Guizot-Lieven

Correspondance croisée entre François Guizot et Dorothée de Benckendorff, princesse de Lieven : 1836-1857


Portrait et autoportrait dans le discours épistolaire de Guizot

Guizot aime la correspondance, Ce genre lui permet d’allier les descriptions, les récits, les portraits, mais aussi les discours autobiographiques, historiques et théoriques. La correspondance de Guizot montre son talent pour la description de personnes, mais aussi la réflexivité critique dont il sait faire preuve. Le discours autobiographique est mêlé au discours du for intérieur et ils se développent ensemble dans la correspondance dès la première période de leur relation, qui devient un moment de découverte et de dévoilement. En 1837, au début de sa correspondance et de sa relation avec Dorothée 15 occurrences sont recensées. Plus d’un mois après leur « 15 juin », date fondatrice dans leur relation, François Guizot offre un intéressant autoportrait en distinguant sa vie intérieure et sa vie extérieure. Il oppose la figure sévère de l'homme public, alors qu'il n'est plus dans le gouvernement depuis le mois d'avril, à l'homme aux émotions ravivées par leur rencontre. François écrit à Dorothée, le 29 juillet 1837 du Val-Richer :

C’est mon tour d’attendre et de me désoler en attendant. Pas de lettre encore ce matin. Je m’étais levé en disposition si confiante, si douce ! Il y a deux mois, je n’éprouvais point de vicissitudes, pareilles. Je n’attendais rien. Avec quelle promptitude, avec qu’elle vivacité j’ai recommencé à vivre ! Car c’est là vraiment la vie. […] Si ma vie extérieure, et ma vie intérieure étaient bien semblables, j’aurais moins ce sentiment là ; je pourrais me croire plus connu de vous. Mais, à la voir du dehors j’ai mené une vie toute d’action, toute vouée au public, qui a dû, qui doit paraître surtout ambitieuse, personnelle, presque sévère. Et en effet j’ai pris et je prends à ce qui m’a occupé aux études, aux Affaires, aux luttes politiques un grand, très grand intérêt. Je m’y suis adonné, je m’y adonne avec grand plaisir comme à un emploi naturel et satisfaisant de moi-même. J’y désire vivement l’éclat et le succès. Et les douloureuses épreuves que Dieu m’a fait subir n’ont point changé en cela ma disposition, ni mon goût. Aux jours mêmes de l’épreuve je ne me suis point senti indifférent aux incidents de ma vie publique ; et tout en en portant le poids avec le plus pénible effort, j’y ai toujours trouvé une diversion puissante et librement acceptée. Et pourtant, j’ai le droit de le dire après ce que je dis là et pourtant là n’est point du tout, là n’a jamais été ma véritable vie ; de là je n’ai jamais reçu aucune émotion, aucune satisfaction qui atteignit jusqu’au fond de mon âme ; de là ne m’est jamais venu le sentiment du bonheur. Le bonheur, Madame, le bonheur qui pénètre partout, dans l’âme, qui la remplit et l’assouvit tout entière est quelque chose de bien étranger de bien supérieur à tout ce que la vie publique peut donner. Au-delà, bien au-delà de tous les désirs d’ambition et de gloire, de tous les plaisirs de domination, de lutte, d’amour propre et succès, il y a un désir, il y a un plaisir qui a toujours été pour moi le premier, tellement le premier que j’aurais droit de le dire le seul ; le désir, le plaisir d’une affection infinie, parfaitement égale de cette affection qui unit et confond deux créatures de cœur, d’esprit, de volonté, de goût, qui permet à l’âme de se répandre dans une autre âme comme la lumière dans l’espace, sans obstacle, sans limite, et suscite dans l’une et l’autre toutes les émotions, tous les développements dont elles sont capables, pour leur ouvrir autant de sources de sympathie, et de joie.

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Dans le discours épistolaire de Dorothée, dans des discours qu’elle rapporte à François, des portraits de Monsieur Guizot sont esquissés. En réponse à la lettre animée de Guizot d’août 1837, Dorothée transmet à Guizot sa description par la duchesse de Sutherland dans une tonalité sentimentale :

Voici ce que m’écrit la duchesse de Sutherland : " Parlez-moi de M. Guizot. Je pense bien souvent à ces belles effusions, d’un cœur et d’un esprit bien remplis. Je vous remercie tendrement de m’en avoir montré quelque chose. Un cœur brisé qui n’en montre que mieux comme il bat."

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En octobre 1840, dans une lettre à son frère M. de Benckendorff, Dorothée répond à des reproches sur ses relations qu’elle entretient avec François en en dressant un portrait.

[…] vous ajoutez que mes relations avec M. Guizot sont connues. Je le crois bien ! Je n’ai rien à cacher. M. Guizot est un homme que son esprit, sa situation, son caractère, sa probité place très haut dans le monde. J’ai du respect pour son caractère et beaucoup de goût pour sa société Je n’imagine pas que vous veuillez insinuer autre chose ? Si je le pensais, je ne vous répondrais pas plus que je n’ai répondu aux journaux.

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Lors de l’ambassade à Londres en 1840, les portraits de François signalés par Dorothée sont des éléments de la réception de l’action de Guizot en Angleterre comme en France. Le 27 mars 1840, Dorothée écrit à Guizot :

A propos, j’ai lu hier une lettre reçue hier de Lord Clarendon, où il dit. "M. Guizot bids fair to be the most popular Ambassador that even was in this country." N’allez pas devenir insolent, restez, restez comme vous êtes, encore une fois, grand, sérieux, cela vous va si bien.

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Deux jours plus tard, elle écrit encore :

Toutes les lettres parlent de vous avec enthousiasme. Je me crois toujours obligée après vous avoir dit cela d’ajouter, restez ce que vous êtes. J’ai rencontré dans le monde des gens de beaucoup d’esprit qui oubliaient cela. Mais moi j’oublie que vous ne ressemblez à personne.

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Au cours de l’automne 1840, à la fin de son ambassade à Londres, les phases d’autoportrait dans le discours épistolaires de Guizot sont associées à une perspective politique et à son l’action publique. Les échanges avec Dorothée à la fin de son ambassade interrogent, spéculent, sondent l’avenir politique de Guizot. Il offre une démarche sincère d’examen de son parcours.

Mais on appartient à sa vocation bien plus qu’a soi-même. On obéit à son caractère bien plus qu’à son goût. Je me suis porté, je me porte aux affaires publiques, comme l’eau coule, comme la flamme monte. Quand je vois, l’occasion, quand l’événement m’appelle, je ne délibère pas, je ne choisis pas, je vais à mon poste. Il y a bien de l’orgueil dans ce que je vous dis là, et en même temps, je vous assure, bien de l’humilité. Nous sommes des instruments entre les mains d’une Puissance supérieure qui nous emploie selon ou contre notre goût, à l’usage pour lequel elle nous a faits.

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A l'automne 1840, la décision de Guizot est prise, la fin de son ambassade est déterminée par son intégration du gouvernement du Maréchal Soult. En envisageant la réaction de ses amis politiques trois auparavant, qui lui avaient conseillé de ne pas entrer dans les débats qui amenèrent à la crise politique en 1837. Guizot décrit alors dans cette lettre son comportement envers eux :

Mes amis se sont souvent trompés, je devrais dire que j’ai souvent trompé mes amis à mon égard. J’ai avec eux du laisser-aller trop de laisser-aller je n’aime pas les refus, les contradictions, les petites querelles. J’aime la facilité, la complaisance. J’aime à faire plaisir à mes amis. Trop j’en conviens ; ou plutôt je crains trop de les contrarier. Le moment arrivé pourtant où j’ai mon parti pris, je refuse, je refuse péremptoirement. Ils ne s’y attendent pas. Ils s’étonnent un peu de rencontrer la limite de ma facilité. C’est ma faute. Il faut être quelquefois contrariant et raide sans nécessité, pour pouvoir l’être sans exciter de surprise, ni tromper l’attente au moment de la nécessite.

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Guizot a aussi un art du portrait et de la description. Dès ses premiers jours en Angleterre, Guizot mentionne et décrit à Dorothée les personnes qu’ils rencontrent. Comme Lord Aberdeen, ils sont souvent déjà connus de Dorothée qui a été la femme de l’Ambassadeur de Russie en Angleterre pendant vingt ans. Ainsi en février 1840, Guizot écrit :

Fanny Cowper est charmante ! Elle promène partout, modestement mais sans embarras, un regard si jeune et si indépendant ! Je serais surpris si elle n’avait pas des goûts très décidés, en attendant des volontés.

Lord Aberdeen est venu à moi avec un empressement marqué. Je l’ai trouvé plus vieux et l’air moins sombre que je ne m’y attendais.

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François Guizot offre un portrait élogieux du premier ministre anglais Lord Melbourne, il décrit leurs entretiens et la posture de son interlocuteur avec une attention aux détails : 

Je viens de chez Lord Melbourne. Nous avons causé une heure et demie. Il me plaît beaucoup, beaucoup ; sa figure, son esprit, ses manières. Il s’est étendu dans son fauteuil, à côté du mien, détournant la tête et tournant l’oreille ; il a parlé anglais, moi, français, dialogue très régulier, chacun à son tour, interrompu seulement par ses rires. On dirait qu’il vit pour rire. Je traiterai volontiers d’affaires avec lui. Il comprend à merveille, avec élévation dans les idées, et point préoccupé de son propre sens.

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En mai 1840, les pratiques du portrait et de la description valent d’ailleurs à François une crise de jalousie de la part de Dorothée. Ce qui lui est reproché est tout spécialement un passage où il décrit un bal de la Reine à Londres et les personnes invitées :

Le bal était joli, 6 ou 700 personnes, et beaucoup de belles. Toujours Lady Seymour et Lady Douro en tête. Lady Withelmine, Stanhope charmante, plus animée que les deux autres. Lady Canning fort jolie. Lady Lovelace très agréable, d’un agrément qui ne ressemble à aucun autre, et où son esprit est pour autant que son visage. Elle a quelque chose de très naturel et de très imprévu à la fois. On ne sait ce qu’elle va dire, et ce qu’elle dit n’a rien de bizarre ni d’affecté. Je lui ai donné des danseurs. J’en ai trois à ma disposition et je m’en sers. Ils sont fort appréciés ici. On en manque. Il y a ici, dans les relations entre hommes et femmes, dans ce qui paraît du moins de la part des hommes, un peu d’insolence, de la part des femmes un peu d’empressement. Cela ne me plaît pas.

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Dorothée répond :

En voulez-vous de l’injustice encore ? Voulez- vous de la franchise. Eh bien, j’avais bien envie hier de vous écrire une page remplie de M. Antonin de Noailles, de M. de Flamarens, je cherche encore qui sont les beaux jeunes gens de Paris ! Pour faire pendant à une page remplie d’observation sur les charmes de 6 ou 7 belles femmes du bal de la Reine. Je fais des découvertes sur vous depuis que vous êtes à Londres. Allez-vous vous fâcher ? Me punissez-vous d’être franche ? Faut-il que je déchire cette feuille ? Je suis très combattue. Vous avez exigé que je vous dise tout. Vous voulez avant tout lire tout-à-fait dans mon cœur, et cependant, vous me ferez peut-être me repentir de ma franchise. […] J’ai le cœur gros. Je lis les journaux. J’ai cherché pour voir s’il n’y avait vraiment au bal que des jeunes femmes. J’ai trouvé lord Grey, le duc de Wellington. Est-ce que vous ne causez pas avec ces personnes-là pendant 6 heures de suite que vous restez à un bal ? Vous ne me les nommez pas. Certainement et vous le dites-vous même, vos lettres sont frivoles. Vous êtes dans le tourbillon de Londres, vous le suivez en conscience, j’avoue que je n’en trouve par la raison, car je sais fort bien que c’est inutile quand on n’en a pas le goût. Je connais la mesure du temps de résidence à toute ces gaietés-là. Je le sais, mais vraiment je ne vous connaissais pas. Vous êtes jeune. Je vous le disais hier sous une autre forme, vous avez sans doute raison, en tout cas vous en êtes plus heureux. Moi, je n’ai rien de jeune ou de gai à vous dire, je vous raconte du grave.

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François répond aux reproches de Dorothée, et notamment à la dépréciation de ses lettres et de ses occupations. Accusé de frivolité, mise en pendant avec la gravité de Dorothée, il continue leur portrait en miroirs :

[…] vous avez raison de loin, il vaudrait mieux se taire ; la vérité n’est pas possible. La vérité est pourtant le remède à tout, le seul remède. Vous vous croyez bien sérieuse, bien passionnée. Vous avez des légèretés, inimaginables, toutes sérieuses et passionnées qu’elles sont. […] Moi, je n’oublie rien. Je pense à tout, toujours, et mon sentiment pour vous est toujours le même, et je suis juste envers vous, dans les plus mauvais moments. Vous comprenez bien que je n’accepte pas votre querelle sur les bals et les jeunes femmes. J’en aurais ri en recevant votre lettre si j’avais été en train de rire. Je crois vous avoir dit une phrase charmante de mon puritain John Newton : « Since the Lord gave me the desire of my heart in my dearest Mary, the rest of the sex are no more to me than the tulips in the garden. » Si cela ne vous plait pas, je ne vous parlerai plus jamais des tulipes que j’ai trouvées belles. Il faut pourtant que je finisse. C’est grand dommage car je n’ai pas fini. Adieu pourtant. Adieu toujours. Je crois en effet que vous ne me connaissez pas. Adieu encore.

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 Pour aller plus loin voir les mots-clés autoportrait, ambition politique, portrait, portrait (François), portrait (Dorothée)

M. DUPOND (04/2021)

Comment citer cette page

Marie Dupond, "Portrait et autoportrait dans le discours épistolaire de Guizot"
Site "Correspondance croisée entre François Guizot et Dorothée de Benckendorff, princesse de Lieven : 1836-1857"
Consulté le 19/08/2022 sur la plateforme EMAN
https://eman-archives.org/Guizot-Lieven/portrait-et-autoportrait-dans-le-discours-pistolaire-de-guizot
Page créée par Marie Dupond