Genève [1936]
5. rue de Beaumont
(13h45.)
Votre dépêche m'est arrivée avant-hier au soir et je vous ai adressé, hier matin, une lettre. Vos lignes me parviennent ce matin et je me hâte de vous répondre.
Hélas, non, mon cher ami, il n'y a plus d'espoir, selon les médecins. Au moment de la dernière intervention chirurgicale déjà, on s'est aperçu que le mal s'étendait jusque dans la région du cœur. Pourtant, notre cher Thibaudet avait bien supporté cette opération de 3 heures, avec narcose locale seulement.
Je vais lui faire une petite visite tous les jours. Ce matin encore il m'a serré les mains, m'a dit : bonjour, m'a dit de m'assoir. Puis il m'a demandé si j'avais lu les "canards". Je lui ai lu les nouvelles. Ensuite quelques lignes du Journal de Jules Renard. Mais notre ami dort presque constamment, plongé dans un état semi-comateux qui s'aggrave de jour en jour. Le côté gauche est paralysé par suite d'une attaque. Il fait un peu de congestion pulmonaire. Les fonctions de la vessie & de l'intestin sont
L'autre jour, notre ami a dit à l'une des gardes : "il faudra préparer la bière". À un autre moment il a réclamé un grand drap de bain, pour sa "dernière promenade". Par instants il nous regarde, d'un regard dont la force et la fixité sont difficiles à soutenir. On dirait qu'il cherche à pénétrer nos pensées.
Ses sœurs doivent venir le voir aujourd'hui ou demain.
Je vous écrirai encore.
Tout ce que vous me dîtes de notre ami est si vrai ! Et en le voyant ainsi, au bord de la tombe, on songe avec amertume à ces honneurs qui lui ont été refusés. Mais – pour me servir d'une de ses expressions – n'oublions pas qu'il aura gagné la "grande partie".
Bien amicales salutations à toute votre famille &, pour vous & Madame Paulhan une affectueuse poignée de mains