LE ROY Charles huictiesme de ce nom, envoya en Allemagne un gentil-homme nommé Bernage, seigneur de Cyvré pres Amboise, lequel pour faire bonne diligence, & advancer son chemin, n’espargnoit jour ne nuict, en sorte qu’un soir bien tard, arriva au chasteau d’un gentil-homme, où il demada logis, ce qu’à grand peine peut avoir. Toutesfois quand le gentil homme entendit qu’il estoit serviteur d’un tel Roy, s’en alla au devant de luy, & le pria de ne se mal contenter de la rudesse de ses gens : car à cause de quelques parens de sa femme, qui luy vouloient mal, il estoit contrainct tenir sa maison ainsi fermée. Au soir ledict Bernage luy dist l’occasion de sa legation, en quoi le gentilhomme s’offroit de faire tout service à luy possible au roi son maistre : & le mena dedans sa maison, où il le logea & festoya honorablement. Et estant heure de soupper, le gentil-homme le mena en une salle tendue de belle tapisserie : & ainsi que la viande fut apportée sur la table, veit sortir de derriere la tapisserie une femme, la plus belle qu’il estoit possible de regarder, mais elle avoit la teste toute tondue, le demeurant du corps habillé de noir à l’Allemande. Apres que le gentil-homme eut lavé avec ledict Bernage, l'on apporta l’eau à ceste dame, qui lava, & s’en alla seoir au bout de la table, sans parler à nul, ni nul à elle. Le seigneur de Bernage la regarda bien fort, & luy sembla l’une des plus belles dames qu’il eust jamais veuë, sinon qu’elle avoit le visage bien pale, & la contenance fort triste. Apres qu’elle eut un peu mangé, demanda à boire, ce que luy apporta un serviteur de leans, dedans un esmerveillable vaisseau : car c’estoit la teste d’un mort, de laquelle les pertuis estoict bouchez d’argent : & ainsi beut deux ou trois fois la damoiselle. Apres qu’elle eut souppé & lavé les mains, feit une reverence au seigneur de la maison & s’en retourna derriere la tapisserie, sans parler à personne. Bernage fut tant esbahy, de
penitence, mais si luy demeure-il le nom de pecheresse. Je ne me soucie, dist Emarsuitte, quel nom les hommes me donnent : mais que Dieu me pardonne & à mon mary aussi, il n’y a rien pourquoi je voulsisse mourir. Si ceste damoiselle aimoit son mari, comme elle devoit (dist Dagoucin) je m’esbahis qu’elle ne mouroit de deuil en regardant les os de celuy, à qui par son peché elle avoit donné la mort. Comment Dagoucin, dist Simontault, estes vous encores à sçavoir que les femmes n’ont amour ni regret ? Oui, dist il, car jamais je n’ai osé tenter leur amour, de peur d’en trouver moins que je desire. Vous vivez doncques de foi & d’esperance, dist Nomerfide, comme le pluvier du vent, vous estes bien aisé à nourrir. Je me contente, dist il, de l’amour que je sens en moi, & de l’espoir qu’il y a au cueur des dames : mais si je le sçavois, comme comme j’espere, j’aurois si extreme contentement, que je ne le pourrois porter sans mourir. Gardez vous bien, dist Guebron, de la peste : car de cette maladie là, je vous asseure. Mais je voudrois sçavoir à qui ma damoiselle Oisille donnera sa voix. Je la donne, dist elle, à Simontault, lequel, je sçay bien, n’espargnera personne. Autant vault, dist il, que me mettiez assus que je suis un peu mesdisant. Si ne lairray-je à vous monstrer, que ceux, que l'on disoit mesdisans, ont dict verité. Je croy, mes dames, que vous n’estes si sottes de croire en toutes les nouvelles que l'on vous vient compter, quelque apparence qu’elles puissent avoir de saincteté, si la preuve n’y est si grande, qu’elle ne puisse estre remise doubte. Aussi sous espece de miracles y a bien souvent des abus : & pource j’ai enuie vous en racompter un, qui ne sera moins à la louenge, d’un prince fidele, qu’au deshonneur d’un meschant ministre d’Eglise. Abomination d’un prestre incestueux, qui engrossa sa sœur, soubs pretexte de saincte vie : & la punition qui en fut faicte.