Robinson de Paul Valéry : édition génétique

Robinson de Paul Valéry : édition génétique


Genèse de Robinson

Reconstituer la progression chronologique de la genèse de Robinson n’est pas une tâche simple. A l’exception des notes des Cahiers, aucun document dans notre avant-texte ne contient une indication explicite qui permettrait de le dater avec certitude. Il est probable que tous les éléments liés à la rédaction du conte à proprement parler correspondent à une période assez ramassée – quelques semaines ou quelques mois, sans doute – que Michel Jarrety situe en l’année 1924[1]. Après cette période, le chantier de Robinson aurait été laissé de côté (tout comme celui des autres contes amorcés) pendant près de deux décennies, jusqu’au milieu de la Deuxième Guerre. A ce moment-là, Valéry aurait relu les états les plus aboutis de son Robinson, en y apportant quelques corrections au crayon, dans la perspective d’une publication au sein du recueil Histoires brisées (dont l’« Avertissement » a été rédigé entre-temps[2]).

En l’absence de documents datés, l’analyse des interactions génétiques nous permet de dégager un certain nombre d’éléments concernant la chronologie relative des documents.

Il nous faut distinguer deux ensembles à l’intérieur du dossier génétique. D’un côté, les documents liés à la gestation du conte à proprement parler. Ils sont tous marqués par l’unité d’un nombre assez restreint de motifs clairement dessinés, que les états successifs développent ou précisent, et dont ils travaillent l’articulation. De l’autre, nous avons un ensemble beaucoup plus diffus, où le nom de Robinson et la situation fondamentale qu’il évoque – un individu seul, dans une île dont la teneur peut être plus ou moins métaphorique – s’orientent selon des directions diverses et, en définitive, très éclatées. Robinson est ici moins le protagoniste d’un conte qu’un noyau à partir duquel Valéry projette certains traits, projets, tentations qui lui sont chers : il devient une sorte de sigle proche de ceux qui émaillent les notes des Cahiers (Gladiator, Thêta, C.E.M, etc.). Il est cependant impossible de dissocier entièrement ces deux veines qui, à distance, s’alimentent mutuellement. C’est Valéry lui-même qui, vraisemblablement, a rassemblé les dactylographies des Cahiers et les autres feuilles volantes à l’intérieur de sa chemise de travail portant le titre « Robinson ». Les notes des Cahiers, les dactylographies tirées de celles-ci, ainsi que les autres feuilles volantes, participent bel et bien de la genèse du conte, même si c’est dans un rapport indirect, oblique et très difficile à déterminer.

A l’intérieur du premier ensemble, il est possible de dégager une progression chronologique linéaire, sorte de colonne vertébrale du projet. L’évolution de l’écriture d’un document à l’autre nous permet de proposer une chronologie très probable, qui serait, schématiquement, celle-ci :

    • Etape I [?] : Références à  « Robinson » dans le cahier « Agar Rachel Sophie »
    • Etape II : f. 43 (feuillet séminal) 
    • Etape III : f. 26 (premier état rédactionnel)
    • Etape IV : f. 27/f. 28 (deux feuillets correspondant à une même et unique frappe dactylographiée)
    • Etape V : Série ff. 29-31
    • Etape VI : Série ff. 32-34
    • Etape VII : Page tête-bêche du cahier « Robinson » (f. 24 dans la foliotation de la BnF)
    • Etape VII : Séries ff. 35-38/ f. 39-41 (les deux séries correspondant – au f. 38 près – à une même et unique frappe dactylographiée)
    • Etape VIII : Cahier « Robinson » à l’endroit (dernier état du conte tel que Valéry l’a laissé)
    • Etape IX : Edition posthume (fabrication de l’éditeur hors de tout contrôle auctorial)

Les allusions très rapides et elliptiques à Robinson dans le cahier « Agar Rachel Sophie » constitueraient la première trace du conte à proprement parler ; elles marqueraient le basculement d’un motif ou un sigle – tel qu’il figure dans les notes des Cahiers, à partir de 1907, le nom de Robinson désigne une situation et une thématique mais non un récit ni même un projet de récit – vers un véritable projet narratif. Contrairement à d’autres projets inscrits dans les premières pages de ce cahier (« Journal du corps d’Emma » ou « Journal d’un corps » qui deviendront « Journal d’Emma » et « Rachel ou Sophie ou Agar »), le travail sur le chantier Robinson n’aura pas lieu à l’intérieur du cahier en question mais sera aussitôt transporté vers ses lieux spécifiques.

Une feuille inscrite à la fois sur le recto et le verso (f. 43), saturée d’annotations à la fois très embryonnaires et très denses, constituerait le deuxième document fondateur du conte Robinson. Ce feuillet séminal fait songer à un « big bang » où, dans un foisonnement désordonné, s’ébauchent dans leur presque totalité les motifs et les formes à venir. 

Le troisième temps de la genèse est confié aux dactylographies. On peut être surpris que l’écriture soit transportée vers la machine à écrire à une étape si précoce de la gestation (et l’hypothèse de brouillons manuscrits antérieurs, qui seraient aujourd’hui détruits ou perdus, ne saurait être exclue). Il faut se souvenir cependant que Valéry possédait une machine à écrire avec laquelle il a acquis, très tôt, une familiarité, si bien qu’il a pu (pour « Mon Faust », par exemple, dans les années 1940) y rédiger directement les premiers jets de certaines œuvres ou projets. Cinq séries de dactylographies, permettent de suivre pas à pas l’évolution de l’écriture, d’un état comportant une vingtaine de lignes uniquement jusqu’à un état de quatre pages. Sur chaque état dactylographié, l’écrivain inscrit à la main des ajouts et corrections qu’il intègre en partie dans l’état suivant. Cette série d’états successifs laisse paraître très clairement ceci : le développement de Robinson se soustrait entièrement à la linéarité diégétique ; nous assistons à un déploiement des motifs, des cellules thématiques au sens quasi-musical du terme, mais non à l’évolution d’épisodes, de péripéties, ni même à l’extension d’éléments proprement descriptifs.

L’analyse génétique semble bien indiquer que l’écriture manuscrite du cahier « Robinson » est postérieure au dernier état dactylographié. La rédaction dans les premières pages de ce cahier intègre en effet immédiatement nombre de ratures et ajouts portés sur le dernier état dactylographié. Comment expliquer ce passage, à rebours d’une logique beaucoup plus habituelle où la dactylographie constitue une mise au net des états manuscrits antérieurs ? Qu’est-ce qui incite l’écrivain à revenir vers l’écriture manuscrite après avoir développé son conte à la machine à écrire au fil de cinq états successifs ? L’unité matérielle du cahier a probablement séduit Valéry. Les feuilles volantes, même ordonnées en séries cohérentes, peuvent suggérer une structure potentiellement dispersée, là où le lieu unique et clos du cahier deviendrait une sorte de signe et de ferment de l’unité d’une œuvre. On remarque ainsi que le cahier « Robinson » prévoit des pages de garde, pourvues d’un véritable appareil d’ornements, comme pour préfigurer et mimer la solennité du livre. En même temps, il est certain que le cahier n’a pas pour rôle de fixer simplement, avec un souci calligraphique, une écriture aboutie, ni même proche de son aboutissement définitif. Ce cahier se veut clairement un lieu de recherches : la page de gauche est réservée aux modifications excédant les espaces marginaux, à des germinations imprévues, à d’éventuels commentaires. La teneur de l’écriture connaît une évolution très nette au fil des pages (relativement fréquente dans des cas de figure similaires, chez Valéry) : sur les pages de droite nous assistons d’abord à une écriture très articulée (cela n’est pas étonnant, s’agissant d’une mise au net d’éléments travaillés antérieurement). A partir de la page foliotée f. 20 recto, laissée en blanc, la rédaction continue s’interrompt (et avec elle, l’alternance entre les pages de droite réservées à l’état rédactionnel et les pages de gauche prévues pour les corrections et les éléments de recherche) cédant la place à une recherche tâtonnante et multidirectionnelle : l’écriture quitte entièrement sa phase rédactionnelle et revient vers une phase exploratoire.

Un autre trait singulier est à signaler dans ce cahier « Robinson » : sa dernière page, inversant le sens de l’écriture (ce qui veut dire que, pour la lire, il faut tenir le cahier tête-bêche) propose une rédaction de l’incipit, dans un état assez embryonnaire, très nettement antérieur à celui qui s’écrit dans les premières pages du cahier. Il est très probable que l’orientation que nous considérons tête-bêche a posteriori correspondait au sens premier d’écriture et de lecture du cahier. Plus tard, en renversant celui-ci, Valéry aurait ignoré la page isolée, et repris l’écriture manuscrite à nouveaux frais dans ce qui sera le dernier état du conte tel qu’il l’a laissé. L’analyse de la page isolée à la fin du cahier permet de déduire qu’elle est immédiatement contemporaine des séries de dactylographies et même qu’elle fut très précisément rédigée entre l’avant-dernière série dactylographiée (f. 32-34) (dont elle reprend certains traits) et la toute dernière série (f. 35-39 et f. 39-41). En somme, cette dernière page du cahier intercalerait un état manuscrit dans la succession des brouillons dactylographiés.

Le diagramme génétique se propose de schématiser les différentes interactions décelables à l’intérieur du dossier génétique.

[1] Paul Valéry, Œuvres, III, Edition, présentation et notes de Michel Jarrety, Le Livre de poche, 2016, p. 1319.

[2] Ibid., p. 1319-1320.

Comment citer cette page

Franz Johansson et l'équipe Valéry (ITEM), "Genèse de Robinson"
Site "Robinson de Paul Valéry : édition génétique"
Consulté le 22/01/2020 sur la plateforme EMAN
http://eman-archives.org/Valery-Robinson/gense-de-robinson
Page créée par Franz Johansson et l'équipe Valéry (ITEM)