Cher M. Matsukata,
J’ai bien reçu vos 2 lettres et j’ai quelque confusion d’avoir tardé à répondre à la première.
Dans tous les cas, je réponds d’ensemble à toutes les deux. Je commence par vous remercier de l’invitation que vous voulez bien me faire d’assister à l’inauguration du Musée Matsukata. Si les circonstances le permettent, je vous assure que je ne manquerai pas de l’accepter. J’ai une trop grande envie d’aller voir ce pays merveilleux qui a tant fait travailler nos imaginations occidentales. Et les chefs-d’œuvre ont enrichi nos inspirations. Vous pensez qu’à notre tour notre art et nos grands artistes peuvent donner des conseils utiles à vos artistes et former le goût des artisans, je le souhaite fort et ce serait un grand honneur pour eux s’ils y pouvaient réussir.
L’honneur que vous faites à notre École m’attache tout particulièrement à vous seconder de tout mon pouvoir et de tout mon cœur dans l’œuvre que vous voulez accomplir. Je pense ousser entraîner à des dépenses qui puissent excéder le chiffre de 12000 francs que vous aviez mis à ma disposition pour le paiement des Rodin et pour votre collection de peintures.
Puisque vous m’autorisez et puisque vous bénéficiez actuellement des avantages formidables du change, je vais toujours avec prudence d’ailleurs compléter votre collection dans le sens que vous m’indiquez. Je devais aller chez Claude Monet, ce lundi de Pâques, mais il a été souffrant et a remis notre rendez-vous au lundi de la Pentecôte qui est très prochain, c’est-à-dire le 24 de ce mois. Il est prévenu du choix que je dois faire chez lui de tableaux pour votre musée. Je ne crois pas qu’il soit possible de mettre moins de 30 000 francs pour une toile.
Quant à Renoir, dont je dois faire l’exposition au printemps prochain, les héritiers ne veulent faire aucune vente avant
Pour Carrière qui est mort depuis 13 ans et qui a été mon ami, c’est moi qui ai fait son exposition posthume en 1907, j’ai voulu vous acheter au moins une toile à la vente récente de son atelier au sujet de laquelle vous avez vu mon article dans la Rev l’A A & M. Les prix ont été si élevés que je n’ai pas osé suivre les enchères, mais puisque vous le désirez, je vais voir auprès de la famille ou des amis.
Je complèterai vos achats pour Aman Jean et j’ai bien l’intention de m’adresser à Maurice Denis qui est un grand artiste et un de mes amis. Je vais d’ailleurs faire une tournée aux Salons pour relever les ouvrages qui pourraient dignement figurer dans votre collection. C’est une grande satisfaction pour moi de préparer ainsi librement un musée selon mes idées, d’après le goût d’un vrai amateur d’art éclairé et généreux.
On met en train également le St Jean Baptiste, la méditation et l’Orphée. Ce sont les dernières pièces qui restent à faire. Je m’en suis tenu là jusqu’à ce jour, puisque ces sujets ont été désignés par vous-même. Il y aurait eu peut-être intérêt à apporter à cet ensemble quelques autres pièces inédites étant donnés les avantages momentanés que vous avez grâce au change. Mais je ne veux rien faire dans ce sens sans votre autorisation précise. Il y a en particulier un grand projet dont je crois devoir vous entretenir.
On m’a proposé du côté américain d’acquérir une reproduction en bronze de la Porte de l’Enfer en m’offrant en échange de payer l’exécution complète de l’exemplaire qui resterait au Musée Rodin et de manière qu’il n’y ait que ces 2 exemplaires au monde. On n’a pas trouvé à ce moment ce que fût un avantage suffisant pour le musée Rodin et je n’ai pas répondu à cette proposition. Je vous la signale pour le cas où cela pourrait vous intéresser de votre côté. La Porte de l’Enfer est l’œuvre capitale et unique de Rodin dans ses 186 figures, elle résume toute la puissance portes reproductions fontes un somme d’environ 250 à 300 000 francs, en tout pour les 2 par suite ce serait une somme de 500 à 600 000 fr. Etant donné le taux actuel du change, ce ne serait donc que la ½ pour une commande payée en lire [illisible]. Au cas où cette suggestion conviendrait, veuillez bien m’en aviser aussitôt pour que je fasse mettre en état les moules qui après ces travaux seraient détruits.
Je compte partir au moins de septembre en Amérique avec ma fille [ ? illisible]. J’espère qbien que si vous venez en France cet été comme vous me le faisiez espérer, ce serait avant mon départ. Le rêve serait que ma fille et moi puissions aller de San Francisco
Ma fille se joint à moi pour vous envoyer ses meilleurs souvenirs. Mon Lt Dezarrois vous fait tous ses compliments.