Transcription Transcription des fichiers de la notice - Lettre de Léon Bopp à Jean Paulhan, 1936 Bopp, Léon (1896-1977) 1936 chargé d'édition/chercheur Société des Lecteurs de Jean Paulhan, IMEC, Université Paris-Sorbonne, LABEX OBVIL ; projet EMAN (Thalim, ENS-CNRS-Sorbonne nouvelle) PARIS
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1936 Fiche : Société des Lecteurs de Jean Paulhan ; projet EMAN (Thalim, CNRS-ENS-Sorbonne nouvelle). Licence Creative Commons Attribution – Partage à l'Identique 3.0 (CC BY-SA 3.0 FR)
Français

Genève [1936]

5. rue de Beaumont

ce mercredi 8.

(13h45.)

Mon cher ami,

Votre dépêche m'est arrivée avant-hier au soir et je vous ai adressé, hier matin, une lettre. Vos lignes me parviennent ce matin et je me hâte de vous répondre.

Hélas, non, mon cher ami, il n'y a plus d'espoir, selon les médecins. Au moment de la dernière intervention chirurgicale déjà, on s'est aperçu que le mal s'étendait jusque dans la région du cœur. Pourtant, notre cher Thibaudet avait bien supporté cette opération de 3 heures, avec narcose locale seulement. Et les médecins, sans se faire beaucoup d'illusions, l'avaient laissé partir pour Tournus, où il souhaitait se rendre. On m'a raconté, ce matin, que son retour à Genève, un soir, tout seul et un peu hagard, avait eu quelque chose de tragique.

Je vais lui faire une petite visite tous les jours. Ce matin encore il m'a serré les mains, m'a dit : bonjour, m'a dit de m'assoir. Puis il m'a demandé si j'avais lu les "canards". Je lui ai lu les nouvelles. Ensuite quelques lignes du Journal de Jules Renard. Mais notre ami dort presque constamment, plongé dans un état semi-comateux qui s'aggrave de jour en jour. Le côté gauche est paralysé par suite d'une attaque. Il fait un peu de congestion pulmonaire. Les fonctions de la vessie & de l'intestin sont atteintes. La respiration devient plus précipitée. Mais le cœur tient encore.

L'autre jour, notre ami a dit à l'une des gardes : "il faudra préparer la bière". À un autre moment il a réclamé un grand drap de bain, pour sa "dernière promenade". Par instants il nous regarde, d'un regard dont la force et la fixité sont difficiles à soutenir. On dirait qu'il cherche à pénétrer nos pensées.

Ses sœurs doivent venir le voir aujourd'hui ou demain.

Je vous écrirai encore.

Tout ce que vous me dîtes de notre ami est si vrai ! Et en le voyant ainsi, au bord de la tombe, on songe avec amertume à ces honneurs qui lui ont été refusés. Mais – pour me servir d'une de ses expressions – n'oublions pas qu'il aura gagné la "grande partie".

Bien amicales salutations à toute votre famille &, pour vous & Madame Paulhan une affectueuse poignée de mains

L. Bopp