Cher Mr. Matsukata,
J’ai bien reçu vos deux lettres et de mon côté, il y a bien longtemps que j’aurais voulu vous écrire mais j’ai eu une année terriblement chargée depuis que, pour la dernière fois, nous nous sommes rencontrés à Londres.
Le Musée Rodin, entre autres m’a donné beaucoup de soucis ; l’écho n’en est peut-être pas venu jusqu’au Japon ! Il y a eu, en effet, une bande organisée de malfaiteurs qui exploitaient l’œuvre du Maître, jetaient sur le marché une foule de falsifications honteuses qui la discréditaient, j’ai dû poursuivre tous ces forbans, ce qui m’a causé 6 mois de véritable lutte mais j’ai enfin obtenu leur condamnation et assaini le marché. Depuis, j’ai fini l’organisation du Musée qui fonctionne depuis 4 mois dans les conditions les meilleures avec une prospérité certaine. Me voici donc rassuré de ce côté, je n’ai plus que la maison et les collections de Meudon à mettre en état pour le printemps.
Mais ce qui vous intéresse plus particulièrement ce sont les collections que vous m’avez prié de vous constituer. En ce qui concerne les bronzes de Rodin, la plus grande partie a déjà été livrée car il me manque exactement que les Bourgeois de Calais, le St Jean Baptiste, la Méditation et l’Orphée, lesquelles figures sont du reste en préparation pour la fonte. J’ai maintenu naturellement pour tous ces travaux les prix dont nous étions convenus vous faisant bénéficier comme nous en étions également d’accord une (réduction ?) de 10% que nous faisons aux musées et cela malgré la hausse de plus en plus formidable du prix de la main d’œuvre et de la matière première.
IL ne peut être question, vous le pensez bien, de modifier notre accord sur les prix quelles que soient les pertes que nous éprouvions et bien que tous ces prix aient été doublés, sauf en ce qui vous concerne, mais je vous demande de comprendre que pour les quelques derniers ouvrages qu’il nous reste à vous livrer, nous ne pourrions conserver la remise de 10% sans préjudice.
En ce qui concerne maintenant votre collection de peinture, je crois vous avoir fourni à très bon compte ( ?) au désintéressement de mes amis une très belle série de nos maîtres principaux.
Je vous en envoie du reste l’état avec les prix, ce qui vous intéresse j’en suis sûr ! J’ajoute que les uns et les autres m’ont donné pour vous, à titre gracieux, soit des dessins, soit des estampes qui vous refont une très intéressante petite collection.
Je voudrais maintenant compléter cette série par Claude Monet et par Renoir. Je suis allé une première fois chez Claude Monet mais sans rien pouvoir tenter ; je ne désespère pas toutefois de réussir, quant à Renoir, il vient, hélas !, de mourir, juste comme j’avais décidé avec lui d’aller le voir dans le Midi de la France. Je dois tout de même m’y rendre, auprès des fils, et je ne vous oublierai pas.
Voici, cher M. Matsukata, le résumé de mes opérations. Je trouve encore quelques morceaux intéressants, soit du côté de Rodin, soit du côté des peintres, je n’hésiterai pas de vous faire bénéficier de quelques bonnes occasions qui seront si utiles à l’art français.
Ma femme et ma fille vous adressent leurs meilleurs souvenirs ainsi que votre grand ami Dez ( ?) qui vient de toute ( ?) revue d’art. Nous attendons avec impatience votre retour chez nous.