Transcription Transcription des fichiers de la notice - Lettre de Barbara Church à Jean Paulhan (16 mars 1955) Church, Barbara (1879-1960) 1955-03-16 chargé d'édition/chercheur Société des Lecteurs de Jean Paulhan, IMEC, Université Paris-Sorbonne, LABEX OBVIL ; projet EMAN (Thalim, ENS-CNRS-Sorbonne nouvelle) PARIS
http://eman-archives.org
1955-03-16 Fiche : Société des Lecteurs de Jean Paulhan ; projet EMAN (Thalim, CNRS-ENS-Sorbonne nouvelle). Licence Creative Commons Attribution – Partage à l'Identique 3.0 (CC BY-SA 3.0 FR)<br />
PLH_120_020699_1955_02
Français
Le 16 mars 1955

Cher Jean

Nous sommes accablés d’un printemps violent – encore, quand le ciel est clair ou s’apaise, on pense paresseusement aux voyages, quand, comme aujourd’hui le ciel est gris-noir comme les pavés on pense aux sombres Dimanches de la chanson, même le Mercredi, on est découragé.

Je continuerai sur une note plus gaie. Votre article sur Jean Fautrier est étonnant, amusant, stimulant, même facile à lire – J'ai grande envie de voir une autre exposition de lui, du jeune ancêtre d’une nouvelle dynastie.

Demain j’aurai un déjeuner chez moi : Wallace Stevens, Marianne Moore, les Sweeney, les Roesch (lui un peintre de talent germano-américain, les deux des bons amis), Monique et bien sûr, moi. Suzanne fera de son mieux et son mieux est toujours excellent, nous autres avons l’intention de passer quelques heures de détente – J'aime beaucoup ces petites réunions, elles me tiennent compagnie encore longtemps après. J'aimerais bien vous voir aussi parmi nous.

D'ailleurs comme toujours, je sors – mon dernier Dimanche une grande excursion 350 kilomètres dans le nord de l’Etat de N.Y à Poughkeepsy et à Hyde Park. Nous y avons visité une « Mansion » de Vanderbilt, du petit fils du Comodore, somptueux – construit à l’époque où les Millionnaires pouvaient dépenser leurs millions pour eux, puis après le « home » de F.d.R. Roosevelt, bourgeois, même petit bourgeois.

Des parcs immenses, Très beaux, des arbres étonnants, sur une hauteur dominant le Hudson, le fleuve entre les fleuves. Le plus beau dans le Roosevelt Home est sa Tombe, un bloc de marbre blanc avec son nom, au milieu du jardin des Roses, il paraît en été c’est une splendeur, les roses montent, grimpent, rampent, embaument, c’est un bel endroit pour se faire enterrer même en hiver.

Ce soir, je dinerai avec mon avoué et sa femme les Bechtel, puis après nous irons à une [réception?] très huppée, très habillée dans le Morgan Library (une exposition des gravures de Albrecht Dürer, une conférence d’un professeur célèbre et spécialiste de gravures et dessins). On se regardera, on se comptera – les amis m’envient, à mon étonnement, j’ai grand peur que ce ne soit un peu ennuyeux et je n’aime plus du tout m’ennuyer. Et vous voyez vous-même que les grands tralala me font peur (sauf chez moi) même avec mes meilleures intentions, avant d’y aller.

Je lis beaucoup aussi – en ce moment pour mon plaisir – Trollope (13 vol) dans une édition de [?] 1892 qui m’a été légué par un cousin Church, le plus âgé. C'est charmant à lire, à tenir entre les mains, le papier, la mise en pages, l’écriture, tout m’enchante. Et puis les poètes qui tous se font imprimer, les revues, les journaux – je me suis mise à lire le « Wall Street » Journal, un des quotidiens le mieux fait à N.Y., je le lisais d’abord parce que mon banquier, mon avoué me disaient qu’il fallait que je [commence ou comprenne?] à m’occuper de mes affaires et le Journal de Wall Street m’y aidera , et je le lisais à regret, maintenant c’est par goût, c’est très bien fait par des gens intelligents qui parlent intelligemment des faits.

Je bavarde trop, je crains, j’aime bavarder avec vous, je me sens plus légère après – même le ciel s’est éclairci. Je sortirai en voiture dans le Central Park tout près d’ici, je verrai des lions, des tigres. J'espère que les phoques consentiront à jouer, ils sont drôles, se moquent gentiment des spectateurs. Et puis il y a des oiseaux, des serpents dans leurs grandes maisons luxueusement tenues.

Une gentille lettre de E.B. elle est ravie que son livre va paraître – un peu appréhensive. Elle me parle aussi de son déjeuner chez elle avec vous et Michaux.