Transcription Transcription des fichiers de la notice - 1920-06-30, Lettre de Léonce Bénédite à Kojiro Matsukata Léonce Bénédite 1920-06-30 chargé d'édition/chercheur Léa Saint-Raymond (PSL et IHMC) ; EMAN, Thalim (CNRS-ENS-Sorbonne nouvelle) PARIS
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54 1920-06-30 Fiche : Léa Saint-Raymond [XXX], EMAN (Thalim, CNRS-ENS-Sorbonne nouvelle). Licence Creative Commons Attribution – Partage à l’Identique 3.0 (CC BY-SA 3.0 FR)
Brouillon de lettre, manuscrit, de Bénédite à Matsukata, en français sur papier à en-tête American YMCA, « On active service with the American Expeditionary force ». INHA [64-66] Français Brouillon de lettre, manuscrit, de Bénédite à Matsukata, en français sur papier à en-tête American YMCA, « On active service with the American Expeditionary force ». INHA [64-66]

Cher M. Matsukata,

J’ai bien reçu vos 2 lettres et j’ai quelque confusion d’avoir tardé à répondre à la première.

Dans tous les cas, je réponds d’ensemble à toutes les deux. Je commence par vous remercier de l’invitation que vous voulez bien me faire d’assister à l’inauguration du Musée Matsukata. Si les circonstances le permettent, je vous assure que je ne manquerai pas de l’accepter. J’ai une trop grande envie d’aller voir ce pays merveilleux qui a tant fait travailler nos imaginations occidentales. Et les chefs-d’œuvre ont enrichi nos inspirations. Vous pensez qu’à notre tour notre art et nos grands artistes peuvent donner des conseils utiles à vos artistes et former le goût des artisans, je le souhaite fort et ce serait un grand honneur pour eux s’ils y pouvaient réussir.

L’honneur que vous faites à notre École m’attache tout particulièrement à vous seconder de tout mon pouvoir et de tout mon cœur dans l’œuvre que vous voulez accomplir. Je pense vous avoir remis jusqu’à présent un certain nombre de pièces qui ont valeur d’art et dans des conditions particulièrement avantageuses, au point de vue des achats. Je n’osais guère jusqu’à ce jour m’aventurer plus loin hors des noms que nous avions fixés ensemble et je mettais une réserve naturelle à ne pas vous pousser entraîner à des dépenses qui puissent excéder le chiffre de 12000 francs que vous aviez mis à ma disposition pour le paiement des Rodin et pour votre collection de peintures.

Puisque vous m’autorisez et puisque vous bénéficiez actuellement des avantages formidables du change, je vais toujours avec prudence d’ailleurs compléter votre collection dans le sens que vous m’indiquez. Je devais aller chez Claude Monet, ce lundi de Pâques, mais il a été souffrant et a remis notre rendez-vous au lundi de la Pentecôte qui est très prochain, c’est-à-dire le 24 de ce mois. Il est prévenu du choix que je dois faire chez lui de tableaux pour votre musée. Je ne crois pas qu’il soit possible de mettre moins de 30 000 francs pour une toile.

Quant à Renoir, dont je dois faire l’exposition au printemps prochain, les héritiers ne veulent faire aucune vente avant l’année prochaine, l’un des fils étant encore mineur, mais je ne désespère pas de faire quelque acquisition auparavant, les prix cependant restent de ce côté très élevés.

Pour Carrière qui est mort depuis 13 ans et qui a été mon ami, c’est moi qui ai fait son exposition posthume en 1907, j’ai voulu vous acheter au moins une toile à la vente récente de son atelier au sujet de laquelle vous avez vu mon article dans la Rev l’A A & M. Les prix ont été si élevés que je n’ai pas osé suivre les enchères, mais puisque vous le désirez, je vais voir auprès de la famille ou des amis.

Je complèterai vos achats pour Aman Jean et j’ai bien l’intention de m’adresser à Maurice Denis qui est un grand artiste et un de mes amis. Je vais d’ailleurs faire une tournée aux Salons pour relever les ouvrages qui pourraient dignement figurer dans votre collection. C’est une grande satisfaction pour moi de préparer ainsi librement un musée selon mes idées, d’après le goût d’un vrai amateur d’art éclairé et généreux.

En ce qui concerne le musée Rodin, les reproductions que vous avez commandées sont très avancées. Sur les 6 bourgeois de Calais. Il y en a déjà 3 de fondus, les 3 autres sont en train.

On met en train également le St Jean Baptiste, la méditation et l’Orphée. Ce sont les dernières pièces qui restent à faire. Je m’en suis tenu là jusqu’à ce jour, puisque ces sujets ont été désignés par vous-même. Il y aurait eu peut-être intérêt à apporter à cet ensemble quelques autres pièces inédites étant donnés les avantages momentanés que vous avez grâce au change. Mais je ne veux rien faire dans ce sens sans votre autorisation précise. Il y a en particulier un grand projet dont je crois devoir vous entretenir.

On m’a proposé du côté américain d’acquérir une reproduction en bronze de la Porte de l’Enfer en m’offrant en échange de payer l’exécution complète de l’exemplaire qui resterait au Musée Rodin et de manière qu’il n’y ait que ces 2 exemplaires au monde. On n’a pas trouvé à ce moment ce que fût un avantage suffisant pour le musée Rodin et je n’ai pas répondu à cette proposition. Je vous la signale pour le cas où cela pourrait vous intéresser de votre côté. La Porte de l’Enfer est l’œuvre capitale et unique de Rodin dans ses 186 figures, elle résume toute la puissance et toute la grâce de son génie. Il avait rêvé que les montants et le fronton fussent exécutés en marbre et le centre en bronze. Aujourd’hui, je crois qu’il faudrait exécuter le tout en bronze. Ce travail formidable de fonte s’élèverait nécessairement à un prix très élevé. Je crois qu’il faudrait compter pour chacune des portes reproductions fontes un somme d’environ 250 à 300 000 francs, en tout pour les 2 par suite ce serait une somme de 500 à 600 000 fr. Etant donné le taux actuel du change, ce ne serait donc que la ½ pour une commande payée en lire [illisible]. Au cas où cette suggestion conviendrait, veuillez bien m’en aviser aussitôt pour que je fasse mettre en état les moules qui après ces travaux seraient détruits.

Je compte partir au moins de septembre en Amérique avec ma fille [ ? illisible]. J’espère qbien que si vous venez en France cet été comme vous me le faisiez espérer, ce serait avant mon départ. Le rêve serait que ma fille et moi puissions aller de San Francisco pour vous dire bonjour à Kobé. Mais c’est si loin qu’on ne peut que rêver et qu’on n’est sûr de rien. Je suis si sensible à la pensée que vous avez de me faire accorder une distinction honorifique du Japon, ce serait certainement la plus flatteuse que j’aurais reçue de ma vie : ce ne serait d’ailleurs qu’à titre d’échange car le gouvernement français ne saurait trop faire pour reconnaître les services éminents que vous rendez en étendant le rayonnement du génie français dans les limites lointaines de l’Empire du Levant.

Ma fille se joint à moi pour vous envoyer ses meilleurs souvenirs. Mon Lt Dezarrois vous fait tous ses compliments.