À MA MÈRE.
Ma mère, si je pensais qu'il fût nécessaire de composer un argument sur les diverses aventures de l'un et de l'autre Tobie, je dirais comment la piété du bon homme lui fit abandonner la table où il banquetait avec ses amis pour aller ensevelir un mort et comme, ne voulant pas rentrer au festin avec cette pollution d'avoir touché un corps privé de son âme, il se retira en un lieu secret de la maison, auquel se laissant doucement vaincre à la force du somme, cet ingrat oiseau que Pythagore défend de loger rendit la plus noble partie de son visage manque de l'office coutumier, lui perdant la vue par la saleté de son excrément. Je dirais comment Tobie aveugle avait l'âme éclairée d'une splendeur divine, qui lui faisait envoyer infinité de plaintes jusques au Ciel, et comme en ce même temps la belle et vertueuse Sarah était misérablement affligée en la maison de son père, pour la cruauté détestable de l'esprit malin Asmodée, qui faisait trépasser auprès d’elle ses maris dès le soir de leurs noces, de sorte qu'en ayant eu jusques au nombre de sept il n'en restait pas un vivant. Je dirais comment la triste dame, se voyant innocemment coupable de tant de morts, fit voler par le vide de l'air ses piteuses querelles, lesquelles rencontrèrent celles de Tobie et toutes ensemble s’en allèrent crier merci devant le trône de Dieu, de qui la bonté immense voulant secourir ces deux affligés par le moyen de la personne qui leur serait la plus chère en ce monde, envoya l'ange Raphaël sous l'accoutrement et le nom d'Azarie, pour conduire le jeune Tobie en la cité de Rages, où son père lui commandait d'aller demander quelque somme d'argent qui lui était due. Je dirais aussi comment le fleuve Tigris fit sortir sur la rive un poisson de grandeur et forme épouvantable, qui effraya Tobie de telle sorte qu'il eût promptement fui sans l'assurance que lui donna le fidèle Azarie, disant que ce poisson était l'heureuse médecine de ses douleurs. Mais si je voulais continuer le long discours, ma mère, j'offenserais le lecteur présupposant qu'il ne lui souvient plus de cette histoire, vu qu’elle est insérée dedans la sainte Bible ; je me ferais tort encore me trompant en l'opinion de moi-même, si je pensais savoir ce que les autres ignorent. Il ne me serait pas séant non plus de faire un argument sur toute la tragi-comédie dont je n'ai disposé en vers qu'un acte seulement ; je pourrais ennuyer aussi l'ange et Tobie qui s’apprêtent de faire voir la constance d'un vieil homme et d'une jeune dame que vous recevrez, s’il vous plaît, ma mère, comme un véritable miroir pour bien représenter la vôtre.