Transcription Transcription des fichiers de la notice - Extrait : 1540c [Denis Janot] La châtelaine de Vergi BnF Extrait 14 1540c. chargé d'édition/chercheur Marlhoux, Romane Équipe Tragiques Inventions, Magda Campanini (Univ. Ca' Foscari-Venezia), Anne Réach-Ngô (UHA, IUF) ; EMAN (Thalim, CNRS-ENS-Sorbonne nouvelle) PARIS
http://eman-archives.org
1540c. Fiche : Équipe Tragiques Inventions, Madga Campanini (Université Ca' Foscari), Anne Réach-Ngô (UHA, IUF) ; EMAN (Thalim, CNRS-ENS-Sorbonne nouvelle). Licence Creative Commons Attribution – Partage à l’Identique 3.0 (CC BY-SA 3.0 FR)
Paris (Fr), Bibliothèque Nationale de France, BnF RES-YE-2963
Français

[E2r] Comment le Duc receu amyablement sa niepce la Dame du Vergier.

[bois]

Le Duc

Dieu vous gard de mal encombier,

Ma niepce pleine de beaulté.

Joyeulx suis par ma loyaulté

Qu’estes venu au mandement

Que vous ay faict, par mon serment:

De vous veoir j’ay tres grand plaisir.

La Dame

Preste suis de vostre desir

Acomplir, mon tres cher seigneur.

Le Duc

[E2v] Je vous remercy de bon cueur,

Ma niepce, faictes bonne chere.

Je vous donne m’amour entiere,

Je vous prometz Dieu et mon ame.

Venez avant, ma chere femme,

Allez passer vostre jeunesse

Avecques m’amye ma niepce,

Et vous me ferez grand plaisir.

La Duchesse

J’acompliray vostre desir

Et feray vostre volunté:

Sà, dame pleine de beaulté,

Venez dancer la basse dance.

La Dame

Rendre vous veulx obeyssance,

Ma dame, car c’est bien raison.

La Duchesse

Avez vous veu vostre mignon,

Le gentil galant Chevalier?

Dictes, ma Dame du Vergier,

Affaicté avez le chiennet

Dont vostre cas n’est pas trop net?

Je le vous dy priveement.

La Chastellaine

Je ne sçay quel affaictement

[E3r] Vous pensez, ma dame, pour voir:

Talent je n’ay d’amy avoir

Qui ne soit du tout à l’honneur

De mon oncle, mon cher seigneur;

Autrement je seroys traystresse.

La Duchesse

Vous estes tres bonne maistresse

Qui avez apris le mestier

Du petit chiennet affaictier,

Chastellaine, tant vous en dy.

La Chastellaine

Helas, vray Dieu, dont vient cecy?

Maintenant je suis bien trahye!

Dont procede la villennie

Qui sur moy a esté gectee?

Las, chetive, desconfortee!

Or congnoys je bien maintenant

Que failly a au convenant

Mon amy que tant fort j’aymoye.

Helas! Mon soulas et ma joye,

Mon plaisir, toute ma lyesse,

Pas bien n’avez tenu promesse;

Quel desplaisir vous ay je faict,

Ne en quoy vous ay je forfaict?

Certainement jour de ma vie

[E3v] Envers vous ne feis villennie.

Quant dedans le vergier entrastes

Foy et loyaulté me jurastes

Que la tiendriez entierement:

Et maintenant voy clerement

Que vous avez faict le contraire.

Las! Chetive, que doibtz tu faire

Quant tu as perdu ton desir

Ton soulas et tout ton plaisir,

Tout ton cueur, ton esbatement?

Certes, je m’esbahys comment

Il m’a esté si desloyal:

Plus le maintenoye feal

Que trestous les hommes du monde.

Helas, quelle douleur parfonde

Il a mis à mon paovre cueur!

Helas! Vray Dieu et vray Seigneur,

Comment avez le cueur si fier

De ma mort querir et cercher?

Dont vous procede ce couraige

De m’avoir faict si grand oultraige?

Bien sçavez que jour de ma vie

Envers vousne feis villennie

Ne chose qui vint à reproche.

Vous jurastes de vostre bouche

[E4r] Que me tiendrez le compromis

Que vous et moy avions promis,

Mais or congnoys je maintenant

Que faulcé avez faulcement

Vostre serment, dont avez tort.

Mais je considere au fort

Que de ce faire avez raison,

Car je croy qu’en autre maison

Plus belle dame avez conquise

Que moy, et aussi mieulx apprise.

Je suis seure que la Duchesse

Si est vostre dame et maistresse,

Bien je congnoys et apperçoy

Que vous l’aymez trop plus que moy.

Se Dieu ait de m’ame pitié!

Plus vous aymoye la moytié

Que moy, je vous jure mon ame.

Vous m’avez faict trop grant diffame

De m’avoir ainsi dessellee:

Mon amour vous avoys donnee

Comme celluy qui tant j’aymoye.

Boire ne manger ne pouoye

Se je n’estoye avecq vous.

Helas, mon cueur, mon amy doulx,

Et que vous ay je faict ne dit?

[E4v] Envers vous aucun contredit

Jamais ne feis certainement:

Je vous aymoye si loyaulment

Qu’il n’est possible à creature

De plus aymer, je vous asseure.

Quant avecq moy vous estiez,

En me baisant vous me disiez

Que m’aimiez de bon cueur et d’ame

Et que j’estoye vostre dame:

Vous le disiez si doulcement,

Et je vous croyois fermement.

Point n’eusse cuidé à nul feur

Que eussiez tournévostre cueur,

Ne pour royne, ne pour duchesse,

Ne pour dame de grand haultesse

Comme avez faict, dont suis dolente.

En vous j’avoye mon entente

Plus qu’en tous les hommes du monde:

S’il n’est ainsi, Dieu me confonde

Et que meure cruellement.

Helas, mon amy, et comment

Avez vous eu si faulx couraige?

Ung chascun vous tenoit si saige,

Si doulx, si courtoys, si begnin:

On ne sceut jamais que venin

[E5r] Vous portissiez en jour de vie,

Mais maintenant m’avez trahye.

Helas, helas, pour Dieu mercy,

Pourquoy suis je trahye ainsi?

J’ay esté si treslonguement

Sans avoir amy nullement,

Et si faulcement m’a deceue.

Helas! Pourquoy suis je venue

À ceste langueur orendroit?

Las, que feray? Est ce doncq droict

Que j’aye mal contre le bien?

C’estoit tout mon cueur et mon bien,

Tout mon soulas et mon amour.

Je suis pleine de grand doulour:

Or puis je bien crier helasse!

Que fera ceste paovre lasse?

Si grand courroux au cueur en ay

Que de plus vivre cure n’ay,

Ne ma vie ne me plaist point:

Je pry Dieu que la mort me doint

Et que tout ainsi vrayement

Comme j’ay aymé loyallement

Celluy qui ce m’a pourchassé

Ait Dieu de mon ame pitié.