Malaquais

Archives numériques de Jean Malaquais

Vie et oeuvre

     Jean Malaquais, ou Malacki Wladimir Jan Pavel, est un auteur polonais, naturalisé étasunien, de langue française. Né le 11 avril 1908 à Varsovie, d'un père professeur de lettres et d'une mère militante au Bund juif internationaliste, il grandit baigné de livres dans une famille polonaise juive non pratiquante. 

     En 1926, après ses années de lycée, Malacki quitte la Pologne et voyage en clandestin : il passe par la Roumanie, la Turquie, la Palestine et l'Égypte, avant de débarquer dans le sud de la France. C’est à Paris qu’il fait la rencontre de Marc Chirik, militant marxiste opposé au stalinisme, arrivé en France depuis la Moldavie en 1924. C'est lui qui l'initie aux idées révolutionnaires. Dans la deuxième moitié des années 1920, Malacki exerce de nombreux métiers au gré de ses pérégrinations[1] ; il est tour à tour employé à la mine de La Londe-les-Maures[2], dans les mines de phosphates de Gafsa, puis garagiste à Gap, représentant de commerce, comptable dans une usine d’outillage à Lyon, travailleur dans une usine de meuble à Bruxelles. Pendant ces années, il reste en contact avec Chirik et les groupes révolutionnaires antistaliniens proches des bordiguistes et, déjà, il écrit : en 1926, il termine un premier essai intitulé La Rage au ventre et, en 1929, il propose une nouvelle, « Fable », à Henri Barbusse, alors directeur du journal Monde[3], qui la refuse.

     Dans les années 1930, Malacki continue d’écrire entre ses journées à l’usine et s'engage dans les évènements politiques de la décennie : en 1935, il tente de rejoindre l’Abyssinie (Ethiopie) après l’invasion mussolinienne ; en 1936, il part pour l’Espagne et prend contact sur le front Saragosse avec des milices du POUM et la colonne Lénine, dirigée par des dissidents bordiguistes italiens.

     En 1936, il fait la rencontre d’André Gide, qui devient son « mentor ». Gide le conseille dans l’écriture, l’aide financièrement et le recommande à des revues. Malacki publie alors ses premières nouvelles[4], sous son vrai nom – « Marianka », dans Europe (1936), « La Montre », dans Vendredi (1937), « Tu as tué Mimiq » dans les Nouvelles littéraires (1939), « Garry », dans la NRF (1939). Il publie aussi des essais sur les écrivains Julien Benda (« Julien Benda et la justice abstraite » (1939), dans Cahiers du Sud) et Armand Petit-Jean (« A.M. Petit-Jean » (1939), dans Clé[5]). L’année 1939 marque véritablement son entrée en littérature, avec la publication aux Éditions Denoël des Javanais, dont il avait commencé la rédaction en 1937[6]. C’est la première fois qu’il signe Jean Malaquais, suite à la demande de son éditeur.

     En août 1939, Malaquais est mobilisé au sein de l’armée française, malgré son statut d’apatride. De cette expérience de la « drôle de guerre », il prend des notes, qui constitueront le Journal de guerre. C’est sur le front qu’il apprend l’attribution du prix Renaudot à ses Javanais[7]. En juin 1940, comme deux millions de soldats français, il est fait prisonnier par la Wehrmacht. Il réussit à s’évader le 5 juillet 1940[8]. Commence alors un nouvel exil : avec sa campagne Galy Yurkevitch, ils rejoignent d’abord Marseille, où ils retrouvent d’autres exilés juifs et antifascistes (André Breton, Victor Serge, Benjamin Péret) dans l’espoir d’obtenir un visa. Il en obtiennent finalement un en 1942, par l’entremise de Gide : lui et sa Galy passent donc en Espagne et s’embarquent à Cadix pour Puerto Cabello, au Vénézuéla. De Caracas, ils gagnent ensuite le Mexique.

     Cet exil est marqué par une activité d’écriture prolifique : Malaquais s’attèle à la rédaction de Planète sans visa, cette « fresque dépeignant la ville de Marseille en 1942 »[9] ; rédige des essais sur la littérature (« La crise de la pensée contemporaine et les intellectuels français » ; « Du mot et du témoignage » ; « Le sens de la rébellion dans l’œuvre de Gide ») ; publie dans des revues telles que La Partisan Review, Sur, El Hijo Prodigo ou La revue de l’Institut Français d’Amérique Latine (IFAL) ; travaille à quelques projets cinématographiques. Enfin, il met en forme ses notes du front (Le Journal de guerre paraît en 1943 aux Éditions de la Maison Française de New York[10]) et publie un recueil de nouvelles, sous le titre Coups de Barre.

    Après-guerre, il entame des démarches de naturalisation auprès de l’administration française, qui échouent, et rejoint finalement les États-Unis. En 1945, il publie un violent pamphlet contre l'écrivain communiste stalinien Louis Aragon (« Le nommé Louis Aragon ou le patriote professionnel ») ; une attaque qui n'est pas sans compromettre la réception de l'oeuvre de Malaquais en France, qu'Aragon entreprend de limiter. Malaquais rentre en France en 1947 pour la publication de Planète sans visa. En 1948, il débute une activité de professeur, qui l’amène à travailler dans différentes universités étatsuniennes (entre autres la New School for Social Research, l’Université de Stanford et l’Université du Texas, à Austin). Ce travail l’absorbe et ralentit la rédaction de son roman Le Gaffeur, sur l’aliénation de l’individu par la Cité, qu’il publie en 1953 chez Corrêa[11]. Malaquais retente quelques incursions dans le cinéma et rédige des scénarios avec Norman Mailer, dont il traduit Les nus et les morts et qui devient son grand ami. Suite à la publication du Gaffeur, il travaille à une pièce de théâtre, La Courte Paille[12] et à une thèse sur la philosophie de Soren Kierkegaard, dirigée par Jean Wahl et qu’il soutient en 1960 à la Sorbonne. L’année suivante, il traduit en anglais l’ouvrage clandestin La Gangrène, qui met à jour et dénonce l’usage de la torture en Algérie.

     Profondément déçu les reculs politiques de l’après-guerre, Malaquais se questionne sur les potentiels de la littérature. Déjà en 1949, il écrivait à André Gide :

« Je suis fatigué d’écrire des histoires ; je me sens coupable de vouer mes années à faire de la littérature

quand il me faudrait formuler une pensée politique »[13]

     Partagé entre l’enseignement et la réflexion critique, Malaquais n'écrit plus avec la même insouciance. Geneviève Nakach parle d’un « pénible accouchement de l’écriture »[14]. Pourtant, les productions ne manquent pas, en témoignent les inédits Le Directoire et Your Friendly Hospital (1972). C'est aussi à cette époque qu'il traduit Karl Marx[15] et Mircea Eliade[16].

    A partir des années 1990, Malaquais se lance dans une grande entreprise de réécriture de son œuvre. Les rééditions se multiplient : Les Javanais (1995) ; Journal de guerre suivit du Journal d’un Métèque (1997). On peut dire avec sa biographe que l’écrivain est véritablement « contemporain et acteur de sa propre postérité »[17]. Il achève la réécriture de Planète sans visa quelques jours avant de s’éteindre le 22 décembre 1998, à Genève.



NOTES : 

[1] Geneviève Nackach retrace son itinéraire dans le premier chapitre « Biographie sommaire d’un heimatlos » de Jean Malaquais. Un Nouveau réalisme au XXe siècle, thèse de doctorat en littératures françaises et comparée sous la direction d’Antoine Compagnon, Université Paris IV-Sorbonne, 2005. Une grande partie de cette présentation est tirée de son travail biographique. Voir aussi, Malaquais rebelle, Paris, Éditions du Cherche-Midi, coll. « Documents », 2011.

[2] Cette expérience lui aurait inspiré le décor des Javanais, dont l’action se déroule dans une mine du sud de la France.

[3] Monde, sous-titrée « hebdomadaire international », est une revue crée en 1928 par Henri Barbusse, et active jusqu’à sa mort en 1935. L’histoire de cette revue communiste (initialement « non-partisane ») reflète les débats et les dissensions de la gauche dans les années 1920-1930, entre partisans et opposants au stalinisme.

[4] On peut mentionner aussi la nouvelle « Le Marchand de balais » rédigée en 1936, qui sera publiée plus tard dans le recueil Coup de Barre, en 1944, par les Éditions de la Maison Française de New York.

[5] Le bulletin de la Fédération Internationale de l'Art Révolutionnaire indépendant (FIARI), fondé par Maurice Nadeau, Benjamin Péret et André Breton. 

[6] Voir « Les Javanais – brouillon corrigé, sans date »

[7] Journal de guerre, Paris, Phébus, coll. « D’aujourd’hui », 1997, p.80. Entrée du 7 décembre 1939 : « 7 décembre. Télégramme de Robert Denoël m'annonçant que mon roman a décroché le prix Renaudot. Puissé-je en tirer une permission exceptionnelle. »

[8] Nakach, Jean Malaquais. Un nouveau réalisme, op. cit., p.37.

[9] Nakach, ibid., p.43. Planète sans visa reprend le titre du dernier chapitre de Ma vie de Léon Trotski.

[10] Voir la correspondance avec les Éditions de la Maison Française, qui publie également Coup de barre.

[11] Voir la correspondance avec les Éditions Corrêa.

[12] Voir les versions tapuscrites de La Courte Paille, en 3 et 4 actes. 

[13]André Gide, Jean Malaquais, Correspondance (1935-1950), Paris, Éditions Phébus, 2000, p. 207, cité par Henri Godard, « Jean Malaquais, une étoile filante de la littérature », Revue italienne d’études françaises, n°6, 2016.

[14] Nakach, ibid., p.85.

[15] Karl Marx, Œuvres. Economie II, textes établis, présentés et annotés par Maximilien Rubel, Bibliothèque de la Pléiade, 1968. Malaquais traduit pour cette édition « Économie et philosophie », « Principes d’une critique de l’économie politique » et « Matériaux pour l’ "économie" ».

[16] Mircea Eliade, Occultisme, sorcellerie et modes culturelles, Jean Malaquais (trad.), Paris, Gallimard, 1978. Voir la correspondance avec les Éditions Gallimard.

[17] Nakach, ibid., p.88.

Comment citer cette page

Romane Mouellic, "Vie et oeuvre"
Site "Archives numériques de Jean Malaquais"
Consulté le 13/06/2026 sur la plateforme EMAN
https://eman-archives.org/Malaquais/vieetoeuvre
Page créée par Romane Mouellic le 16/01/2026
Page modifiée par Richard Walter le 11/03/2026