Transcription Transcription des fichiers de la notice - Lettre de Léon Bopp à Jean Paulhan, 1936-10-17 Bopp, Léon (1896-1977) 1936-10-17 chargé d'édition/chercheur Société des Lecteurs de Jean Paulhan, IMEC, Université Paris-Sorbonne, LABEX OBVIL ; projet EMAN (Thalim, ENS-CNRS-Sorbonne nouvelle) PARIS
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1936-10-17 Fiche : Société des Lecteurs de Jean Paulhan ; projet EMAN (Thalim, CNRS-ENS-Sorbonne nouvelle). Licence Creative Commons Attribution – Partage à l'Identique 3.0 (CC BY-SA 3.0 FR)
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Mon cher ami,

J'ai rédigé un curriculum vitae de M. Arland & je l'ai remis au délégué officieux de l'université de Bâle à Genève. Il m'a dit qu'il croyait préférable que M. Arland ne fît aucune démarche pour l'instant. Et je partage son avis. Mais si, malgré cela, Ch. tient à parler de M. A.Marcel Arland à Bâle, et bien qu'il le fasse. Vous le savez, ces nominations tiennent à mille causes, influences, coïncidences, hasards imprévisibles. Comment agir de science certaine, connaître l'état d'esprit de ces Messieurs de la curatelle de l'U. de Bâle, et ce qui peut les prévenir en faveur d'un candidat – ou contre lui ? Il n'y a là que des probabilités bien vagues, bien faibles, incalculables.

Pour les F.de T.Fleurs de Tarbes je crois que nous ne sommes pas loin d'être du même avis. Au fond, vous aboutissez à une sorte de relativisme, à la notion de l'indépendance : esprit-chose, pensée-langage. Descartes croyait à des choses en soi, je veux dire indépendantes de la manière de les regarder. Le relativisme lui répond : toutes les choses dépendent de notre point de vue sur elles, sont fonction de notre point de vue. Idéalisme relativiste. Et dès lors, il suffit de changer nos axes de référence pour voir un être changer d'aspect. Il suffit de changer, de modifier sa façon de voir pour que le illisible se transfigure à nos yeux. Alors révolution par l'esprit. Convertissez-vous = Μετατρέπω = changer-d'avis. Christ - Kant - relativité & toute puissance de l'esprit. Laquelle apparaît en ceci que le même illisible peut apparaître grand ou nul (nirvana) selon la grandeur à quoi on le rapporte et d'où il apparaîtra : beau ou laid, parfait (optimiste) ou satanique (pessimiste) selon le point de vue. Ainsi, disais-je de J. Arnaut : un cercle est une droite pour qui le regarde sur la tranche, – est une ellipse pour qui le regarde de biais, – est un point pour qui le regarde de très loin, – est un 0 (zéro) pour qui y écrit une ligne, etc… Est une infinité de choses, donc, selon la façon de voir… (À plus forte raison, un être, mathématique ou autre, plus complexe, apparaîtra-t-il susceptible d'interprétations, de visées, de points de vus + nombreux).

Naturellement, il ne s'agit pas du tout aucunement de déterminer après combien de lecture un beau poème commence à nous lasser ! Je voulais simplement insister sur le fait que le passage du neuf au vieux se fait d'une façon insensible, que tout ce qui a paru beau, peut paraître ennuyeux, banal à d'autres points de vue… etc.

Très cordialement à vous

Léon Bopp

PS : Vous seriez obligeant de bien vouloir me rappeler le nom exact et l'adresse de l'école où enseigne M. Arland