Aux illustres hautes et puissantes dames, Madame de la Villeneuve et Madame d'Achey, issues des héroïques et généreuses maisons de Granvelle et Peloux.
J'ai souvenance de l'ardente affection que ma reine Esther avait à saluer l'altesse de l'illustrissime duchesse de Parme, lorsque vous lui allâtes baiser les mains en Lorraine, mais je n'ose comprendre quelle raison elle avait de se ranger à la cour d'une princesse qui, pour sa rare vertu et imparagonnable prudence, gouverne un peuple agité des troubles et séditions civiles, sinon, comme je présume, qu'elle espérait avoir accès à elle par vos faveurs et que sa couronne étrangère serait honorée des perles de vos grâces et perfections et qu'elle serait mieux connue à la splendeur d'icelles, vu que déjà sur le théâtre de Vercel elle vous avait montré l'histoire de son bonheur et malheur. Prenant une indissoluble sympathie avec votre débonnaireté, considérant toutefois combien sa simplicité serait avilie entre le lustre des grandeurs de l'Italie et qu'elle ne pourrait si tôt apprendre les civiles courtoisies de la cour, elle changea aussitôt de dessein et, comme le voyageur rencontrant deux chemins divers ne sait lequel il doit suivre et, encore qu'il lui semble l'un et l'autre le pouvoir bien guider, craint aussi qu'il ne le fourvoie puis après avoir assez discouru de l'esprit et non des pieds, il s'hasarde d'en entamer un, ainsi, cette princesse voulant passer par la France au roc de l'honneur sous quelque astre favorable, elle a mieux aimé demeurer entre vous deux dames, qu'avez avantageusement accru les survivants honneurs de Granvelle et Peloux que parmi les palais de cette vaillante héroïne, illustre ornement de son sexe, et qui peut être le fécond sujet d'un million de gentils esprits pour éterniser sa louange. Alors donc librement qu'elle dressait son train devers vous et que je lui remontrais n'être bienséant aller ennuyer deux dames empêchées à choses plus sérieuses qu'à ouïr sa voix barbarement éloquente, elle me répond n'être pour son prix qu'elle jugeât une de vous ne lui donner un assez assuré rempart, ou qu'elle méritât pour sa majesté l'aspect de vos flamboyantes grâces, mais encore qu'elle se dédiât particulièrement à l'une de vous, elle ne laisserait nonobstant être asservie aux deux et recevoir les communs rayons de vos yeux pour le ferme et diamantin lieu qu[i] a conjoint vos âmes ensemble autant que vos maisons et l'égale harmonie de votre amitié conduite par le mutuel accord de vos vertus. Pourtant, m'a commandé de l'adresser à vous qu[i] avez déjà quelques échantillons de ma poésie et qui n'avez méprisé ceux qui se sont mis au champ des Muses pour en rapporter des vers dignes de vos noms. Je l'ai habillée des habits du pays, laissant le paganisme de Perse, et lui ai appris quelque entregent pour discourir en ces contrées, si témoignera-t-elle assez que l'avril de mon âge où je suis n'est émeraudé des belles fleurs ni damassé des marguerites du langage français pour avoir suivi dès le commencement une nation à icelui contre, outre ce que jamais n'avais goûté l'emphase ni les douceurs de telle faconde qu'à Vercel et n'avais pour ce faire aucune commodité qu'aux heures que je sortais du labyrinthe de la fonction gymnasiastique où je suis entré pour le bon naturel reconnu aux habitants de ce lieu, et le désir que j'ai de voir éjouir leur république des fruits des sortiront d'un si fertil labourage pour la commune utilité d'iceux et de la ville, de laquelle pensant accroître l'infini de ses louanges, je semblerais celui qui veut porter des eaux en l'océan, des vaisseaux à Corinthe, des hiboux à Athènes, et des feuilles aux bois, et puis je n'ai loisir de si bien entreprendre cela que ceux qui ont commencé du temps d'Horace [et] de Mécène. Il sera difficile que cette tragédie soit reçue de tous, mais moyennant que vous ayez contentement de son arrivée, qu'elle soit targuée d'une infinité de dons dont le Ciel vous a spécialement recommandées, elle pourra marcher sans bâton et [sans] craindre les renfrognés sourcils des censeurs poétâtres, ni la musarde gravité de quelque dame, qui ne remémorant son humilité l'enverra tenir compagnie au fuseau. Je vous recommande donc et consacre cette reine avec ma Muse choisie pour truchement, que si elle est embrassée de vos nobles accueils et honorée de vos livrées, elle ne craindra lever le front et déployer librement au vol de la renommée les biens reçus de votre insigne gloire, jaçoit qu'elle ne soit affectée, comme du langage des autres sœurs de Parnasse, dont la plupart des poètes de notre temps s'en servent pour maquerelles, divulgant ses passions bourdelières et impudiques. Si ne vous contera-t-elle rien qui puisse offenser vos oreilles ennemies des lascives fables, ni rougir le pur lys de votre pudicité, afin que vous puissiez connaître que, comme l'or épuré par la fournaise accroît beaucoup son prix et sa splendeur, ou le soleil n'ayant devant ses rais quelque brunissant nuage nous délecte beaucoup plus à le contempler, aussi que ce que sort des trésors de vertus et doctrine pour être en vogue ne doit nullement s'affubler des feintises et voiles du vice. Je la vois tressaillir d'aise pour comparoir devant votre grandeur, bien certaine que la porte lui sera ouverte ailleurs si elle reçoit quelque recueil d'icelles. Vous la mettrez en tel lieu qu'il vous plaira, pourvu qu'elle soit entre les vôtres, que me fera animer davantage mes écrits pour me montrer humblement dédié au service de votre maison consacrée à la perpétuelle mémoire et arrosée des grâces du Tout-Puissant pour combler d'heur notre Bourgogne ; que si la vie incertaine ne trompe mes jeunes desseins, je ferai voir malgré les envieux quel éperon me pique à me montrer le moindre de ceux que les Muses chérissent et la plus grande partie du vulgaire prothéiste méprise et rejette, si n'ai-je jamais espéré d'avoir ou peu ou rien du fruit de mon labeur, pour la perverse altération qui commande aux humeurs du monde ; car de vouloir acquérir quelque honneur par le premier enfantement d'ignorance, sortant pour voir le théâtre du monde comme un limaçon de sa coquille, je ressemblerai à celui qui veut pêcher en l'air, blanchir un maure, et planter des aiguilles pour en avoir des paisseaux de fer ou d'acier. Il me suffira de vous avoir contentées, d'autant que si cela agrée l'exact jugement de vos prudences, il n'y aura personne qui en veuille appeler pour avoir contraire sentence, mais sachant bien que ce n'est peu d'honneur aujourd'hui d'être paradoxique je me mettrai sous l'aile de vos seigneuries avec cette reine qui prie Dieu par ma plume vous donner ce que vous savez désirer. Dès Vercel.
De vos seigneuries humble serviteur Pierre Matthieu, principal du collège de Vercel.