Transcription Transcription des fichiers de la notice - Lettre de Jean Paulhan à Barbara Church (21 décembre 1956) Paulhan, Jean (1884-1968) 1956-12-21 chargé d'édition/chercheur Société des Lecteurs de Jean Paulhan, IMEC, Université Paris-Sorbonne, LABEX OBVIL ; projet EMAN (Thalim, ENS-CNRS-Sorbonne nouvelle) PARIS
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1956-12-21 Fiche : Société des Lecteurs de Jean Paulhan ; projet EMAN (Thalim, CNRS-ENS-Sorbonne nouvelle). Licence Creative Commons Attribution – Partage à l'Identique 3.0 (CC BY-SA 3.0 FR)<br />
Français
21.XII.1956

Bien chère Barbara

Grand merci de ces belles cartes. Qu'il est bon de vous lire, de songer à vous, de vous parler !

Et bien, j’ai eu un petit accident aux yeux. Imaginez qu’il m’arrivait, durant des quarts d’heure entier de voir des objets en vagues, tout à fait comme un poisson. Ce n’était pas du tout désagréable en soi, c’était plutôt amusant même, ou ça l’aurait été si l’on avait pu s’empêcher de réfléchir là-dessus. Mais j’ai pris un mois de repos, et ces fantaisies ont disparu.

J'étais chez Jean Dubuffet, dans la maison qu’il s’est fait construire à Vence. Maison peu sûre, le terrain acheté étant vertical (comme les jardins de ses tableaux) De sorte que les ateliers à peine achevés il a fallu les étayer par un mur de soutènement, et le mur lui-même par de gros piliers, et les piliers (le jardin offrant de profondes failles) par un nouveau mur de soutènement. Pour l’instant, tout

[Imprimé en rouge au centre de la page] Meilleurs Vœux

paraît tenir. Mais qu’arrivera-t-il l’an prochain ?

J'avais devant ma fenêtre, de l’autre côté du ravin, la chapelle de Matisse. Elle est laide, et un peu ridicule.

Vous ai-je dit que Fred s’était engagé pour l’Algérie ? On a mis six mois à accepter sa demande. Mais le voici, depuis quelques jours, en Grande-Kabylie. Tout le courage de Jacqueline n’empêche pas qu’elle soit inquiète, et malheureuse. Les enfants grandissent bien, et la jeune Claire a eu hier un an.

Evidemment, Fred (qui par ailleurs a commandé en 1944 une compagnie d’Algériens, qu’il aime beaucoup) a pensé que son devoir était de s’engager. Peut-être que l’horreur du travail de ministère a aussi joué son rôle dans sa décision.

A part ça je me suis remis à ma « Peinture moderne », et aussi

à un petit récit, que Chagall m’a demandé d’illustrer. Ce n’est pas facile.

J'ai imaginé là-dessus un vers : Aux petits des oiseaux Dieu donne la pâture mais sa bonté s’arrête à la littérature.

Mais peu importe. J'ai de bonnes nouvelles d’Ungaretti, qui songe à un voyage en Chine. Lisez, je vous prie les livres de Dunne sur le temps et les rêves : il démontre que nous sommes tous immortels, d’une façon qui me semble irréfutable. Moi j’aurais préféré pas (tant il est agréable de vieillir) mais il faut céder à la vérité ! Edith Boissonnas a passé un mauvais été, allant de maison de santé en maison de santé : mais je l’ai revue, l’autre jour, guérie. Henri Michaux s’adonne à la mescaline comme s’il l’avait attendue toute sa vie (vous verrez le résultat dans la nrf de février. Ah n’oubliez pas de lire les souvenirs de Jean Grenier, qui sont merveilleux. Bonne année, Barbara ! Maine et moi vous embrassons fort.

Jean.

Vives amitiés et souhaits à Laure Lévèque. La

situation du monde ne me semble pas très rassurante. On disait l’an dernier « Tout, plutôt que la guerre. » On dira l’an prochain « Presque tout plutôt que la guerre ». Que dira-t-on en 1960 ? N'y songeons pas trop.

Grands signes d’admiration, d’amitié à Marianne Moore.

Irez-vous à l’Exposition de Fautrier, chez Sidney Janis ? C'est un grand succès, toutes les toiles ont été achetées d’avance.

A bientôt, n’est-ce-pas, Barbara. Pourquoi songe-t-on davantage à Henry, dans ces journées de regrets et de fêtes.

J