Il y a longtemps me semble-t-il que je suis sans nouvelles de vous et j’ai du chagrin. Les lettres d’amis, surtout les vôtres sont précieuses.
Je sais que vous êtes occupé, préoccupé, souvent débordé, fatigué – mais un petit mot sur un papier rose, un papier vert, même sur un bout de papier me fera plaisir. Wallace Stevens m’a écrit sur le dernier numéro de la N.R.F. Cingria l’intéressait beaucoup naturellement; il a voulu d’autres détails sur lui – je lui ai répondu en racontant « Cingria visit to Ville d’Avray ». Il a bien aimé ça.
Bientôt je serai moi-même à Ville d’Avray, j’ai mes billets aller et retour et aujourd’hui je m’occuperai des papiers de la voiture – Je partirai sur l’Ile de France le 4 Juin je serai à Ville d’Avray le 10 ou 11 Juin – et mon gardenparty sera le Dimanche 26 Juin – voulez-vous être gentil et me préparer une liste des participants – je leur écrirai dès mon arrivée – vous pourriez déjà les préparer à mettre, à marquer la date dans leurs livres de rendez-vous. J'aimerais tant que ce fut une belle fête. Nous de notre côté, nous nous mettrons en quatre, en huit, en seize. etc. etc.
Ma dernière grande réception dans Park Avenue sera le 12 Mai. C'est toujours gai et stimulant, mais c’est peut-être ma propre illusion, vanité, j’adore mes propres « parties ». D'aucuns disent que c’est pour cela qu’ils sont amusants, gais. Wallace Stevens, Marianne Moore, les Sweeney, les Serts, mes Princes et Princesses blancs (russes), ma famille américaine, des Français, quelques allemands, même un anglais, enfin tout un groupe qui se réunit ainsi 2 fois par an chez moi, qui ne manquent jamais, qui sont ravis de se retrouver, que j’aime voir chez moi.
J'espère bien que vous allez bien, que Germaine n’aille pas trop mal, vous savez bien tous deux que s’il dépendait de mes voeux, tout ira merveilleusement.
Moi-même je vais bien, mes accès de grande solitude sont compris, quelquefois prévenus par mes hommes-amis – ils semblent plus sensitifs et moins sceptiques. Je me dépense, je circule comme toujours, la voiture est un atout, j’aime rouler, surtout au
Ce soir il y a une représentation au Théâtre « The dark is light enough » de Christopher Fry avec Catherine Cornell – l’auteur n’est pas banal – quelquefois pas assez – C.C est une merveilleuse actrice. Et à midi je déjeunerai avec Monique Lévèque Polgar – je la chercherai à l’Ambassade de France à 1h nous irons au Plaza Hotel et je la reconduira à son [poste ?]. J'aime bavarder avec elle. Je ne suis presque jamais seule – mais la solitude est quand même la grande réalité.
Edith Boissenas qui écrit gentiment (je réponds aussi gentiment) m’a envoyé « L'oeil » - Très intéressant pour moi, je l’ai lu d’un bout à l’autre – Villon, J.L. Sert sur Gaudi – Caravaches – j’ai vu aussi le numéro d’après avec Léger et des ravissantes photos du Rokoko bavarois, l’Eglise (die Wieskirche) que je connais bien que j’ai visité souvent et chaque fois avec ravissement – Albert Einstein est mort, c’était un romantic – un scientist, une grande intelligence, un Bavarois.
Nous l’avons connu, Harry et moi à Princeton, à Munich avant. Il jouait du violon, mal, mais avec enthousiasme. C'était un enthousiaste simplement, par tempérament, un solitaire qui aimait la société.
Cher Jean, je bavarde comme toujours – je pense beaucoup à l’Europe, à vous tous
Bien affectueusement à tous deux. Au revoir. Je vous embrasse
- Ils sont étonnants, les Américains avec leurs cartes, cartes lettres pour toutes occasions ou pour rien du tout – je ne sais pas résister. -