Transcription Transcription des fichiers de la notice - Lettre de Jean Paulhan à Barbara Church (28 septembre 1953) Paulhan, Jean (1884-1968) 1953-09-28 chargé d'édition/chercheur Société des Lecteurs de Jean Paulhan, IMEC, Université Paris-Sorbonne, LABEX OBVIL ; projet EMAN (Thalim, ENS-CNRS-Sorbonne nouvelle) PARIS
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1953-09-28 Fiche : Société des Lecteurs de Jean Paulhan ; projet EMAN (Thalim, CNRS-ENS-Sorbonne nouvelle). Licence Creative Commons Attribution – Partage à l'Identique 3.0 (CC BY-SA 3.0 FR)<br />
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Français

Chère Barbara

On se sentait, la dernière fois, un peu nostalgiques dans ce grand parc. C'est que vous alliez partir. La prochaine fois, vous songerez, n’est-ce-pas à inviter Pierre Leyris, Purnal, Audiberti (enfin, tous nos prix ? ) Il me semble que c’est un pas encore qu’Harry a fait vers nous, cette année.

A Profils qui me demandait un article, j’ai proposé de parler de lui. Il me semble qu’il serait temps qu’on le traduisit en américain.

Groeth est bien loin, lui aussi. Plus loin qu’Harry : c’est qu’on ne retrouve point de tout dans ses livres tout le meilleur qu’il donnait dans sa conversation. (Je me sens tout d’un coup très vieux, beaucoup plus vieux qu’on ne devrait.)

Je vous envoie pour Wallace Stevens tout un livre sur Nicolas de Staël (avec deux dessins du même, qui ne me semblent pas très convaincants) et le livre, un peu trop plein d’éloges, bien écrits mais plutôt vagues.

Savez-vous que l’on parle beaucoup de votre traduction de Musil ? En Suisse surtout, où Musil est mort, et devient brusquement célèbre. (Mais célèbre en allemand.) Comme il est ennuyeux que vous

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ne l’ayez pas achevée ! Il est vrai que le livre, lui aussi, demeure inachevé. Vous rappelez-vous notre discussion sur « caractères » ? Peut-être les derniers chapitres mettraient-ils plutôt l’accent sur « propriétés » (à quoi Harry avait songé). L'homme de nos jours, dit Musil, peut être courageux, bon, puissant. Mais il se trouve (par la faute des hommes) qu’il n’est pas propriétaire de sa puissance, de sa bonté, de son courage. Et que serait un sentiment – par exemple – l’amour fraternel – dont on serait propriétaire ? (pourquoi pas l’amour ? Mais Musil se défiait de tout ce qui touche aux instincts, il laissait le problème à Freud, qu’il n’estimait pas tant que ça ). Ici commence le roman...

C'est gentil de nous laisser vos poème, sur votre départ. Ils nous tiennent compagnie. Ah, j’aime aussi qu’étant si fins et si volants, ils n’aient pas de complaisance (cette suffisance qui gâte un peu, de loin en loin, votre ami Heine) et que si prompts dans les allers-retours, pourtant vous ne vous y abandonniez pas. Si rigoureuse, malgré tout si peu romantique. Ah, et j’aime bien aussi votre ironie, plus tendre que de l’ironie.

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Michaux s’est guéri, sans le dire à personne. Je l’ai aperçu avant hier sur les quais, vers Notre-Dame ! C'est un quartier, dont les Américains se sont emparés (ils y laissent parfois un Japonais ou un nègre, exposer ses tableaux. Je n’ai jamais vu de nègres aussi joyeux que les peintres abstraits. C'est à croire que l’art abstrait a été fait pour eux. A ce propos :

On demandait à une brave fermière de Provence (c’est la petite fille de la fermière de mes parents) ce qu’elle pensait des Américains : « Ah, dit-elle, on peut dire qu’ils étaient gentils. Toujours à vouloir faire plaisir : du chocolat aux enfants, des cigarettes aux hommes ». Puis elle ajoutait : « mais pourquoi avaient-ils amené tous ces Blancs avec eux » !

(ça n’a l’air comme ça de rien ; mais, dit par vous comme vous [l’avez ? illisible] le dire, ce serait très merveilleux.)

D'Ungaretti, voulez-vous des nouvelles ? Voici une petite photo d’une revue italienne, où il est en train [illisible] des machines. Il est à Paris en ce moment et je l’ai amené avant [illisible] voir une course de stock-cars. (Je suppose qu’à New-York on en voit tous

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les jours. C'est très émouvant une auto dès qu’elle sait se renverser sur le dos, prendre feu, trembler de toutes ses forces, faire toutes les fois qu’il le faut un tête à queue. Me permettez-vous d’écrire à Jean dans ce sens ? Il a beaucoup à apprendre.

Non, je ne lui écrirai pas. Bonsoir, Barbara. Faites pour moi de grands signes d’amitié à Marianne Moore et à Wallace Stevens. Tous deux nous vous embrasserons.

Jean.

Ici, l’automne est déjà très froid. Il me semble que le dernier remède (calcium) que Maine ajoute à l’Artane, lui fait grand bien. La nrf a eu des malheurs, le dernier numéro – j’espère bien que vous l’avez reçu – a été saisi : c’est le frère de Drieu la Rochelle, trouvant inconcevable que son frère eût écrit une sorte d’apologie du suicide. Et bien je suis de son avis : non seulement supprimer un homme, mais (le plus souvent) l’homme qu’on trouve au monde le plus intéressant, ce n’est pas à faire. Mais tout de même, c’est bien grossier de nous faire un procès. Bonnes vacances, bonnes vacances, Barbara.