Robinson de Paul Valéry : édition génétique

Robinson de Paul Valéry : édition génétique


Introduction

Introduction

Sommaire 

1. Robinson et les Histoires brisées

1.1. Du roman aux contes

1.2. Une écriture en devenir

1.3. La figure de Robinson

2. Présentation de notre édition

2.1. Organisation du dossier génétique

2.2. Le conte et ses satellites


1. Robinson et les Histoires brisées

1.1. Du roman aux contes

On connaît les charges de Valéry à l’encontre du roman. À côté de la célèbre formule « La Marquise prit le train de 9 heures1 », l’écrivain note à travers cette équivalence, le critère qui, à ses yeux, disqualifie d’emblée le genre romanesque : « Romans. L’arbitraire2 ». Ailleurs, il déclare : « Le roman est un genre naïf3. » ou « Il faut, pour faire un roman, être assez bête afin de confondre les ombres simplifiées […] avec les vrais personnages humains4. », ou encore : « Roman et théâtre sont les formes les plus grossières5. » Valéry s’érige-t-il en ennemi du roman ? Sa position ne saurait être résumée en une formule si simple et monolithique. Ce qui est certain, c’est qu’il perçoit d’emblée le roman comme un genre étranger et, pour lui, impossible: « Je ne suis pas fait pour les romans ni pour les drames6. […] ».

Néanmoins – mais aussi, dans un sens, par conséquent – Valéry adopte le paradoxal projet d’écrire un roman. Dans la même lettre, adressée à Gaston Gallimard, où il affirme « je crois que je suis l’homme le moins fait pour bâtir un roman. », il ajoute : « Toutefois, je vous confesse que je suis en train d’essayer le montage d’un conte fantaisiste ou féerique. Je voudrais obtenir un système de composition très étrange à la vérité, et aussi éloigné que vous voudrez l’imaginer de la fabrication ordinaire, mais adapté à mon genre d’esprit, qui me paraît de travailler selon mes manies et mes forces, à un ouvrage d’apparence ‘roman’7. » Si ce projet n’a pas abouti à une publication du vivant de Valéry, il n’a pas été une velléité vite évacuée ; il a été réellement assumé par l’écrivain, et prolongé jusqu’aux derniers mois de son existence. Seulement, comme on le lit dans les lignes adressées à Gallimard, le genre est aussitôt détourné du roman à proprement parler vers « un ouvrage d’apparence ‘roman’ » et, plus spécifiquement, vers le conte, ou plutôt les contes qui correspondent aux Histoires brisées.

En dépit de leur caractère inabouti – et, en se situant une fois de plus dans le domaine du paradoxe cher à Valéry : en raison aussi de ce caractère inabouti –, les tentatives valéryennes dans le genre du récit offrent, dans leur singularité et leur audace, une incontestable richesse. L’inachèvement est un élément non seulement important mais, dans une importante mesure, nécessaire, dans la poétique valéryenne du conte. Les histoires se savent et se veulent « brisées », comme l’affirme l’avertissement du recueil en projet : « Au bout de peu de lignes ou d’une page, j’abandonne, n’ayant saisi par l’écriture que ce qui m’avait surpris, amusé, intrigué, et je ne m’inquiète pas de demander à cette production spontanée de se prolonger, organiser et achever sous les exigences d’un art8. » L’inachèvement des Histoires brisées a beau être assumé et voulu, il ne cesse d’être problématique à plusieurs égards, à commencer par celui-ci: le choix, l’ordre, la forme qu’adoptent les fragments des différents contes, dans le recueil des Histoires brisées publié par Gallimard en 1950 – cinq ans après la mort de Valéry – relève, dans une importante mesure, de choix de l’éditeur étrangers à ceux de l’auteur.

1.2. Une écriture en devenir

Le souhait de Valéry de rassembler des textes au sein d’un recueil cohérent, et, du même coup, d’en fixer les contours, d’en cerner la poétique, ne fait pas de doute. L’avertissement mis au net dans une dactylographie sans la moindre rature en témoigne clairement. Quant au titre du recueil – Histoires brisées –, il est inscrit par l’auteur sur une feuille pliée faisant office de chemise. L’horizon d’une publication s’est dessiné dans l’esprit de Valéry, assurément; mais il est demeuré dans le domaine de la virtualité. Aucun des contes n’a donné lieu à une pré-publication; aucun n’a existé sous la forme d’une mise au net dont l’allure pourrait être perçue comme définitive ou quasi-définitive9. Les feuillets laissés par Valéry – à partir desquels Gallimard a fait l’édition posthume – relèvent très clairement d’une écriture en gestation ; si elle offre, çà et là, quelques formes très nettement dessinées, elle est indubitablement plongée dans le temps réversible du devenir.

Et c’est précisément ce qui justifie non seulement l’intérêt mais, véritablement, la nécessité d’une édition génétique de ces contes. La seule manière d’accéder à la réalité de l’écriture valéryenne consiste à revenir des pages - utiles et séduisantes, assurément, mais factices - fixées par l’édition posthume vers l’écriture en gestation des manuscrits et tapuscrits. De renoncer à un texte inexistant pour se confronter à la vérité de l’avant-texte.

1.3 La figure de Robinson

L’édition présentée ici concerne, pour le moment, un seul conte parmi la douzaine de textes qui composent les Histoires brisées : Robinson. Il s’agit de la première pierre d’un édifice qui présentera, à terme, l’intégralité de l’avant-texte lié au recueil projeté.

Ce conte s’est imposé pour plusieurs raisons. Robinson est, dans le dossier des Histoires brisées, le conte ayant donné lieu au travail le plus patient, élaboré et complexe, comme en témoignent l’abondance et la variété des brouillons, étalés sur une période de plusieurs décennies. Il possède également une autonomie particulièrement marquée. Si les récits autour des personnages d’Emma, Rachel, Elisabeth ou Sophie s’écrivent dans un entrelacement très serré, donnant lieu à des hésitations, des glissements, des échanges, l’écriture de Robinson trouve très vite un lieu à l’écart des autres projets, avec lesquels elle dialogue, certes, mais à distance. (On peut voir dans Robinson, comme le suggère Micheline Hontebeyrie, le pendant masculin et solitaire des contes centrés sur des personnages féminins et sur le motif de l’ouverture à l’Autre). Enfin, le fragment de récit, dans ses états successifs, entouré de ses textes satellites, donne corps à une figure centrale dans l’imaginaire valéryen: aux côtés de Monsieur Teste, de Léonard, de Faust ou de Narcisse, Robinson constitue un des grands mythes dans l’univers privé de l’écrivain.

2. Présentation de notre édition

Notre édition de Robinson a pour ambition de reconstituer le dossier génétique du conte, de rendre celui-ci aussi lisible et intelligible que possible, et de saisir au mieux le jeu complexe des interactions entre les éléments hétérogènes qui le composent. Dans cette perspective, le choix du support numérique, avec les immenses avantages dont il s’accompagne, s’est présenté comme une évidence. La présence en vis-à-vis de l’image numérisée des pages manuscrites ou dactylographiées et de leur transcription est un atout inestimable. Il devient aisé de passer du brouillon numérisé à son déchiffrement, et vice-versa. Dès lors, la transcription peut assumer pleinement ses fonctions : elle est la réduction et l’interprétation d’une réalité - et non pas son double, comme l’est l’image numérisée. Autre avantage majeur : bien plus aisément que le volume imprimé, l’édition numérique est en mesure de proposer un ordre sans en exclure d’autres. Elle permet de superposer plusieurs agencements, de dessiner des catégories tout en rendant sensible la perméabilité entre les frontières que ces catégories dessinent, de représenter les métamorphoses et les translations, les fluctuations et les intersections.

2.1. Organisation du dossier génétique

Notre édition propose huit collections, dont la répartition est essentiellement fondée sur les lieux génétiques. Cette division n’est qu’un ordre parmi d’autres. Parmi les critères susceptibles d’ordonner le dossier, la progression chronologique de l’écriture s’avère particulièrement difficile à établir ici. Très peu de documents comportent une date ou des indices qui permettraient une datation. Seule l’analyse des interactions génétiques nous permet de dégager, dans bien des cas, la chronologie relative des documents.

S’il y a une sorte de colonne vertébrale dans le conte de Robinson, où la progression d’un état à l’autre se laisse déduire, parfois avec un degré très important de certitude, il existe parfois entre les documents une relation plus difficile et peut-être impossible à déterminer avec certitude. Plusieurs éléments du dossier – les notes des cahiers, les dactylographies tirées de certaines d’entre elles, les feuilles volantes (à l’exception du f. 43) – ne participent pas à la progression, dans une certaine mesure linéaire, de ce que nous appelons la colonne vertébrale du conte. Ils s’engagent dans des voies, dessinent des motifs, s’inscrivent dans une chronologie d’écriture parfois très éloignés de ceux qui forment le noyau du conte.

2.2. Le conte et ses satellites

Le dossier génétique de Robinson semble alors dessiner deux réseaux d’écriture essentiellement. D’un côté, une série de documents, assez divers quant à leur statut, s’enchaînent cependant selon une cohérence et une progression nettes. Il s’agit du f. 43, figurant dans la collection « Feuilles volantes », des « Séries de dactylographies » et du « Cahier ’Robinson’ ». Les formes qu’ils proposent présentent une continuité évidente. Même si elles renoncent à une linéarité narrative, elles se fondent sur un noyau de motifs dont l’unité ne fait pas de doute, et dont l’articulation se précise au fil des états successifs. Une autre série de documents forme une unité beaucoup plus diffuse. Le nom de Robinson y donne lieu à des réflexions éclatées et hétéroclites, et n’est plus lié, si ce n’est par des attaches extrêmement lâches, à la forme d’un conte. Dans les « Notes extraites des Cahiers », les « Dactylographies » tirées de certaines d’entre elles, ainsi que dans les « Feuilles volantes » (à l’exclusion du f. 43), Robinson est moins le protagoniste d’un conte en gestation, qu’un alter-ego de l’écrivain ou un mot permettant à l’auteur de projeter certains traits, projets, préoccupations ou tentations qui le caractérisent. Il devient l’équivalent de sigles - Thêta (pour Dieu, la religion, les « choses divines »), H (pour Histoire), HP (pour Histoire Politique), Gladiator, etc. - qui émaillent les Cahiers.

À chacun de ces deux réseaux correspond une vocation qui lui est propre: tantôt l’articulation d’un nombre restreint d’éléments dans l’unité plus ou moins close d’une sorte de conte ; tantôt la prolifération de notes très diverses, nullement soumise au souci d’une unité formelle. Il est, en même temps, impossible de dissocier entièrement ces réseaux, qui entrent en résonance l’un avec l’autre, qui s’alimentent mutuellement.

Un lieu, essentiel dans la genèse du conte, rend leur distinction particulièrement fragile et poreuse : le cahier « Robinson ». Les premières pages du cahier accueillent une rédaction élaborée du conte, répondant à une cohérence et à une unité incontestables. Mais cette écriture dérive progressivement vers des formes plus éclatées, vers des motifs parfois bien éloignés des thèmes et situations du conte, tel qu’il se constituait dans les premières pages. Cette présence des deux réseaux dans un même lieu génétique suggère-t-elle la possibilité, dans l’esprit de Valéry, d’une sorte de Robinson « symphonique »  ? Autrement dit, d’un texte qui intégrerait la diversité des timbres convoqués au fil des notes, l’intégralité des motifs parfois à peine effleurés (l’amnésie ou la folie de Robinson, le thème de l’amour ou du suicide, les pensées, les psaumes ou prières du naufragé) au sein d’une unité très complexe? Plus près des habitudes d’écriture de Valéry, il n’est pas absurde d’imaginer que Valéry pouvait songer à un montage de textes pour former, autour du personnage de Robinson, un ouvrage plus ou moins hétéroclite, à l’instar du volume qui, en 1926, rassemble divers textes gravitant autour du personnage de Monsieur Teste14.

Il ne nous appartient évidemment pas de reconstituer l’architecture, très hypothétique, d’un tel Robinson. Nous tenterons seulement de déceler entre les différents lieux génétiques les différentes formes d’interaction à l’œuvre et de mettre en avant la progression génétique qui se dessine au fil de certains documents.


Notes

1 Devenue, lorsque André Breton s’y réfère dans le Manifeste du surréalisme, « La marquise sortit à cinq heures. » André Breton, Œuvres complètes I, Paris, Gallimard, collection « La Pléiade », 1988, p. 313.

2 Paul Valéry, Cahiers, édition intégrale en fac-similé en 29 volumes, Paris, éditions du C.N.R.S., 1957-1961. Vol. V, p. 102.

3 Œuvres, II, Bibliothèque de la Pléiade, p. 1531.

4 Paul Valéry, Cahiers, édition intégrale en fac-similé en 29 volumes, Paris, éditions du C.N.R.S., 1957-1961. Vol. IV, p. 488.

5 Paul Valéry, Cahiers 1894-1914, tome X, édition intégrale, établie, présentée et annotée sous la responsabilité de N. Celeyrette-Pietri et Robert Pickering, Paris, Gallimard, 2006, p. 455.

6 Paul Valéry, Cahiers, édition intégrale en fac-similé en 29 volumes, Paris, éditions du C.N.R.S., 1957-1961. Vol. IV, p. 365.

7 Cité par Michel Jarrety dans Paul Valéry, Fayard, 2008, p. 542.

8 Dossier conservé à la BnF. Naf. 19083, f. 3. La citation figure à la p. 10 de l’édition de 1950 des Histoires brisées chez Gallimard. Dans l’édition des Œuvres en trois volumes présentée et éditée par Michel Jarrety (Paris, Livre de poche, 2016), elle figure au volume III, p. 1330. Sauf indication contraire, c’est à cette édition des Œuvres de Valéry que nous nous référerons.

9 Les quelques textes ayant abouti à une dactylographie sans rature ne sont pas des contes. Il s’agit notamment de l’ « avertissement » et du poème « Calypso ». L’inclusion de ce dernier dans le recueil est pour le moins contestable (cf.  la lettre de J.-P. Monod à Mme Valéry au moment où il prépare le recueil : « En ce qui concerne Calypso, je disais à Agathe que ce poème ne me semble pas avoir sa place dans le recueil projeté. », Naf. 19083, f. 176).

10 J. P. Monod interroge Mme Valéry : « Enfin, dans quel ordre placer ces divers textes ? » (Naf 19083, f. 175).

11 Page 12 dans l’édition de 1950.

12 Naf 19083, f. 1 v.

13 Naf 19083, f. 2.

14 Œuvres, I, édition, présentation et notes de Michel Jarrety, Paris, Le livre de poche, 2016, p. 1015 à 1085.

Comment citer cette page

Franz Johansson et l'équipe Valéry (ITEM), "Introduction"
Site "Robinson de Paul Valéry : édition génétique"
Consulté le 04/08/2020 sur la plateforme EMAN
http://eman-archives.org/Valery-Robinson/introduction
Page créée par Franz Johansson et l'équipe Valéry (ITEM)