Transcription Transcription des fichiers de la notice - Lettre de Léon Bopp à Jean Paulhan, 1936 Bopp, Léon (1896-1977) 1936 chargé d'édition/chercheur Société des Lecteurs de Jean Paulhan, IMEC, Université Paris-Sorbonne, LABEX OBVIL ; projet EMAN (Thalim, ENS-CNRS-Sorbonne nouvelle) PARIS
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1936 Fiche : Société des Lecteurs de Jean Paulhan ; projet EMAN (Thalim, CNRS-ENS-Sorbonne nouvelle). Licence Creative Commons Attribution – Partage à l'Identique 3.0 (CC BY-SA 3.0 FR)
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Genève.

[1936] ce mardi.

Mon cher ami,

Votre lettre au notaire est bien conçue. Mais, ainsi que je vous l'ai écrit hier, après entretien avec Me Martin, l'actif de la succession Thibaudet à Genève risque d'être très faible lorsque les frais (de clinique, médecins, ensevelissement, et notaire aussi) auront été payés. Le compte en banque de notre ami, ici, était fort modique &, je vous le répète, mon impression est qu'on ne tirera pas grand-chose de la vente de sa bibliothèque, de ses meubles & tableaux de la rue E. Hentsch. (même la question se pose de savoir si on ne rapatriera pas à Tournus, puis à Paris, les exemplaires dépareillés, et les quelques livres de prix qui sont au domicile de Genève, afin de n'avoir pas à organiser deux ventes aux enchères, en deux lieux différents). Aussi doutais-je que la famille Thib. [Thibaudet] – très peu aisée semble-t-il quoi qu'on ait pu croire à la N.R.F. – autorise le notaire à vous accorder une provision dont elle devrait probablement faire elle-même l'avance à Me Martin !

La 2e solution que vous envisagez me semble donc beaucoup plus préférable. Mais le pourcentage que proposez est, à mon avis, trop modeste. Et il conviendrait d'être plus précis : vous dites "tous les manuscrits d'A. Th. dont j'assurerai la publication." Et s'il vous arrive de grouper, dans une réédition tout ou partie des articles publiés par notre ami dans la N.R.F., Candide, 1934, la Dépèche de Toulouse, le J. de Genève, etc, etc. ne serait-il pas juste que vous soyez également indemnisé pour ce travail ? Je dirais donc de préférence, non pas : "tous les ms. [manuscrits] mais bien tous les ms. et ouvrages de Th. dont j'assurerai la publication ou les rééditions."J. Paulhan a ajouté dans la marge en face de cette dernière phrase : oui (peut-être même ferais-je allusion à la correspondance de Th. et adressée à Th.) Le notaire, je vous l'ai dit, n'a pas paru hier prêt à se rallier à cette solution & à la recommander à la famille Th. Attendez la réponse. Faites-la moi connaître, s.v.p. et, éventuellement, j'interviendrai auprès de lui pour défendre votre cause avec toute l'insistance dont – par une délicatesse qui vous fait honneur – vous vous abstenez en ces circonstances un peu gênantes.

Les ms. de Thibaudet doivent m'être apportés dans ces prochains jours, aussitôt que le fisc genevois aura achevé son inventaire. Je me plongerai dans ce triage quand vous aurez abouti à un accord avec le notaire & la famille. Trouvera-t-on, dans ces papiers, le ms. de l'édition qu'il préparait pour la Pléiade, de l'œuvre de Flaubert ? Et le ms. de cette Hist. de la Litt. française qu'il avait donné à Stock ? Je ne le sais encore.

Peut-être conviendrait-il aussi que vous ne perdiez pas contact avec le notaire de Turnous, qui s'occupera de la succession Th. en cette ville. les mêmes problèmes vont se poser là-bas pour vous, en plus compliqué, car le gros de la succession se trouve évidemment en Bourgogne, où vous pourrez éventuellement vous arrêter lorsque vous viendrez à Genève.

Votre séjour en notre ville ? N'ayant point de chambre d'amis nous ne pouvons vous offrir un gîte chez nous. Nous vous installerons, vous et Madame Paulhan – que nous serons enchantés de revoir – dans un hôtel voisin où vous prendrez également votre petit déjeuner. (Vous nous ferez le plaisir d'accepter que nous vous offrions cette chambre)J. Paulhan a ajouté dans la marge en face de cette dernière phrase : non. Pour la table, ma femme & moi désirons absolument que vous preniez vos repas chez nous à midi & et le soir (à moins que vous n'ayez peur d'aliéner ainsi une trop grande part de votre liberté ; ou que vous ne puissiez vous contenter de notre cuisine).

La durée de votre séjour à Genève dépendra évidemment du temps qu'il vous faudra pour effectuer la révision du triage sommaire auquel j'aurai procédé.

Hier j'ai lu toute la correspondance, adressée à Thibaudet, que Me Martin m'a confiée. Quelques centaines de lettres au total. Des lettres d'affaires (bouquinistes, régisseur de l'immeuble où habitait notre ami, etc.), et des lettres ou billets d'hommes de lettres, d'hommes politiques, etc. la plupart terriblement "gens de lettres", vaniteux, solliciteurs, quelques manuscrits, même, stupides d'égocentrisme. Rien à tirer de tout cela, je le crains, hormis peut-être 2 ou 3 mots pour une éventuelle "psychologie des correspondants d'un critique célèbre !"

Une lettre touchante de la mère du disparu à son fils qui venait d'être opéré. Des lettres inquiètes de son frère, etc.

Vous verrez tout ce dossier très vite, pourrez peut-être conserver quelques manuscrits et des épitres et, peut-être aussi, joindre les autres à la vente aux enchères (à l'attention des amateurs d'autographes).

Pour le numéro d'hommage, je viens de téléphoner à KettelMax Kettel, reporter-photographe suisse (1902-1961), (5, rue Dassier, 5, à Genève). Si vous reproduisez les photos de l'Illustré, vous aurez à lui payer un droit de 50 francs français par photo. Kettel se charge également de vous procurer, pour votre usage personnel, des tirages spéciaux (format 18x24) de chacune de ces photos, sur papier mat ou brillant à votre guise, au prix de frs. 1,50 (suisse) par photo.

Non, ne donnez pas la photo où on le voit buvant un verre de vin. Tous les "cafards" y trouveraient à redire !

Vous avez eu raison de demander quelques pages à MM. Baud-BovyDaniel Baud-Bovy (1870-1958), Weber-Boulu, Richard et J. Martin qui ont bien, ou assez bien connu Thibaudet & sauront, je l'espère, rappeler quelques souvenirs pittoresques. Je regrette que vous n'ayez point fait appel à M. Victor Martin. Son hommage à Thibaudet dans le Journal de Genève, sincère, avait de la noblesse, ne trouvez-vous pas ?

Suarès & Claudel, sur le point que vous me dites, se révèlent, "pignoufs". Gide aimait donc Thibaudet ? Cela m'a fait du bien de l'apprendre. Et l'union, dans le deuil du grand conciliateur que fut notre ami, des deux extrémistes Gides et Mauras, a quelque chose de réconfortant.

Paul Valéry et Bergson, je suppose, collaboreront au numéro.

Au revoir, mon cher ami. Pardonnez-moi la longueur et la fréquence de mes épitre, ces temps. J'espère qu'elles ne vous seront pas inutiles.

Je vous serre très cordialement la main.

Nos amitiés les meilleures, aussi, à Madame Paulhan.

L. Bopp.