey encore avant de quitter Paris. Toujours l’Espagne. Parfaite certitude que Palmerston n’entrera pas dans votre idée d’action commune ou simultanée pour un candidat quelconque, très sûr que le queen's favorite est Coburg. Et vraisemblance que c’est par là que les Whigs chercheront la faveur de la cour. J’ai dit un mot du tripotage pour l'Autrichien comme l’ayant appris à Paris, et j’ai ajouté, cela n’est pas possible même dans votre idée de prépondérance étrangère. C'est bien différent me dit Hervey, l'Autriche n’est pas voisine. Il ne croit pas qu’on accorde de congé à Bulwer. Il est trop nécessaire dans ce moment tout ce que je vous ai rapporté hier sur les instructions à Bulwer est au fond sensé, et serait reçu avec acclamation au parlement. On y trouverait la conduite d'Aberdeen trop subserviest to France. C'est un bon terrain pour Palmerston & c'est là ce qui m’inquiète. J’ai paru chez Lady Cowley en m'en allant. Je l’ai trouvée froide et aigrie. Hervey m'en avait un peu prévenue. Cela a été pour moi comme non avenue. D'après ce qu’elle m’a dit Cowley aurait vraiment presque demandé à rester, car la réponse de Peel était ceci. " Malgré le désir que j’aurais eu à vous contenter en vous conservant à votre poste" & & C'est un peu enfant à Cowley. A présent encore ils ne se pressent pas. Ils croient que le Ministère sera renversé sur le sucre. Mais leur aigreur pour moi ne vient pas de là. Ils sont très susceptibles à l’endroit de lord Winston et ses visites chez moi les offusquent. Me sachant en ville et malade, elles ne sont pas venus quoique je le leur ai mandé, et puis elles ont donné quelque mauvais prétexte à cela. Ils sont en marche pour l'appartement des [Heusbourg]. Hervey est furieux, il trouve que leur résidence à Paris serait de la dernière inconvenance, certainement incommode pour lui. Il ne croit pas qu'on le leur permette, & cite Stuart qui était resté, & qu'on a menacé du retrait de sa pension s'il persistait. Il a quitté. Le portrait du roi est superbe. Un cadeau très royal, et dont ils sont bien glorieux.
Madame Danicau va toujours bien sauf la lecture. Voici une lettre de Flahaut. Lisez la jusqu’au bout, si tant est qu’il ne vous parle pas lui-même de la séance de la chambre des pairs. Orloff m’a répondu avec beaucoup de politesse sur l'envoi de l’argent. Voici ma dernière lettre de Marion. Charmante fille. Que faut-il dire sur la demande de 3 mois en hiver ? Il me parait préférable que la femme reste à Rome qu'à Vienne. Midi. Voici le N°13. Merci, merci puisque votre rhume est passé, ma colère l’est aussi, mais ne retouchez pas, je vous en prie. Ne sortez jamais après 7 heures promettez-moi cela. Lady Allen me mande que Peel is likely to support the sugar bill et qu’il vaut mieux que les Whigs ne touchent pas sur cette question qui est très populaire. Elle ajoute que personne eux y compris ne croie qu'ils pensent durer au delà de la session. Adieu, bon courage et bonne voix pour votre banquet. Ne parlez pas trop longuement. Je ne sais tout ce que vous allez dire. J’espère all rights and to the point. Adieu. Adieu. dearest. Vous ne me parlez plus de votre visite projetée à Paris pour le 30 ? Dites m'en un mot. Adieu. Adieu encore god bless you, & pardonnez-moi mes colères. Adieu.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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14 Val Richer, Dimanche 26 Juillet 1846

Vous n'aurez que deux lignes aujourd’hui, pour que vous ne soyez pas inquiète. Je pars à 11 heures et demie pour Lisieux. J’ai ma toilette à faire et ma promenade pour mon discours, car j’ai été hier assailli de visites qu’il a fallu recevoir. Je ne puis renvoyer, en ce moment des électeurs qui viennent de plusieurs lieues. Je sais ce que je veux dire à ce banquet. Mais j’ai encore besoin d’une heure de solitude. Je vais bien. Plus d’éternuement du tout. Merci de vous bien porter. Je vous renvoie Flahault et Marion. Charmante fille comme vous dites. Rien de nouveau ce matin. L’Espagne me tourmente beaucoup. Adieu. Adieu. Pardon de mon laconisme. Adieu. G. Lord Normanby sera à Paris Le 17 août. C’est ce que m’écrit La Rochefoucauld. Il est parti de Florence le 16 pour Londres.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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16 . St Germain dimanche 26 juillet 1846

Je serai charmée de vous savoir revenir de votre banquet, & content & reposé. Moi, je vais un peu mieux. Hier, j'ai eu la visite de Fagel, & Fleichman, plus tard, Pahlen à dîner. Nous avons beaucoup ri de mille vieilleries. Il est plein de bonne gaieté de souvenirs, avec un fond de mélancolie très triste, car cela frise l'homme prêt à se tuer. Les diplomates n’avaient rien de nouveau du tout à me conter. Toujours Sébastiani.
Génie est d'une étourderie bien ennuyeuse. Et c’est trop long à vous conter, mais enfin il m’a livré 1829 au lieu de 1827, et cela après des commentaires qui rendent sa distraction encore plus singulière. C’est cependant fort triste pour moi car je lui avais bien dit, ce qui est vrai, que 27 allait faire ma seule joie. St Germain l’autre jour, il vous a envoyé mes lettres et billets au lieu de les envoyer à la poste. C’est un drôle d'homme de Cabinet. Frenchman ! Je n’aime pas Lamoricière en face de Casimir Perrier. Pourquoi tout cela va t-il comme cela ? c.a.d. pourquoi le général est-il opposition ? Thiers a dû partir hier pour Le Havre, où sa belle mère l’a précédé.
Madame Danicau est une personne très utile très résolue, elle a pris une autorité étonnante sur tout mon monde. Elle me trouve parfaitement incapable de me faire obéir. Elle ne cesse de s’étonner de l'embarras que je me donne pour n’aboutir à rien. Elle ne trouve bien dans les gens qui me servent qu’auguste. Stryborn décoration. Mes femmes, des dames que je sers. Elle a peu d’esprit, ce n’est pas une ressource. Son maintien est excellent. Elle a du tact. Voilà. Et puis elle ne sait pas lire. Que ferons nous de tout cela ? Pauvre femme comme elle doit s'ennuyer avec moi. Je suis pour elle très affectueuse, elle est plein d'envie de me plaire et de me servir. Je m'ennuie beaucoup ici. S'il se passait un jour sans une visite à dîner je n’y tien drais pas. Il fait froid ici. Voici votre lettre, bonne charmante. Je vous en prie soignez-vous aujourd’hui. Que je suis bête ! J’ai peur du 10 milles personnes sous la table. Vous savez que j'ai peur de tout. Je n’aime pas ce dîner. Je vais rester inquiète jusqu’à mardi. C'est bien long ! Bacourt m'écrit une lettre intéressante que je vous envoie renvoyez la moi. Adieu. Adieu. J’ai peur du dix mille. Je ne suis pas raisonable. Adieu. L'armistice du Pape me fait un grand plaisir. Vous avez remarqué que lord Landsown a dit de bonnes paroles pour l’Autriche. Adieu encore dearest, adieu.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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17. St Germain Lundi 27 juillet 1846. onze heures

Je vais en ville tout exprès pour chercher le volume 1827, par occasion je chercherai à voir chez moi quelques personnes. J'ai rêvé et pensé toute cette nuit à votre dîner je ne m'inquiète pas de savoir si vous avez bien parlé ou non, je veux savoir avant tout, that you are safe dearest. Rodolphe est venu hier dîner avec moi. Ce n’est pas lui qui me fournira de quoi remplir une lettre ! Hélène est lectrice, et enfant & de la fortune. 900 mille francs de rente. La seule obligation est de s'engager à ne point faire de dettes. renvoyez-moi la lettre de Bacourt. Je pense que Bacourt ferait très bien à Vienne pendant l'absence de Flahaut. Mareschalebi est trop bête, & c’est trop reconnu. Le temps est charmant et je vais mieux. Adieu jusqu’à Paris.
Paris 1 heure Je trouve votre billet, & les remords de Génie pour le volume, avec le volume. Georquier est venu mécontent. Les nouvelles de Londres semblent indiquer que le sugar question n'éprouvera pas de naufrage. Va donc pour les Whigs pour quelques temps. Vous ne me dites pas si vous venez ici cette semaine comme vous l'aviez d’abord voulu. Je comprends que l’Espagne vous tracasse. L’affaire est détestable, et vous savez bien que si la petite fille n’était pas mariée avant le règne de Lord Palmerston cela devait mal tourner pour vous. Ce sera le Cobourg, je n’en doute plus, et ce sera lui, sans même la compensation de l’infante pour votre prince. Palmerston et son lieutenant à Madrid y pourvoiront. Je suis bien fâchée de tout cela. Cela a trop traîné. Vous avez dépensé beaucoup d’habileté sur des terriens ingrats, & des choses impossibles. Le Trapani allait trop boîteusement à Naples et à Madrid, et vous vous êtes trop attaché à la gloire de vaincre tant d'obstacles. Voilà de la morale fort inutile. Il s'agit maintenant de ne point se brouiller avec l'Angleterre pour cela, mais aussi de ne pas avoir l’air battu par elle. That is the question. A difficult one. J’attends Génie.
4 heures. Il ne vient pas, je m'inquiète. Qu’est-ce qui se sera passé à votre dîner ? Ah l'absence, la distance. Quelle horreur ! Hervey sort d'ici. (Oubliez que je vous le nomme & que je vous nomme Clarendon parce qu'il me demande le secret.) Hervey lui a écrit sur le mariage, & lui a dit que le nom de Cobourg parmi les candidats fait mauvais effet. Et qu'il lui semble qu’avant tout il faut que le mari soit du gré des deux puissances autrement tant pis pour l’Espagne, & tant pis pour la paix. Clarendon lui répond que le nom de Cobourg est une comédie que c’est une manière de plaire à la reine, que le Cabinet et Lord Palmerston veulent Enrique & ne se souvient pas du tout de Cobourg qu'on voit bien à quoi mène ceci.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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20 Val Richer, Lundi 3 août 1846

C’est fini ici. S’il en était ainsi partout, il n’y aurait certainement pas assez d’opposition. Il en faut plus que cela. Mais je suis tranquille ! D'après ce qui me revient, la lutte est extrêmement vive dans les environs. On s'est presque battu à Bernay et un peu battu à Cherbourg. Aucun résultat n'était encore connu hier à 9 heures, quand j'ai quitté Lisieux. Je me suis levé ce matin de très bonne heure pour dicter encore quelques paroles de remerciement que j’ai dites hier, quand l'élection a été proclamée et qu'on a voulu absolument recueillir. Elles ont bien réussi. Je retourne à Lisieux ce matin à 10 heures, pour entendre, lire et signer le procès verbal du Collège électoral. Puis, j’irai à Trouville, avec ma mère et Henriette, pour y chercher Pauline et la ramener demain au Val Richer que je ne quitterai plus que pour aller vous retrouver, vous mon seul vrai plaisir, mon plus charmant repos. Oui, nous retrouverons ensemble des soirées comme les deux dernières : nous irons les chercher. Leur parfum ne s'est pas encore évanoui.
Je suis un peu fatigué. J’ai eu hier & avant-hier deux déjeuners, et deux dîners assommants. Je n’ai certes pas plus mangé ni bu qu'à mon ordinaire, mais l'estomac se fatigue de ce qu’il voit comme de ce qu’il prend. Et l’assiduité, tant d’heures durant à une conversation si insipide, & qui ne doit pas un moment en avoir l’air ! J'y réussis très bien. Je ne fais pas les choses à demi. J’attends bien impatiemment l’estafette qui m’apportera les premiers résultats. Elle ne sera pas encore arrivée à Lisieux quand j’y passerai tout à l'heure. On me l’enverra à Trouville. Vous aurez tout cela avant moi. Castellane m’écrit de ses montagnes : " Je crois moi, au grand succès dans les élections ; ce qui est très juste, car l'opposition est enviable et ce qui donnera de grands devoirs au parti conservateur. J’irai à la petite session, à moins qu’elle ne soit tout-à-fait une forme. Je m’attends en effet, en cas de grand succès aux exigences du parti conservateur. Il se sentira à son aise et voudra avoir quelques plaisirs de popularité. Nous verrons. Je vous quitte pour écrire au Roi. J’ai à lui envoyer une lettre de Bresson qui ne m'apprend pas grand chose. Plus j’y pense, plus je me persuade qu’à Londres on n’a pas en effet dessein d'entrer en lutte avec nous. Mais je crains leur faiblesse, faiblesse pour la Reine, faiblesse pour Espartero faiblesse pour les préjugés des journaux. Ils ont besoin de tout le monde, et l’âme pas bien haute. Je n’ai pas autre chose à faire que ce que je fais. Adieu. Adieu. En attendant votre lettre.
8 heures. La voici. Charmante. J'y comptais. Quand j’ai lu et relu, je passe aux affaires. Il y en a beaucoup aujourd’hui mais rien d'important. Deux lettres du Roi qui se porte mieux que jamais. " Toutes nos santés sont bonnes, me dit-il, la forte secousse que la Reine et ma sœur ont éprouvée est bien passée. Quant à moi, je suis à merveille, et je fais faire un peu d'exercice au Ministre de la guerre, dans mes promenades dont je jouis beaucoup. ". Et dans la seconde : " Je vais me promener dans mon char à bancs. Hélas ! avec escorte ! " La formation des bureaux, que m’apportent les Débats, est de bon augure. Adieu. Adieu. Je vous écrirai demain de Trouville. Je n'en reviendrai que le soir. Soyez tranquille. Ni assassin, ni rhume. Adieu. G.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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22 est-ce vrai ? Val Richer Mercredi 5 août 1846 9 heures

Nous somme à 28 voix de gain sur 385 élections connues hier à midi. Nous avons  230 élections contre 135. En supposant que, dans les 74 élections à connaître, toutes les chances douteuses tournent contre nous, nous aurons toujours de 80 à 90 voix de majorité. Très probablement nous en aurons 100. C’est très assez. Mais je dis comme vous, mieux vaut cet embarras que l'autre. Grand résultat. Rossi m'écrit : " Rome est aussi impatiente que moi de connaitre le résultat de vos élections. Elle sait parfaitement tout ce qu'elle a à perdre ou à gagner à votre jeu. Et Montebello : " Voilà à Rome un grand acte d’amnistie. Ici on est je crois, disposé à adopter une mesure semblable. Le Roi a un peu de dépit de s’être laissé devancé. Tout tient à la façon dont nous sommes gouvernés. Sans sortir de mon petit coin d'Italie, il n'y a plus, dans cette Péninsule, de parti Autrichien. Je ne dis pas parmi les peuples, mais parmi les gouvernements que nos affaires changent de direction et tout cela, changera bientôt. Au contraire, qu'une bonne Chambre assure à votre Ministère aux yeux de l’Europe encore cinq ans de durée, et les conséquences, de cet état de choses se développeront, au grand honneur de notre pays. " Je continue à vous montrer mes satisfactions orgueilleuses. Autre nouvelle de Montebello. " Le Prince de Schwartzenberg vient d'avoir ici une bonne fortune qui a fini par un éclat, et une séparation de la Dame et de son mari. Le Roi n’entend pas raison sur cet article-là, et je doute que Schwartzemberg puisse rester ici. On dit qu’il va prendre un congé et qu’il ne reviendra plus. On dit aussi qu’il sera remplacé par Neumann. " Lisez cette lettre de Stuttgart et renvoyez-la moi sur le champ, je vous prie. J’y vois la persistance du grand souverain et l'impuissance du petit. Lisez aussi cette note sur le Caucase. Venue de bonne source. Et renvoyez-la moi. Quoique la guère, ne vous touche guère, ceci vous intéressera un peu. Le Roi ouvrira la session en personne, le 17. Un pur compliment renvoyant le discours politique et par conséquent l'adresse politique, au mois de de Janvier. Puis la vérification des pouvoirs. Puis la constitution du bureau de la Chambre. Puis, un compliment de la Chambre au Roi avec le même ajournement de la politique. Voilà le plan qui, même sans dérangement, prendra bien trois semaines. J’aurais Jarnac ici après-demain. Et dans les 24 heures, je l’enverrai au château d’Eu. Il a, me dit-il, bien des choses à me dire qu’il aime mieux ne pas m'écrire. 2 heures J’ai été assailli de visites. Je les recevrai avant par utilité. Je les reçois après par convenance. L’heure me presse. Adieu. Adieu.
J'espère partir mardi prochain 12, le soir pour être à Paris, le 13 au matin. Vous n’avez pas d’idée de l'effet que font ces élections dans le pays. Ce sont les premières élections vraiment gouvernementales qu’on ait vues depuis 1814. C'est le propos universel. Adieu. Adieu dearest.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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23 Val Richer jeudi 6 août 1846,

Je croyais vous avoir dit que M. de Béarn était nommé à Hanovre, et que sa nomination serait ces jours-ci dans le Moniteur. Elle y sera après-demain. Oui, le Roi d’Hanovre a raison ! Et moi aussi. J’ai temporisé, traîné, attendu jusqu'à ce que j'aie pu arranger la nomination que j’avais absolument besoin d’arranger, celle de Lavalette, et qui dépendait de l'autre. Cela m'importait plus qu’un peu d'impatience et d'humeur du Roi d’Hanovre ce que je ne pouvais ni ne devais dire. Maintenant tout est au gré de tout le monde. Si je n’avais pas attendu le moment favorable, rien ne serait au gré de personne. Ce qui n'empêche pas que vous n’ayez, vous, parfaitement raison de me remettre sans cesse sous les yeux ce que j’ai à faire. Je le crois bien que vous ne vous gênez pas de me dire ce que vous pensez, discours ou actions. L'expression m'a presque choqué. J’ai droit à tout ce que vous pensez, à ce qui peut me déplaire comme à ce qui peut me plaire. Et vous vous me plaisez toujours ; jamais plus que par la sincérité parfaite si vous saviez à quel point la flatterie m'ennuie ! Je devrais dire m'humilie. C'est le mot propre. J’ai toujours envie de dire aux gens : " Vous ne savez donc pas ce que je suis ? "
Je vous renvoie la lettre de Bacourt. Intéressante. Et je vous envoie aussi la mienne Curieux bruit. Je n’y crois pas. Tâchez de découvrir s’il y a à cela quelque fondement, et renvoyez-moi, je vous prie, la lettre de Bacourt qui ira ailleurs. Voilà qu’on m’annonce trois visites qui m’attendent en bas. De gros bonnets du pays. Je suis, avec eux, dans la lune de miel. Je ne veux pas les faire trop attendre. J’aurai Glücksbierg demain matin et Jarnac demain soir. Je ne me fais pas du tout encore une idée nette de Palmerston sur le mariage Espagnol. Les protestations de W. Hervey ne m’ont pas convaincu. Pour peu qu’il faille résister à la Reine et au Prince Albert, le cœur leur manquera. Nous verrons. On s'attend en Espagne à des conspirations, des insurrections. Palmerston sera aussi faible avec Espartero qu'avec Buckingham Palace. Adieu, dearest. Quel ennui de vous quitter ? Ce serait bien pis si vous étiez là. Il fait très beau aujourd’hui. Hier, orage continuel. Le temps qui vous étouffe me déplaît, quel qu’il soit. Adieu, Adieu dearest beloved. Adieu. G.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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Brighton Dimanche Le 4 février 1849

Lady P. m'écrit une lettre triomphante. Greville une lettre longue. Aboutissant à dire qu’il n’y aura rien. Stanley devait faire trembler le gouvernement Pal. fait trembler ses collègues, personne ne le fera jamais trembler lui même. Enfin, un fiasco. J’ai lu Palmerston. Effronté, spirituel. Ce que vous dites des autres est bien vrai ; il ne vaut pas la peine de s'occuper de Londres.
8h. Je vous envoie Lady Palmerston et une nouvelle lettre d’Ellice. Il doit être à Londres dans ce moment Metternich est évidemment trés mécontent de ce qui s’est passé au parlement. Je ne sais pas de nouvelles. Quelle attrape pour Bulwer que l'Amérique. Au fond P. à raison. Mais cette pauvre Georgine ! Quel mari et quel poste ! Adieu et adieu.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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Brighton Dimanche 21 Janvier 1849

Hier longue séance de Metternich. Texte- question de non intervention. Je lui ai fait quelques compléments sur sa lucidité, Il m’a dit " je reprendrai cela avec M. Guizot." Il est très occupé de vous. Je lui ai envoyé ce matin ce que vous me dites de lui. Le commerce d'esprit va devenir très vif. Votre hôtesse a donc peu les impressions des femmes sont mobiles, ce n’est jamais elles qu'il faut écouter. Votre parti est pris et je crois que c’est le bon, quoique ce soit aussi mon opinion. Pourquoi n'écrivez-vous pas sur cela à Broglie ? Voici une lettre amusante de Bulwer. Copie car l'original est trop confus. Envoyez la de ma part à lord Aberdeen ; elle pourra l’amuser. Voici Metternich répondant à votre lettre. J’avais effacé dans celle-ci le nom de Génie. Pour tout le reste nul inconvénient. Adieu. Je profite encore du jour pour vous le dire, & je ne crois pas que la soirée ne vaille quoique ce soit à ajouter. Adieu.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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Brighton le 1er février Jeudi, midi

Je vous renvoie toutes vos lettres. Mon premier mouvement a été de la colère, en y pensant un peu je ne suis pas si mécontente. L’argument qui me touche le plus est qu'hier dans le plus mauvais moment vous avez envoyé son livre. Après tout c'est de l'académie d’ailleurs, c'est fait, vous voyez que je vous imite. Voici un article du Globe d’hier 31. Vous savez que c’est L. P. qui l'écrit. Je vous renvoie tout ceci de bonne heure dans l'espoir que vous le recevrez encore ce soir. Je vous écrirai encore plus tard s'il y a de quoi. Mes yeux un peu mieux. Adieu. Adieu. J’ai lu moi-même Génie.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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Brighton le 9 Novembre 1848
7 heures

Voici pour vous divertir. Je me suis promenée. Le temps est charmant. Lady Holland, et Vandermeyer sont venus. Il a de l’esprit mais pas tant que je pensais. Je suis devenue difficile. Vous aurez eu ce soir ma lettre de ce matin avec son incluse. La Duchesse de Glocester vient d’offrir au roi sa maison dans le parc. Les Holland vont lui offrir Holland house. Vraiment ils seront trop mal au Star & Garter, quant à mon appartement on le ferme en hiver, parce qu’il est trop froid. Adieu. Adieu. Bugeaud dit de Cavaignac c'est une vache dans une peau de tigre.
Je vous prie ne citez à personne ce que je vous envoie là. Cela pourrait revenir à mon informateur, et il m'en demande fort le secret. Louis Bonaparte à d'Orsay. 29 octobre. " J’ai appris avec peine que le ministère Anglais avait écrit très défavorablement à mon égard. Il me semble que par ma conduite en Angleterre, et par les sentiments que j'ai manifestés, j’avais droit d’attendre plus de bienveillance. Dites-là où vous êtes que j’espère qu'on reviendra sur mon compte ? D'Orsay ajoute. Je ne crois pas que le gouvernement anglais aurait été si imprudent et s'inquiète. Car malgré qu'il se mêle si infructueusement partout, sa prudence l'empêcherait de n'avoir rien à faire avec le choix d’un président en France, et il serait trop juste pour n’avoir pas oublié que Napoléon a couru le risque de la popularité en se faisant dire spécial constable ici, par respect pour les lois de ce pays, qu'il vénère. (plus loin) mon ami sera le véritable Napoléon de la paix. Il ne compromettra pas l’entente cordiale pour des questions dynastiques & &&
J’ai copié textuellement. Je vous dirai quand je vous verrai à qui la lettre est écrite. J’ai l'original qu'il faut que je renvoie beau français !
Autre bout de lettres dont je ne connais pas l’auteur, mais qui me vient de la même source. " tu me fais sourire quand tu me parles des Orléanistes. Nous ne connaissons ici que la république simple, la rouge, démocratique et sociale. Les Légitimistes (parti formidable). Puis enfin les Bonapartistes. ce qu’il y a de certain c’est qu’en cas des mouvements je crois que la garde nationale resterait chez elle, que la ligue fort jalouse de la mobile ne s'unirait point à elle, et qu’il est presque impossible au milieu de ce chaos d'imaginer quels seraient les assaillis ou les assaillants ! Quant à l’artillerie de la garde nationale elle est d'un rouge effroyable ! Voilà ce que je sais, & je défie bien que de tout ceci on puisse tirer une conclusion quelconque.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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Brighton jeudi le 9 novembre 1848

Voici la lettre, & merci beaucoup de me l’avoir envoyée. Relisez-la elle est pleine de sens pour les avis qu’elle vous donne et c’est bien là à quoi je vous ai exhorté. Pas un mot de vous à personne. J’espère qu’il n’y a rien dans les deux lettres que vous avez écrit à la Duchesse Galliera qui puisse vous embarrasser. Mais tenez pour certain que pour l’avenir ce que vous avez de mieux à faire est de ne plus lui écrire du tout. Et si vous m’en faisiez la promesse je serais plus tranquille. Elle n’est pas autre chose qu’une intrigante second rate.
Pour en revenir à la lettre. Quel coquin que [Thomine] ! (langage de Mad. de Metternich). Je crois qu'il faut un démenti très simple et court à ce qu’on débite sur vous et vos opinions. Vous n’êtes pas appelé à juger de choses & de situations que vous ne connaissez pas. Et ne nommez personne. Le Calvados vous n'en voulez pas. (Vous restez loin jusqu’après votre procès. Ceci est inutile.) Enfin bref & simple. Pourquoi votre travail si pressé ? Ce ne sera pas dans un moment de bouleversement qu'on le lira vous avez le temps de l'achever à votre aise. J’aime Bertin de tout mon cœur, et le narrateur aussi. Relisez la lettre. J’espère que vous aurez ceci dans la journée. Windisch Graetz se conduit à merveille, et de quatre ! Paris, Francfort, Milan, Vienne. Je crois que cela fera passer le gout d'insurrection dans les capitales. Vous verrez cependant qu’il y aura tout à l'heure quelque chose de très gros à Paris. Adieu. Adieu, et encore merci de m'avoir […]

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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Brighton Jeudi 11 Janvier, 1849

Voici une lettre qui vous plaira. Excellent homme moi je lui envoie aujourd’hui copie de votre dialogue avec le roi que je trouve charmante. Comme vous avez raison. Vous souvenez-vous les orages que vous souleviez quand vous faisiez l’éloge des Princes ? Comment ils sont venus tous trois un jour vous remercier de les avoir défendus ? Comment la reine pleurait en vous remerciant ? Je n’aime pas les rois tout ce que vous me dites de Paris est très curieux. Je suis bien aise que personne ne sache se conduire. Renvoyez-moi les deux lettres de Marion. Je vous écrirai encore le soir, s'il y a de quoi écrire. Adieu. Adieu.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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Brighton 1 heure. Jeudi 16 Novembre

Voici la lettre, très curieuse. Vous verrez que ce sera Cavaignac c'est bien mauvais. J’ai encore espoir dans les 3 semaines qui restent. C’est si changeant chez vous ! Ce sera peut-être moi. On y va rondement à Berlin. J'en suis bien aise. C’est dommage que vous ne lisiez pas le Morning Chronicle tout est intéressant.
A Vienne on fusille un député de la diète de Francfort. Franchement, c’est fort, sans jeu de mots. Beau soleil, vent du midi, c’est bien joli, mais vous n’y êtes pas ! Adieu. Adieu.
On dit que Melbourne & Beauvale sont tous les deux bien mal. Cela m'expliquerait le silence.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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Brighton Jeudi 18 Janv. 8h. du soir

Comme il fait nuit, il faut bien que je dicte. Voici deux lettres pour vous et voici un billet du Prince Metternich. Renvoyez-moi, celui-ci tout de suite je vous prie, je veux le faire passer à Hélène. On m’a répété aujourd’hui que Lord Palmerston nie absolument qu'il sache le première mot de l'expédition de Toulon. Il l’a dit formelle ment à lord Ashley avant hier. C’est singulier. J’ai porté moi-même vos cartes chez Delmar. Je n'ai pas encore vu mine host. Très belle journée dont j'ai profité. J'ai eu la visite des élégantes de Brighton. Lord Harry Vane will [?] the address in the house of Commons.
Adieu. Adieu.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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Brighton jeudi le 23 Novembre 1848

J'ai eu deux lettres, hier soir, & ce matin. Je suis renvoyée à Mardi. C’est bien long, mais puisque vous pouvez rester si longtemps sans me voir. Il faudra bien que je le puisse. Cela fera quinze jours ! Marion a reçu plusieurs lettres de Paris. Je vous en envoie une, renvoyez la moi.
Mad. Roger écrit aussi. Bien choquée des Normanby qui ont donné leur premières soirées depuis un an, le jour de la proclamation de la Constitution. Cela a fait que personne n’a voulu y aller. Ils se sont divertis avec les Marast & C°. Mad. Royer très contre Cavaignac. Bonapartiste sans enthousiasme ; dégoutée, triste de tout. Et moi aussi. Les Neumann & Koller sont ici aujourd’hui. Je les verrai sans doute. Je ne puis m’empêcher de croire que Miss Gibbons est un peu folle. Elle est dehors, c’est fini depuis hier, elle ne me manque encore que par le plaisir que j'éprouve à ne plus subir les attaques de son humeur. C'est comme cela que j’y pense.
Les nouvelles de Berlin sont assez bonnes. Le corps diplomatique y est revenu. Depuis mars. il habitait Potsdam. Mais Potsdam même est devenu un peu mauvais, ce qui fait que la famille royale s’est fortifié dans le vieux château. Ordinairement chacun des prince demeurait dans sa maison de plaisance, & le Roi à Sans souci.
8 heures
Tansky écrit que Mad. Kalergis est de retour à Paris. Molé a couru chez elle. Amoureux fou, et voulant l'épouser. Tout Paris en parle. Thiers le rival, mais pas pour épouser. Les chances égales pour Cavaignac et Bonaparte. Mais on s'anime beaucoup dans les salons, on s’aborde avec le nom du candidat dans quinze jours on le battra et on se tuera. Marseille et environs. Tout pour Cavaignac. Le télégraphe dit que Rossi ne mourra pas des coups de poignard. Dans le nord de la France, on crie beaucoup vive l’Empereur. C’est aujourd’hui la St Clément je ne l’ai appris que tard j’ai été faire ma politesse. Longue visite de Neumann mais rien de nouveau. Adieu. Adieu.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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Brighton lundi le 22 Janvier 1849

J’ai dicté ce que j’ai retenu d’une lettre reçue hier par la petite Rothschild. Elle dinait hier chez moi. On lui écrit pas courrier. Je ne sais rien aujourd’hui. On a des postes chez vous. Les livres que vous m'avez demandés. Dites-moi si c'est cela, s'ils vous conviennent, car ce n'est qu’à cette condition que j’ai dit que je les prendrais. 8h. J'ai été interrompue et puis la promenade et puis Metternich et puis tout le monde. Je ne puis continuer qu’à présent pas conséquent. C'est Marion qui écrit. Mme le Rothschild mande encore à sa fille ce matin que tous vos amis vous conseillent, de ne pas aller [ ?] de votre élection puis d’attendre qu’elle vienne vous chercher comme une réparation. Vous voyez que c'est de tous les côtes le même air. Cela doit être vrai. Lady Palmerston vient demain pour deux jours. Collondo est nommé ambassadeur ici. Lady Palmerston dit que le Pape est mal conseillé. Il ne veut per mettre à aucune puissance de se mêler de ses affaires. Sa lutte d'excommunication a produit un détestable effet à Lord Palmerston grille d'impatience de se défendre et la chambre des communes. Voilà tout ce que Lady Ashley est venue me raconter ce matin. Renvoyez-moi je vous prie la lettre de Barante. Metternich dit, qu'on le sommera encore de rendre-compte en Allemagne. Adieu. Adieu

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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Brighton Mardi 30 Janvier 1839(sic)

Les yeux vont un peu mieux, mais ils sont toujours irrités et moi je le suis beaucoup contre mes médecins. Je suis bien curieuse. Tansky écrit qu'on va à l'Empire. Lui même n'a aucun doute. Le croyez-vous ? Du reste sa lettre ne dit rien que nous ne sachions. J'ai dicté une longue lettre à l'Impératrice.
8 h. du soir Lord Brougham est venu et m’est resté 3h. au moins. Il a vu Lady Holland revenant de Claremont. Elle croit la reine mourante. J'ai vu la 2nd édition du Times racontant la journée d'hier à Paris et la promenade à cheval du président. Il n'a qu’à faire tout juste le contraire de ce qu'a fait Louis Philippe : garder son ministère et exposer sa personne et sa cause est gagnée. Vous savez que je le protège. Je serai charmée de le voir se bien conduire. Voici ce que Schwarzenberg a dit à lord Ponsonby. " Je n'envoie pas un archiduc à Londres parce que je ne peux pas exposer un Prince de la maison impériale à rencontrer l'ennemi acharné de l’entente. Voici votre lettre. Et voici la copie de celle de M Armand, ami d' Odillon Barrot. Je vous pris de me renvoyer celle- ci tout de suite. L'intérêt commence à la 3ème page. Adieu. Adieu.
Vous voyez bien que Beyer était une pauvre raison de me quitter ! Adieu. La mission de Neumann à [?] avait pour objet d’obtenir que la France fût toute seule une expédition pour rétablir le Pape à Rome. L'Autriche ne l'a pas voulu, mais elle demande à son tour à la France de laisser faire cela au Roi de Naples, et que la France et l'Autriche regardent et restent l'arme au bras. Le cabinet prussien a adressé une circulaire à tous les agents diplomatiques, pour déclarer son intime alliance avec l'Autriche et la résolution. de refuser l’Empire. Tout ce que je vous dis là vient de source.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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Brighton Mercredi 10 Janv. 3 heures 1849

Votre dialogue avec le roi est très curieux. Je le ferai connaître à Aberdeen. A propos je lui donne rendez-vous pour Mercredi 17. Marion a reçu de très amusantes lettres de Paris de Mad. de la Redorte & de de Lamasellières. J'espère pouvoir les joindre ici. Montebello s'annonce pour demain. S’il est vrai que Rayneval soit envoyé à Pétersbourg, c'est bien fait & si Napoléon y va pour annoncer l’avènement c'est bien aussi. La ressemblance touchera. Quelle confusion à Paris ! Il me semble que les gros bonnets ne s’entendent pas entre eux. C’est égal ; Louis B. restera. Merci du Normanby il m’a amusé. 8 h. Le Pce Metternich croit savoir que les articles dans l'Assemblée nationale tablettes d'une révolution sont de M. de Romieu Avez-vous lu le discours de Ledru Rollin ? Moins la bêtise de l'Adriatique le discours est vif et assez habile.
Adieu. Adieu. On dit que Lord Clauricarde aura l'amirauté.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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Brighton mercredi le 22 Nov. 1848

Toujours la soirée chez la Duchesse de Glocester. Bonne excellente femme. A propos elle m’a dit hier, que la première fois que vous viendrez elle serait charmée que vous lui fissiez visite. Comme à cette époque, la duchesse de Cambridge sera également ici. Je me figure qu’il est possible qu'on vous prie pour la soirée. Apportez donc votre col blanc et le reste, un [ ?] Apportez aussi votre toison au cou. Je vous dirai pourquoi. Miss Gibbon me quitte aujourd’hui. Tout à coup, pan, sans donner une raison. Je ne la demande pas. Elle m’a fait dire cela par Marion. Une étrange personne, que je ne regretterai pas. Maintenant où trouver le remplaçant ? Ici je puis presque m'en passer, mais à Londres impossible. J’y suis trop seule & trop tristement logée.
Comme l’Allemagne se brouille. Lisez donc l’article Francfort dans le Times d’aujourd’hui. Quel tableau Bass [?] a fait de Berlin dans son rapport à l’Assemblée de Francfort. Je viens de voir Metternich impayable, et cependant sensé. Pédant galimatias mais vraiment drôle. La société se compose d’individus. L’année se divise en quatre saisons. C'est le développement de tout cela. La politique a les même phases que l'année. Enfin, enfin Nicolas Pahlen est ici, aussi au Bedford, avec Lord [Elincare].

7 heures Votre lettre d'hier ne m’est pas arrivée encore. C’est long. Voici le Duc de Noailles. Renvoyez le moi, & puis vous me direz ce qu'il faut que je réponde. J'ai envie de dire que je ne sais pas pour qui vous voteriez, mais que je sais pour qui vous ne voteriez pas Cavaignac. Adieu. Adieu, & adieu.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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Brighton le 24 Janvier 1849

Mercredi Vos lettres sont intéressantes Bugeaud est un peu cross. Votre hôtesse me rappelle Mad. de Sévigné trouvant si bon air à Louis 14 qui lui avait adressé la parole à un spectacle à Versailles. Rien ce matin. Je reverrai Lady Palmerston. Elle critique Thiers. Il veut la régence. Il devrait plutôt aider le Président. Lord Brougham doit être arrivé hier à Londres. Il viendra sans doute ici. N'avez-vous donc pas entendre parler de Thiers depuis votre livre et sur votre livre ?

8 h. Lady Palmerston m’est restée bien longtemps. Si longtemps que j'ai à peine, le temps d’ajouter deux mots. Rien de nouveau. Lord Palmerston terrassera des adversaires. Il fera taire toutes les trompettes de le Europe. C'est vrai que rien n’a été fait, que rien n’aboutit. Mais la Sicile est à la veille de l'arranger. Et quand à la Lombardie, ni les Autrichiens veulent la garder, cela ne regarde pas l'Angleterre. Lord Palmerston croit qu’ils ont tort, mais ce n’est qu’une opinion lord Aberdeen est très monté et parle beaucoup contre son mari. Brunow est à Drayton. Il est venu le dire à Lord Palmerston en riant. Peel est toujours seul, il n’a pas un homme. Les Peelistes ont bien envie d'entrer aux affaires, mais ils n'ont pu de chef. Au demeurant tout va très bien. Les Holland se sont raccommodés. Adieu. Adieu.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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Brighton Mercredi 31 Janv.
Midi

Point de lettre de vous pourquoi ? Voici Barante. Je vous le redemande. Vous aurez vu Delessert. Il est arrivé avant hier Brougham l'a rencontré chez L. Lansdowne. Le vote de Lundi donne du répit. On ne veut pas se battre. J'en suis fâchée cela traine. Oliffe m'écrit, & croit tout-à-fait à l’Empire. C'est le dire de la multitude, et elle est quelque chose aujourd’hui. La conduite de la Prusse est excellente. On est décidé à Berlin si la prochaine chambre est mauvaise. de la casser, et de déclarer que le vote universel est une mauvaise méthode. On l'abolira. Brandsby est très résolu, et tout le monde a confiance en lui. 8h.Longue visite du Pce Metternich. Je lui ai lu Humboldt. Il approuve mais il dit qu’en général il ne s’est jamais inquiété de ce qu'il pense. Attendu qu’en politique, il n’a point de sens ni en bien, ni en mal. Metternnich est très frappé, de ce que toutes ces dernières circonstances à Paris ajoutent à votre grande situation. Il était tout occupé aujourd'hui d'une lettre écrite à lui par un gd personnage contenant cette phrase ci. « L'Autriche a le bonheur d'avoir la guerre civile, voilà pourquoi elle se relève » Je trouve cela d’une grande vérité. Je suis bien aise que vos jeunes princes vous aient fait cette visite convenable. Adieu. Adieu.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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Brighton Samedi le 11 Nov. 1848
9 heures

Je vous renvoie la lettre du Duc de Noailles. Sensée. Tout ce que vous me dites & tout ce qui revient de là prouve encore de l’incertitude sur la présidence, et Cavaignac m'apparait toujours comme un grand malheur. Mais avec l’autre aussi quelle confusion. C'est égal j'aime mieux l’autre. Votre élection dans le Calvados me trouble horriblement. J'espère encore qu’elle ne se fera pas. Prenez-y de la peine. Mais si le malheur voulait que vous fussiez élu, ne serait-il pas simple de leur écrire que ne pouvant par les servir de la prison vous les priez d’attendre, ou d'en prendre un autre. C'est bien clair que vous ne devez pas aller à Paris, à aucun prix. Dites-moi que c’est votre avis.
Peel m’invite à Drayton, mais évidemment avec peu d'espoir que j’accepte. C'est trop loin, je ne suis pas capable de ces tours de jeunesse. Je n’ai rien à vous dire ce matin. Les journaux anglais ne sont pas là encore, et mes Français vont se promener à Bedford. On prend l’hôtel pour la forme. Adieu. Adieu. et toujours Adieu.
Malgré les conduites et les citernes je trouve les accidents de Claremont un peu équivoques. Savez-vous, ce qu’ils comptent faire, car Richmond ne doit pas être tenable ? Adieu. Adieu.

Lady Holland me dit qu'on adore Cavaignac au foreign office, on est convenu avec lui de certains arrangements dans l'Orient. Contre nous sans doute. Normanby et Jérôme Bonaparte qui étaient amis intimes sont brouillés tout-à-fait depuis le mois de Mai, je vous conterai cela, rappelez le moi. Adieu. Adieu.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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Brighton Samedi 20 Janvier

Je vous renvoie les deux lettres. Je suis assez frappée de celle de votre hôtesse. Il faut d’abord savoir cependant si vous avez grande confiance dans son jugement, et puis quand même elle dirait vrai ; s’il ne vaudrait pas mieux risquer la non élection plutôt que d’aller se mettre dans cette mauvaise boutique. Voici Barante confirmant un peu les mauvaises dispositions à votre égard. Cavaigac a fait une longue visite à Mad. Rothschild. Elle s’est dit monarchiste ; il a dit que ce serait la reine infaillible de la France, qu’elle ne pouvait être sauvée que par la République qui était comme un malade de la fièvre auquel il faut du quinine pour le remettre. Le quinine est amer. On a administré à la France le remède dans toute son amertume mais ce remède la guérira. Il faut qu’elle soit république. Léon Faucher est entré un moment après, disant que la France ne se sent gouvernée qu’à présent. Duchatel n'y entendait rien. Maintenant les préfets sont contents parce qu'on leur donne des directions claires, précises. Bien glorieux bien satisfait. Avez-vous remarqué les convives chez Falloux ? Tous les partis entourant le président, ce que n'a jamais eu Louis Philippe. Adieu car c’est beaucoup pour [mes yeux] qui ne vont pas bien. Renvoyez-moi Barante, et envoyez lui ma lettre par la poste si elle n’est pas déjà partie par occasion. Ajoutez son N°. Adieu. Adieu.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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Brighton vendredi 2 fév.

Le discours ne ressemble guère à ce que vous pensiez. P. va droit à l’assaut, la Sicile il s’en glorifie. La bonne entente avec la France seulement, la seule puissance nommée les autres, pas. même la phrase. d'usage " Je reçois des assurances des dispositions amicales & & " C’est qu’en effet il ne les reçoit pas. Et le parlement avalera. tout cela ! Rien de tel que de l’audace. Je suis cependant frappée de la tentative d’amendement. Et Brougham ! & Wellington ! Enfin, cela m’est égal. Voici deux très curieuses lettres de Ellice. Je crois qu'il voit très bien. C’est assez mauvais. Je voudrais bien causer de tout cela avec vous. Je suis curieuse de Metternich aujourd’hui sur le parlement d’hier. J’ai été très malade cette nuit des étouffements , c’est passé. Je me réjouis de jeudi, j’ai bien du temps pour m'en réjouir.
8h. Je n'ai rien de plus à dire. Je n’ai pas vu le mari, et la femme ne savait pas dire grand chose. J'attends ce que vous allez m’apprendre. Faites passer les incluses de ma part à Ld Aberdeen. Adieu. Adieu.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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Brighton vendredi 12 janvier 1849

J'ai bien reçu votre paquet. Marion est glorieuse et touchée. J’ai envoyé les deux autres à leur adresse. Je suis contente de la mention que font les journaux. Le roi avait conté à Montebello sa conversation avec vous, mais sans y découvrir the point. J'ai raconté à Montebello qui est bien de votre avis. il est plein de sens. Plein des affaires de son pays. Il ne faut plus qu'un homme de courage, il croit encore que ce sera vous. Il veut avoir un bon entretien avec vous avant son départ. Il va à Paris le 25. Comme tout est mieux ! Je crois que le pays va devenir quelque chose, et que Paris ne sera plus seul la France. Que je voudrais jaser avec vous ! Montebello a fait la connaissance de Metternich qui a commencé par lui dire que l'homme est un substantif. Le peuple, un substantif & & Metternich travaillait déjà à des observations sur votre livre avant de l’avoir reçu. Rien que sur ce qu'il en avait lu dans les journaux anglais. Je voudrais bien que les petites [?] qui apparaissent à Aberdeen devinssent une lumière. Je doute. Voici une lettre que vous aviez oubliée sur ma table. Je vous envoie le National, bien vif, comme vous verrez. J’ai lu moi même votre 1er Chapitre. J’en suis toute charmée. Il faut lire soi-même ce que vous écrivez. Car on s’arrête à chaque sentence. Lu par un autre, même vous, cela perd. Il faut vous méditer enfin, je vous love et très justement.
Adieu. Adieu.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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Brighton Vendredi 19 Janv. 8h. du soir

Voilà enfin votre lettre, [?] ce qui vous en vaut une seconde. Je vous remercie des l'incluse. J'ai vu ce matin, Macauley, Mme de Metternich y était aussi, fort aise de le rencontrer, évidemment curieux des célébrités. Il a dit des drôles de choses. Je vois avec malice. Un trait contre les Jésuites, et puis trouvant que ce que le Pape aurait de mieux à faire, serait de venir à Paris, prendre une petite chambre au 4ème est une bonne cuisinière qui lui ferait une bonne soupe aux choux. De son côté Mme. de Metternich a posé un principe qu’il valait mieux voir tuer deux mille personnes que trancher la tête à un Roi. Voilà une matinée. Mme. de Metternich m'a beaucoup parlé du plaisir qu’avait eu son mari avant hier et m'a questionnée avec curiosité sur l'impression que vous aviez remporté de lui. Je lui ai dit ce qui convenait. Elle a repris " Combien il serait à désirer que les deux hommes se voient souvent. M. Guizot pourrait peut-être trouver de l'utilité dans la vieille expérience de mon mari. " Dans ce moment m'arrive le missive de Metternich. Je vous envoie tout le paquet. Répondez. Cela lui fera tant plaisir. Adieu, Adieu.

Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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Brighton, Vendredi 26 8 h. du soir

Toute une journée prise sans aucun moyen de vous dire un mot. Au reste nous allons vous voir. C'est bien à littéralement à quoi nous allons être réduits. Vous voyez que nous nous verrons et que nous ne causerons pas. Metternich s'est déjà tenu en haleine aujourd'hui. Il m'est resté trois heures. Je ne sais rien. Je serai charmée qu’Emile Girardin fut ministre. Il verra ce que c’est, et on en aura fini de lui. Outre mes yeux j'ai à vous annoncer un pied malade. De sorte que me voilà bien arrangée. Marion a eu une lettre de son oncle. Je trouve tout bien mêlé. On ne s’entend pas. Je ne crois pas au succès des Monarchistes des deux couleurs. Je croirait bientôt plutôt à l’Empire. Au reste vous verrez sa lettre. Mme Roger écrit tristement. Elle ne croit pas trop à la sincérité du Président et malgré des protestations. aux modérés, elle le croit très coupable de s'en aller à la gauche et même à la rouge. Adieu. Adieu. Je suis triste de penser à ces deux jours ce sera un supplice donnez-moi un bonjour. En attendant bonsoir Adieu.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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Broglie, Dimanche 23 sept. 1849 8 heures

Je vois que M. de Falloux va mieux. Mais on doute que d’ici à longtemps, il puisse reprendre les affaires. Si on le remplace, il aura probablement M. Beugnot, pour successeur. Ancien pair. mêmes opinions que M. de Montalembert. Ami des légitimistes sans l'être lui-même catholique, point fanatique. Honnête homme et homme d’esprit, mais au fond du cœur, sans conviction et sans passion. Il a choisi plutôt qu'embrassé ses opinions. Il pourrait boucher le trou de M. de Falloux, sans autre altération dans le Cabinet. On ne croit toujours pas, parmi les connaisseurs à un grand renouvellement. Si M. de Falloux se retire, on fera un effort pour que la modification aille jusqu'à deux ou trois ministres, M. Benoît au lieu de M. Passy, M. Piscatory au lieu de M. de Tracy. Piscatory me paraît de plus en plus pressé. Il n’est pas venu ici évidemment pour ne pas quitter le terrain. Dufaure est décidé à avoir toujours au moins un, jamais plus de deux légitimistes dans le Cabinet. Il se conduit avec assez de suite et de savoir faire. Je reçois des nouvelles de Duchâtel, de La Grange. Pas plus de politique que cette phrase-ci : Il y a bien peu de chose à dire sur les affaires de notre triste pays. Je vois dans tout ce qui m’entoure les sentiments très bons, mais comme partout, peu ou point de portée dans les esprits, et peu d’énergie dans les volontés. On ne sait plus ni comprendre, ni vouloir. " Il reviendra à Paris au commencement de décembre. L’Autriche sera médiateur entre la France et le Pape et dominera à Rome comme Turin. J’assiste ici tout le jour au chagrin du Duc de Broglie surtout d'abaissement. Je puis être aussi modeste que cela me convient. Il est plus noir que jamais aussi désespérant de l'avenir que désespéré du présent. Je ne partage pas cette impression. A tout prendre depuis que je suis en France, je crois un peu plus au salut, sans y voir plus clair. Votre visite à Claremont y aura fait plaisir. J'en ai eu des nouvelles hier par l'ancien précepteur du petit Duc Philippe de Wurtemberg qui vient d'y passer un mois. Il m’a dit que madame la Duchesse d'Orléans avait quitté à grand regret et en pleurant beaucoup. La lettre de Lord John à M. Hume sur Malte est décisive. Il ne peut plus reculer. Lord Minto y a certainement été pour beaucoup. Il n’y a rien de tel que les gens médiocres pour influer. Personne ne s'en méfie.
Je vois dans les Débats un grand article de M. Cuvillier Fleury sur la révolution de Février et sur le Roi. Je le lirai. Lisez-le aussi, je vous prie, si vous avez des yeux, où une lectrice. Je serais bien aise d’en savoir votre impression. C’est certainement un langage à peu près convenu. Adieu, Adieu. Le beau temps est tout à fait revenu ici. Adieu. G.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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Broglie, Mercredi 26 Sept 1849 4 heures

Je vous écris sans plaisir. Cette journée m'ennuie. Je n'y peux rien mettre qui me plaise. Le Président perd beaucoup. Tout le monde le dit ; ce qui ne prouve pas grand chose, car le monde qui parle de cela n'est pas celui qui en décide. Personne ne connait les dispositions réelles des millions d'hommes, paysans et ouvriers, qui sont les rois du suffrage universel. Jamais il n’y a eu plus de raison de dire : " Mon Dieu, pardonne leur, car ils ne savent ce qu’ils font ! " Cela est rigoureusement vrai de tout le monde en France ; peuple et chefs du peuple pensent et agissent tout-à-fait à part les uns des autres, sans influer les uns sur les autres, sans se connaître les uns les autres. Il y a une chose merveilleuse ; c’est qu’ils ne fassent pas cent fois plus mal qu'ils ne font.
N'entendez-vous rien dire de Berlin ? Le Cabinet Braudenburg durera-t-il ? Quel est l’Arnim dont on parle pour lui succéder ? Est-ce notre ancien ami ? J'ai grand peur des fautes futures de Berlin et de Vienne. Dieu sait ce qui en sortirait. Est-ce que nous n'aurions que l’alternative des sottises ? Albert de Broglie, qui connait bien Rome ne comprend pas que la Légation de France ne s’entende pas avec le cardinal Antonelli, homme d’esprit dit-il, modéré, sensé, et avec qui M. Rossi était au mieux. Que faites. vous de M. de Bouténeff ? Est-il à Gaëte ou à Rome ? Je vous quitte pour aller faire le tour du Parc. Il y a de très beaux hêtres. Pas si beaux cependant que le grand chêne du Parc de Richmond.

Jeudi 27 sept. 9 heures
Voilà mes deux lettres. Excellentes. Mais je les aurais mieux aimées l’une après l’autre. Ils m'ont gâté ma journée d'hier. Je ne sais qui est ils. En tout cas, je lui donne ma malédiction. Ils pourraient bien avoir lu la lettre de dimanche, et lundi. Elle en valait la peine. Peu importe. S’ils sont capables de comprendre, Ils auront trouvé à apprendre. J’ai lu et relu la lettre de Lord Melbourne. Et je la ferai lire et relire. Il a cent fois raison. Mais voici cet autre problème que je le prie de résoudre : faire jouer une pièce sans acteurs. Il y a un public en France. Même un grand public, qui siffle ou applaudit. avec beaucoup d'intelligence. Il n'y a pas d'acteurs. Le public ne souffre pas que personne sorte de ses rangs, monte sûr la scène et fasse son état des grands rôles. Il veut que tout le monde reste public. Notre mal est là. Certainement, il faut faire ce qui est nécessaire, et le faire sans s’embarrasser du testament des morts qui ont prétendu que les vivants devaient s’enterrer avec eux. Mais pour réussir en faisant ce qui est nécessaire, il faut deux choses : ne pas se tromper sur la nécessité, et que le public croyant aussi à la nécessité accepte ce qui a été fait en son nom. Le public français ne veut pas croire à la nécessité ! Elle le gêne. Il aime mieux ses fantaisies. Les Anglais sont un peuple politique ; ils agissent. Les Français sont un peuple critique ; ils frondent. J'en sais bien à peu près les raisons. Elles sont trop longues. Pour le moment, il n’y a plus en France qu’une idée, ou plutôt un sentiment qui ait autorité sur les masses et auquel elles soient disposées à obéir. C'est le sentiment de la légalité. Et la légalité, c’est le droit de la majorité à l'obéissance de la minorité. Là où sont la moitié plus un des mâles Français au dessus de vingt et un ans là est le droit ; le droit devant lequel tout le monde, à peu près, s’incline. hors de là, il y a que des prétentions, auxquelles chacun oppose les siennes propres. Voilà ce que disent les gens d’esprit qui se croyent obligés de dire cent subtilités et de prendre de longs détours pour arriver à peu près au même point où le bon sens résolument pratiqué, les conduirait beaucoup plus vite et plus sûrement. M. de Perigny n'est pas dégouté. Les Césars ! Qu'on m’en trouve. Par malheur, il ne suffit pas d'avoir un peu lu l’histoire pour la refaire, et de prononcer les noms pour ressembler aux hommes.
Je retourne demain au Val Richer. J'espère bien y avoir samedi ma lettre. Je l’espère parce que j’ai confiance en vous, car j'ai oublié de vous avertir à temps. Adieu, Adieu. Je vous écrirai le vendredi comme les autres jours. Adieu. G.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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Broglie. Mercredi 26 sept 1849 Sept heures

Puisque vous êtes dans de tels épanchements, avec Lord John ne trouverez- vous pas quelque occasion, bien naturelle de lui parler de la lettre particulière que je lui écrivais sur les mariages espagnols, et qui amena une complication si vive. Je serais curieux de ce qu’il vous dirait. sur cet incident. Je regrette que vous ayez oublié, à Claremont de parler des légitimistes. Tout me confirme qu’il y a eu de part et d'autre quelque nouvelle démarche faite ; pas très sérieuse au fond, mais qui indique que de part et d'autre, on s'ennuie d'entendre tant parler de fusion et de n'y rien faire soi-même. On m'écrit de Paris que Thiers, et ses amis particuliers se montrent toujours préoccupés de mon retour, et de l'influence que je pourrais reprendre, et travaillent toujours très activement contre moi. Il y a certainement un peu de vrai et certainement aussi moins de vrai qu'on ne me le dit dans ces rapports. Ils me viennent soit d’amis très chauds, crédules à force de méfiance, soit des légitimistes qui détestent Thiers et désirent me tenir, avec lui, en état de brouillerie et de soupçon. Peu m'importe du reste ; ce qu’il y a de plus immortel ici bas ce sont les petites passions jalouses, je sais cela; et je sais aussi que lorsqu'on arrive dans la région des grands évènements et des grandes nécessités les petites passions, quelque peine qu'elles se donnent sont de bien peu d'effet. Comme je suis fort décidé à ne plus toucher à rien que pour quelque grand résultat, et par quelque grande nécessité, je me préoccupe très peu des petites passions.

Neuf heures
Ceci est trop fort : Mercredi et ma lettre me manque. Mon plaisir attendu deux jours me manque. C’est très désagréable. Je ne serai point dédommagé par le plaisir d'avoir deux lettres demain. Je n'ai rien à vous dire, et pas envie de vous parler d’autre chose. Je vois que le choléra s’en va de Londres comme de Paris. Adieu. Adieu. Je suis très sûr que ce n’est pas votre faute ; mais c'est une petite consolation. J'espère bien que ce n’est la faute que de la poste ; mais c’est une pitoyable sécurité.
Adieu, Adieu. G.

J’ai oublié de vous dire de m'adresser vos lettres au Val Richer, où je retourne après-demain 28. Mais vous y aurez pensé.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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Brompton. Dimanche 1 Juillet 1849
une heure

Quand nous avons passé une journée ensemble une si douce journée, il me déplait presque de vous écrire, et je ne sais que vous dire. Il faudra bien s’y raccoutumer. J’ai eu tout juste le temps de m'habiller pour aller dîner chez Lord Aberdeen. Lord Haddington, Lord Brougham, Lord Heytesbury Lord Redesdale, Lord Canning, le fils de Lord Stanley, M. Gladstone. Killmansegge & Bonne conversation. Rien de nouveau. On regarde la campagne prussienne sur le Rhin comme terminée. Deux ou trois chefs insurgés ont été traduits sur le champ devant le conseil de guerre et fusillés. Rome est un inépuisable sujet de questions d'étonnement et d'attente. Je vous envoie une lettre assez intéressante de Paul Daru. Renvoyez-la moi tout de suite, je vous prie. La visite de Thiers à St. Leonard fera un peu de bruit. Et il aura beau dire. Les Vieux ne croiront pas qu’il vienne pour eux. Cela confirme fort mon soupçon sur toutes les visites que j'ai reçues ces jours ci et qui venaient d'autour de Thiers. Que de complications et d'embarras se préparent là ! Je ne sais pas si j'y verrai plus clair du Val Richer que de Brompton. Je crois que non. Mais il est sûr que, d’ici, je ne vois pas clair du tout dans l'avenir. Pourtant je persiste dans mes pressentiments. Duchâtel est venu hier pendant que je n’y étais pas. Il me propose, et j'accepte d'aller à St Leonard Samedi prochain 7. Dumon, et probablement d’Haussonville et Albert de Broglie. viendront par le bateau qui passe le 6 de Dieppe à Newhaven. Je vais écrire au Roi pour lui demander, si ce jour lui convient. Et à Madame la Duchesse d'Orléans. Adieu. Adieu. Il fait bien beau aujourd’hui. J’espère que vous aurez Marion tout le jour. Adieu. Adieu. G.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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Brompton Dimanche 7 Janv 1849
9 heures

Voici du nouveau et du dessous de cartes. Nous avons été étonnés que les interpolations sur la retraite de M. de Malleville n’arrivassent pas. Les ministres et les patrons de Louis B. en ont été aussi étonnés que nous. Ils s’y attendaient. C'était de la gauche, des amis de Cavaignac, que l’attaque devait venir. Pourquoi point d’attaque ? Ils ont soupçonné quelque piège quelque intelligence entre la gauche de l’assemblée et le président de la République. Ils avaient raison. Les gens de la gauche, les républicains avaient fait dire au Président : « On se moque de vous ; on ne vous a ouvert la porte que pour vous jeter par la fenêtre. Les modérés ne veulent pas plus de vous que de nous. Ils veulent la Monarchie, le comte de Paris, Henri V. Venez à nous. Nous ne voulions pas de vous pour Président de la République. Mais nous voulons la République, et vous pour son président. puisque vous l'êtes. Avec nous vous aurez la majorité dans l'Assemblée, un cabinet qui sera vraiment à vous, non à des protestants ennemis, et de l'avenir." Le Président a écouté. Des pourparlers ont eu lieu. Rien n’était convenu mais tout était proposé. Le Général Cavaignac devait faire un discours d'adhésion au Président. Le rapprochement ainsi motivé et affiché, on se rapprochait en effet. Le Président gardait deux ou trois de ses ministres, ceux qu’il croit fidèles. Lacrosse à la marine, peut-être Drouyn de Lhuys aux Affaires Etrangères. Il renvoyait les autres, et prenait à leur place Dufaure, Vivien, Tourret, Billault. Le Gal Lamoricière rentrait à la guerre. Cavaignac remplaçait Bugeaud dans le commandement de l’armée des Alpes. Changarnier était réduit au com mandement de la garde nationale. Odilon Barrot se retirait dans la Vice Présidence de la République. L'alarme a été grande dans le camp modéré, parmi les patrons officiels de l'élection de Louis B, et de son Cabinet. Ils ont reconnu qu'avec les ministres actuels, le poste était mal gardé, et ne serait pas gardé longtemps. Ils se sont demandé s’ils ne devaient pas se résigner à prendre eux mêmes en main les affaires de la République et de son président. C'est l’avis du Mal Bugeaud. Il a insisté. M. Molé a douté. M. Thiers a rechigné. Les patrons en second, les journalistes du parti modéré qui ont poussé à l'élection de Louis B., se sont fâchés Véron et Emile Girardin sont allés trouver Thiers et lui ont déclaré que les choses ne pouvaient pas aller de le sorte que le nouveau gouvernement n’allait pas du tout qu’ils s'étaient, eux, engagés dans cette élection sur la parole à lui, comme chef du parti modéré que les chefs devaient conduire ; que, pour eux ils voulaient décidément savoir si c'était les chefs du parti modéré qui refusaient leur concours au Président, ou le Président qui ne voulait pas de leur concours; et qu'après s'être éclairés eux-mêmes à ce sujet, ils éclaireraient le public. Forte humeur et grand embarras de Thiers, Véron et Girardin ont annoncé qu'ils allaient faire la même démarche, auprès de M. Molé et du Mal Bugeaud. On en est là. Le Président entre deux selles, ses protecteurs au pied du mur, et les Républicains à l'assaut. On croit à un replâtrage, à quelque déclaration donnée, à quelque renfort apporté par les protecteurs au Président. On doute qu'ils prennent eux-mêmes la défense de la place. Mais il est clair que le Président ne se laissera pas mettre tout doucement à la porte et que les Républicains sont prêts à entrer pour le soutenir. On ne sortira pas de sitôt du gâchis, et tout le monde, protecteurs et protégés, s’y barbouillera, plus ou moins. Il paraît que tout en veillant à la sureté de la République, le général Cavaignac, est fort désabusé, sur son compte. Quelqu'un lui disait qu’il devait trouver la France bien ingrate ; il a répondu: « Non. On n’est pas ingrat, on me sait gré de ce que j’ai fait ; la France m’a tout, simplement déclaré qu’elle n’était pas républicaine.» A un autre, il a dit : « Je me suis trompé ; j'ai cru la France républicaine, ou disposée à le devenir ; elle ne l'est point. Louis Napoléon la croit Bonapartiste ; il se trompe comme moi ; elle ne l’est pas davantage. " Je vous envoie ceci pour le plaisir de Marion. Je suis bien aise que son héros ait du bon sens. J’aime le bon sens partout, même chez mes ennemis. J’ai passé hier ma soirée seul, au coin importante dans la législation réciproque de la France et de l'Angleterre, l'extradition réciproque des banqueroutiers frauduleux. " Vous ne savez peut-être pas que le fromage de Brie était une des grandes friandises de Lady Holland, et que M. de Talleyrand en ferait venir pour elle par le portefeuille, quand il voulait lui plaire Adieu. Adieu. Je ne fermerai ma lettre qu'à la fin de la matinée. J’irai à l' Athenaeum puis dîner chez Duchâtel. Adieu. G.

3 heures
Je sors pour faire deux visites. De là à l' Athenaeum. De la chez Duchâtel. Si j'apprends du nouveau, ce sera pour demain. En voilà assez pour aujourd’hui d'ailleurs, il n’y aura rien, aujourd’hui dimanche. Adieu. G. Une nouvelle lettre de Lady Jersey, insistant plus fort pour Middleton. J'élude toujours. Je n'ai ni le temps, ni le désir. G.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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Brompton Dimanche 21 Janv. 1849

Je ne me suis jamais accoutumé à cette date du 21 Janvier. J’étais si enfant que je n'en ai aucun souvenir personnel. Mais l'impression m'en reste profonde. Je suis bien près de l’avis de Madame de Metternich. On peut oublier le champ de bataille d’Eylau, non pas la place Louis XV. J’aime cent fois mieux courir le risque de la non élection que courir, ou avoir l’air de courir après l'élection. Je viens d’écrire dans ce sens au duc de Broglie. Il est à Paris très sombre. Dumon aussi. Ce que Barante vous écrit est vrai. J’ai une lettre de lui où il me dit la même chose, et toutes celles qu’on m’apporte les confirment. De sombres pronostics, et des intrigues pitoyables, il n’y a que cela. Ce que fera le pays en masse sera peut-être bon; et à de bons instincts. Ce que feront les individus isolés ceux dont nous savons les noms, sera mauvais ; ils sont plus aigris qu'éclairés. On croit que décidément l'assemblée n'assignera point de terme fixe pour son départ. Elle se contentera de réduire à trois ou quatre le nombre des lois organiques, et voudra faire celles-là ainsi que le budget ; ce qui pourra bien la conduire jusqu'au mois de juillet. Il y a autant de mécontentement que d’abattement, et vice versa. Le public trouve que les légitimistes se remuent beaucoup, et commence à s’en impatienter. On dit que le grand dîner de M. de Falloux a déplu. On dit cependant, en même temps, que depuis quelques jours, Thiers tourne à la fusion. Mais on ajoute que ce pourrait bien être uniquement un trick de quelques jours. Des Ministres actuels. Léon Faucher est le meilleur, le plus laborieux, et le plus sérieux. Il a donc raison d’être glorieux. Mais on dit aussi qu’il est désagréable, maussade, dur, impoli et détesté. Je vous répète les rapports de deux ou trois personnes que je viens de voir, entr'autres de Duchâtel qui est revenu hier au soir de Belvair, frappé de la splendeur, de l'ordre, de la froideur et de l’ennui. Il dit que s’il n’avait pas eu pour causer un peu, Lady Alice et M. Stafford O’Brien, il ne sait pas ce qu’il serait devenu. Le duc de Rutland était en effet malade. Tout s’est passé sans lui. Duchâtel l’a vu dans sa chambre la veille de son départ. Duchâtel a bien envie, aussi de prolonger son séjour à Londres jusqu'après les élections à moins qu'elles ne soient retardées jusqu'au mois de Juillet. Nous n'aurions, en ce cas, aucune raison de ne pas retourner, dans le cours de mars. Notre retour n'aurait aucun air électoral. Votre lettre pour Barante part aujourd'hui. J’ai effacé baron et mis l'adresse. Il est place Vendôme n°8. Je vous rapporterai la sienne samedi. Adieu. Adieu. J’aime bien les longues lettres mais ne fatiguez pas vos yeux. Adieu G.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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Brompton, Jeudi 7 Juin 1849
8 heures

Voici la lettre que vous désirez. Montrez la mais ne la donnez à personne je vous prie dans l'état ou la France est près de tomber de telles vérités, si, par un accident quelconque, on savait qui les a dites, peuvent devenir des questions de vie ou de mort. M. P., en me rendant compte des négociations ministérielles auxquelles il a pris part, finit par cette phrase : " Je n’ai emporté de tout cela qu’une impression, c’est que le Président et La Redorte s'étaient très bien conduits, qu'on pouvait en toute sécurité, être le collègue du second et que le premier très loyal, très simple, très désintéressé sans vanité, sans susceptibilité aurait fait un roi constitutionnel excellent, mais que Dieu ne l'a destiné ni à sauver, ni à fonder des Empires. Qui sait cependant, car il a la foi ? " Hier une heure après votre départ, j'ai reçu de M. Mallac une lettre écrite avant-hier au soir, qui contient ceci : « J'ai vu le Maréchal ce matin. Il se tient à l'écart et en réserve. L'état de l’armée l’inquiète. Les lettres qu’il reçoit des commandants des corps qui forment l’armée des Alpes, ne sont pas rassurantes. L'esprit des troupes se gâte ; les folles idées qui sont répandues dans le peuple, fermentent dans la tête des soldats. Les règles de la discipline sont observés mais il faut les appliquer sans cesse. L'obéissance est devenue grondeuse et lente. Tout annoncé enfin que le mal fait des progrès, et que nous sommes en dérive. L'armée nous échappera comme tout le reste avant peu, s’il n’arrive pas un grand événement qui nous fasse sortir de l'impasse où nous sommes. Faire de l’ordre avec le désordre moral et du gouvernement avec l'absence de tout gouvernement, c'est un problème insoluble ; il faut que cette situation éclate, et qu’il en sorte le despotisme de Louis Nap. ou celui de la rue. Le dernier me paraît le plus probable. J’attache bien peu d'importance à ce que fera le nouveau Cabinet, s'il apporte des lois répressives, il pourra avancer l'heure de la lutte et c’est là notre meilleure chance, s’il se borne à vivre au jour le jour, il fera durer la situation quelques mois encore pendant lesquels tous les moyens de résistance auront péri. Alors le triomphe de la rue me parait certain. Toute la politique se réduit aujourd’hui à comparer les forces de l’insurrection et celles de la résistance et à savoir quand et comment la bataille s’engagera. " Vous voyez que tout le monde est unanimement noir. J’ai vu hier soir, chez la marquise de Westminster, beaucoup de monde rose et blanc qui ne pensait pas à autre chose, qu’à se montrer et à se regarder. Je n’y ai rien appris. J'ai trouvé Kielmansegge assez inquiet de la Constitution de Berlin et de la République des bords du Rhin. Il craint les amours propres d'auteurs et les ambitions populaires. Ici, l'attaque de lord John avant hier soir contre MM. Bright et Cobden, fait assez d'effet. Le mot narrow-minded a beaucoup blessé les radicaux. Les Torys ont beaucoup applaudi. Je le veux bien, pourvu qu'ils n'oublient pas qu’il y a peu de sureté à vaincre par la main de ses adversaires ; on finit toujours par payer les frais de la victoire. Adieu. Je sors à midi, pour aller passer une partie de ma journée en pleine Eglise anglicane, à St Paul dans le banc de l'Evêque de Londres d'où j’entendrai l'Evêque d'Oxford. Puis, j’irai la finir chez les Quakers, au milieu de la tribu des Gurney. On me dit qu'il y en aura cinquante avec qui je dinerai sous une tente. Braves gens, amis, au fond de l’autorité qu’ils tutoient. Et leurs femmes sous leur petite coiffe blanche, ne sont mi moins jolies que d'autres, ni moins charmées qu'on les trouve jolies. Ce que j’ai écrit il y a quelques mois, en parlant de la démocratie a fait son chemin. Lord Chelsea me disait hier à dîner : " Comment peut-on dire que c'est la forme de gouvernement qui fait la sureté ? Il y a aujourd’hui trois gouvernements forts et tranquilles l’Angleterre, monarchie constitutionnelle ; la Russie, despotisme, les Etats-Unis, république. Reste toujours l'embarras de choisir. " Adieu. Adieu. Je vous prie de prier qu’il ne pleuve pas puisque je dois dîner sous la tente. Je n'y resterai certainement pas s’il pleut. J'ai le cerveau encore pris un peu moins. pourtant. Adieu. A demain. G.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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Brompton Jeudi 18 Janv. 1849
3 heures

Je trouve en arrivant de bonnes nouvelles de mes affaires électorales dans le Calvados. Mes amis conservateurs reprennent courage. Les légitimistes m'épousent chaudement. On me dit que bientôt les candidats qui essayaient de m'écarter viendront me prier de les aider. Tout cela me confirme dans la résolution convenue. Des nouvelles contraires produiraient le même effet. Voici une lettre de M. Vitet homme d’esprit, froid, juste et sagace. Vous verrez qu'il est sombre, même après le succès futur, s’il vient. Renvoyez-la moi, je vous prie. Point de nouvelles générales. Duchâtel est de retour de Belvain. Il vient de me renvoyer un livre. Je le verrai probablement demain. On a fait en Belgique une contrefaçon de ma Démocratie. Si petite qu'on l'envoie dans des lettres. pour 10 sous. Comment passe-ton si vite du plaisir au regret ? Une minute creuse un abyme. Adieu. Adieu. Ne vous fatiguez pas à lire.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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Brompton. Jeudi 23 nov. 1848

Voici une immense et curieuse lettre de Paris. J'en ai retranché deux feuillets qui n'étaient relatifs qu’à des affaires personnelles, maisons, vins, Calvados &. Je vous envoie tout ce qui est intéressant : la dernière page retranchée dit à la fin. " Lundi 20 nov. On m’apporte la lettre que vous m'avez écrite le 17. Vous avez parfaitement compris l’article des Débats, une impertinence à réprimer ; le ressentiment de la liberté qu’on avait prise de disposer, sans dire gare, de toute le parti modéré ; une rouerie à déjouer ; une position pour l'avenir. Il y a eu de tout cela ; et lorsque j'ai lu tout à l'heure à Bertin ce passage de votre lettre, il a ..." Le reste sur les feuillets que je vous envoie. Renvoyez-moi, je vous prie, dès que vous les aurez lus. Je veux répondre par ma prochaine occasion. C’est bien fin. Mais l'encre est un peu plus noire.
Merci de la lettre du duc de Noailles. Je vous la renverrai demain. Je veux la relire, et je suis pressé ce matin. J’apporterai mardi tout ce que vous me prescrivez. Je ne regrette pas, Miss Gibbons pour vous. Nous trouverons bien l’équivalent quand il le faudra absolument. Je vous ai dit hier mon impression sur Berlin. Bien d'accord avec la vôtre. Je ne m'étonne pas du galimatias du Prince de Metternich. C'est l'Allemagne. Il a respiré cela toute sa vie. Ce qui est de lui, c’est le bon jugement.
Je n’ai pas encore mes journaux français. Adieu. Adieu. J’aimerais mieux dire à demain qu'à mardi. J'ai beaucoup à vous dire. Adieu. G.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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Brompton. Lundi 4 Sept. 1848
Midi

Je ne veux pas que vous soyez sans lettre demain toute la matinée Quoique je réserve pour le soir la longue conversation. J’ai vu Dumon hier au soir ; pas Salvandy qui dînait à Holland House, et en est sorti trop tard. Salvandy vient de m'écrire qu'il viendrait me voir demain matin. Il est, à ce qu’il paraît, en assez mauvaise santé et dans un état de grande excitation, ne pouvant ni travailler, ni donner. Il avait quelque envie d’aller se faire juger à Paris, pour donner quelque satisfaction à son agitation. Il a cédé aux premières objections de Dumon. Il est ici pour quelques jours. Montalivet est venu surtout pour les affaires privées du Roi. Elles paraissent en meilleur train. Le gouvernement veut en finir et a demandé que le Roi nommât un fondé de pouvoir avec lequel il pût débattre et traiter. On a indiqué en même temps que Dupin serait accepté. Dupin, consulté, a dit qu’il accepterait. Et le Roi, après quelque hésitation, vient de nommer Dupin. On est fort préoccupé, à Claremont de la crainte que quelque incident ne vienne déranger cette bonne veine. On avait entendu dire que je me proposais d'écrire. On a témoigné à Dumon le désir que j’attendisse. Il a fort rassuré. Montalivet a dit à Dumon les mêmes choses qu’à Montebello sur la fusion, et sur ce qu'on en pensait à Claremont. A demain les détails.
Lady Palmerston devrait bien me rendre un petit service, trop petit pour que je me fasse la petite affaire de la demander à son mari. Mad. Baudrand avait envoyé à mes filles, par André un petit pot à crème en argent, fort joli, dit-on. La douane l’a pris sur André et l’a retenu. Je voudrais bien qu’on me le fit rendre en payant, comme de raison les droit exigés, si mon ami Ellice était ici, c’est à lui que je m'adresserais. Il a fait toutes mes affaires de ce genre. Mais Glengwich est trop loin. Et je m'adresse à Dieu, à défaut de ses saints, si tant est qu’Ellice soit un saint, et un saint de Lord Palmerston. Pouvez-vous écrire ou dire à Lady Palmerston deux mots sur mon pot à crème ?
L'impression de Paris est à la guerre. Le gouvernement parait croire qu’une forte démonstration suffira pour rendre l’Autriche plus traitable. Mais les démonstrations mènent loin. Vous voyez qu'on en médite une sur le Rhin en même temps que sur les Alpes. Je persiste à douter. Pourtant, pour Cavaignac, l’alternative est cruelle. Si l’Autriche cède, ou s’il la bat, ce sera pour lui un grand succès. Londres a un bien grand intérêt à ne pas lui laisser courir cette chance, car c’est en le triomphe de Paris tout seul, ou la guerre générale. Je répète que je persiste à douter. Adieu. Adieu.
André a remis à Jean, avec vos paquets, deux bouteilles de vin de Bordeaux. Gardez-les moi, je vous prie. Adieu. Adieu. G.
Lord Aberdeen m’a renvoyé votre lettre du 28. Il ajoute : " I'm already in debt with the Princess, and will write to her very soon."

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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Brompton lundi 5 Février 1849

Vous me demandiez s'il y avait complot Lundi dernier à Paris. Voici ce que m'écrit mercredi M Lenormant. Ellice, arrivé hier, m'a apporté sa lettre : " Nos adversaires avaient la partie belle avant-hier. Au premier signal, les colonels des 4e, 5e, 6e, 7e et 11e légions de la garde nationale auraient fait marcher leur monde et l’auraient rangé autour de l'Assemblée. La garde mobile suivait le même mouvement. Les clubs descendaient dans la rue. On recommençait les barricades de Juin. Les quatre légions aristocrates auraient pris peur ; la 3e nous aurait d'abord abandonnés. Nous tombions infailliblement aux mains des rouges. Pour nous sauver, nous avons eu d'abord les admirables dispositions de Changarnier, et ensuite le refus des trois quarts des ouvriers de prendre part à un mouvement qui aurait eu pour résultat de renverser Napoléon. Maintenant la majorité hostile qui s’était constituée dans l'Assemblée nationale est intimidée ; et comme aujourd’hui, par le fait de l'étrange constitution qu'on nous a donnée, une crise ministérielle ne peut avoir lieu sans emporter le président, le cabinet a le point d’appui nécessaire pour achever de réduire la chambre... Nous avons deux hommes résolus M. de Falloux et le Général Changarnier. Léon Faucher, montre aussi de l'activité et de l’énergie. Barrot quoique beaucoup plus mou, semble préoccupé de la pensée de réparer ses fautes ; sa conduite est une expiation. " Et il ajoute dans une lettre d'avant hier samedi 3 : " Nous sommes sous le coup d'une nouvelle menace de trouble pour lundi. La proposition Rateau étant remise à lundi, et la loi sur les clubs venant aussi lundi ou mardi, on dit tout haut qu’on ne pendra les aristos que lundi. On ne dit plus les aristocrates. On crie : Mort aux aristos. Cependant ne nous croyez pas encore vaincus ; le président est très ferme et très uni à son ministère. La ville de Paris est une immense place de guerre, et Changarnier a pris ses positions très habilement. Une partie du corps d’armée des Alpes arrive à Orléans aujourd’hui. Si les malheureux essayent encore un mouvement, nous aurons l'avantage. J'ai peine à croire qu'ils engagent ce mouvement. La classe ouvrière ne se déclarerait pour eux que dans le cas où nous serions battus. " Que pensez-vous de ce tableau ? je ne vous envoie pas la lettre même. Elle est pleine de longs détails sur mes affaires personnelles, électorales et autres. Vous avez tout ce qu’il y a d’important. Je regrette de ne pas voir Ellice aujourd'hui. Je pars à midi, pour Claremont et Croker. Point de nouvelles hier à l’Athenaeum. J’y ai vu Duchâtel qui n’avait rien. Je ferme ma lettre pour qu’elle soit mise à la poste de 9 heures vous l'aurez le soir. Je vous écrirai de West Molesey. Adieu. Adieu. Adieu. G.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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Brompton Lundi 22 Janv. 1849

Voici une preuve qui vous amusera de l'effet de ma brochure en France. Je ne l'ai point fait envoyer à M. Molé et elle ne lui a point été envoyée de ma part. J’ai la liste des personnes à qui j'ai ordonné de l'adresser et à qui elle a été effectivement adressée. M. Molé n’y est pas du tout. Mais il lui a convenu de supposer ce point de départ, et j'ai reçu de lui ce matin la lettre dont je vous envoie copie. Je ne veux pas faire courir à l'original les hasards de la poste. Je vous l'apporterai Samedi. Rappelez-vous la conversation de lui que je vous ai lue il y a quelques jours et riez toute seule. Je lui répondrai très simplement, et poliment, sans un mot qui démente ni qui accepte son point de départ, et en me félicitant que nous soyons d’un seul et même parti. J'enverrai au Duc de Broglie copie de la lettre de Molé et de la mienne. Je veux qu’il y ait à Paris, un de mes amis qui soit au courant. Et je compterai là un ami de plus, que je tâcherai de garder et dont je me garderai toujours.
La lettre de Bulwer est très jolie. Vraiment jolie pour le tour, en même temps que spirituelle au fond. Je vais l'envoyer à Lord Aberdeen Lui avez-vous écrit et viendra-t-il à Brighton dimanche ? Cela me divertira de lui montrer la lettre de M. Molé. Je me promets un vrai plaisir samedi de la lecture du Prince de Metternich, et j'espère que la lecture ne supprimera pas tout à fait la conversation. Je veux les deux. Je viens de voir un homme parti hier matin de Paris. Un vrai bourgeois de Paris, intelligent, bavard sensé, léger, moqueur, et prenant son plaisir à flâner à travers les événements comme sur les boulevards. Il regrette Cavaignac qui, dit-il, aurait, de gré ou de force, enterré plutôt la République. Il ne croit pas que l'Assemblée se dissolve sitôt. Il rit de Louis Bonaparte, et ne se soucie pas beaucoup qu’on le renverse." Il ne peut pas nous faire grand bien, dit-il ; mais tant qu’il est là, personne ne nous fera grand mal." Par goût, il est régentiste et n'y croit guères. Par raison, il voudrait être légitimiste, et n'en peut pas venir à bout. Il m'a assez amusé, comme type de Paris. Charmant Paris, dit Bulwer. Voici l’article du Siècle. Gardez-le moi, je vous prie. Je ne veux pas le perdre. C’est un article intelligent. J’ai écrit hier au Duc de Broglie. Et ce matin à mon hôtesse. D'après ce que m'a dit hier Duchâtel, le Duc de Broglie est déjà de mon avis sur le moment de mon retour. Quant au jugement de mon hôtesse je ne la connais pas assez pour le bien évaluer ; mais je le crois bon jusqu’à 5 pieds de haut, et de peu de valeur au-dessus. C’est le cas de bien des gens. On voit selon sa taille. Adieu. Adieu. Nous venons d'avoir un violent orage, et voilà un beau soleil. Je vais me promener un peu. Adieu. G.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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Brompton, mardi 5 juin 1849 10 heures

Hier m’a remis en contentement. Je n'étais pas de mauvaise humeur, ni injuste ; mais je n'étais pas content. Je supporte assez bien à la surface, l’imperfection des meilleures choses de ce monde ; mais, au fond du cœur, je ne l'accepte pas du tout. Rien dans les journaux. Evidemment le nouveau cabinet ne réussit pas dans le parti modéré. L'univers en parle mal. L’Assemblée nationale n’en dit rien. Le Journal des Débats prêche la résignation plus que l’espérance. Si ce cabinet avait pour résultat de compromettre et d’engager les chefs du tiers parti dans le parti modéré, ce serait bien mais ce sont des gens que rien ne compromet, et n’engage. Je les ai vus à l'œuvre. Ils avaient presque tous voté, les lois de septembre. Ils ont été des premiers à les attaquer. Ils en feront autant. Après déjeuner, j’irai voir Duchâtel et Lord Aberdeen de qui j’ai trouvé un billet en rentrant hier soir. Je vous écrirai en en revenant. Ils m'apprendront quelque chose. Quelle bonne chaleur ! Je n’en ai pas moins éternué à tout rompre en me réveillant.
3 heures Duchâtel était à Ascot. Mais sa femme m'a montré les lettres qu’il avait reçues hier de M. Vitet. Mêmes détails et mêmes impressions que dans les miennes. Seulement il n’espérait pas grand chose du cabinet qui ne s'est pas formé. A l’Athenaeum, la 3e édition du Morning Chronicle, que vous verrez ce soir annonce que le Message du Président à l’Assemblée n’a pas été présenté hier. Le nouveau Cabinet y a trouvé à redire, et à changer surtout quant à la question Italienne. Dufaure et Tocqueville en ont, dit-on, trouvé la politique too bold. On prétend que le Président l'a rédigé lui-même. Je n'en crois rien. On ne dit pas à quel jour la présentation est remise. L'ajournement ferait hier un mauvais effet dans l'Assemblée. Des dissentiments dans le Cabinet, des hésitations. Tout le monde s’inquiétait et la majorité s’irritait. Voilà une longue lettre du duc de Broglie, qui m’arrive. Illisible pour vous. Je vous la lirai demain. Une appréciation de la situation générale aussi sombre que possible, pour l'avenir comme pour le présent. Point de faits spéciaux et nouveaux. Voici ce qu’il y a de plus actuel : " Notre Chambre nouvelle, prise en soi est bonne. La majorité est saine, nombreuse, honnête, décidée. Mais, comme elle est composée, pour moitié, de légitimistes, on la traite déjà de contre-révolutionnaire, et les tiers partis qui se forment ou se font par faute de donner les mains à cette prévention. Il n'a pas été possible, pour cette raison, de former un ministère d’une couleur tranchée. Les négociants, les banquiers, les industriels ont demandé, à grands cris, un ministère de la couleur Passy et Dufaure. Le président a dû céder à son grand regret, il faut le dire, et après avoir employé tous ses efforts pour en venir là. A tout prendre je crois que c'est pour le mieux. Dans l'état où est l’armée, il faut mieux qu’elle ait à défendre un gouvernement qui ne soit pas suspect de royalisme, et la médecine expectante que nous allons essayer vaut peut-être autant que la médecine héroïque. " Je ne crois pas du tout que ce soit pour le mieux. C’est à coup sûr pour le pire dans l'avenir, et dans un avenir prochain. Le duc de Broglie regarde la bataille prochaine comme inévitable. J’ai causé longtemps avec Lord Aberdeen. Toujours, et même de plus en plus persuadé qu’il y a, dans le cabinet, un travail aussi actif que sourd, pour se défaire de Lord Palmerston, et que ce travail gagne du terrain, même assez haut. Une douce violence, faite par le Parlement, serait accueillie et est peut-être cherchée. Adieu. Adieu. Adieu. A demain dans la matinée. G.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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Brompton, Mardi 7 Nov. 1848
2 heures et demie

J’arrive. Le train a marché lentement. J'arrive, le cœur encore joyeux de ces 21 heures, triste qu’elles soient passées, joyeux de l'espoir de les retrouver. C’était charmant.
Je trouve beaucoup de lettres curieuses. J’ai à peine eu le temps de les lire. Rien de nouveau dans la situation. Thiers essayant de jouer tout le monde, à son profit futur. A demain les détails. M. Lemoine est arrivé et dîne aujourd’hui avec moi. Plus, une lettre de Sir Robert Peel. Trois pages d’instances pour que j'aille à Drayton. Il n'y a pas moyen de refuser. Il m'invite expressement pour le Vendredi 17 Novembre. Il voudrait me garder jusqu'au jeudi suivant. Ceci, je ne peux pas. Mais j’irai vendredi 17 après vous avoir revue. Nous verrons pour combien de jours. Adieu. Adieu. Adieu. Je vais faire un peu de luncheon. Ma lettre sera à la poste avant 4 heures. Adieu. G.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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Brompton, Mardi 9 Janv. 1849
une heure

Quel ennui que vous soyez loin ! J’aurais tant à vous dire, et à discuter avec vous ! Pour le public et pour moi. Il n'y a pas moyen de tout écrire. C’est trop long et trop court. J’ai passé hier une heure et demie à Richmond. Une demie heure d’abord, chez la Reine. Assise dans un grand fauteuil, les jambes étendues et enveloppées. Encore maigre, mais le teint clair et reposé ; plutôt bonne mine de convalescente près d'être guérie. Sereine et pas gaie. Elle m'a beaucoup parlé de sa santé : « Je vais beaucoup mieux. M. de Mussy m’a sauvé la vie. Je suis encore bien faible. J’ai encore mal aux entrailles. J’ai encore les jambes un peu enflées. Je me promène tous les jours quand il ne pleut pas. Même quand il gèle. Amenez-moi vos filles, avant de retourner en France. Qui sait si je les reverrai ? " Très amicale. Elle m’a demandé si je me présenterai aux prochaines élections. J'ai dit que oui si la prochaine assemblée paraissait destinée à rétablir la Monarchie ; non si elle n'était destinée qu'à servir ou à tracasser la République. Elle a fort approuvé. Le Roi, aussi, qui était là. Il a insisté : " Vous avez bien raison, de n'être pas pressé. Quand on a été ce que vous avez été, quand on a votre talent, il faut se faire désirer, beaucoup désirer. Croyez- moi ; c'est un conseil d’ami. " J’ai accepté et remercié. Nous sommes sortis de chez la Reine. Une heure de tête-à-tête, dans le salon. D'abord les affaires privées. On n'a pas encore rendu les dots et les rentes des Princesses. Pourtant il croit qu'on va les rendre. Passy est bien. Il retourne probablement à Claremont à la fois de la semaine. Les ordres sont donnés. Toute la famille y retournera avec lui. Il le croit, sans en être bien sûr. Après, si on rend à Monseigneur le Duc d’Aumale une bonne partie de ses revenus, il pourrait bien prendre une maison à Richmond, ou à Brighton, quelque part pas loin de Londres. Mad. la Duchesse d’Aumale a grande envie d'être maîtresse de maison. L'essai qu'elle en a fait à Alger lui a beaucoup plu. La Princesse de Joinville soupire pour une visite au Brésil. Rien qu’une visite. Elle n’y voudrait pas rester. Mais pas même de visite à présent. Le Prince de Joinville doit rester. Il le sent lui-même. Il peut être utile à la France à sa famille. Il est populaire. Précisément à cause de ses défauts. Grand morceau contre la manie de la popularité. Tendres regrets aux prises avec le bon sens. Je voyais venir l'allusion. Il a repris la conversation de chez la Reine. Je ferai très bien d'attendre. Il faut laisser dissiper cette impopularité amassée contre moi. Je n’ai pas voulu laisser passer. - Sire, je serai populaire quand je voudrai. J’ai été très populaire sous la Restauration. - Ah oui, quand vous faisiez de l’opposition. - Précisément sire. Je l’aurais été encore sous le gouvernement du Roi, si j’avais voulu. C’est à servir le Roi et la bonne politique que je suis devenu impopulaire. Certainement; c'est comme moi. J’ai accepté l'honneur de l'assimilation.
Il avait envie de parler d'autre chose. J’ai insisté pour bien établir que j'étais impopulaire par mon fait de mon choix, pour la bonne cause qui était sa cause à lui et à sa famille ; qu’il avait toujours dépendu et qu’il dépendait toujours de moi d'être populaire, mais que je n’en avais nulle envie, que je ne tenais qu’à une seule chose, c’est qu’on sût bien que si je ne l'étais pas, c’est parce que je ne cherchais pas à l'être et non parce que je ne pouvais pas l'être & & Il m’a fort approuvé de très bonne grâce. Je ne connais pas d'homme qui s'embarrasse moins dans une conversation de ce qu’il a pu dire dans une autre. Le moment où il parle, la personne à qui il parle, sont tout pour lui. Privilège de Roi. Mêmes dispositions, et même langage à propos de Mad la Duchesse d'Orléans. Il en a reçu une longue lettre ces jours-ci. Raisonnable, plus raisonnable que les précédentes. Il s'occupe d'y répondre. Il a reçu pour le jour de l’an une très jolie et très sensée lettre du comte de Paris. Très sensée. Il espère bien que c'est l'enfant que l’a faite lui-même. On ne peut guère la lui avoir faite. Le Duc et la Duchesse de Montpensier sont toujours fort bien à Séville. Pourtant la Duchesse s’y ennuie un peu, et aurait envie de Madrid où la Reine sa sœur la désire toujours beaucoup. Le Duc promène sa femme de côté et d'autre pour l'amuser. Il ne se soucie pas de Madrid. Il y a trois semaines, on a cru la Duchesse grosse. C’était une erreur. Très bonnes nouvelles de Naples. Mais Lord Palmerston plus mauvais que jamais. Il prête en ce moment aux Siciliens des vaisseaux anglais, des officiers anglais, des munitions anglaises. Tout cela va partir, sous pavillon anglais pour la Méditerranée, comme un renfort de la flotte anglaise. Et une fois-là, on prendra le pavillon sicilien. J’ai trouvé que c'était bien fort. On affirme. Voilà Richmond. Paris serait plus long. Pour demain. Grande humeur de Molé de ce que je vais publier, de ce qu'on veut me lire à la prochaine assemblée. Grande intrigue pour l'empêcher. Déclaration de fraternité avec Thiers, tout en travaillant contre Thiers et la régence. C’est très long et très brouillé. Et toujours le même tempérament de haine féminine. A demain. Voici une lettre de Barante, et une correspondance de Paris dans l'Emancipation de Bruxelles. Elle a quelque valeur. Adieu. Adieu. Encore une fois, Brighton est bien loin. Adieu. G.

Auteur : Guizot, François (1787-1874)
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Brompton Mardi 10 Juillet 1849
Midi

Je suis arrivé hier à point, pour l'avant dernier ommibus. J'étais chez moi à 10 heures un quart. Il fait bien moins chaud aujourd'hui. Vous viendrez peut-être à Londres. Je vais faire des visites toute la matinée. Rien de Paris. Je viens de voir quelques personnes. Une longue lettre de M. de Tocqueville ; assez blessé des attaques de l'opinion Anglaise contre l'expédition de Rome. La lettre est singulièrement médiocre. On me dit qu’il faut lire ce matin, dans le Times, une lettre d’un hongrois sur les affaires de Hongrie. On espère que, tranquille de ce côté, l’Autiche se retournera vers la Prusse et la contiendra. Si cela arrive l’Autriche sera le point d'appui de la France. J'ai dit à deux ou trois personnes que Thiers ne venait pas. Cela fait rire tout le monde, et n'étonne personne. Panizzi qui sort de chez moi, et qui part lundi pour Paris est charmé de gagner son pari avec Ellice. Il avait parié que Thiers ne viendrait pas. Il prétend que, cela reconnu, Ellice ira avec lui, Panizzi aux eaux d’Aix en Savoie.
J'aime bien mieux qu’Ellice se réserve pour vous accompagner à Paris, si vous êtes forcés d'y venir à présent. Mais vous ne serez pas forcée ; vous garderez la rue St Florentin. Décidément, c'est ce que je préfère pour vous. Pas autre chose à vous dire. Adieu. A demain. Je n’ai point de nouvelles des passagers de St Léonard, Dumon et autres. Nous avons eu de bien charmantes journées hier et auparavant. Quand les retrouverons-nous, avec un long avenir ?
Adieu. Adieu. G.
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