J’ai beaucoup pensé à votre conseil : la même heure chaque jour – J’ai décidé pour lundi, mardi, vendredi, Dimanche, à 10h du matin et je commence aujourd’hui. En prenant, relisant votre lettre, j’ai eu envie d’écrire à vous, et vous me direz : ce n’est pas ce que je voulais que vous fassiez. Mais vous m’avez laissé le choix entre travailler ou rien faire et vous avez ajouté qu’on ne reste jamais très longtemps à ne rien faire. Je suis restée une demie heure, tout de même.
D’abord : pourriez-vous m’envoyer 2 copies de la traduction des Poèmes de Wallace Stevens – j’aimerai lui en envoyer une des deux. C’est une traduction en français, je pense puisque c’était fait dans le Lot. Tous les Berlinois savent donc le Français. Mais même en allemand l’avoir peut-être à Temps pour un Christmas-cadeau.
J’ai donné un premier grand (grand pour mon appartement) cocktail party depuis mon retour. C’était le 16 novembre, des Anglais, des Français, des Espagnols, des Italiens, des Allemands, naturellement ma famille américaine, mes amis américains, Suzanne a fait merveille. Nous étions 45 pour le cocktail, 25 sont restés souper – c’était gentil, très fou, beaucoup de champagne, des conversations à battons [sic] rompus, gaies, amusantes. On aime beaucoup ces sortes de réunion ici, on s’assoit par terre, en rond, ou on reste debout et on va de l’un à l’autre, j’aurais tellement aimé vous voir parmi nous.
Malheureusement ni James Sweeney, ni Wallace Stevens ne pouvaient venir, le premier à Athènes en Georgie pour enseigner aux athéniens comment approcher l’art moderne, Wallace Stevens est venu me voir le mardi, deux pour affaires, il doit venir à New York une fois par mois. Il m’a envoyé une lettre en français qu’il a écrit [sic] à H. Pourrat pas mal. – Un nouveau Poème de lui
Ce « Indian Sommer » comme nous disons ici s’est prolongé cette année bien plus que d’habitude mais hier l’hiver est arrivé avec fracas – une Tempête a passé sur Manhattan – 120 kms à l’heure – des rafales de pluie, on enlevait auvents, étalages, la Radio annonçait qu’il fallait fermer les magasins et renvoyer les employés d’eux – Je ne suis sortie que le matin pendant une heure, tout le reste de la journée
Et nous sommes tous encore sous l’influence de l’ouragan, les journaux, les « commentators » à la Radio ne savent parler que de cela – la publicité en U.S.A est chose magnifique.
Je déjeunerai seule et à 3h, j’irai au Concert, quelque chose de très spéciale « The Stradivarius Quartet au Frick Museum. C’est gratuit pour les élus dans une salle ronde, merveilleuse, 200 places seulement – le Palais a été construit par un de ces milliardaires de légende, disparus aujourd’hui, une collection de Tableaux hors pair, le directeur T. M. Clapp est un grand ami. Dans la salle de concert point de peinture – le palais était la demeure de Mr Frick, il l’a laissé à la ville de N.Y avec une grosse somme pour les concerts ; pour l’entretien, c’était une des collections les mieux réussies, J. Sweeney m’a dit, que Frick était intelligent et très bien conseillé.
L’autre soir, j’ai diné avec Janet Flanner une femme qui sait beaucoup de choses, tout de Paris et des façons françaises, elle est intelligente, agréable à regarder – elle écrit dans une des meilleures revues de N.Y le « New Yorker ». Moi, comme toujours, devant les gens qui
Seule, je réfléchis bien plus sur moi. Dommage. Je n’aime pas être seule, mais il me le faut être. C’est mieux pour moi, malgré les moments horribles ou je me débats contre la solitude, les affres du vide. J’étais en plein dans la vie pour moi, pour Harry, maintenant je suis en dehors, en spectateur.
Et la mort de ma sœur m’a replongé [sic] dans le marasme, je voyage, je m’agite, c’est là mon Artane.
Je suis contente que tout est bien arrivé [sic] et j’espère de tout cœur que la transformation de Maine sera bientôt parfaite, je pense à elle souvent, souvent.
Je vous aime tous deux – vous êtes de mes plus grands des amis et j’en ai besoin, des amis – vous le comprenez – Dieu aussi je pense, le Dieu Américain tout spécialement.
Mes amis d’ici, ma famille, ne savent qu’inventer pour me faire plaisir et souvent ils y réussissent.
J’ai écrit à Henri Pourrat, je lui ai promis de venir à Ambert l’été prochain et de vous demander de venir avec moi. Il a envoyé à W. Stevens une photo de lui avec sa femme, W. St lui dit dans sa lettre en français qu’elle lui fait croire que H. P. est un Américain dans un paysage également américain et moi de penser « Plus ça change etc ». La lettre finit par « Vraiment à vous » (Sincerly yours) que je trouve très gentil, tout nouveau dans la traduction.
Mon amie anglaise Miss St. John vient d’arriver, c’est avec elle que je vais au concert.
Je vous embrasse tous deux bien fort. Ecrivez.
J’ai également écrit à Rebecca Boyer, une réponse à une lettre qu’elle a dicté [sic] au jeune peintre, parent de P. Boyer qui vit chez elle. Elle a été 2 mois à Cornery[ ?], trouve que 19 rue de Lille est une prison, elle voudrait voyager – en bateau pendant – un an sans descendre – elle oublie les tempêtes, la cuisine monotone – mais sa lettre était moins décourageante qu’elle quand je la voyais 19 rue de Lille cet été.