Transcription Transcription des fichiers de la notice - Lettre de Barbara Church à Jean Paulhan (14 octobre 1958) Church, Barbara (1879-1960) 1958-10-14 chargé d'édition/chercheur Société des Lecteurs de Jean Paulhan, IMEC, Université Paris-Sorbonne, LABEX OBVIL ; projet EMAN (Thalim, ENS-CNRS-Sorbonne nouvelle) PARIS
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1958-10-14 Fiche : Société des Lecteurs de Jean Paulhan ; projet EMAN (Thalim, CNRS-ENS-Sorbonne nouvelle). Licence Creative Commons Attribution – Partage à l'Identique 3.0 (CC BY-SA 3.0 FR)<br />
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Français

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16 Octobre 1958

Cher Jean

J’espère que vous êtes en ce moment chez les Bénédictines, la Valley [sic] aux LoupsLe psychiatre Henry le Savoureux (1881-1961), ami de Paulhan, spécialiste de Chateaubriand, dont il avait acheté la propriété à Châtenay-Malabry, y dirigeait une maison de santé et animait un salon littéraire important. Il a aussi caché des résistants sous l’Occupation. Voir et l’article d’André Billy dans Le Figaro littéraire du 22 juillet 1961. Jean Guéhenno évoque cette maison et son parc dans son Journal des années noires (Gallimard, 1947, rééd. Folio en 2014). sonne bien aussi, je préfère les Bénédictines [sic]. Surtout je souhaite que vous ne souffrez [sic] plus, que vous passez [sic] des journées paisibles, reposantes et – stimulantes. Je le souhaite si fermement, je suis sure [sûre] que cela est en positif – non en subjonctif, non en conditionnel.

Je pense beaucoup à Ville d’Avray, à votre visite, si courte, si bien remplie – par moments j’avais comme vous l’impression que c’était comme toujours, avec Harry au milieu de nous-peut-être l’était-il [sic] fugitivement, distraitement – sans le déranger en rien. Je ne crois pas aux revenants, je crois à la présence et c’est à nous de nous adapter, nous avec nos perceptions si rudimentaires que nous négligeons gravement [ ?], légèrement.

C’est étonnant comme au milieu d’un tas de distractions subitement je pense à une phrase qui s’est gravée dans ma mémoire [sic], une phrase légère, dite après un silence, elle est la [sic], vivante, pour un moment elle me redonne l’espoir – une des phrases qu’il me disait.

-- Il faut m’écrire à New York Jean, me raconter des choses sur ce que vous faites, sur ce que vous pensez. Et je répondrai, ce n’est pas difficile de vous écrire, plus facile que de vous parler quelques fois [sic], - mais dans la conversation il y a toujours aussi les autres avec “ le meurtre tapi dans leurs yeux ” disait Harry.-

Ma vie sur le bateau – sans histoire exceptionnelle – ce matin le ciel est ravissant, d’un tendre sans pareil, rose, bleu, gris, mauve, le tout fondu en une harmonie tranquille – il est 7h du matin, le soleil se lève, à Paris il est 10h.

Je lis dans la journée sur le Desk [sic], dan notre cabine – qui est comfortable [confortable], qui s’appelle Alger, qui a 2 fenêtres que nous laissons ouvertes un peu, toujours. Nous jouons aux jeux, Pool, Bingo, Petits cheveaux [chevaux], nous ne gagnons pas.

[Feuille 2, même en-tête que la précédente]

Ce soir, il y aura le Gala, un diner, le diner [sic] du grand capitaine, les cuisiniers feront des chef d’œuvres [sic] en présentation, en succulence, puis une représentation des artistes en voyages [sic], une collecte pour les œuvres de mer – ce sera comme toujours réussi – en voyage, sur mer, on est plus vulnérable, plus détaché aussi.

Chaque jour un film, hier c’était “ Gigi”Film de Vincente Minnelli, 1958, d’après une nouvelle de Colette, publiée en France en 1944 et traduite en anglais en 1953. avec Maurice Chevalier, Leslie Caron, un beau jeune acteurLouis Jourdan. – tout bien joué, avec des vues charmantes “ Technicolor ” de Paris, très peu de Colette, 2 heures de bon divertissement.

Nous remplissons des feuilles pour la douane, pour le débarquement – comme chaque fois ; nous arriverons Jeudi le 16 Octobre à 7h du matin.

Mon chauffeur américain Ernest sera au Quai, Monique, la fille de Laure, Yvette la fille de Suzanne, St. John, les Minton’s, probablement d’autres, je reprendrai ma vie de Newyorkaise, assez contente de le faire.

La liste des passagers est devant moi – il y a Mme Jules Moch, la marraine du bateauC’est le ministre Jules Moch qui avait insisté pour que le paquebot fût rebaptisé « Liberté »., petite dame distinguée, toujours en gris ou noir, il y a un ambassadeur américain, il y a Faustus sic] ClevaFausto Cleva (1902-1971) dirigea l’orchestre pour les représentations de Rigoletto au Metropolitan Opera de New York en octobre et novembre 1958. Voir , le conducteur des Opéras italiens à l’opéra de N. Y., il y a de très jolies femmes de l’Amérique du Sud – un tas d’autres que nous regardons, qui nous regardent.

Je ne me lie pas sur le bateau – il ne faut pas sauf dans les cas exceptionnels – me disait Harry, me disent famille et amis. On me protège, ou essaie de me protéger, je crois que j’aime beaucoup être protégée, que je n’en abuse pas, je suis naturellement prudente, assez sure [sic].

Puis j’ai Suzanne, la meilleure compagne, qui me soigne, qui parle quand moi j’en ai envie – en ce moment elle lit “ le deuxième sexe ” de Simonne [Simone] de BeauvoirParu chez Gallimard en deux tomes, en 1949., elle dit qu’elle en [boit - ?] aussi – elle me lit des passages.

[sur le côté gauche de la feuille]

Germaine l’a sûrement lu, et vous ?

J’hésite toujours à le lire, je n’aimais pas son livre sur l’AmériqueL’Amérique au jour le jour, Gallimard, 1948. – et depuis il me reste de la méfiance – Marthe Ternand la trouve étonnante.

[sur le côté gauche, dans toute la largeur du haut de la feuille]

Laure, qui a donné le livre à Suzanne l’apprécie à sa manière avec restrictions.

Je pense à Germaine – dites-lui toute mon affection, embrassez-la pour moi.

Sincerely yours

Barbara.

C’est plus joli, plus bref, moins formel me semble-t-il que “ sincèrement à vous ” – cela dit un peu plus dans sa réserve – sans réserve [sic] – en anglais.

Je bavarde, je résiste difficilement au papier blanc, la Cie transatlantique a du beau papier, la plume court avec allégresse.