Transcription Transcription des fichiers de la notice - Lettre de Jean Paulhan à Barbara Church (1<sup>er</sup> janvier 1954) Paulhan, Jean (1884-1968) 1954-01-01 chargé d'édition/chercheur Société des Lecteurs de Jean Paulhan, IMEC, Université Paris-Sorbonne, LABEX OBVIL ; projet EMAN (Thalim, ENS-CNRS-Sorbonne nouvelle) PARIS
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1954-01-01 Fiche : Société des Lecteurs de Jean Paulhan ; projet EMAN (Thalim, CNRS-ENS-Sorbonne nouvelle). Licence Creative Commons Attribution – Partage à l'Identique 3.0 (CC BY-SA 3.0 FR)<br />
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Le 1er janvier

[rep 1-8-54]

Bien chère Barbara, c’est le jour où l’on se trouve tous surpris d’avoir tant de famille. Ils arrivent tous à des heures différentes, comme s’ils s’étaient entendus. Chacun a ses preuves (de cousin, de cousine, de petit-fils, etc.) Impossible de les renvoyer. D'ailleurs c’est rare qu’ils ne portent pas à la main un pot de fleurs (en général, rouges) ou bien une petite boite de chocolats de sorte qu’à la fin de la journée on est un peu intoxiqué, bien incapable de se défendre. Pendant ce temps, l’année a commencé, déjà à toute vitesse.

——— Je suis un peu inquiet pour Jules Supervielle, sombre, angoissé me donnant, et à Arland, d’étranges coups de téléphone, où il se met soudain à pleurer.

——— Où l’on voit bien le parti-pris (malveillant) c’est quand certains journaux reprochent à la France d’avoir réfléchi sept jours avant de

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choisir un Président. Comme si un pareil événement n’exigeait pas au moins un ou deux ans de réflexion ! De sorte que je ne suis pas très rassuré sur le résultat. M.Coty a dit pas mal de bien de Braque (dans son premier intervioue [sic]) mais s’est montré plein de réserves sur Dubuffet qui mettrait du ciment, paraît-il, dans ses tableaux (ce sont deux peintres havrais comme lui.)

——— Chère Barbara on espère du moins qu’avec cette année on vous verra bientôt. Alors, tant mieux si elle avance. Vous rappelez-vous Mesures ? Il me semble que tous nos auteurs (sous votre houlette) étaient joyeux. Ceux d’à présent ne le sont guère. De plus ils ont gardé tous leurs mauvais sentiments pour la fin de l’année : nous les recevons à la fois sur la tête. C'est (imaginez-vous) Supervielle qui se

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plaint de n’avoir pas été placé (comme S.J. Perse) en tête de la revue ; c’est Jean Grenier, qui se plaint que son nom ne figure pas dans les annonces. C'est... mais je vous ennuie. Enfin, cela fait une fin d’année assez triste.

——— Braque, aussi, est souffrant. On lui a fait une nouvelle opération, assez grave. Il n’a pas le droit de travailler, d’ici trois mois. Il a encore maigri. Il est très pâle.

——— Est-ce que vous entendez un peu parler de la revue ? (Il me semble qu’il y avait dans Mesures, et dans l’ancienne nrf un côté un peu fou, un peu libre, qui s’y perd. Mais Arland me dit que je me trompe.)

——— Ah, je voudrais tout de même bien venir à un de vos goûters. Je suppose qu’avec Wallace Stevens nous ne pourrions pas nous dire grand chose ( à moins qu’il ne sache un

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peu le français) mais je voudrais bien lui serrer les mains, et pour le reste je sais me taire comme personne. Marianne Moore, je pense que vous l’amènerez un jour avec vous à Paris, n’est-ce-pas ? (Il me semble qu’elle aimera beaucoup, et réciproquement, Edith Boissonnas.)

——— J'aime toujours vos poèmes, vous le savez. Il me semble parfois qu’à certains moments ils sont tout près de devenir extrêmes, des sortes de non senses comme ceux de Lear (non pas ceux de Carroll, trop intellectuels). Mais peut-être justement serait-ce trop facile et c’est mieux de donner l’impression qu’on serait très capable d’y glisser, sans y glisser.

——— (mais les fleurs le savent bien, comme vous dites.) Bonne année Barbara, bonne année à tous ceux que vous aimez ! Germaine et moi vous embrasserons bien fort.

Jean.