Guizot-Lieven

Correspondance croisée entre François Guizot et Dorothée de Benckendorff, princesse de Lieven : 1836-1857


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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
330. Londres, Mercredi 25 mars 1840, 866
9 heures

Le 328 m’est arrivé tard hier. Mon homme avait été le matin hors de Londres. Il n’y a pas moyen d’éviter ces petits ennuis là. Je dis petit, par acte de raison. Je le dis plus facilement aujourd’hui. Ce 325 m’a été si doux ! Les œuvres de surérogation sont toujours charmantes. On me l’a apporté en venant me chercher au club de l’Athénoeun où l’on m’avait donné à dîner ; Lord Landsdowne, Aberdeen, Northampton, Mahon, Montègle, Sir Francis Palgrave MM. Milmes, Holland, Hallam, Milman &etc un diner agréable et assez bon en dédommagement de celui du Raleigh Club vrai dîner Anglais, plus ardent que le charbon le plus ardent. Vous ai je dit que j’avais fait là mon début de speech, en Anglais, à la grande joie de mes auditeurs ? Joie morale plus que littéraire, je pense. Mais n’importe ; ni embarras, ni prétention ; n’est ce pas ce qu’il faut ?
Sur la proposition du Chairman appuyée par Lord Prudhor on m’a élu membre honoraire du Raleigh Club, the only Honorary member in the wortd, m’a-t-on dit. De là on m’a mené, à la Royal geographical society, nombreux meeting où nous avons été en exhibition, moi et trois sauvages des bords de l’Orénoque, tatoués et emplumés comme je ne le serai jamais. Pourtant et sans vanité, j’excitais plus de curiosité qu’eux.
Est-ce que je ne vous ai pas déjà conté tout cela ? Non. Je ne vous ai écrit hier qu’une lettre d’affaires. A propos, encore une plainte sur votre façon de procèder par voie d’insimuation et de réticence. Vous me dîtes : " Ce que je ne dis pas, c’est mes commentaires, mes spéculations ; mon opinion n’est guère comptée ; je n’entends rien sans doute aux situations. Je ne m’en mélerai pas."
Il faut bien s’il vous plaît, que vous vous en méliez. Je dis comme Alceste. Pouvez-vous imaginer que votre opinion n’est pas pour moi, la première des opinions, que je n’ai pas besoin de la savoir que j’arrêterai la mienne sans connaître la vôtre? Je vous ai écrit hier avant d’avoir lu toutes vos belles déclarations de réserve. Je ne vous ai pas écrit plutôt parce qu’on s’use l’esprit selon moi, à questionner et à s’épandre longtemps d’avance. Il faut faire ses idées au moment de l’action. Je veux les vôtres toutes les vôtres, autant qu’on peut avoir tout de loin. Je vous ai envoyé hier mon résumé, intérieur sur la situation. J’attends vos spéculations et vos commentaires.

Une heure
J’ai bien raison de vous reprocher vos façons indirectes. Encore : " Je me garderai bien de vous rien dire pour mon compte; vous n’avez pas besoin de mon opinion."
J’ai besoin, absolument besoin de votre opinion. En vous la demandant hier, j’ai calculé que je l’aurai samedi, sachez donc une fois pour toutes, je vous en prie, à quel point j’ai confiance en vous, toutes les confiances.
A cela près, le 329 vaut le 328. Oui, quatre fois par semaine, sans compter le luxe. Je vous écrirai aussi les lundi, mercredi, jeudi et samedi. Nos moyens sont bons. Vous avez raison de supprimer le Secrétaire. Vous pouvez aussi supprimer une enveloppe celle qui porte mon nom, et mettre à la place sur un coin de l’adresse à M. Herbet, la lettre G. Il n’ouvrira jamais une lettre semblable et me la remettra sur le champ. Je viens de voir Rothschild qui m’apportait des nouvelles, moins contraires au Cabinet. Il avait des chiffres aussi ; 200 contre Thiers 225 pour. Je suis las de chercher à voir dans cette nuit. J’attends. Je suppose que vous aurez été à la chambre. Duchâtel a bien raison de dire qu’en partant, j’ignorais le Cabinet. Je suis arrivé ici le 27 février. Voici ce que m’écrivait M. de Rémusat le 29. " Je prends un grand parti le plus grand parti politique que j’aurai sans doute à prendre de ma vie ; et ce qui est cruel, je le prends sans votre aveu...Tout cela est encore hypothétique ; je doute de la réalisation ; hier, je n’y croyais plus du tout ; aujourd’hui, il y a plus de probabilité et je vous écris. "
Si on vous en parle encore, ne répondez qu’autant que vous le jugerez convenable ; mais sachez bien le fait ; et au besoin temoignez que vous le croyez tel.

Jeudi, 9 heures
J’ai dîné hier avec du pur Torysme, Lord et Lady Cowley, Lord et Lady Jersey, Lord et Lady Haddington, Lord Aberdeen, Lord Elliot. Chez Lady Mary Ross fille de la marquise de Cornwallis. M. Ross est un des plus vrais Anglais que j’aie encore rencontré, franc, cordial et obstiné dans pas beaucoup d’idées.
En sortant de là, j’ai été à l’ancien concert où était la Reine, et où Lord Burghersh m’avait instamment prié de venir. Les morceaux étaient très bien choisis, Hayden, Guglielmi, Paesiello- mais l’exécution est un tour de force de Lord Burghersh, et sent le tour de force. L’orchestre est une machine exacte et insensible, qui ne fait point de faute et ne prend point de plaisir à ce qu’elle fait. Le beau quatuor de la Nina, Senza il caro Mio tesoro, l’admirable création de Hayden, le chœur final, tout cela a passé avec un vacarme correct et glacial. Et les auditeurs semblaient prendre, pour s’y plaire une peine qui leur réussissait médiocrement.
Voilà votre petit mot en sortant de la Chambre. Merci Merci. Je reçois deux autres lettres qui s’accordent tout à fait avec votre impression. Je désire cette issue là sans en espérer un bien bel avenir. Mais je ne crois pas le moment bon pour rentrer dans le chaos. Je suppose qu’on aura voté hier et que j’aurai un courrier ce soir vers minuit. Je me donne le plaisir de vous envoyer copie d’une lettre écrite d’ici à Fagel (vous devinerez bien par qui) et qui me revient de Paris. Bien pour vous seule. Pour votre plaisir comme pour le mien.

Une heure
Je rentre. J’ai déjeuné chez Sir Robert Inglis. Je n’ai point vu de conservateur plus ardent, et plus tolérant. J’y ai trouvé Lord John Russell, dont il m’a dit toute sorte de bien. Le vieux Rogers l’appelle, our little giant. Il a certainement fort grandi, et il étonne tout le monde par sa facilité et son infatigable énergie. L’évêque de Londres aussi, qui passe pour le plus capable des évêques et chez qui je dinerai le 11 avril. Je dîne aujourdhui chez Lady Jersey. N’êtes, vous pas lasse de dîner ainsi toujours et partout. Moi, je ne le serais pas et jamais et de rien si vous en étiez. J’ai été interrompu par M. Easthope, le propriétaire du Morning Chronicle et membre pour le Berkshire, puritain politique, qui à 25 000 Louis de rente fort estimé et fort compté. Il a en France une affaire pour laquelle je lui rendrai quelques bons offices.
Adieu. Il faut que j’aille faire quelques visites et puis un moment au Traveller. Je passerai chez Lady Palmerston. Adieu. Adieu. Je recommence comme si c’était vrai. Adieu.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
348. Paris Lundi 20 avril 1840, 10 heures

Après ma promenade au bois avec Marion, j’ai eu une longue visite de mon ambassadeur. Il est très confiant, et peut être même un peu plus defférent que jadis. A propos Je modifie l’article duc de Bordeaux en ceci : qu’on essaye de le dissuader de venir en russie. Mais cette confidence directe a flatté, et a fait dire que c’était la premiere parole agréable qui ait été reçe ici de la part de l’Empereur.
Les Ambassadeurs donnent raison au mien au sujet des visites de ministres. Ils lui doivent les avances ; aucun n’est venu. Cela le dispense de faire leur connaissance. Il me parle beaucoup de Brünnow, et voudrait bien que j’ecrivisse à mon frère à son sujet, c’est-à-dire pour montrer l’inconvenance de ce choix. Je lui dit que je ne m’en mélerais pas d’ici, mais qu’une fois à Londres, je dirai peut être ce que j’en pense après avoir vu. J’ai dîné hier chez les Appony. On m’a fait entendre M. Liszt pianiste d’une grande célébrité. C’est un possédé, un enragé, faisant des merveilles, à me faire fuir. De là, un moment chez les Granville et puis chez Brignoles. Il me semble que Naples va mal. Votre médiation y fera-t-elle quelque chose ? Il y avait beaucoup de monde en Sardaigne, mais rien qui
vaille la peine de vous être redit. J’ai reçu à mon reveil une lettre d’Alexandre de Marseille. Il sera ici demain, je crois. Je m’en réjouis bien, mais j’imagine qu’il ne fera que passer pour aller trouver son frère reviendra-t-il après l’avoir vu ?Voilà ce que j’ignore.

Midi
Je viens de recevoir votre lettre. Je suis charmée de vos succès. Lord Granville m’avait dit un mot hier, mais qui ne me paraissait pas aussi catégorique. Vos inquiétudes me chagrinent extrèmement, mais vous aurez été rassuré. D’abord pas de rougeole et puis Pauline va mieux. Le lait d’ânesse, administré à tout le monde fait du bien à tous. J’ai des nouvelles tous les matins. Je crois que j’enverrai chercher M. Andral ; je ferai demander chez vous où il demeure; le vent d’est persévère, mais cependant je ne puis pas être malade seulement du vent.
Adieu ; je vous envoie la lettre de Lady Clanricarde par votre foreign office, mais je fais bien je crois de vous envoyer ceci par notre voie ordinaire.
Adieu, adieu, tranquilisez vous et soignez vous. Adieu.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
361. Paris, dimanche le 8 de mai 1840

J’ai fait ma promenade hier avec Ellice, mon dîner seule. Le soir il y avait musique chez Mad. de Castellane ; j’y ai été. C’était charmant. Quand je dis musique c’est toujours les Belgioioso, ni plus, ni moins, mais il est impossible que ce soit mieux. On parlait beaucoup hier au soir d’une lettre circulaire de M. Jaubert aux membres conservateurs de la Chambre pour leur dire que le ministère voulait étouffer la proposition, Rémilly. Cela faisait faire mille commentaires. Là où je me trouvais ils n’’étaient point bienveillant. Appony est toujours d’une humeur de dogue. Mon ambassadeur est silencieux comme de coutume. Appony dit que l’irritation du roi de Naples contre Lord Palmerston est toujours bien vive, et qu’elle rendra l’effet de la médiation bien difficile et bien lent. Mad. la duchesse d’Orléans a la rougeole, mais bénine. On la dit en général cependant dans un triste état. Il y a bien des mois. qu’elle ne prend presque plus d’aliment. Elle dépérit. Le chancelier hier était bien important et Mad.de Boigne très jolie, vraiment jolie, c’est drôle !
10 h. Voici votre lettre. je suis bien aise de vous voir enfin dans de bons rapports avec Brünnow. Je suis sure que vous lui direz des choses utiles, mais je suis tout aussi sure qu’il ne rapportera que ce qui peut flatter. Vous êtes donc entré dans est Ashburnham house, dont le nom seul me cause une émotion de joie et de douleur que je ne saurais décrire. Je crois. que je mourrais en passant le seuil de cette porte. Je pense bien à mon voyage. Mais je suis très peu fixé encore sur la manière dont je serai Londres. Il est convenu que je logerai chez les Sutherland ; s’il y avait un changement il me semble qu’il doit venir de leur part, car je ne saurais leur montrer moins de désir d’être avec eux aujourd’hui qu’ils sont dans l’affliction, au contraire cependant il est très possible. que de leur côté ils préfèrent ne voir personne. Je ne sais vraiment comment arranger cela dans ma tête. J’attendrai un peu, je verrai au bout du compte, où trouver toujours deux chambres dans une auberge. Cela me sera désagréable, mais il n’y aurait pas de choix. Soyez sur que nous serons ensemble Le 15 de juin, mais probablement avant.
midi. Je rentre de ma première promenade. J’en fais trois quand je le peux, à dix heures. Après 4 heures et après mon dîner. Que j’aime vos lettres. Adieu Adieu. Adieu.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
363. Paris, Lundi 4 mai 1840,
10 heures

Je viens de vous écrire par Ellice. Vous avez cette lettre là quelques heures après la présente. Les Appony m’ont fait une longue visite hier et puis le prince Paul, et puis Ellice que j’ai mené au bois de Boulogne pour causer. Malgré les assurances d’Appony que Naples restera tranquille on commence à craindre des soulèvements. Quelle énorme complication, si cela arrivait. On dit que vous venez de découvrir un complot trâmé à Bourges. pour empoisonner la petite reine d’Espagne et sa soeur. Quelle horreur ! Le prince Paul croit fermement que la proposition Rémilly sera discutée dans cette session même. L’autre jour chez Mad. de la Redorte où je faisais visite, M. de la Redorte disait non, et M. Piscatory soutenait oui. Vous le saurez mieux. J’ai dîné seule ; après le dîner pluis allée faire ma cour aux Tuileries pour la fête du Roi, mais tout le monde était à Versailles. J’ai été chez Lady Granville que j’ai revue pour la première fois depuis la mort de lady Burlington. Granville est couché, il a la goutte, Ensuite je suis allée courir après les rossignols chez Mad. Locke. Vraiment ces Belgioioso, c’est charmant, et je vais partout où je puis les entendre. Au fond la passion de la musique me revient.
A propos la petite de Contades est fort éprise de l’un de ces rossignols, le plus gros. Elle est une petite personne un peu étrange. à onze heures j’étais dans mon lit, mais la chaleur m’ote le sommeil depuis quelques jours.

2 heures
Vraiment je suis bien fatiguée. Je vous écris, j’éris à mon fils, j’ai eu une longue séance avec votre petit ami. J’ai répondu à Alexandre ceci. " M. de Brünnow ne m’empichèra pas de faire ce qui me plait. Je ne reconnais ce droit à personne." Ma lettre adressée à Ashbrurnham house. Je vois que ceci figurerait mieux dans une lettre que vous porte Ellice. Mais elle est déjà fermée. Je viens de recevoir 357. Cela me servira jusqu’après demain. Si vous saviez l’horreur que j’ai du mardi ! J’ai envie de remplir toute cette page d’adieux. Vous seriez bien content de moi si vous saviez tout ce qui se passe en moi. Adieu. Adieu. Je viens de vous envoyer la lettre de Metternich par votre bureau. Adieu.
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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
360. Londres, Mercredi 6 mai 1840
Midi

J’ai été dérangé depuis que je suis levé. Mon courrier de ce matin, m’a apporté je ne sais combien de petites affaires. J’ai beaucoup perdu en perdant Bourqueney. Il les faisait toutes, bien, promptement sans bruit. Il savait se décider seul.
La lettre de Matonchewitz me convient fort. On a raison quand on est de mon avis. Quel pays que celui dont tout homme d’esprit parle avec le sentiment qui éclate là ! Il est sûr que pour tout le monde, l’affaire d’Orient a été mal emmanchée. Je ne sais si je la finirai bien. Je borne ma présomption à croire que, si j’avais été ici, personne ne l’aurait commencée comme on l’a fait. Presque toutes les difficultés viennent aujourd’hui de l’embarras que chacun éprouve à changer de chemin.
Ma demi-heure au bal de Lady Falmouth, a été bien ennuyeuse. J’y suis arrivé après onze heures, le premier ! Tout le monde était encore à l’opéra où l’on s’était donné rendez-vous pour applaudir Tamburini. Lady Falmouth est devenue toute rouge et Lord Falmouth tout pâle en se voyant tête-à-tête avec moi, et obligé de m’amuser pendant je ne sais combien de minutes. Ils y ont très poliment fait de leur mieux. Enfin sont arrivés Lady Cowley, Lord Clare, Lord Haddington. C’était du bien pur Torysme. Je fais tant de nouvelles connaissances que j’oublie quelquefois les noms. Je cause très familiérement sans
savoir avec qui. J’étais dans mon lit à minuit et demi.
Lord Aberdeen a eu beaucoup de succès à la Chambre des Lords avec son bill sur l’Eglise d’Ecosse ; a very clever speech. J’en suis bien aise. Si nous vivions longtemps ensemble, vraiment de près nous finirions par de l’intimité. J’aime sa tristesse. Il se prépare à prendre le rôle du Duc de Wellington ; modérateur des Torys. Cela se voit. Il fait bien. Mais il n’empéchera pas une scission dans le parti. Là où elle est la déraison est bien profonde et bien hautaine. On entrevoit, contre Peel, une humeur immense, timide, mais courroucée de sa propre timidité. Le Duc seul contient.

3 heures et demie
Je viens s’apprendre qu’Alexandre a eu hier un accident, rien de grave, il est à merveille ; j’ai de ses nouvelles d’il y a deux heures. Il était en cabriolet; le cheval s’est emporté ; il est tombé. On l’a saigné ; il a parfaitement dormi cette
nuit ; il est fort bien aujourd’hui. Le chirurgien est pleinement rassurant. Dans deux ou trois jours, il n’y paraîtra plus. M. de Brünnow doit vous écrire aujourd’hui pour ne vous laisser aucune inquiétude.
Une horrible affaire s’est passée cetle nuit. Le vieux Lord Willian Russell a été assassiné dans sa maison, dans son lit, égorgé à la lettre, la tête presque tranchée. On a volé quelques bijoux, un peu d’argent. On suppose que ce sont des domestiques, des amants des house-maids. On ne sait encore rien de precis. Le débat sur le bill de Lord Stanley, qui devait avoir lieu ce soir est remis à causé de Lord John. La reine était charmante ce matin à son lever, parfaitement gracieuse et digne. Elle est un peu engraissée. Je lui ai présenté deux Français qui sont ravis de son air et de sa personne. Le lever n’était pas très nombreux. Le Prince de Casteleicala a la plus grossicre et la plus familière tournure provençale qui se puisse voir.
Je n’ai pas encore entendu parler d’Ellice. Je l’attends impatiemment. Que ne donnerais- je pas pour causer deux heures avec vous ! Eh bien en y pensant le plaisir de vous
voir surpasserait à tel point toute autre idée qu’il m’en distrairait absolument, & qu’il me faudrait plus de deux heures pour penser un peu à autre chose. Adieu. Je voudrais vous envoyer à propos de l’accident d’Alexandre, toute la sécurité qu’il y a lieu d’avoir. Adieu. Adieu.
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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
381. Londres, Jeudi 28 Mai 1840
3 heures

Je ne comprends pas pourquoi vous avez de l’orage et un ciel triste. Il fait beau ici depuis plusieurs jours, beau et calme. Aujourd’hui, il fait même chaud. Vous vous porteriez bien par ce temps là. Nous chercherons de l’air pour vous. Cela ne me paraît pas impossible à arranger. Nous trouverons bien quelque chose d’agréable à Norwood. Putney & Vous avez besoin de rouler en voiture ouverte. Vous viendrez à Londres, le matin voir qui vous voudrez, dîner où vous voudrez. Et moi j’en serai quitte pour fatiguer une paire de chevaux de plus pendant que vous serez là. Sachez bien que de mémoire d’anglais, me dit-on, on n’a vu à Londres un aussi beau printemps. Et au fait, je trouve l’air moins lourd qu’on ne me l’avait annoncé. Avez-vous un peu d’appétit ? Quand on a la bile en mouvement, je crois qu’il faut bien peu manger. Si je vous mettais à mon régime, je vous dirais, de la diéte et du sommeil. Ce sont mes seuls remèdes. J’ai vu hier on me promenant, deux ou trois jolies maisons à louer, garnies, à l’extrémité de Regent’s Park du côté de Primerose. Je vous assure que là l’air est agréable. Et vraiment la portion fermée de Regent’s park, le jardin, est charmante. Depuis que Lord Duncannon m’a donné, des clefs, j’y vais quelques fois, m’asseoir seul. C’est bien frais bien tenu, assez grand pour y marcher, pas d’isolement et pas beaucoup de monde. Il me semble que vous seriez bien près de là. Savez-vous décidément dans quel hôtel vous descendrez ?
Le duc de Cambridge, qui ne pouvait venir dîner chez moi le samedi 13, m’a offert le Vendredi, 12 ou le lundi 15. J’ai pris le 12. Je garderai le 15 bien libre. Je viens de déjeuner chez M. Milnes, conservateur modéré de la Chambre des Communes avec quelques radicaux modèrés Charles Buller & et Sir Stratfort. Canning. Conversation assez animée et variée. Il y avait là un homme d’esprit un Rev. M. Thirlwall le premier scholar, dit-on, de l’Angleterre. et prédicateur très éloquent. On voudrait le faire evêque. Mais, lord Melbourne s’y oppose, ne le trouvant pas assez orthodoxe.
Je me suis laissé imposer hier par lord Burghersh une seconde séance de l’ancient concert. C’était la dernière et cela lui faisait tant de plaisir! Au fait, j’aimais autant finir ma soirée là qu’ailleurs. La musique était bonne, très bonne même une ou deux fois. J’ai causé avec lady Burghersh. J’ai trouvé son esprit dont vous m’avez parlé. Bien artiste, fin et sensé. Quand je dis sensé, je ne sais pas, mais clairvoyant.
J’ai arrangé mon petit dîner pour mes Françaises. Elles partent le 3 Juin et je les ai le 2 avec lord Elliot, lord Leveson, lord et lady Lovelace et Sir Robert Cherter que j’ai mis là parce qu’il faut qu’une fois je le mette quelque part. Les invitations me pleuvent. Voilà lord Haddington, le duc de Bucclaugh, le duc d’Argyll. Il faudra rendre tout cela. Il me faudra plus de grands dîners que je ne comptais. Vous me règlerez Point de nouvelles. Chekib. Effendi vient d’arriver.
L’affaire d’Orient remuera de nouveau probablement sans avancer. Entre nous, je crois pouvoir dire que tout le monde ici, corps diplomatique ou Anglais, Whigs ou Torys, est de mon avis dans cette question, comme on est de l’avis d’un autre. On trouve que j’ai raison. On serait bien aise que quelque circonstance rendit ma raison nécessaire. Mais il faut lutter, refuser, dire non. C’est bien difficile. Aussi je ne réponds de rien. Je ne me décourage pas non plus. J’établis chaque jour, un peu plus fortement et dans quelques esprits de plus, que j’ai raison. Je pense des hommes dans les affaires comme des enfants dans l’éducation, il faut faire leur atmosphère et les laisser respirer. Adieu. J’attends la lettre de demain avec une double, une triple impatience. Mais je vous veux point agitée, point abattue. Les vrais adieux veulent la santé. Adieu. Adieu.
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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
383. Londres, Samedi 30 Mai 1840
une heure

Pas de lettre ce matin. Pourquoi ? Je ne comprends pas. Celle d’hier a beau être bonne. Elle ne me suffit pas pour deux jours. D’ailleurs, pourquoi celle d’aujourd’hui manque-t-elle ? Avez-vous été plus souffrante ? Votre santé me préoccupe infiniment plus que je ne vous le dis. Elle n’est pas bonne, et elle n’est pas bien gouvernée. Lord Harrowby me disait pourtant hier, chez Lord Haddington où nous avons dîné ensemble, qu’il ne vous avait pas trouvée changée du tout. Et il y avait longtemps qu’il ne vous avait vue. J’ai pris, un plaisir infini, à ces paroles. Mais je soupconne qu’il se doutait de mon plaisir, et parlait un peu pour me plaire. Il est très aimable. Le soir concert chez la Reine. J’y aurais pris plaisir si vous aviez été là. Nous aurions animé l’un pour l’autre cette musique, belle mais froide. Tout était froid, chanteurs et spectateurs. Pas de vrai goût pour la musique ; pas d’intelligence dans le choix des morceaux. Ils se sont fait chanter là de grandes scènes dramatiques, qui ont besoin du théâtre, du mouvement de la scène, du concours passionné du public. C’était très froid, un plaisir de convention. La Reine y prenait un intérêt plus vif que la plupart de ses hôtes. Le Prince Albert dormait. Elle le regardait dormir moitié en souriant, moitié avec impatience. Elle le poussait du coude. Il se réveillait, et à peine réveillé, il applaudissait de la tête. au morceau du moment. Puis il se rendormait en applaudissant. Et la Reine recommençait. Nous sommes sortis à une heure et demie.
Je ne sais pourquoi je vous raconte cela car je ne m’y intéresse pas. Je ne m’intéresse à rien aujourd’hui. Il me faut une lettre ! Et demain elle n’arrivera que tard ; et ce sera une lettre officielle. Tout cela est très mal arrangé. lord Grey m’a invité à dîner pour le 10 Juin, à mon vrai regret, j’avais un engagement, qui m’avait déjà fait refuser deux autres invitations. Il a fallu refuser la sienne. Je lui ai écrit un billet bien aimable qui à très bien réussi. Il m’a répondu avec une vraie satisfaction. J’irai le voir ce matin, et causer avec lui. Puis un de ces soirs, chez lady Grey qui ne sort presque jamais. Lord Durham est vraiment mal, et va partir pour Carlsbad.

2 heures et demie
J’ai été interrompu par Dedel. Nous sommes toujours tendrement ensemble. Il me convient fort. Tout le monde croit que le Roi de Prusse va mourir. M. de Bülow, qui avait été si longtemps mal avec le Prince royal, est aujourd’hui très bien ; à ce point qu’on ne serait pas étonné que le Prince devenu Roi il fût appelé à Berlin. Je vous quitte pour des visites. Lord Grey monte à cheval entre 3 et 4 heures Je vous dirai adieu en rentrant, un adieu triste mais non pas moins tendre.

4 heures et demie
Je rentre triste, comme j’étais sorti. Je suis resté assez longtemps chez lord Grey qui me plaît. Lady Grey est venue, et m’a touché par sa sollicitude pour son mari. Elle l’a grondé devant moi de ce qu’il n’allait plus à la Chambre, ne parlait plus, ne se souciait plus de rien. Elle m’a demandé de venir souvent le voir, les voir, de l’aider, elle, à combattre, à changer la disposition de Lord Grey, avec abandon, simplicité, presque avec confiance, comme si elle me connaissait depuis longtemps. Je suis entré dans ses désirs ; j’ai flatté son malade. Je suis un très habile flatteur, car je ne mens jamais, mais je choisis les choses, et les paroles avec une sympathie intelligente et bienveillante. J’irai les voir en effet. J’ai assez de goût pour les âmes nobles et faibles. Leur noblesse me plaît, et il me semble que je suis bon à leur faiblesse. Je cause presque comme si j’avais le coeur content. C’est encore parce que vous étiez là. Lord Grey m’a très bien parlé de vous. Très bien veut dire très à mon goût. Adieu. Pourquoi n’ai- je pas de lettre? Adieu.
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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
385. Londres, Mardi 2 Juin 1840
2 heures

On ne dira jamais assez de mal de l’absence. On s’écrit tous les jours. On se dit tout ce qui s’écrit. Tout cela n’est rien ; un grain de sable jeté dans l’océan qui nous sépare. Vendredi dernier, j’attendais mon gros Monsieur avec une impatience inexprimable. Il arrive. J’attends trois ou quatre heures ce qu’il m’apporte. Il me l’apporte. J’ouvre, bien seul, dans ma chambre. Les premières lignes me ravissent ; ces lignes où sont ces paroles qui dissiperaient tous les brouillards de la Néva comme de la Tamise. Je poursuis. La Chambre, le Rois de Prusse, Thiers, Lamartine, Sébastiani. Qu’est-ce que cela me fait ? Je saute par dessus cela. Je cours à la fin. Encore quelques lignes, quelques paroles charmantes. Il y manquait quelque chose, quelque chose de bien petit mais qui surpasse tout. Pourtant. la fin était charmante ; la fin et le commencement. Je voulais d’avantage ; j’attendais davantage. J’avais tort ; je comprends parfaitement que vous n’ayez pas tout dit. Mais que m’importe ce que je comprends à côté de ce que je désire ? Je vous réponds, au moment même. Je ne vous dis pas ce qui m’a manqué ; non, j’aurais cru être injuste; je ne vous reprochais rien. Mais je ne vous dis pas non plus ce qui m’a charmé. Je vous réponds avec mon impression, pas triste, mais pas transporté ; pas mécontent mais pas satisfait. Ma reponse vous arrive. Vous aussi, vous trouvez qu’il vous manque quelque chose. Et vous avez raison, encore plus raison que moi ; car moi, j’avais trouvé quelque chose de charmant. Vous vous plaignez de ce qui manque ; je vous remercie de votre plainte ; elle m’enchante. Mais du regret de vos paroles, de celles qui m’ont charmé ! Non, non, je ne vous le permets pas ; si j’ai eu tort, vous n’avez pas le droit de vous plaindre de mon tort. Vous plaindrez vous que je ne sois jamais satisfait, qu’il me faille toujours plus, toujours tout ? Moi, je me plains d’une chose, c’est que vous n’ayez pas deviné tout ce que je vous dis là. Mais je ne me plains pas bien fort, car vous êtes charmante ; je vous aime et vous allez venir. savez, vous ce que cela prouve ? C’est qu’à cent lieues l’un de l’autre, l’océan entre nous rien ne nous échappe, rien n’est inaperçu ; nous voyons tout ce qu’il y a ; tout ce qu’il n’y a pas, comme si nous nous voyions, si nous nous parlions. On s’aime beaucoup quand on en est là; et quand on s’aime beaucoup, on a tort d’être séparés.
C’est bien pour le 13. A présent le départ est sûr. Un beau temps et pas beaucoup de fatigue le premier jour pour que l’arrivée le soit aussi. Hier, le temps était admirable. Ce matin un orage. Je viens de faire quelques visites par la pluie. Le soleil revient. J’en suis bien aise pour demain, pour le peuple qui va à Epsom. C’est Ellice qui m’y fait aller. Je n’y pensais pas. Je ne suis pas fâché de voir cela une fois. Nous dinons dans une petite maison de M. Metteux, près d’Epsom. M. Motteux n’y est pas et lord spencer y vient. Il a désiré dîner là avec moi. Nous dînerons à nous trois Lord Spencer, Ellice et moi, plus un quatrième curieux que je ne connais pas et dont j’ai oublié, le nom.
Lady Normanby a donné hier à la Reine, un concert de famille. En fait d’artistes Rubini et Lablache seuls. En fait d’amateurs, lady Barrington, lady Williamson et lady Hardwicke. C’était beaucoup mieux que mon attente. Lady Williamson a une belle voix infatigable et Lady Hardwicke une voix très expressive. Pas beaucoup de monde, très choisi. La Reine ne s’en est allée qu’après la dernière note, à une heure et demie. Je viens de chez le duc de Cambridge. Mon dîner Tory est dérangé et rarrangé. Le vendredi, 12 juin, il y a un grand débat à la Chambre des lords sur les corporations municipales d’Irlande. Le duc de Wellington, lord Lyndhurst, lord Aberdeen, lord Ellenborough & & ne pourraient probablement pas venir dîner. Il a fallu trouver un nouveau jour. Presque tous étaient pris. La Duchesse de Cambridge y a mis beaucoup de bonne grâce. Enfin c’est pour le vendredi 26 juin. Je vais désinviter et rinviter tout le monde. Vous serez à Londres ce jour-là ? Serez vous chez moi à dîner ? Ce que vous voudrez comme de raison. Je le voudrais bien et il me semble que ce serait fort naturel. Ce sont tous vos amis.
La mort du Roi de Prusse est en suspens. M. de Bülow n’a rien reçu. Je ne crois pas que Paris et Pétersbourg en soient beaucoup plus près. D’ailleurs il n’y a plus de pièces de porcelaine ; tout est balles de coton. Lisez; je vous en prie attentivement le petit débat d’hier soir aux Communes sur les affaires d’orient et dites-moi si Lord Palmerston vous fait l’effet d’un peu d’embarras et d’un léger mouvement de retraite. Il y a au moins le désir et le dessein de rester très bien avec la France quand même on s’en séparerait en Orient. La question va traverser dans quelques jours une petite bouffée de flamme. Mon instinct est que la souscription Bonapartiste échouera. C’était bien la peine de faire tant de bruit. L’affaire avait grand air en passant le détroit. Soyez sure qu’il y a les deux choses, l’étourderie et la prémédi tation. Je suis de votre avis sur les funérailles. Adieu. Mille adieux en retour du pauvre petit adieu qui est tout seul dans la dernière page du 390, ce qui prouve que vous aviez encore en finissant quelque regret des douces paroles que j’ai trouvées si charmantes et si courtes. Plus de regret et beaucoup plus d’adieux. Adieu.
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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
393. Londres, 11 juin 1840
9 heures

On a beau être jeune, et femme, et Reine sans révolution, et avec une aristocratie ; on n’est pas à l’abri de la monomanie de l’assassinat. Elle a passé la Manche. J’ai appris cela hier au soir en dinant chez le Sir Robert Inglis. Plus tard, chez lord Grey, quelques détails douteux. Tout le monde disait que ce boy était fou. Il ne l’est point. Les journaux vous diront tout ce qu’on sait. Peu de chose encore. On parle de sociétés secrètes, de passions anarchiques. J’y crois toujours. Le mal vient de là, soit que des conspirateurs se réunnissent, soit qu’un cerveau faible s’échauffe. Et ce mal est grand ici dans les régions basses plus grand qu’ailleurs. Mais les moyens de résistance sont très supérieurs. La Reine a montré vraiment un sangfroid, très ferme et très simple. Son mouvement de se faire conduire tout de suite chez sa mère a touché. L’émotion me paraît vive et sincère dans les classes moyennes. Le High life, hier au soir était froid et lèger, comme partout. On faisait de la musique chez Lord Gey. J’écoutais comme les autres. Et en écoutant, je pensais à ces quelques têtes couronnées, partout le point de mire de ces milliers de prolétaires indignés de n’être pas riches et heureux et à ces passions frénétiques qui fermentent à côté de ces plaisirs frivoles. y aura-t-il dans le monde, assez de sagesse et de courage pour dompter le fléau ? Je le crois. Et le spectacle de cette société-ci me rassure encore plus qu’il ne m’inquiète. Le bien y surpasse le mal, quoique le mal soit grand. Si japprends quelque chore dans la matinée je vous le dirai.

2 heures
Rien de nouveau. On interroge cet homme ; on cherche. Les principaux membres du corps diplo. matique sont venus chez moi. Nous avons cherché, une manière de témoigner à la Reine notre vif sentinent sur ce qui vient d’arriver. De concert avec Bülow, Hummelauer, Pallen, etc J’ai écrit à Lord Palmerston, le billet ci-joint. Il s’en est montré fort touché. Je dois le voir à 4 heures, quand il en aura parlé à ses collègues. N’en parlez pas, car il serait possible qu’il n’y ait point d’audience, point d’expression publique et collective. D’après ce qu’on m’a dit et si je me rappelle bien ce que vous m’avez dit. ceci serait un peu une innovation. Elle est naturelle, vu l’incident, et ces messieurs la désirent tous. Nous avons des usages, nous autres Français, en pareille matière. Je les emporterai peut-être à Londres.
Je m’attendais au retard de ce matin. Je vous ai dit hier pourquoi j’y consentais sans me trop facher. Je n’en dis pas davantage. Je ne veux pas vous donner plus de liberté que je n’en veux prendre pour moi-même en pareil cas. Je me réserve de me fâcher une autre fois, s’il y a lieu et il vous est maintenant interdit de vous fâcher jamais, car il n’y aura jamais lieu. Mais votre curiosité, que je ne comprend pas, sera fort décue, car vous ne trouverez rien de nouveau. De l’inconnu peut-être. que vous prendrez pour du nouveau. Je rabats quelque chose de mon opinion sur votre sagacité. Vous me connaissez bien peu Est-ce que je suis si obscur ?Je vous réponds que tout ce qui y était le 25 février y est encore, y sera toujours. Et rien qui ne soit avec ce qui était le 25 février dans la plus intime harmonie. Mon Dieu, que j’ai de choses à vous dire, et à vous apprendre ? Je ne crois pas du tout à Barrot dans le Cabinet. Et soyez sûre que j’ai raison. Mais si cela était, je n’ai pas la moindre incertitude. Vous avez trouvé cette hypothèse prévue dans ce que vous a montré Génie. Adieu. Vous aurez des lettres jusqu’à lundi inclusivement Adieu. Adieu.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
442. Paris, dimanche 4 octobre 1840
9 heures

Il y a quatre semaines, je vous attendais encore, nous avons encore marché dans le jardin, vous vous souvenez ce que nous nous y sommes dit ! Je le redis, je me le redis mille fois le jour, je le redirai toute ma vie. Hier j’ai été aux Italiens, Lucia de Lamermoor au premier acte un duo ravissant entre Rubini et Mad. Persiani, une succès d’amour. Ils échangent des anneaux, ils baisent l’anneau qu’ils mettent à leur doigt, un mariage devant le ciel, enfin une telle ressemblance que j’en suis restée troublée toute la soirée.
J’avais dans ma loge Mad. Appony et sa fille. Mon ambassadeur y est venu. J’ai dit un mot à Berryer, il viendra me voir aujourd’hui. Dans la matinée je n’avais vu Appony et manqué beaucoup d’autres : Il ne croit toujours pas à la guerre. Mais il croyait savoir que le roi avait de l’humeur contre ses ministres, ils ont eu trois conseils dans 24 heures sans informer le maître du motif. Ils le contrarient pour se bâton de maréchal à Sébastiani. Le roi très pacifique. On pense que les ministres débattent tant la question de la convocation des Chambres. Il y a toujours bien de l’agitation dans les esprits. On aimerait bien à croire à la nouvelle qu’Ibrahim a forcé les alliés à rentrer dans leurs vaisseaux, mais cette donnée est vague.

Midi.
Votre lettre de vendredi ne me dit rien. Est-ce que les conseil de jeudi n’a donc rien produit du tout ? Mais c’est incroyable. Dites moi donc quelque chose. J’ai besoin d’autres correspondances que vous ! Car par vous je n’apprends rien. Je ne vous donne pas raison pour Chiswick. C’est une très exacte copie des villas près de Padoue, il n’y manque que le soleil. Ce que les hommes ont pu ils l’ont fait ; au lieu de me conter ce que Lady Holland a dit à M. Canning, et ce qu’il lui a répondu et que je sais par cœur, dites-moi ce que lady Holland pense du Cabinet Conseil. Contez-moi l’Angleterre de votre temps et non pas l’Angleterre de mon temps. Il ne vous fâchez pas de cette petite observation, moi Je me députe quand je vous voir employer mal votre papier et votre temps. Je veux de douces paroles d’abord et puis la guerre ou la paix ensuite, je veux aussi tout l’emploi de vos journées. Moi, je vous dis tout.
Hier bois de Boulogne comme de coutume, dîner seule comme de coutume, mon lit à dix heures comme de coutume. J’ai quitté les Italiens à 9 1/2. Je n’ai pas causé avec votre petit Médecin parce que vraiment cela n’aurait pas de sens à moins de me mettre entre les main. Je suis très contente de Chermside. Il me tire vite des petites indispositions qui m’arrivent. Quand vous serez ici, vous ordonnerez et j’obéirai, jusque là à moins de catastrophes j’irai mon train ordinaire. Chermise est prudent, il me traite avec beaucoup de douceur. Ma blessure est presque guérie. Les journaux deviennent incommodes pour M. Thiers. Il n’y a guère qui le journal des Débats que le soutiennes Aujourd’hui, c’est-à-dire il n’y a que le journal des Débats que soit raisonnable car la question de Beyrouth. Le duc de Noailles, m’écrit encore. Il dit qu’il n’y a qu’un gouvernement aristocratique ou un gouvernement populaire qui puisse faire la guerre. Ce gouvernement-ci non mais où est la cause de guerre ? Voilà toujours le puzzle.

1 heure.
Je viens de marcher. Je ne sais pas de nouvelle, je n’aurai vu personne avant de fermer cette lettre. Je pense à la convocation des Chambres. Il me semble qu’il n’y a de salut pour moi que là. Car vous me préparez à un grand désappointement pour octobre. Je n’ai jamais cru sincèrement à octobre, vous n’y avez pas cru non plus. Tout cela était pour acculer deux enfants. Qu’est-ce que c’est que des projets, des volontés. Qu’est- ce que sont les plus ardents désirs ? Eh mon Dieu ; ils ne font pas gagner un jour une heure. Il me semble que je suis de mauvaise humeur aujourd’hui, et je ne vois pas pourquoi. Il n’y a rien de nouveau.
Adieu. Adieu, j’ai ressenti un vrai plaisir hier en prenant possession de ma loge. Est-ce que je me tromperais ? Il me paraissait que je devais y passé de si doux moments croyez-vous que j’aurai de doux moments ?

Adieu. Adieu. Mille fois adieu. dans ce moment une petite visite qui me dit qu’on se plaint de ce que vous n’aviez pas. Cette petite visite visite me dit aussi que 62 dit qu’on a passé toute la journée d’hier à patauger sans rien décider et qu’on attendra encore quelque jours.
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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
440. Londres, jeudi 15 octobre 1840
8 heures

Le travail commence pour m’engager à retarder mon départ. Flahaut s’est mis à l’œuvre hier en dînant chez moi. Et aussi ce jeune Lavalette que Thiers vient de me renvoyer. Les arguments et les caresses abondent. Je réponds simplement que j’ai demandé mon congé, que le jour de mon départ de Londres et celui de mon arrivée à Paris ne sont pas fixés. Mais que je serai certainement à Paris, du 28 octobre au 2 novembre. On n’insiste pas. On recommence. Je répète Je ferai ce que je dis. J’ai écrit à Génie de dire, de ma part à M. de Broglie, que j’étais décidé, que je voulais pouvoir être à Paris, le 28 octobre si cela me paraissait nécessaire ; que je ne m’attendais à aucune difficulté à cet égard mais que, si on pensait à m’en faire, je priais qu’on me les épargnât, car j’avais un un parti pris et je serais certainement à Paris du 28 octobre au 2 novembre. Je suis persuadé que malgré la bonne envie, on ne fera aucune difficulté. Mes amis se sont souvent trompés, je devrais dire que j’ai souvent trompé mes amis à mon égard. J’ai avec eux du laisser aller trop de laisser-aller je n’aime pas les refus, les contradictions, les petites querelles. J’aime la facilité, la complaisance. J’aime à faire plaisir à mes amis. Trop j’en conviens ; ou plutôt je crains trop de les contrarier. Le moment arrivé pourtant où j’ai mon parti pris, je refuse, je refuse péremptoirement. Ils ne s’y attendent pas. Ils s’étonnent un peu de rencontrer la limite de ma facilité. C’est ma faute. Il faut être quelquefois contrariant et raide sans nécessité, pour pouvoir l’être sans exciter de surprise, ni tromper l’attente au moment de la nécessite. Les nouvelles d’Orient sont bien insignifiantes. On commence à craindre ici ce que je vous disais, la longueur du temps, l’hiver, la fièvre. C’est du humbog de dire que la Syrie est soumise. Jamais Gascon n’a dit mieux. Et si elle ne l’est pas dans le cours de ce mois, elle ne le sera pas d’ici au printemps prochain. Et d’ici là, on ne pourra, on ne fera à peu près rien pour la soumettre. La légèreté humaine, la présomption humaine l’imprévoyance humaine, l’insuffisance de l’esprit humain. Je deviendrai un vrai prédicateur. Les sermons ont raison. Lady Holland a été malade, vraiment malade l’autre jour ; une quasi cholérine. Elle s’est trouvée mal ; il a fallu quitter la table, passer la soirée dans sa chambre. Elle était hier au soir fatiguée et changée.
Lord Melbourne et lord Lansdowne. Celui-ci était venu me voir le matin. Très sensé et très impuissant. C’est un exemple frappant de ce que peut et ne peut pas donner une grande situation aristocratique. Il est très instruit, très éclairé, très considéré très riche, très bien établi dans le public et dans le gouvernement. Il n’est rien. M. de Flahaut part samedi. On dit que décidément Emilie épousera lord Ephinstone qui reviendra de l’Inde l’été prochain. On dit que lord Ossulston l’épouserait s’il voulait. On dit qu’il épouserait lady Fanny Cowper, s’il voulait. On dit beaucoup de choses de Lord Ossulston. Lady Tankerville a perdu chez Hammersley l’argent qu’elle destinait à son voyage, en France. Elle n’ira pas. Lady Palmerston a perdu 1200 louis. Lady Fanny 400. Je vous dis ce qu’on me dit. On vous l’a peut-être déjà dit. Je vous l’ai peut-être déjà dit moi-même. Nos bavardages ne porteront guère sur cela. Ils porteront surtout.

3 heures
Je viens de faire le grand tour de Hyde Park seul. Décidément j’aime mieux être seul. Décidément aussi, c’est une supériorité que j’ai sur vous. Je n’ai pas besoin des indifférents. Vous pouvez me la pardonner. Vous n’en souffrez pas. J’ai quatre chanteurs anglais qui viennent souvent, pendant ou après, le dîner, chanter dans ma cour des paroles anglaises sur de l’excellente musique allemande. Trois hommes et une femme, Ils sont venus hier. J’ai soulevé ma fenêtre. Je les ai écoutés une grande demi-heure : c’était triste, c’était gai, c’était grave, c’était tendre. J’ai passé par toutes ces impressions et toutes me portaient à vous. Elles m’y portaient doucement, légèrement, comme on doit être porté sur un nuage. Je ne voyais rien ; je ne pensais à rien ; je flottais dans l’air, bercé de sons charmants qui me parlaient de vous. C’était délicieux, mais si court, comme les beaux rêves. Même au soin des plus beaux, on sent qu’on rêve, on n’a pas de confiance. C’est là que le bonheur est vraiment une ombre. La réalité, la présence, le bonheur éveillé, celui-la seul remplit l’âme et y laisse une trace éternelle. Je suis très contrarié que mardi, à une heure, vous n’eussiez pas encore ma lettre de Dimanche. Je comptais qu’elle vous arriverait de bonne heure. On vous l’aura remise dans la journée ! Ce n’est que la moitié du plaisir que je voulais vous donner et le mien me manque.
Mon jeudi est médiocre. Il y a au moins trois ou quatre choses, que je vous ai demandées depuis huit jour, et auxquelles vous n’avez pas répondu. Rien de grave ; mais enfin des questions sans réponse. On met ma voiture de voyage en ordre. Je recherche les jours de départ des bateaux de Londres au Havre, de Southampton au Havre de Brighton à Dieppe. Adieu. Adieu. Un adieu d’espérance. Ce n’est pas encore le meilleur.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)

455. Paris, Samedi 11 octobre 1840,

Oui je suis d’accord avec vous sur tout ce que vous me dites. Prenez ce oui aussi largement que vous voudrez pour le moment, je vous parle de quelque chose de sérieux. Londres vaut mieux que Paris dans les derniers jours du mois, à moins comme vous dites qu’il ne vous vienne de nouvelles lumières.
J’approuve complètement votre résolution de rester étranger à toute intrigue ; et votre absence en sera la preuve la plus forte. Mais il ne me parait pas possible de ne pas être ni pour la discussion de l’adresse ? N’est- ce pas ? C’est dans l’intérêt de votre situation politique que je parle. Et puis, si vous ne venez pas alors où serait le prétexte de venir après ? Ce ne serait plus possible. Que vous devez être troublé, agité! Mon Dieu comme je le comprends ! Comme je le suis moi même ! Quelle bagarre où se trouve tout le monde, toute chose !
Thiers a confié à quelques diplomates son envie de se retirer retirer M. Urguhart qui devait être reçu par le roi ne l’a point été. Lord Granville fait ce qu’il peut pour empêcher Thiers de recevoir ; la députation de Birmingham, Attwood & &. Il a dit à Thiers que cela équivaudrait à Palmerston recevant M. de Lamenais avec une députation de républicains. Je ne sais encore ce que fera Thiers sur cela. J’ai vu chez moi hier matin les Appony. Après cela les Granville. Le soir j’ai été chez eux. Je ne suis pas d’avis comme vous de laisser M. de Brünnow tranquille j’écris à mon frère je vous enverrai ma lettre.

11 heures mille bons adieux pour votre lettre. Je l’aime bien. Je suis comme vous quand j’entends de la musique. Et une fois la semaine j’en entends de la bonne. Je choisis votre place, je jouis d’avance. Que de charmants moments. Je ne pense qu’à cela quand je ne pense pas au plus grave ; et le plus grave je n’y pense qu’en ce qu’il a des rapports à vous. C’est bien vrai. ce que je vous dis ! Et vous le croyez bien. Et moi je crois bien tout ce que vous me dites. Ce que j’appelle grave, est votre superficiel, comme vous l’appelez superficiel relativement à ce qu’il y a dans le fond de votre cœur et qui est votre vie, comme la mienne. Et bien êtes-vous content de ma foi ?

J’aime votre résolution pour votre arrivée, j’aime la manière dont vous le dites. Après cela il ne faut rien d’absolu, car les événements peuvent vous mettre dans la nécessité de modifier votre résolution. Jusqu’ici je n’en vois pas l’occasion, mais si elle venait je saurais tout comprendre. En attendant vous avez mille fois raisons de vous poser ainsi, ferme, décidé et droit.
Savez-vous que la situation de Thiers est la plus difficile, la plus critique qu’il soit possible de se figurer ?Je ne comprends pas comment tout celle se débrouillera. on croit beaucoup qu’il nous donnera un coup de théâtre avant l’ouverture des Chambres. On dit ou autre chose.
En attendant le bruit se répand qu’Ibrahim marche sur Constantinople, en ce cas là nous occupons Constantinople et ce cas là est-il pour vous la guerre ? Mon Dieu, la guerre, jugez ce qu’est pour moi, pour nous la guerre !

1 heure. Voici mon visiteur du matin qui me quitte. Je suis fort aise de tout ce qu’il m’a dit et qu’il ne vous mander. Cela se pose bien. Le 62 de Samedi ressemble bien peu au 20 de jeudi. Rien ne me ferait plus de plaisir que de voir 1 revenir à ses bons sentiments. C’est utile. Il me semble que je puis commencer à me réjouir. Et pendant, tout est si mobile ici.
J’ai vu hier des personnes qui dînaient au Club jeudi. Lorsqu’on est venu raconter le coup de carabine. Je ne suis pas contente de la manière dont cela y a été pris : de l’indifférence, la légèreté. Des jeux de mots. c’est le tirant et non le tyran qui a été blessé. Et des éclats de rire. Les journaux sont très bien, et à tout prendre je crois ceci une bonne fortune. Adieu, car j’ai peur d’être interrompue cela m’arrive si souvent. Adieu, adieu.

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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
456. Paris, dimanche 18 octobre 1840
9 heures

Vraiment la musique ajoute bien à... ( Trouvez le mot ) et je crois moi qu’en Italie on doit savoir mieux amer qu’autre part. Hier aux Italiens j’étais comme vous à votre fenêtre, c’était si doux ; si charmant, si enchanteur, mes pensées étaient si tendres. Venez, venez dans ma loge. Serait-il possible que dans quelques jours vous y soyez ? Quel bonheur.
J’ai vu fort peu de monde. hier. Les Granville, ignorants ; Mad. de Flahaut inquiète de la situation du ministère. Disant qu’il faut qu’il se renforcé à droite pour avoir la droite, ou plus sincèrement une portion de la droite. à gauche pour s’affectionner davantage ce parti, et c’est ce qu’elle conseille, car après tout c’est les doctrinaires qui ont les bonnes places, les grandes places et les vrais amis n’ont rien ! Voilà ; et puis les Doctrinaires ne sont pas ralliés. Il pérorent dans les salons, ils frondent & &
Aux Italiens il n’y avaient personne. Toute la diplomatie était à Auteuil. les bruits de retraite de M. Thiers circulent, mais on dit assez généralement dans le monde qu’on les fait circuler, et qu’il n’y a rien de vrai. On dit aussi, c’est 18 qui me le dit que le Roi n’accorderait pas à M. Thiers de se retirer, qu’il le sait positivement ; car il y aurait dans ce fait trop de danger pour le Roi. On dit beaucoup aussi que l’ouverture des Chambres sera retardée. Je crois, que cela ferait un mauvais effet, c’est ce qui me fait en douter.

Midi, à ma toilette, je vous regarde toujours comme vous avez le droit d’attendre que je vous regarde. Voici du nouveau aujourd’hui. Je me suis surprise à rire en vous regardant. Connaissez-vous ce rire, du plaisir, le rire du bonheur ? C’était celui-là ce matin puisque je vous dis des bêtises il est clair que je n’ai rien à vous dire. Je n’ai pas de lettres encore.

Adieu, vous trouverez ceci trop court, je le trouve aussi, mais savez-vous que je suis accouchée d’une grande et d’une petite lettre ce matin à mon frère. Toutes deux le même sujet. Je vous les enverrai. J’attends ma belle sœur pour les lui lire. Adieu. Adieu, le plus charmant adieu.
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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
446. Windsor Castle, Jeudi 22 octobre 1840
8 heures

Ce n’est pas la musique seule, c’est tout qui ajoute à hier à cinq heures, j’étais sur la route de Windsor. Le soleil se couchait devant moi brillant, pompeux, inondant l’horizon de lumière, comme pour nous charmer de tout son éclat avant de nous quitter. Je roulais rapidement vers lui, comme pour aller à lui. L’envie m’a pris d’y aller en effet, de sortir de notre terre, de traverser l’espace, d’aller je ne sais où, goûter je ne sais quels plaisirs, pénétrer je ne sais quels mystères. Et ce mouvement de mon imagination, m’a porté vers vous. Je vous ai appelée ; je vous ai prise avec moi. Et tous mes désirs se sont concentrés en un seul désir : partons, dans un baiser, pour un monde inconnu.
Pendant que je vous proposais de partir le soleil s’est couché. La nuit est venue. Le froid avec la nuit. J’ai fermé, ma calèche. Je m’y suis enfoncé, au lieu de m’élancer dans l’espace. Vous étiez là aussi, encore plus près de moi. Et le fond de ma calèche est devenu plus charmant que le monde inconnu auquel j’aspirais. Et ce matin, dans ce château de Windsor en sortant de mon lit je retrouve en vous écrivant, mes impressions d’hier. Elles me charment encore. Sans vous, si vous n’y aviez pris place, elles se seraient évanouies comme les rayons du soleil, comme les ombres de la nuit. Mais vous les avez transformées en ..... Je ne les oublierai jamais.
Personne ici que lord Melbourne, Lord Palmerston, Lord et Lady Clarendon et moi. On est très aimable pour moi, un peu par estime et par goût, je m’en flatte, un peu aussi parce que je vais à Paris. On désire que j’y sois bien pour ici, que je parle bien des personnes. On me voudrait facile pour les choses. On voit bien que l’avenir, et un avenir prochain est plein de chances. On en est occupé, occupé comme on l’est de tout ce qui n’est pas l’Angleterre elle-même ; assez occupé pourtant. On a traité la France légèrement ; mais sa malveillance importune. On sait que tôt ou tard, pour les affaires son influence pèse ; pour les réputations son opinion compte. On voudrait la calmer, l’amadouer.
Si je pouvais faire comprendre à mon pays ce que je comprends, et lui faire adopter la conduite et le langage. Que je sais bien, je crois qu’il n’aurait pas à s’en repentir. Mais ce serait trop bien pour que ce soit possible. Midi Je reviens de déjeuner. Lady Littleton est la dame in waiting. Elle a assez d’esprit. J’en trouvé bien des gens le premier jour, ou la première heure, comme vous voudrez. Je crois vraiment que bien des gens en ont pour un jour, pour une heure et je m’y laisse prendre encore quelques fois.
La Reine est toute ronde, aussi grasse que grosse. Malgré la princesse Charlotte et la Reine de Portugal, je ne la crois pas inquiète de ses couches. Je ne la crois inquiète de rien. Elle me paraît prendre la vie lestement et sensément, l’esprit gai, le caractère résolu, le cœur pas très vif. Elle reviendra à Londres vers le 15 novembre. Il est décidé qu’elle n’accouchera qu’en décembre.
On chasse ce matin, lord Melbourne et lord Palmerston n’en sont pas plus que moi. Dans la matinée, j’irai causer avec eux.
Comme nous causerons nous ! Quelle profanation de parler de ces conversations. Là à propos d’aucune autre ! Oui, je suis content de votre foi, de votre rire, de vos réponses à mes questions. Mais je prends en grand mépris tous les contentements de loin. Il n’y paraît pas, car je bavarde comme si j’étais prêt comme si je ne songeais à rien de plus. Je songe à beaucoup plus. Je songe à tout. Que c’est beau tout ! Il n’y a que cela de beau. Ne trouvez-vous pas que j’ai un bon caractère ? Trop bon, je trouve. Je suis très ambitieux et très facile, insatiable et prompt à jouir de ce que j’ai malgré ce qui me manque. Il en résulte quelquefois que trop aisément on me croit content et qu’on ne s’inquiète pas assez de me contenter. Il faut qu’on s’inquiète. J’inquiéterai. Certainement pas vous, si je croyais avoir besoin de vous inquiéter, vous ne seriez pas pour moi ce que vous êtes. Je vous dirai mon secret. Avec tout le monde, ma facilité tient à l’insouciance. Avec vous, à la confiance. 2 heures J’attends M. Herbet qui doit m’apporter mes lettres. Il ne vient pas. Je fais partir ceci. Adieu. Adieu. L’heure me presse.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
464. Paris, dimanche le 25 octobre 1840

Je vous écris à tout hasard ; Je ne voulas plus le faire, mais votre lettre de vendredi 4 heures où vous ignoriez tout me fait croire qu’il est impossible que vous arriviez aujourd’hui peut-être passerez-vous à Beauvais demain, après l’entrée de la poste. Je n’ai cependant rien du tout à vous dire sinon que les journaux sont les échos fidèles des paroles que prodigue M. de Broglie, et selon lesquelles il est persuadé que vous n’accepterez pas ! Tout le monde me rapporte cela. On vous attend et on ne fait pas autre chose. J’ai pleuré vraiment pleuré en apprenant la mort de lord Holland je vois d’après votre lettre que j’ai fait plus que la plupart de ses intimes. C’est vrai les Anglais sont froids.
J’ai été hier aux Italiens. La Somnambula ravissante musique. Encore une scène d’amour, mais un scène abominable J’ai détourné la tête. Ce matin, il me semblait que vous pouviez arriver à tout instant. J’ai tout hâté, me voilà, mais " le bien aimé ne viendra pas."

2 heures. Montrond sort d’ici. Il dit que Thiers dit beaucoup et Mignet aussi pour lui qu’il vous soutiendra cordialement. Le Roi le croit, pour quelques jours. Le Roi n’est pas inquiet Thiers est gai. Le dire de Montrond est qu’il n’y a encore rien de fait - il m’a même dit que le Maréchal avait envie des Affaires étrangères. Adieu vraiment je n’ai rien à vous dire de plus et puis je ne sais pourquoi votre dernière lettre ne m’inspire pas. Il y a quelque chose de froid, je cherche, j’ai trouvé, et c’est tout bonnement que vous n’avez pas compris quelque chose. Je suis sûre que j’ai raison. Adieu cependant. Adieu, comme si vous m’avez dit adieu bien tendrement.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
2. Boulogne midi dimanche 2 juillet 1837

Vous voyez comme je cours Monsieur. C’est superbe, et puis c’est insupportable car j’arrive et le bateau à vapeur est parti il y a deux heures. Il faut patienter jusqu’à demain 9 heures ! Soyez assez bon pour un faire passer le temps. Causons un peu et nous pouvons le faire bien commodément. Mon appartement est bien tranquille, pas le moindre bruit. Cela me fait une nouveauté après la bruyante rue de Rivoli. J’ai la vue de la mer de cette mer que j’aime tant & que vous connaissez si peu, & que je vous prie d’aller regarder pour me faire plaisir en descendant de voiture tout à l’heure j’ai senti une main saisir la mienne. Cela m’a donné une palpitation involontaire. C’était celle de lord Pembroke. Il ne valait pas la peine de m’agiter. Comme vous n’êtes pas femme, vous ne comprenez pas les bêtises que je vous dis là.
J’avais reçu en partant de Paris une lettre de mon mari. Je l’avais oubliée. Je l’ai ouverte aujourd’hui. Il m’écrit du 15 juin. Je me sens bien triste aujourd’hui. Je ne l’ai jamais été autant. Monsieur ces paroles dites ce jour là m’ont bien frappées.
4 h. Je viens de dîner, & j’ai reçu quelques visites. J’ai fait parler lord Pembroke, il a quitté Londres hier le Torys sont découragés, toutes les faveurs de la reine sont pour les Whigs. Lord Melbourne passe tous les jours deux heures de la matinée avec elle. Toutes ses idées sont accueillies. On ne dit rien de l’esprit et des opinions de la reine. On dit seulement qu’elle sait haïr, mais c’est bien quelque chose à 18 ans ! Elle veut à toute force chasser l’amant de sa mère. Elle le fait magnifiquement. Elle donne au chevalier Conroy trois mille lires sterling de pension pour qu’il s’en aille. Lord Pembroke s’est avisé de me parler aussi de french politics, il me dit : " Nous autres Torys nous n’avons qu’un vœu, c’est de voir M. Guizot aux affaires."
Mais monsieur ce n’est pas de politique que je veux vous parler, Je cherche... C’est de musique. Vous savez comme Je l’aime cette musique ! Comme elle m’enivre, comme elle me plait. Et bien, je l’entends, je la sens. Je n’ai pas lu aujourd’hui. j’avais trop lu hier, j’en ai mal aux yeux mais j’ai pensé à ce que j’avais lu j’ai trouvé des paroles qui m’ont été répétées. " Le paradis sur la terre." Il venait donc d’elle ? Et c’est avec elle qu’il était trouvé !
8 h. Je vous demande pardon Monsieur de vous parler à tort et à travers de tout ce qui me vient dans la tête. Quel début de correspondance et cependant, vous voyez bien que je ne vous dis rien, rien de ce que je voudrais dire. Je n’aime pas la contrainte. Je n’aime pas les souliers étroits ; un ruban qui me serre, & bien je n’aime pas plus les lettres que je vous écris, comment n’ai-je pas pensé à cela en m’engageant dans cette correspondance ? Dites Monsieur ne vaudrait-il pas mieux la laisser-là ? Hier & aujourd’hui ont été bien mal. C’est à dire bien maladroite. cela va vous fâcher, & je me sens toute humiliée d’avance de cette fâcherie.
Adieu Monsieur, adieu. C’est mon dernier mot de cette terre de France dans quelques heures je trouverai des émotions terribles. Ces pensées me font frémir. Le manteau de Raleigh (je crois que c’est le nom/ sera-t-il assez puissant ? Ah Monsieur j’ai le cœur brisé. Pensez à moi, prenez pitié de moi, je suis bien malheureuse. Adieu.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
16. Stafford house, samedi 29 juillet
10 h. du matin

Je fus à la cour hier au soir. Je n’y trouvai pas beaucoup de monde mais une musique admirable. Tous les premiers sujets de l’opéra italien à Paris. Je n’ai pas entendu de musique depuis mes malheurs. Je suis un peu inquiète de l’effet qu’elle produira sur moi. Contre mon attente cet effet fut le plus doux possible. L’accord de ces belles voix me calma singulièrement. Il me sembla que ma fièvre se dissipait que mon âme retrouvait un peu d’équilibre. Il y a longtemps que je n’éprouvai une sensation plus délicieuse. D’onze heures à une heure du matin, je restai à écouter les douces mélodies. Les paroles, ces accents d’amour. Vous ne sauriez concevoir le bien que cela me fit. Croyez-vous que je jouissais seule ? Non Monsieur, j’ai toujours auprès de moi quelqu’un qui jouit avec moi. Mon imagination ne se sépare jamais de cette douce société elle est là, elle est partout où je me trouve, elle m’appartient comme ma main appartient à mon bras. Toujours, toujours auprès de moi, en moi. Hier elle ne m’a pas quitté d’un instant.
Quelques jolis sourires de la reine ont fait ma seule distraction. Elle est jolie la Reine, elle l’est positivement. L’air le plus enfantin, la physionomie la plus spirituelle, la plus douce, la plus ouverte. Elle est trop petite mais assise elle a la taille assez élevé pour que cela ne frappe pas. Ce épaules sont charmantes. Sa taille bien marquée par ce cordon de la jarretière. Son bras orné du motto. Elle porte des robes à traine. L’ensemble est très frappant et très digne. Je l’ai souvent regardée quoique je pensasse à tout autre chose, à d’autres yeux qu’aux siens ; elle ne les a pas noirs. J’étais séparée d’elle par sa mère qui n’acceptait pas avec beaucoup de bienveillance, les jolis sourires de sa fille, je les recueillais. Que cette cour est différente de celles que j’ai vues pendant 22 ans. Malgré la musique & les yeux noirs j’ai fait quelques réflexions bien sérieuses que faisiez-vous ? Il me semble que vous dormiez dans ce moment. N’entendez vous donc pas de la musique des accords divins, ne faisiez-vous pas d’agréables rêves ?
J’ai eu deux longs tête-à-tête hier matin d’abord avec lord Durham, puis avec Pozzo qui est remis d’un fort accès de goutte, positivement lord Durham a beaucoup d’esprit. Je vois aussi lord Melbourne. Il est rêveur, & rieur tout à la fois. C’est un bizarre mélange. La tournure la plus originale. Quand il est en bien intime causerie il se met bien près, à peu près sur vous tournant un peu le dos. Il est naïf au delà de tout dans ses aveux. Un si honnête homme que je ne conçois pas comment il reste ministre. Donnant très franchement raison à ses adversaires quand il trouve qu’ils ont raison. Je lui disais hier que dans l’opinion du duc de Wellington. Il (lord Melbourne) devait être fort aise d’être débarrassé de Roebuck et de lord Dudley Stuart au parlement. " Did he say so ? damn it, he is right." Et cela avec un accent de conviction & un geste impayable. Que vous seriez diverti & content de lui !
Il me semble Monsieur que vous penseriez comme moi sur tout le monde. Mais cependant que d’observations curieuses je recueillerais de votre part car enfin, moi je suis accoutumée à toutes ces manières, vous n’en avez pas l’habitude, et je suis sûr qu’elles vous frapperaient par des côtés qui n’attirant plus mon attention. J’ai oublié de répondre à un article de votre N°9. Je ne reverrai plus lord Aberdeen en Angleterre, cela était convenu même avant que je me décidasse à y abréger mon séjour. Nous nous écrivons, vous verrez ses lettres. Il viendra à Paris en décembre, & ce qui est curieux, c’est que la veille de l’explication que j’eus avec lui, il m’avait dit : " L’homme dont je suis le plus curieux à Paris est M. Guizot. Promettez-moi de me faire faire sa connaissance."
Mon départ reste toujours fixé à mardi. Je serai vraisemblablement à Boulogne, jeudi ou vendredi au plus tard, à moins que la lettre que j’espère y trouver ne me trace un autre itinéraire j’irai droit à Paris. Mais pas aussi vite que j’en suis venue. Il me faut beaucoup de repos & de soins. Ces 10 jours d’agitation, d’inquiétude m’ont fait un mal abominable dont je serai quelques temps à me remettre Je suis maigrie, je veux démaigrir.
Les élections sont décidément défavorables aux radicaux. Les plus violents sont éliminés partout. Les Whigs & les Tories modérés sont en faveur. Tout cela est bien, mais voyons à quoi se décidera le gouvernement à la réunion du parlement. Elle est fixée pour le mois de novembre. S’appuyera-t-il sur Peel & Wellington. Ils y sont préparés, & lui donneraient, disent-ils, un appui cordial. Voilà ce dont doute Lord melbourne et ce qu’au fond je ne puis pas trop affirmer. & le Dr. Bowring entre autres.

Dimanche 30 juillet. Midi.
J’aurais pu recevoir une lettre hier. Dimanche on ne reçoit rien d’Angleterre. Il faut en toutes choses vivre de la veille. Le pain du Samedi, la lettre de Samedi. Voci donc un triste jour. Hier ma matinée se passa comme elles se passent presque toutes. Des tête-à-tête avec les personnes qui m’en demandent. Estérhazy en a eu un très long, presque trois heures, mais il me semble aussi que rien n’a été oublié. Je crois que je vous l’ai nommé comme le successeur infaillible du prince Metternich. Il manque d’aplomb & de tenue, & il manque un peu de confiance en lui-même. Du reste il a de l’esprit & le jugement excellent. Jamais je n’ai une conversation sérieuse avec quelqu’un sans que votre nom ne s’y place. Et la plupart du temps il ne me reste rien à ajouter. Cependant je suis bien habile à prolonger le sujet, je m’écoute avec plaisir. Il me semble que je parle si bien. J’aurai à vous parler de cet entretien là ainsi que de celui que j’ai eu aujourd’hui avec lord Melbourne.
Il a voulu à la veille de mon départ un confortable talk et nous l’avons eu amplement. Deux bonnes heures sans interruption chaque minute a été bien employée et utilement. Il m’en reste une fort bonne impression. Je lui ai fait faire une lecture qui l’a vivement frappée. Il donne mille fois raison à l’auteur, il pense comme lui compléte ment ; c’est que lord Melbourne à l’esprit le plus droit que je connaisse, pas la moindre passion ou prévention et une bonne foi, une candeur adorable il manque de caractère & de volonté. Voilà son défaut, & celui-là vient plutôt de son indolence. He won’t take the trouble. Tel qu’il est cependant, c’est un vrai bonheur que ce soit l’homme appelé à former l’esprit de la reine aux affaires. La confiance qu’elle a en lui n’a pas de borne. Imaginez l’occupation curieuse, intéressante que celle de pénétrer dans le cœur d’une jeune reine de 18 ans et d’être son seul confident ! Il me semble que jamais position semblable ne s’est encore rencontrée.

10 heures du matin. Lundi 31.
Voici votre N°10. Je comprends tout ce que vous me dites. Vos inquiétudes, vos alarmes, je les comprends, je les sens si bien que c’est là ce qui me ramène en France. Il me semble qu’une fois à Boulogne je saurai respirer. Ici j’étouffe nous sommes trop loin l’un de l’autre. Cette mer entre nous me parait un gouffre où s’abîme mon bonheur, mes espérances. Tout va mal. Nos lettres, quelle misérable chose ! J’en reçois de plus fraîches de Pétersbourg je suis découragée, malheureusement malade. Je crois qu’une fois en France ma santé me reviendra. Je crois ! Quelle vanité dans ce que nous croyons ! Nous ne croyons jamais juste. Je crois à vous. Voilà où je ne me trompe pas, pour tout le reste je ne veux plus croire. Je retourne sur la terre où vous habitez j’y veux être avant qu’aucune lettre de Russie ou d’Allemagne puisse m’atteindre j’ai peur de tout. Tant que mon âme était livré à la douleur. Je ne connaissais pas la crainte, j’étais au dessus de toute vicissitude. Monsieur c’est que les malheurs élèvent l’âme. Le bonheur l’amollit. J’étais seule, abandonnée j’avais du courage, cela veut dire qu’aucune peine ne pouvait m’atteindre, & la mort m’eut fait plaisir. Aujourd’hui tout est changé, je ne veux pas mourir, je veux vivre, vivre en France auprès de vous, toujours, toujours, et j’ai peur, peur de tout. Ah mon Dieu, protégez moi, laissez moi vivre. Je lui demandais tout autre chose il y a deux mois six semaines seulement. Comment il n’y a que 6 semaines ? Quelle longue vie que ces 6 semaines !
Le N°11 entre dans ce moment. Merci merci de tout. Je suis malade, je suis faible il faut que je parte. Aurai-je la force d’arriver à Boulogne. Adieu. Adieu. Priez pour moi, pour vous.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
30. Dimanche 6 heures le 27 août

Je vous écris de notre cabinet vous ne savez pas, vous savez ce que c’est que les souvenirs qui s’attachent aux plus petites choses. Ainsi quelle que part que mon oeil porte je vous vois, devant moi à côté partout. Et dimanche prochain vous y serez bien réellement et mon cœur s’élance avec une joie inexprimable vers l’image de ce bonheur.
J’ai marché bien avec plaisir aux Tuileries de midi à une heure. Il faisait frais, j’avais des forces. J’ai eu un long tête-à-tête plus tard avec le comte Médem. Il a de l’esprit et il est de mes amis. Demain il envoie mes lettres. Palmella lui a succédé. Je l’ai pris avec moi et Marie en calèche j’en reviens. Nous avons causé il m’a distrait. M. Molé est venu me voir pendant que j’étais sortie. Il me semble qu’il est impossible de raconter sa vie avec plus de scrupule que je ne vous raconte la mienne.
Je viens de faire une découverte ; nos noms respectifs ont chacun le même nombre de lettres. Essayez. Noms de baptême, tout. Eh bien cela me charme. Quelle bêtise !

Lundi 9 1/2
Quel doux réveil ! Ma nuit a été mauvaise ; vers le matin je me suis endormie à 8 h. 1/2 j’ai sonné, & en entrant ma femme de chambre me remet une lettre. Je ne fus plus pressée de me lever. Mon Dieu que je fus heureuse ; je vous raconterai cela. Je fis mieux que lady Russell et les battements de mon cœur répondirent vite à ces douces paroles. Ils y répondirent avant même de les connaître. Que vous êtes ingénieux à trouver à faire, tout ce qui peu me plaire. Vous aviez raison un jour de défier mon cœur de femme. Je m’humilie devant cette seconde lettre de Lisieux. Monsieur, que je vous en remercie ! Comme je m’arrête à chaque phrase, à chaque mot, quelle douceur vos paroles répandent autour de moi, Ah que je suis heureuse !
Je vous ai laissé hier à 6 heures & vous voulez savoir ce que j’ai fait depuis. J’ai été au bois de Boulogne seule avec Marie. Nous marchons, et en vérité beaucoup. Cela me prouve que mes forces me reviennent. Le plaisir que j’y trouve c’est de pouvoir vous le redire. La soirée hier était fraîche cela me convient mieux que la chaleur. En rentrant je me suis mise au piano, j’ai trouvé beaucoup de Rossini dans ma tête. Il m’a semblé que cela vous conviendrait.
A propos vous ai-je dit que jamais je ne lis le soir ? Depuis deux ans & demi, j’ai tant pleuré, tant pleuré que ma vue est abimée. Je la ménage aux lumières cela fait que l’hiver les ressourcent me manquent beaucoup. Elles ne me manqueront plus l’hiver prochain, n’est ce pas ? Pozzo est venu de bonne heure ; et puis les Durazzo, le comte Nicolas Pahlen arrivés dans la journée de Londres, ce pauvre Thorn. Voilà tout Pozzo est retournée à la Révolution de 89, & m’y a tenu jusque passé onze heures. Il m’a dit des horreurs d’une Révolution à venir, possible. Mon sanz s’est glacée. J’ai souvent entendu raisonner sur cela, j’y restais froide.
Aujourd’hui ! Ah aujourd’hui !! Monsieur, je viens d’envoyer ma lettre à mon mari. Après avoir donné toute satisfection à ma fierté offensée je n’ai pas pu m’empêcher, avant de la fermer, de laisser cours à un peu de tendresse. Il m’a semblé si dur pour moi comme pour lui, après tant d’années d’union de ne lui envoyer qu’une lettre bien froide. Il y a deux jours que je n’ai relu la sienne. Je ne veux plus la voir. Ce que je vous dis là, ce que je fais c’est de la faiblesse. Vous me voulez telle que je suis ; et bien vous me voyez Monsieur. Je n’ai pas besoin de vous dire que je me tiens dans mon salon le soir.
Demain vous reverrez vos enfants. Quand vous embrasserez votre fille aînée tâchez de vous souvenir de moi, car je l’embrasse de tout mon cœur. Adieu Monsieur. Ce mot qui marque si péniblement l’absence comme il est devenu pour nous le signe charmant de la présence, on du moins de la plus douce illusion. Adieu.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
31. Paris, Lundi 28 août 1837 2 heures

Il me faut une lettre commencée, quand je ne ferais qu’y placer le numéro. C’est donc pour cela tout seul que vous me renvoyez à ma table. Mais Monsieur, je suis bien lasse. J’ai beaucoup écrit. J’ai trop de correspondances, elles m’ennuient, & je ne sais comment les secouer. J’ai marché malgré la pluie, car il pleut, mais ce temps me convient mieux que la chaleur. J’ai même eu froid cette nuit. J’ai repris mon couvre-pied. Comment êtes-vous ? Cette irritation à la gorge vous a-t-elle enfin quitté ? Je veux savoir cela. Je veux tout savoir. Je vous en donne bien l’exemple cette heure-ci et les suivantes me sont bien dures à supporter. Je ne puis fixer mon attention sur rien, pas même sur les livres que vous m’avez laissés. Je les prends, je les quitte. Je me couche sur mon canapé. Je m’y assieds, je change de place. Je me promène dans le salon. Je ne regarde plus dans les glaces. M’y voir seule, c’est si triste ! Monsieur, que les heures sont longues. Je relis deux lettres. Elles me font tant de bien. Mon âme en est si doucement caressée. Que de vœux elles m’arrachent. Que de prières j’adresse au Ciel, que de promesses, je me fais à moi-même ! Il me semble qu’à nous deux rien n’est impossible. Que nous pouvons défier les hommes. Ah ! Qu’on ne vienne par troubler mon bonheur car j’oublierais tout, plutôt que de m’en séparer. Monsieur, voilà une parole bien coupable, & cependant, je sens que le fond de mon cœur ne l’est pas. Jamais au contraire, il n’a été rempli par de plus doux, par de plus nobles sentiments, par des sentiments plus religieux. Ah, que vous m’avez fait de bien !
Mardi 9 heures. Le N°27 est là. On me l’a remis lorsque je rentrais de ma première promenade. Je l’ai portée dans mon cabinet, & là sur mon canapé je l’ai ouvert. C’est charmant des lettres, vos lettres, mais il y a quel que chose de mieux que cela ! J’ai fait hier une promenade accoutumée, mais il n’y a pas eu moyen de marcher, il a plus à verse tout le jour, il pleut fort à matin, mais j’ai perdu patience, et j’ai marché un peu dans l’eau comme s’il faisait sec. J’ai hâte de vous dire que j’ai changé de chaussures parce que vous iriez peut être vous mettre en tête que j’ai pris froid. Monsieur, c’est incroyable toutes les pauvretés que je vous dis et tout ce que je vous prête d’inquiétude pour la santé. Cela ressemble singulièrement à la table de thé. Vous le voulez bien n’est-ce pas ?
J’ai commencé ma soirée hier avec quelques ennuyeux, les Stackelberg et autres, je l’ai mieux fini, avec le duc de Noailles qui est venu passer deux jours à Paris pour moi. Nous avons eu des plaisir à nous revoir ; nous avons très vite bavardé & je l’ai renvoyé à 11 heures.
Le mérite que je lui trouve c’est d’être de très bonne compagnie ; de savoir un peu tout, & de prendre intérêt à tout ce qui a occupé ma vie extérieure, ainsi d’être curieux des personnes qu’il n’a jamais vues dès qu’elles ont de l’importance. Ce qui me frappe en général dans les Français c’est leur parfait dédain pour tout ce qui n’est pas France et Français. Ils se regardent comme seules dignes d’occuper la scène, les Piscatory sont fort nombreux. Il me parait que les français méprisent parfaitement tous les autres peuples en masse et en détails. Ils font exception pour les Anglais, & ceux-là ils les détestent parce qu’ils leur portent envie. Ils cachent cela sous une même forme de silence ou d’indifférence pour tout sujet étranger.
Dès le commencement, de mon arrivée ici vous êtes le seul qui m’ayez adressé quelques questions sur l’Angleterre. Depuis, et avant même notre mois de juin chaque fois que nous causons ensemble. Vous me meniez sur terre étrangère, vous interrogiez même la petite Princesse. Tout cela je l’ai bien remarqué. La vraie supériorité n’est pas méprisante. Monsieur j’aurais bien de belles choses à vous dire la dessus, ainsi qu’une observation toute récente que j’ai faite ici sur quelqu’un mais je vous parle là de choses qui sortent de mon sujet, de mon sujet musique. J’y ai presque du remord.
Je viens de recevoir un billet dans lequel il y a cette phrase. " Vous êtes seule je crois, c’est-à-dire que l’objet de vos respects s’est éloigné." Je n’ajoute ni ne retranche pas un trait de plume. Je n’ai pas de lettre de mon mari. Les N° précédents le dernier ne m’arrivent même pas. Au fond cela me repose. En fait de lettres je ne veux que les vôtres, je ne veux lire que cela, penser qu’à cela. Mon médecin me trouve mieux je veux bien le croire, mais il n’y paraît pas.
Adieu monsieur vous voilà au bord de la mer, ou du moins vous allez y être ? J’achève cette lettre à midi. Encore cinq jours, cinq grands jours c’est-à-dire que dimanche à cette heure-ci ; mon cœur battra déja bien fort. Adieu, adieu Dearest.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
32. Paris Mercredi 30 août 1837
9 1/2

Je ne sais comment il se fait que ce N° n’a pas été commencé hier. J’ai été interrompue au moment où j’allais vous écrire avant dîner après je me suis fait traîner en calèche ; Le soir je m’abîmerais les yeux si j’écrivais, et il a fallu me coucher sans vous avoir dit un mot depuis Midi ! Votre N°28 m’a été remis il y a une demi -heure. Je vais toujours lire vos lettres à notre place. Monsieur vous êtes trop loin pour que je vous raconte tout ce qui accompagne ces lectures. En général vous êtes trop loin, vous l’êtes dès que vous quittez mon canapé vert. Tout ce que je pense sur ce sujet est effrayant, car infini, êtes- vous ma destinée.
J’ai reçu une lettre de mon fils de Baden, son père lui ordonne de venir le trouver à Ischel, lui répétant qu’il ne viendra pas me voir en France. Alexandre va obéir mais il lui en coûte bien de ne pas me voir, il en est triste ; et je me dis que sans vous, je serais là où m’appellent tous mes devoirs. Je me serais trouvée quelque part sur le Rhin avec mon mari et mes deux fils. Je suis souffrante il est vrai, mais si c’était pour vous, j’irais au bout du monde, ma santé n’y ferait pas obstacle, je ne craindrais rien. Aujourd’hui je me refuse à quatre petites journées de voyage !
Monsieur, il n’y a pas de regret dans ce que Je vous dis là, mais je ne peux m’empêcher quelques fois et souvent même de trouver un moi des remords. J’ai besoin de votre présence ; je rêve alors, j’oublie la vie ; mon cœur n’appartient plus qu’à une seule pensée ; mon esprit, mon âme se fondent dans votre âme, dans votre esprit. Nul souvenir extérieur ne m’atteint. Je le répète, je rêve. Ah faites-moi rêver toujours !
Que de charmantes paroles dans votre lettre de ce matin. "Le Ciel veut de la foi ; et partout où il y a de la foi, il y a quelque chose du Ciel qui adoucit toutes les amertumes de la terre. " Ah que je vous aime ! Je ne sais plus ce que j’ai fait hier. M. de Flahaut est venu me voir très en courant. Il venait d’arrive très inopinément avec M. le duc d’Orléans, qui voulait voir le roi. Il y avait conseil aux Tuileries et le roi y était encore à 8 h du soir.
Ma diplomatie le soir a voulu y trouver l’expédition de Constantine. Je me suis promenée fort agréablement au bois de Boulogne à pied malgré la pluie, mais c’est un temps bien malsain bien mou. L’ambassadeur de Sardaigne M. & Mad. Durazzo, le duc de Noailles, M. de Hugel passèrent la soirée chez moi.
A propos de 8 à 9, ou a peu près, vous pouvez me chercher à mon piano. J’y ai repris goût. Avant vous j’ai essayé quelques fois de m’y remettre. Il me faisait pleurer. Depuis c’est différent. Mais que de choses qui sont différentes ! Il m’est impossible de lire avec intérêt les journaux, et c’était mon plus grand plaisir. Je lis par habitude, mais sans aucune curiosité et hier je n’ai été frappée que d’un article celui qui raconte qu’un homme s’est tué en essayant d’attraper un perroquet c’était à Lisieux. Quand une de vos lettres me témoigne du plaisir de celle que vous venez de recevoir de moi, comme vous faites dans la dernière, je meurs d’envie de savoir ce qui vous a plu en elle. Je ne sais jamais ce que je vous ai dit, je voudrais le savoir, je voudrais vous plaire toujours. Qu’est-ce qui vous plait Monsieur, qu’est-ce que je dois faire, qu’’est-ce que je dois dire ? Venez me raconter cela dimanche.
Vous vous êtes couché dimanche avec la voix enrouée, & lundi vous ne me dites pas si elle allait mieux! Monsieur cela m’inquiète, tout m’inquiète. Hier de votre côté le Ciel était horrible, j’ai eu peur. Loin de vous j’ai peur de tout. Je vois mille accidents possibles. Monsieur, quelles félicités dans le sentiment que je vous porte, mais quels tourments ! Vous ne répondrez plus qu’à cette lettre-ci quelle joie ! Adieu Dearest, adieu.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
37. Paris jeudi 14 septembre
10 1/2

J’ai tant à vous dire ; j’ai vécu si longtemps depuis le moment où vous m’avez quittée que je ne sais où commencer dans ce moment je suis plus remplie de mon réveil que de toute autre chose. Qu’il a été doux. Charmant ! Que j’ai été attendri de tout ce que vous me dites et de ce que vous ne me dites pas. Que je vous sais gré de ce que vous ne me dites pas, et que vous eussiez pu me dire ; de ce que vous indignez sans le marquer. Il n’y a pas une nuance qui m’échappe. Tout est converti en trésors dans mon cœur. Je vous remercie Monsieur, je vous remercie de savoir si bien me plaire, en tout, toujours ; et d’être sans cesse pour moi inattendu, quoique le même. Ah ! Que j’aurais de choses à vous dire sur cette lettre, que je la relirai, que je l’aime ! Elle a été très bien logée, il faisait froid, elle a eu chaud et moi aussi. J’attendais avec impatience le moment de nous établir confortablement l’un et l’autre.
Mon ambassadeur l’a un peu retardé, il est resté seul avec moi depuis dix-heures 1/2 & jusqu’à 11 1/2 J’avais eu M. & Mad. de Stackelberg le duc d’Assuna, et Pozzo ; avec celle- ci le commencement de ma soirée de 9 à 10. à 8 1/2 ! Je me suis placée à mon piano, j’ai joué la Gazza. Marie m’avait quittée de bonne heure pour aller à l’opéra. Mon dîner a été triste.
Avant le dîner, je m’étais promenée au bois de Boulogne, j’ai marché dans notre allée jusqu’à ce que la pluie m’en eu chassée, et je m’étais mi en voiture au moment où vous m’avez quittée. Je vous ai fait marcher à reculons Monsieur, je vous ramène à ce moment si pénible, dont je repousse le souvenir en même temps que je le caresse. Ce moment que je suis si pressée de voir effacé dans onze jours. Onze n’est-ce pas ? Vous ne m’avez pas dit clairement si c’était Le 24 ou le 25 Je prends le pire, le 25. Ce ne peut pas être plus tard ? Je me rappelle cependant que vous m’avez nommé dimanche. Dimanche est le 24, sera-ce dimanche ?
M. de Pahlen était bien noir hier. Il n’a pas vu M. Molé depuis le jour de son arrivé, tout est bien froid entre nous. Dans ces cas là Pahlen court au galop, et il assène vite à une charge de Cavalerie. Monsieur voilà une chose que nous n’avons pas mise dans notre avenir. Celle là me fait quitter la France. M. de Pahlen a fait aux Russes résidant à Paris, la déclaration qui lui a été présenté. Il leur a intimé l’ordre de partir, il n’a pas celui de l’exécuter.
Il a fait une nuit épouvantable les coups de vent m’ont réveillée souvent. J’avais froid pour vous ; étiez-vous bien garanti ? Il me semble que oui. Et maintenant vous voilà chez vous. Il sonne midi je viens d’achever ma toilette. Votre petite fille aura été bien heureuse. Je vois tout ce ménage si joyeux de votre retour, vous l’êtes aussi, soyez le tout-à-fait. Oubliez un moment mes larmes. Vous ne les avez pas vues ; mais vous avez pensé qu’elles couleraient, & vous avez pensé vrai. Je sais m’affliger comme je sais jouir. Tout est un peu extrême en moi. Ne le pensez vous pas ? Je ne sais pas un régler, vous avez encore bien à faire pour me rendre digne de vous. Vous avez tort de me dire de rester comme je suis, encouragez-moi plutôt à devenir plus modérée plus patiente, à me livrer moins à l’impulsion du moment, à jouir plus tranquillement du bonheur que le ciel m’envoie, n’accepter avec plus de résignation des contrariétés inévitables. Je me raisonne admirablement, je me crois bien sûre de mon fait, et cinq minutes après, je fais naufrage Aidez-moi, guidez moi, ordonnez oui ordonnez.
Je m’en vais marcher sous les arcades il pleut à verse. Je suis bien aise qu’il fasse triste. Le soleil serait une moquerie une insulte. Je n’attends le soleil que le sountag, et je l’attends avec Sehnsucht que ce mot dans votre bouche m’ a surprise m’a charmé en voiture lors que nous allions au palais des beaux arts. Je ne sais pourquoi ce mot m’a paru en encouragement ? Vous l’avez dit alors sans rien ni raison et parla même il m’a semblé y voir quelque chose. Y avait-il quelque chose ? Je ne crois pas aujourd’hui mais alors je croyais, j’arrivais à croire.
Monsieur j’avais alors déjà bien des jouissances qui vous étaient inconnues. En tout il me semble vous avoir toujours devancée aujourd’hui le pas est égal. Adieu. Adieu. Adieu, mille fois adieu.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
46. Vendredi 22 Septembre. 6 heures

Je reçus un billet de M. Molé à une heure pour me rappeler notre rendez-vous à la place de la ville l’Evêque. Je m’y rendis munie du journal. Avant de procéder à son portrait, je le priai de m’écouter attentivement, et je commençai par lui rappeler ses promesses à l’égard des journaux ; je lui rappelai ensuite sa visite, et je lui demandai, comment il pouvait se faire que j’eusse à attribuer à lui, à lui seul, le déplaisant article dont je venais me plaindre aujourd’hui. M. Molé me parût fort contrarié de ce sujet de conversation. Il me dit qu’il avait espéré à mon silence de tous ces derniers jours que je n’avais pas en connaissance de cet article, qu’il n’en avait pas dormi de 48 heures, qu’il comprenait mes reproches, & qu’il me donnait sa parole d’homme qu’il n’avait rien à se reprocher que d’avoir dit devant Pozzo qu’il m’avait trouvé malade & & qu’il reconnaissait bien à cette indiscrétion, qu’il avait eu parfaitement tort de le dire même à lui, mais qu’il me conjurait de croire qu’il était plus que malheureux de cet abominable article, qu’il lui était défavorable politiquement même, puisqu’il était de nature à vous blesser et de la façon la plus ungentlemanlike qui se puisse, que c’était du plus mauvais goût, de la plus maladroite intuition, enfin il ne tarit pas sur ce sujet. Je lui observai, que ce n’était pas de vous que j’étais venu lui parler ; que j’ignorais ce que vous pourriez penser de cet article, que c’était de moi qu’il s’agissait et qu’au lieu de la protection que j’étais en droit d’attendre de ce qu’il appelle son amitié pour moi, je me plaignais avec raison d’un manque pareil de respect et de convenance. Il protesta qu’il avait de suite enjoint à M. de Montalivet de faire à la presse & au temps, les admonitions. & les menaces nécessaires pour empêcher la répétition d’articles aussi scandaleux. Il me parut être très blessé de la presse surtout (je n’avais pas tenu cette feuille en main. On m’en avait lu seulement un passage.) Il recommença Pozzo, il recommença les insomnies, il me parut sérieusement peiné et fit tout ce qui était en lui pour détruire le mauvais sentiment avec le quel j’étais entrée chez lui. Je fus forcée d’admettre tout ce qu’il me dit, avec mille promesses pour l’avenir, au moins quant à ses efforts pour empêcher que cela se renouvelle. Il m’est impossible. d’entrer par lettres dans plus de détail sur ce sujet. Le Pozzo n’était pas seul, ce que j’ai su depuis, il y avait surtout le jeune homme que nous n’avons pas fort bien traité chez moi au sortir du dîner chez l’ambassadeur de Sardaigne.
Ce qui m’a beaucoup frappé dans cet entretien est la véritable inquiétude qu’il ressent & qu’il montre à votre égard. Je vous réponds que cela est. Je me suis borné à cet égard à des observations très générales. J’ai dit que je comprenais la bonne guerre entre hommes politiques, et que celle-là puisse aller aussi loin que possible, mais que ce genre d’attaque me paraissait tout à fait au dessous de ce qu’on se doit à soi- même et était de la plus mauvaise compagnie. M. Molé renchérit encore là-dessus et revint vingt fois sur ce sujet avec toutes les exclamations convenables. Voilà Monsieur ce que j’ai à vous rapporter sur mon explication de tantôt. Je trouve tout cela une bien mauvaise affaire. & plus j’y pense plus elle me vexe. jugez ce qu’on en dira au loin !

Samedi 23. Je n’ai pas pu continuer hier. Je reprends là où je vous ai laissé. Toute cette explication s’était passée sur un grand divan dans un cabinet vitré donnant sur son jardin. Il avait aussi toute la coquetterie imaginable à préparer son appartement pour me recevoir. Il est bien arrangé. Je passai quelques moments devant son portrait. Plus tard nous nous promenâmes dans le jardin toute cette visite me prit une heure. M. Molé ne me parut pas aussi gai aussi confiant que je l’avais trouvé quelques jours auparavant. Il ne se fit pas très implicitement aux bonnes dispositions que lui témoigne encore M. Thiers. Les deux premiers mois de la session prochaine lui paraissent devoir être très décisifs, & si les doctrinaires entendaient bien leurs intérêts. Ils devraient soutenir le gouvernement !
De la place de la ville de l’Evêque, je me rendis au bois de Boulogne, j’avais besoin de me remettre de cette mauvaise matinée. Je n’y réussis pas, tout ce qui m’agite me porte sur les nerfs & y reste longtemps. Je m’arrêtai chez la petite princesse, je lui parlai de ma matinée, & c’est là-dessus que j’aurais mille détails à vous donner qui ne peuvent pas trouver place dans une lettre. IL faut que je vous dise cependant que le hasard l’avait mis à même d’accepter l’exactitude de chaque chose que M. Molé m’avait dit sur ce sujet.
Ainsi c’est par le Prince Schönburg lundi à dîner chez M. de Pahlen qu’il à appris ce qui avait paru dans le Temps, et il m’a été pétrifié. Le mari l’a conté le soir même à sa femme. Comme un mouvement qui l’avait beaucoup frappé. C’est encore en présence de la petite Princesse que M. Molé avait fait le récit de sa visite chez moi, mais n’appuyant que sur que les vers de Lamartine m’ennuyaient. Pozzo et deux autres hommes étaient présents. Mon Dieu que je vous conte des détails ! J’en ai presque honte.
Je dînai mal, je fus un peu maussade après le dîner. Le soir la petite princesse, les Durazzo, tous les Pahlen & M. de. Médem vinrent chez moi. J’essayai un peu de musique, mais elle ne va pas devant le monde, je me trouble et les idées, les souvenirs ne me viennent pas. Je quittai le piano, je fus toute la soirée un peu fidgetty connaissez vous ce mot ?
J’avais le pressentiment d’un mauvais réveil. Et en effet cette lettre attendue avec tant d’impatience et à laquelle je fais toujours aveuglement un si bon, un si tendre accueil, elle me chagrine bien ! Voulez-vous que je vous le dise, dès la matinée de votre départ j’ai prévu cela. Vous n’aviez pas un air de complète vérité ne m’annonçant le 26 comme le jour de la noce ; et je n’ai pas cessé d’avoir des soupçons depuis le moment où vous m’avez quittée. Ils sont devenus une fort triste certitude. Mais expliquez-moi bien clairement si vos occupations électorales vont remplir l’intervalle entre ceci & la noce ou si elles doivent inquiéter, même sur la noce. Je vous en supplie dite moi quelque chose de fixe, nommez moi une date afin que je sache penser & me réjouir franchement. Ne craignez pas que je vous détourne de vos devoirs par la moindre plainte ; ne craignez pas une mauvaise parole, par une mauvaise pensée.
Ah mon Dieu à qui croire sur la terre si je ne croyais pas en vous. Je serai triste, triste plus constamment triste que vous, car je n’ai rien qui me distraie du seul sentiment du seul intérêt qui occupe mon âme, mais je croirai que la vôtre retourne à moi, à moi toujours dans tous les instants que vous n’êtes pas forcé de consacrer à d’autres soins et je le répète vous êtes heureux bien plus heureux que moi, car vous aviez d’autres soins ! Moi, je n’ai rien ! Vous m’avez dit qu’aussi tôt la dissolution prononcée vous êtes forcé de venir à Paris pour huit jours au moins, afin de voir votre monde, de vous concerter avec lui, votre tournée de province remplace t-elle cela ? Ne serait-elle avant, après ? Enfin je vous en prie soyez clair, bien clair dans ce que vous allez me répondre, moi je je serai bien sage, je vous le promets.

Midi. Les expressions de votre lettre me touchent, je viens de la relire. Oui, je serai tout ce que vous voulez que je sois, comptez là-dessus. Je serai tout bonnement triste, triste, pas autre chose. J’attendrai avec confiance, mais avec impatience. Vous permettez que je sois impatiente, n’est-ce pas ?
La petite princesse est partie ce matin, pour Maintenon avec son fils. C’est une partie d’enfance où elle va passer quelques jours. Ah comme j’acceptais avec transport ces parties là, comme c’étaient mes vraies fêtes ! Mon Dieu, que je suis isolée ! Lady Granville qui devait revenir aujourd’hui se remet à la semaine prochaine. Je n’ai pas de ressources de femmes. Je verrai à passer mon temps comme je pourrai. Quelle longue lettre !
Adieu, que d’adieux nous allons encore nous adresser. Il y en aura tant que je ne les aimerai plus. Ah quel blasphème ! je voulais dire que je serai lasse de les faire voyager toujours. Un peu de repos je vous en prie, du repos dans mon cabinet sur mon canapé vert. Ah mon Dieu ! Adieu.
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Auteur : Guizot, François (1787-1874)
N°46 Lundi 25. 6 heures

Il est à peine six heures. Le Soleil n’est pas encore au dessus de l’horizon. J’ai mal dormi. Je me lève. Hier en me couchant, à 10 heures et demie, je me suis figuré dans la malle-poste au lieu de mon lit courant vers vous. A peine endormi, j’ai rêvé dans la malle-poste. A quatre heures, je me suis réveillé comme si j’arrivais. Ce devait être aujourd’hui en effet. Vous en avez douté quand je vous l’ai dit. Vous avez prévu que ce ne serait pas. Dearest, voici l’exacte vérité. Je n’en étais pas sûr. Le jour du mariage de M. Duchâtel n’était pas absolument fixé. Il m’avait parlé du 25 septembre au 2 ou 3 octobre. J’ai été faible pour moi, faible pour vous. J’ai pris la supposition favorable sans y compter, pour nous faire plaisir à tous deux, pour ne pas nous donner tout à coup, à vous un chagrin, à moi le vôtre, et le mien. J’ai eu tort. On a toujours tort, avec la personne à qui l’on dit tout, à qui l’on doit tout, de ne pas dire exactement ce qui est ce qu’on croit. Il faudrait toujours braver la peine du moment pour éviter la peine à venir. Pardonnez- moi de ne l’avoir pas fait.
Votre n°46 m’a touché, et me touche profondément ; si triste et si douce ! Si vive et si raisonnable ! Le jour où j’ai un peu causé avec la petite Princesse elle m’a dit deux ou trois fois, en me parlant de vous : « une personne si supérieure, si extraordinaire". A chaque fois ces paroles me pénétraient, me charmaient ; d’orgueil si on veut, mais de ce délicieux orgueil qui naît d’une tendresse infinie, au dessus, bien au dessus duquel cette tendresse plane, dont elle fait le pouvoir et le prix.
Oui, je suis fier, fier de vous, de votre affection pour moi de votre supériorité, de cette supériorité que je connais mille fois mieux que personne dont je jouis comme personne n’en a jamais joui. Et quand je la retrouve dans les plus petits détails de la vie, quand je vois réunies en vous les qualités, les attraits les plus contraires, tant d’abandon et tant de dignité, un cœur si tendre et un esprit si ferme, une imagination si vive et une raison si droite, un caractère si passionné et si doux, une humeur si égale avec des impressions si variées, je suis heureux, heureux, Madame, bien, bien au delà de tout ce que peuvent vous exprimer de loin mes lettres, et même mes adieux.
Maintenant, voici où j’en suis et ce qui sera. Le mariage de M. Duchâtel n’étant plus rien pour moi j’ai pris la dissolution. Elle sera certainement prononcée et publique dans les premiers jours d’Octobre au plus tard. J’ai un dîner chez moi au Val-Richer, demain 26. Après-demain 27 je vais dîner à Croissanville, à 4 lieues d’ici, avec une réunion d’électeurs. Du 27 au 2 octobre, je ferai quelques courses dans l’intérêt des élections voisines. Je recevrai beaucoup de visites. Le 3 octobre encore un dîner pour moi, et une réunion d’électeurs à Mézidon, dans ce canton que je n’ai jamais visité. Le 4 un dîner à Lisieux, point un meeting, un dîner privé, mais avec beaucoup d’électeurs. Le 5 à 1 heure et demie je monte dans la malle-poste, et le 6 à 4 heures du matin, je passe dans la rue de Rivoli, pour faire le même jour, à une heure & demie quelque chose de mieux que d’y passer.
Voilà, d’ici là ma biographie et mon itinéraire. C’est long, bien long. Je ne demande qu’une chose, dearest, une seule chose. Soyez sûre, sûre aujourd’hui comme vous le serez dans deux ans, dans trois ans, que c’est aussi long pour moi que pour vous. Ne dites donc pas que vous me contez trop de petites choses, que vous me donnez trop de détails. Jamais assez. Au milieu du grand bonheur, c’est mon petit, mais très vif plaisir de vous suivre pas à pas dans tout le cours de la journée, d’assister à toutes vos actions, d’heure en heure. Il y en a une que je regrette, qui m’a un peu désagréablement ému le cœur. Vendredi soir vous avez fait de la musique devant votre monde ; et moi, je ne vous ai pas encore entendue. Je ne veux pas, la première fois, vous entendre devant du monde ; mais je voulais avoir votre première musique, à moi seul. Vous ne savez pas à quel point la musique me plaît, m’émeut. Mais c’est pour moi une impression très intime, et qui se lie tout de suite à mes impressions les plus intimes, une de ces impressions dont je n’aime pas à parler excepté à la personne à qui je parle de tout. Je vous aurais si délicieusement écoutée !
J’attends ce matin, M. de Saint-Priest, Alexis, qui vient passer ici 24 heures. Il m’en dira long sur Lisbonne, les Chartistes, Lord Howard de Walden, Saldanha, Sä de Bandeira & & J’ai recommencé hier au soir à lire à mes enfants un romans de Walter Scott. Je vous le dis pour vous montrer que j’ai complètement repris l’usage de ma gorge. Je suis ravi que vous ayez aussi bien retrouvé celui de vos jambes, Certainement c’est une preuve de force.

11 heures Le N° 47 me désole de mille façons, toutes si douloureuses. M. de L., votre chagrin, votre manque de foi, votre santé. Mes lettres suivantes vous auront été un peu meilleures. Celle-ci vous donne une certitude, de voyage, de jour. Si vous saviez que je n’ai pas pensé, que je ne pense pas à autre chose. Croyez-vous donc que je n’ai pas pensé à emmener ma mère à Paris ? Mais elle est mieux et se trouve bien ici. Je vous répondrai demain avec détail. Adieu. Adieu. Soignez-vous, je vous en conjure. Adieu. G.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
48. Lundi le 25 Septembre
10 heures

Je l’ai parfaitement prévu, pensé sans vous le dire, que les amis s’inquiéteraient, & vous tourmenteraient encore plus que les ennemis. Vous ne m’apprenez, donc rien de nouveau. J’avais l’instinct de cela de mille autres choses quand je vous disais, il y a trois semaines je crois que notre bon temps était passé. Soyez en sûr ces huit jours de parfaite liberté ne peuvent plus renaître. Mais que de tristes réflexions à faire pour moi ! Savez-vous bien où tout cela peut mener ? Nous ne sommes qu’au début de tracasseries interminables, et croyez-vous que l’Empereur permette, puisse permettre que mon nom se trouve mêlé à des intrigues françaises puis-je m’y exposer moi-même quel air cela a-t-il ?
Dans mon pays Monsieur je suis une très grande dame, la première dame par mon rang, par ma place au Palais et plus encore, parce que je suis la seule dame de l’Empire qui soit comptée comme vivant dans la familiarité de l’Emp. & de l’Impératrice. J’appartiens à la famille voilà ma position sociale à Pétersbourg, et voilà pourquoi la colère de l’Empereur est si grande de voir le pays de révolution honoré de ma présence. Monsieur ne riez pas quoique j’en ai grande envie, c’est du grand sérieux. Avec des idées pareilles imaginez ce qu’il va dire quand lui arriveront les commérages, les petits journaux, les grands peut-être, que sais-je, des tracasseries politiques, et vous Monsieur emmènerez-vous un auditoire pour voir, entendre, ce qui se fait, ce qui se dit dans mon cabinet vert ? Persuaderez-vous des amis méfiants, des ennemies acharnés ? Vous me faites sortir Monsieur d’une position qui était devenue bonne qui serait devenue meilleure. Je suis toujours restée au courant des affaires de l’Europe.
Je n’ai jamais connu les intrigues de partis en France que pour en rire. Je n’ai pas pris plus d’intérêt à un homme politique qu’à un autre. Voilà ce qui était bien, ce qui faisait pour moi, de ce qui se passe ici, un spectacle animé curieux mais rien qu’un spectacle dont je jouissais avec ma petite société en pleine innocence, & pleine insouciance. Déjà cette position commence à s’altérer, je le vois à la mine de la petite diplomatie de petite espèces. Elle est encore un peu ahurie, et je ne manque aucune occasion de la dérouter. Je poursuivais dans cette intention mais cela me réussira-t-il ? Je vous ai montré pour mon compte le très mauvais côté de ma position actuelle. J’ai été chercher le pire parce qu’en fait de mal, j’aime à échapper aux surprises, je veux vous dire cependant que je ne m’agite pas, je ne m’inquiète pas plus qu’il en faut. Je compte un peu sur mon savoir-faire, infiniment sur mon innocence. Nous verrons comment cela pourra aller.
Mais arrivons enfin à ce qui nous importe à nous. Quand vous reverrai- je? Je vous ai écrit une triste lettre hier, n’était-elle pas même un peu brutale Je me sais jamais ce que j’ai écrit, mais j’ai toujours souvenance de l’impression sous laquelle j’ai écrit. Cette impression était bien mauvaise. Elle n’est guère meilleure aujourd’hui. J’ai un chagrin profond. Vous ne sauriez croire tout ce que j’essaye pour me distraire. Ne vous fâchez pas je cherche à me distraire de vous car lorsque je me livre à vous dans ma pensée je me sens toujours prête à fondre en larmes. Je me puis pas vivre comme cela, je ne puis pas me bien porter, vous voulez que je me porte bien. Mais que faire, qu’imaginer ?
Je lis un peu. Je me promène plus longtemps que de coutume. Le soir je quitte ma place, je fais de la musique je dis des bêtises. Enfin je ne me ressemble pas. Hier au soir si vous étiez entré vous ne vous seriez pas reconnu chez moi. Marie occupant mon coin, ce coin encombré de gravures, et garni, par M. Caraffa, dont les yeux noirs trouvent, les yeux bleus de Marie fort beaux. M. Durazzo M. Henage je ne sais quel jeune anglais encore. Moi au piano avec toute la Sardaigne qui chantait on me rappelait des morceaux de Bellini, Adair quelques autres je ne sais plus qui. Le piano est devant une glace. J’y voyais la porte, & je me suis dit vingt fois, cent fois " S’il entrait ! " Et je voyais dans la glace que mes yeux prenaient une autre expression.
En vérité Monsieur je ne conçois pas comment je pourrai aller longtemps comme cela et je frissonne en vous disant cela. Madame de Castellane est venue chez moi hier matin, et en m’attendant nullement à l’objet de cette visite ; elle m’a fort adroitement amenée à ne pas pouvoir lui refuser d’aller dîner chez elle un jour. Cela ne me plait pas cependant. J’ai choisi jeudi. Pendant qu’elle était là je reçu un billet de M. Molé. Un billet de phrases galantes, qui ne demandait pas de réponse. Tout cela veut-il couvrir les pêchés passés, ou servir de masque à de nouveaux ? Ah, j’ai le Temps sur le cœur.
2 heures. Je viens d’écrire une bonne et forte lettre à M. de Lieven. Je crois que vous en sériez très content. Je ne comprends pas ce qu’il pourra y répondre. Mon fils qui est auprès de lui me mande qu’il est comme fou sur le chapitre de mon séjour ici, et qu’il n’y a pas moyen de placer un mot en ma faveur. C’est une vraie démence. Que de tracas de tous les côtés, que des images qui s’amoncellent ! Et les compensations en bonheur que j’ai trouvées, que le ciel a mis sur ma route quand reluira-t-il pour moi ?
M. de Broglie va revenir pour les couches de sa fille. Cela ne peut-il pas faire un petit prétexte ! Mais par dessus tout la santé de votre mère ? L’air n’est-il pas plus froid en Normandie ? Les cheminées ferment ici elle serait mieux. Pourquoi ne pas établir d’avance qu’il faut rentrer plutôt en ville. Vous n’avez pas d’habitudes sur ce chapitre, car vous n’êtes établi chez vous à la campagne que depuis cette année. Et mon dieu que me sert de vous fournir toutes ces raisons, si elles ne vous viennent pas à l’esprit, si elles ne vous viennent pas au cœur (Oh la mauvaise parole).
Je ne pense pas ce que je vous dis, mais permettez-moi d’être triste, extrêmement triste, & de le rester tant que vous ne m’aurez pas fourni une date. Le 25 aujourd’hui m’a fait mal. J’y avais tant compté. Ce salon ce cabinet que je regardais avec tant de complaisance en pensant au 25, auxquels je trouvais un air si gai, si charmant, il me font un effet désagréable aujour’’hui en y entrant j’avais envie de fermer les yeux. Demain je dîne chez Pozzo, j’avais dit d’avance que je ne serais pas chez moi le soir. Je pensais que le 26 vous en revenant de la noce & moi du dîner nous passerions notre soirée dans mon cabinet ; que vous prendriez du thé à la petite table. Je pensais à de si jolies pensées. Cela fait mal aujourd’hui. Adieu Monsieur, adieu, comme toujours plus que jamais adieu.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
51. Mercredi 27 Septembre 7 1/2

Voici une heure bien indue pour vous écrire mes yeux sont faibles ce soir, mais je viens de m’environner de beaucoup de bougies & j’espère pouvoir aller. Marie est allée dîner au Cabaret avec Mad. Durazzo. De là à l’opéra. J’ai fait un solitary dinner et au lieu de pleurer ce qui pourrait bien m’arriver, je vous écris !
J’ai eu ce matin une espèce de conseil chez moi composé du Comte Pahlen & du Comte Médem. Nous avons examiné, analysé, commenté la lettre de mon mari. Ils s’obstinent tous deux à ne voir la dedans que l’accomplissement d’un engagement pris encore l’Empereur. Ils se tiennent préparés à une démarche officielle qui pourrait leur être prescrite de la part de la cour. Ce serait à les entendre, l’extrême possible et cette démarche resterait parfaitement stérile parce que j’y opposerais constamment l’opinion du médecin. Nous avons prévu tous les cas, & obvié à tout. Mais enfin qui me dit que ces messieurs ont raison & que les lettres de mon mari n’ont pas une portée plus grave ? En attendant je voudrais pouvoir suivre leur conseil, qui est d’attendre tranquillement le dénouement de cette étrange affaire.
J’ai fait ma promenade au bois de Boulogne, par un vent très aigre et qui ne va pas. du tout avec mes nerfs. J’ai été causé, pleurer et rire avec lady Granville. J’ai dîné comme je vous l’ai dit et me voici. Vous ne pensez pas à moi dans ce moment vous êtes à dîner à Croissanville (dis-je bien ?) En rentrant chez vous, vous me retrouverez dans votre chambre, ah si vous pouviez me voir aussi vivement que je vous vois, moi ! Je vous regarde, je vous écoute, je retrouve tant de moments si intimes, si charmants. Je me livre de nouveau à ces rêves depuis que je sais que le 6 ils seront une réalité. Ah que je serai heureuse, & comme je jouirai de mon bonheur. Comme je sais en jouir !

Jeudi 10 heures. Votre lettre est bonne, tendre si tendre ce matin, elle m’a si doucement réchauffé le cœur ! Je l’ai lu trois fois dans mon lit à chaque fois elle me plaisait davantage. Comment ne pas croire tout ce que vous me dites ? Vous le dites avec tant d’effusion, tant de chaleur, tant de vérité. Je crois, je crois donc et puis je ne crois pas. Je crois que vous le pensez parce que vous le dites. Je crois, que mon cœur mérite tout ce que vous pensez de bien de lui, et au delà peut être, et j’aurais cru tout le reste si j’étais jeune. La jeunesse croit parce qu’elle a le droit de croire. Aujourd’hui Monsieur, votre affection pour moi est vive, tendre. Votre cœur a trouvé le cœur qu’il lui fallait mais vous êtes sous le charme de la surprise, vous oubliez mon âge. Vous vous le rappellerez bientôt, & voilà voilà ma crainte voilà ce qui fait que je ne crois pas tout ; ah si je pouvais tout croire ; croire que vous m’aimez que vous pouvez m’aimer comme je croyais être aimée quand... Je ne l’étais pas. Voyez l’étrange sort ! Ah que j’eusse été digne de vous alors ? Et alors vous n’y étiez pas.
Monsieur vous ne pouvez pas vous fâcher de tout ce que je vous dis là. Je voudrais que vos yeux fussent satisfaits comme l’est, comme doit l’être votre cœur comme il le sera toujours. Je voudrais être belle, jeune pour vous, pour vous seul. Non, je voudrais l’être aux yeux de tous, & n’en chercher le prix que dans les vôtres. Je voudrais vous voir envié de tous. Ah Monsieur, que vous êtes aimé ! ne me répondez pas à ceci à moins que ce ne soit pour me dire que vous voulez rester aveugle.
Que j’aime ce que vous me dites sur mes sanglots vous resteriez donc près de moi ? Monsieur, quand je pleurais (& j’ai pleuré dans ma vie !) mon mari sortait de la chambre, quelques fois il fuyait la maison. Je n’ai jamais trouvé une épaule amie sur laquelle reposer ma pauvre tête. Monsieur Je n’ai jamais connu le bonheur. Je n’en ai jamais eu que dans cette affection si entière, si extrême que j’avais pour ces deux enfants qui m’ont été ravis. Et cette affection était accompagnée d’une inquiétude si constante qu’il est difficile d’appeler cela du bonheur. Le bonheur ! Je le trouve auprès de vous mais non pas quand vous êtes au Val Richer. Ici, ici près de moi, bien près.
Après vous avoir quitté hier soir, c.a.d. après avoir cessé de vous écrire. Je me suis reposée pendant une heure, j’ai pensé pensé vous savez à qui, vous savez à quoi ? Plus tard j’ai fait de la musique seule, toute seule jusqu’à 10 heures. Mon jeu m’a plu. Il était comme mes pensées. Ah que je vous désirais là, à côté de piano ! Et si vous y aviez été j’aurais laissé là le piano.
M. Thorn est venu m’interrompre ; après lui la duchesse de Poix et sa fille. Imaginez une heure passée entre ce pauvre Thorn & cette duchesse la plus bête des femmes ! Elle n’a pas une demi-idée elle n’a que de très grandes manières, sa fille m’a fait une vrais ressource dans cette misère. Sabine est charmante, spirituelle, vive, curieuse, fine, caressante, & des façons d’un stable boy. C’est exact ce que je vous dis là. Tout le monde hier était à l’opéra & la petite princesse toujours à Maintenon. Je me suis couchée à onze heures. Mes yeux, mon âme regardaient dans cette chambre inconnue, qu’il me semble que j’habite depuis si longtemps.
Monsieur je suis dans une étrange veine hier & aujourd’hui. Je tourne autour de la même idée. J’y reviens par toutes les routes, et je ne finirais pas, Avec quelle douceur, quelle bonté, vous avez accueilli mes mauvaises lettres ! Monsieur si mon cœur pouvait renfermer encore plus d’amour je vous le donnerais. Je vous somme tout ce qu’il a, tout ce qu’il a jamais eu, plus qu’il n’a jamais eu. Ne répondez pas à cette lettre-ci je vous en prie encore, je me réponds moi-même vieille ou jeune vous m’aimez. Vous ne pouvez aimer que moi, penser qu’à moi. Je n’ai pas d’âge. J’ai votre cœur, tout votre cœur. Toujours, toujours. Ah que j’ai pris goût à ce mot. Je dis toujours, comme je dis adieu.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
60. Dimanche le 15 octobre 9 heures.

Voilà un gros chiffre, & qui prouve que nous ne sommes pas de fort habiles gens. J’ai reçu ce matin votre second petit mot de Lisieux. C’est moi encore qui y ai placé le 56. Vous ne savez pas que j’aime l’ordre beaucoup. Monsieur les lettres que nous nous écrivons me font pitié. Je ne connais plus qu’une lettre c’est celle que je porte sur moi, que je relis tous les jours, et que je répète après. Je suis fâchée que vous n’ayez pas son pendant. Si je connaissais une bonne occasion de vous écrire. Je copierai cette lettre, les paroles que vous me dites c’est à vous que je les adresserais ; je demanderais pour ma lettre les même localités que j’accorde à la vôtre ; je vous prierais de relire ma lettre tous les jours comme je relis la vôtre, et puis la poste ne nous porterait plus tous les jours que ces mots. "Je me porte bien adieu." Voilà ce que feraient des gens d’esprit. Vous voilà bien étonné monsieur de me trouver tout à coup tant de raison, tant de force. Eh bien, oui, il m’en est venu beaucoup. Je ne réponds pas que cela se soutienne, mais ce talisman jusqu’ici a été merveilleux.
J’ai livré hier à Lady Granville toute les lettres que je vais envoyer. Elle y a fait une seule correction, mais excellente. Outre qu’elle est mon amie et que je me fie à elle, j’ai été bien aise d’initier l’Empire Britannique à mes affaires. J’appartiens à ce pays et à tout événement je garderai ma place dans l’opinion de ces nobles anglais. Elle approuve tout, tout. Son mari a tout lu aussi. J’ai fait deux longues promenades au bois de Boulogne hier. De midi à 2 heures, & de 3 à 5. Je crois que c’est trop. Je me bornerai à une probablement la première. Cela arrangera nos heures.
De cinq à 6 j’ai passé chez lady Granville & puis comme il se trouvait qu’on donnait Norma que toute ma société y allait, que Marie y allait aussi je pris mon parti pour la soirée, j’allais rendre visite d’abord à Mad. de Brignoles où je ne vais jamais, car je ne suis on ne peut plus impolie. En fait de visites c’est une habitude prise, et puis chez Mad. de Castellane. Je les trouvai toutes les deux, chez celle-ci Pozzo qui m’avait cherchée sans me trouver, j’y vais aussi M. Pasquier et M. Decazes, Madame de Castellane voulait absolument me retenir, en me promettant M. Molé (que c’est de bon gout!) " Mais Madame c’est vous que je suis venue voir !" & je la quittai avant onze heures. Voilà Monsieur ma journée. Ah j’ai oublié la visite avant dîner de notre ministre aux Etats-Unis qui arrive de Pétersbourg pour s’y rendre. Ce fut fort drôle. Il ne m’avait pas vu depuis l’année 12 où je le rencontrai à Stockolm en me rendant en Angleterre. Moi je ne le reconnu pas du tout ; je me rappelais à peine son nom. Madame de Staël l’appelait l’élégant Bodisco et se laissait un peu adorer par lui. Je vis qu’il me regarda avec une curiosité et un désappointement extrême. Cela me fit rire, peu à peu je remarquais ce qui arrive toujours c’est qu’on retrouve un visage connu, quelque longtemps qu’on ait passé sans le voir.
Monsieur j’aurais dû vous rencontrer l’an 12, et puis ne plus vous revoir que l’an 37. Dans deux genres différents vous auriez eu ainsi mes deux bons moments. Midi. Avez-vous été rendre visite à l’ambassadeur de Sardaigne après son dîner ? Il me semble que non. Vous ne sauriez concevoir à quel point mes journées me paraissent longues. Comment nous en sommes qu’au 15 ? C’est horrible. Je dîne aujourd’hui chez lady Granville.
Adieu Monsieur, adieu je crois que comme c’est dimanche je pourrai bien me permettre de relire la lettre deux fois. J’ai fait mes lectures pieuse. A présent vient mon holyday. Adieu. Adieu. Adieu.
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Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
69. Mardi 24 octobre 9 heures

Je viens de lire votre N° 65. Alors venez le 31 à 7 h. du matin. Cependant n’y faites pas de grand effort. parce que tout est bien dès le 31.
Mon fils m’a quittée hier au soir pour la première fois j’ai répandu des larmes sur cette triste et affreuse affaire, & c’était de voir mon fils, mon pauvre fils placé au milieu de cela, chargé par son père de venir s’assurer si ce que je lui dit est vrai, chargé de dures paroles, chargé de m’emmener fut-ce au détriment de ma sante. Car voilà les ordres. Mon fils lui déclarera qu’après ce que lui a dit le médecin, si j’avais voulu partir il ne se serait pas chargé de m’accompagner. J’ai copié pour vous la longue lettre que j’ai écrite à mon mari. Si sa réponse ne révoque pas les mesures qu’il m’a annoncées, notre correspondance cessera. Mon fils est une excellente créature, pauvre garçon comme il avait le cœur troublé de tout ceci.
Médem l’a chargé de dire à mon mari ceci. : " Si l’on attaque votre mère assurez bien qu’elle grandira beaucoup, & que l’Empereur se sera rabaissé d’autant." Je soupçonne qu’il a déjà fait connaître cette opinion en d’autres lieux. Je vous l’ai dit & je le répète.
Mon esprit est fort tranquille mais mon cœur est bien blessé, et cependant mon cœur est si heureux si joyeux ! Tout sera bien le 31. De ce jour-là je me regarde comme hors de toute atteintes. N’est-ce pas ?
Constantine me parait une bonne affaire rien que parce que le contraire eut été une détestable affaire. On dit qu’il y aura un grand embarras à trouver une honnête administration comme l’était le Gal Dancrémont.
Berryer ne s’attend pas à un grand effort, à peu près ce que vous dites une dizaine de voix peut- être. Les vrais légitimistes ne veulent pas se présenter. Je n’ai pas causé seule avec lui. Il est revenu hier, mais mon fils partait J’avais fermée ma porte.
Maintenant je veux me reposer l’esprit un peu, me livrer sans distraction à la pensée du 31. Manger, dormir, car je n’ai rien fait de tout cela depuis 6 jours. Savez-vous comment j’ai passé la première nuit de l’arrivée de mon fils ? à me promener dans le salon & à jouer du piano. ce que je vous dis Ah que j’aurais à vous conter ! Je n’ai pas encore dormi cette nuit, je suis fatiguée, bien fatiguée. Je vous dirai que je n’aime pas les allées droites. Mais c’est égal, vous en ferez pour avoir de tout. Adieu. Adieu. Jugez de ce que ce sera le 31 !
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