
1849 ( 1er janvier - 18 juillet) : De la Démocratie en France, Guizot reprend la parole
Le 12 Septembre 1848, Guizot est en plein travail en décrivant comment il s’engage et se plaît à donner un ordre à ses idées.
Je ne sortirai pas du tout aujourd'hui. Je veux travailler. Si je faisais bien, je m'enfermerais absolument trois ou quatre semaines. Je ne verrais personne, pas même vous. Et je ferais dans ce temps-là, tout ce que je veux faire.
Le 22 septembre :
Je vais me remettre à travailler. C’est bien dommage que je ne puisse pas dire tout ce que je voudrais. Je supprimerai de grandes vérités, et peut-être de belles choses.
Le 8 novembre, Guizot montre comment son travail intellectuel constitue un moyen d’action publique et politique.
Pourvu que mon travail m'en laisse le temps, car je veux absolument le finir sans retard et l'envoyer à Paris. Le moment de le publier peut se rencontrer tout à coup. Et dans l'état des affaires au milieu de tout ce mouvement d'intrigues croisées, je ne serais pas fâché de donner une marque publique de ma tranquillité et liberté d’esprit en parlant à mon pays sans lui dire un mot de tout cela.
Son discours doit s’inscrire dans l’actualité et l’agenda politique. Et l’enjeu des discussions est de taille, la question des élections présidentielles de la République est le thème de préoccupation de la politique intérieure française. Guizot est pressé de montrer combien il ne regrette pas l’action qu’il a menée ni les principes qui l’ont dirigée. Le 22 novembre Guizot est sur la fin de son manuscrit, et prêt à une première évaluation par ses proches : le duc de Broglie et Dorothée.
Le 24 novembre, Guizot annonce à Dorothée qu’il a terminé son travail. (Voir la lettre). Après l’écriture, François passe dans la phase de relecture, traduction et édition pour préparer la publication simultanée de sa brochure en France et en Angleterre. Le 6 janvier, François écrit :
Je viens de passer ma matinée, avec Mrs Austin, et Mr. Murray à corriger des épreuves, à régler des détails de publication & Tout est long et difficile quand on veut que ce soit bien fait, et bien fait dans deux pays à la fois. Enfin, c’est fini. La brochure paraîtra décidément mardi prochain, à Londres et à Paris. Le Times a beaucoup insisté pour en avoir les prémices, et il en donnera un extrait lundi ou mardi.
Dorothée n’est pas favorable à cette publication concomitante. Elle est bien consciente que la publication détermine un positionnement de Guizot sur la scène politique et diplomatique, et elle préfère que François maintienne sa réserve et se tienne en retrait. Elle écrit le 1er janvier 1849 :
Je vous ai écrit ce matin moi-même. Le soir cela ne m’est pas possible. Mais je dicte deux mots parce que j’ai appris que la publication anglaise doit avoir lieu déjà le 5. Cela ne me paraît guère convenable. Il me semble que vous pourriez attendre que votre écrit eût paru à Paris. Je viens de recevoir votre lettre d’hier. J’espère bien que vous ne vous laisserez pas enlever à votre repos. Je ne trouve pas le moment venu, pour aller affronter les intrigues. Laissez les autres barboter dans leur gâchis. Il y a bien de la dignité à se tenir en dehors de tout cela et aucun moyen d’échapper à ces intrigues. Si vous vous présentez trop tôt. Ce sont des luttes qui ne vous vont pas. Mais nous causerons bien au long de tout cela et je me réjouis bien de mercredi.
Il me semble que parmi les ministres vous ne devez de procédés qu'à L. Lansdown. Celui-là a été vraiment poli pour vous. - Édition française absolument. Je ne comprendrais pas la convenance de l'envoyer à Lord Palmerston, et comme il pourrait y avoir impolitesse flagrante, à l’envoyer à Lord John.
Le 9 janvier :
N'oubliez pas C. Greville pour un exemplaire français, et Metternich. J’ai peur qu'on ne trouve votre écrit trop sublime & trop long. C'est là mon impression et vous savez que je suis le public. Après cela j'ai si envie qu'on vous trouve toujours bien et parfait que ma prétention peut me rendre injuste.
Dorothée pointe la nature théorique du discours de Guizot, avec la crainte qu’il ne soit pas bien lu, compris ni reçu. François s’amuse de la réception de sa brochure De la Démocratie dans la presse.
Je vous ai envoyé ce matin par le railway, quatre exemplaires de ma brochure. Vous, le Prince de Metternich, Marion et Lord Mahon. Aurez-vous la bonté de charger Jean de porter le dernier exemplaire ? Je n'ai reçu qu’hier l’édition française. Les journaux commencent à en parler. Vous serez contente des Débats et de l'Assemblée nationale. Voyez-vous celle-ci ? Avez-vous lu le Morning Chronicle ? Me voilà bien et dûment aristocrate. Je suis frappé du tour de quelques uns des journaux anglais. Ils sont évidemment plus démocrates que moi.
L’écho de la publication semble déterminer une dynamique dans le milieu politique et offrir un regain d’optimisme aux deux correspondants. Dorothée lui répond le 12 janvier :
Je suis contente de la mention que font les journaux. Le roi avait conté à Montebello sa conversation avec vous, mais sans y découvrir the point. J'ai raconté à Montebello qui est bien de votre avis. Il est plein de sens. Plein des affaires de son pays. Il ne faut plus qu'un homme de courage, il croit encore que ce sera vous. [...] Comme tout est mieux ! Je crois que le pays va devenir quelque chose, et que Paris ne sera plus seul la France. Que je voudrais jaser avec vous ! Montebello a fait la connaissance de Metternich qui a commencé par lui dire que l'homme est un substantif. Le peuple, un substantif & & Metternich travaillait déjà à des observations sur votre livre avant de l’avoir reçu. Rien que sur ce qu'il en avait lu dans les journaux anglais. Je voudrais bien que les petites [?] qui apparaissent à Aberdeen devinssent une lumière. Je doute. Voici une lettre que vous aviez oubliée sur ma table. Je vous envoie le National, bien vif, comme vous verrez. J’ai lu moi même votre 1er Chapitre. J’en suis toute charmée. Il faut lire soi-même ce que vous écrivez. Car on s’arrête à chaque sentence. Lu par un autre, même vous, cela perd. Il faut vous méditer enfin, je vous love et très justement.
Le succès est tel qu’une fausse traduction circule. Dorothée l’apprend à François le 13 janvier tout en lui communiquant chaque réaction qu’elle glane :
Le Prince Metternich a dit hier à Marion sa satisfaction de votre livre. Il venait de le lire. Il a dit : " Si M. Guizot n'avait jamais rien dit, rien fait, rien écrit de sa vie il y a là quatre pages qui suffisent pour immortaliser un homme. " Je ne sais quelles sont ces 4 pages. On me dit qu'on a vendu 20 mille exemplaires de la soit disante traduction de votre livre. Compilation de quelques uns de vos anciens écrits. Quelle fraude !
François Guizot se félicite, il a atteint son but. Et depuis l’Angleterre, il maintient sa posture politique, notamment avec son usage de la presse. (Pour aller plus loin voir Theis, L. (2014), “ Guizot et la presse” in Guizot, La traversée d'un siècle, CNRS édtions, Paris)
Le 13 janvier, il écrit :
L'effet est grand à Paris. Un homme de mes amis, qui a beaucoup de sens et d’esprit d'affaires m'écrit le Mercredi soir, le jour même de la publication : " Votre libraire est dans une espèce de jubilation fébrile. On fait queue dans son magasin pour acheter votre brochure. Ce matin, à 10 heures, il en avait déjà vendu 5000 exemplaires. La première édition est complètement épuisée. Et le lendemain jeudi : " La 2° édition est épuisée. On tire la 3°. Le succès est immense. J’ai la conviction qu'aux prochaines élections, vous serez au nombre, des représentants de Paris. " Je souris et je doute. Mais il me paraît clair que l’effet que je désirais produire est produit. Nous verrons les conséquences. Je ne vous envoie pas les journaux, l'Univers, l'Évènement, le Siècle, & . Je vous apporterai mardi, ce qu’il y aura d’un peu remarquable. Je n'ai encore rien vu dans le National. Ce que vous m’envoyez contre Thiers est en effet bien vifs. La lutte sera rude, surtout après la victoire. De tout ceci le public sortira éclairé, et les partis ardents. Durer, là sera le problème. Pour le vainqueur, quelconque. Peel m'a écrit. Le Roi aussi. Tous deux très approbateurs, et assez réservés. Comme me souhaitant beaucoup de succès et ne se souciant guère de s’engager dans mon combat. Bien des gens, pas plus démocrates que moi s'étonnent de me voir attaquer si franchement la démocratie, le géant du jour, comme m'écrit Jarnac. Je me souviens d’un temps où l'on me trouvait démocrate. C’est une des grandes difficultés de notre temps que d'avoir à changer de position en changeant de dangers & d’ennemis.
Onze jours plus tard, François écrit encore :
Voici une preuve qui vous amusera de l'effet de ma brochure en France. Je ne l'ai point fait envoyer à M. Molé et elle ne lui a point été envoyée de ma part. J’ai la liste des personnes à qui j'ai ordonné de l'adresser et à qui elle a été effectivement adressée. M. Molé n’y est pas du tout. Mais il lui a convenu de supposer ce point de départ, et j'ai reçu de lui ce matin la lettre dont je vous envoie copie. Je ne veux pas faire courir à l'original les hasards de la poste. Je vous l'apporterai Samedi. Rappelez-vous la conversation de lui que je vous ai lue il y a quelques jours et riez toute seule. Je lui répondrai très simplement, et poliment, sans un mot qui démente ni qui accepte son point de départ, et en me félicitant que nous soyons d’un seul et même parti. J'enverrai au Duc de Broglie copie de la lettre de Molé et de la mienne. Je veux qu’il y ait à Paris, un de mes amis qui soit au courant. Et je compterai là un ami de plus, que je tâcherai de garder et dont je me garderai toujours.
Guizot parvient à produire un effet en France tout en maintenant sa posture de réserve. Il écrit le 19 janvier :
Voici deux lettres venues hier ; l'une de mon libraire, l'autre de mon hôtesse. Lisez-les, je vous prie attentivement. J’espère que vous pourrez les lire vous-même sans trop de fatigue pour vos yeux deux grosses écritures. Je n'en persiste pas moins dans ma résolution. Plus j'y pense, plus je suis sûr que c’est la seule bonne. Mais il faut tout écouter. Évidemment le travail sera très actif contre moi. Quelles misères ! Si le bon sens et le courage de mes amis ne sont pas en état de les surmonter, ma présence pourrait bien me faire élire ; mais après l'élection, je serais affaibli de toute la peine que j'aurais prise moi-même pour mon succès. Je ne veux pas de cela ; il faut que j'arrive par une forte marée montante, ou que je me m'embarque pas.
Le mot de l’éditeur Masson en préface de De la Démocratie dresse le portrait de Guizot en historien au travail en annonçant la publication et réédition d’autres ouvrages. Il souligne l’usage réflexif et critique de l’histoire pour permettre de mieux comprendre le passé et présent traversés par les Révolution et la recherche d’un régime politique stable :
Guizot poursuit assidûment dans sa retraite de Brompton son Histoire de la Révolution d'Angleterre, II écrit en ce moment Histoire de la République et de Cromwell, qui forment deux volumes in-8", et pour laquelle il a fait les recherches les plus complètes et recueilli les documents les plus curieux.
Guizot est sur le point de terminer cette Introduction, qui ne peut manquer d'exciter en France et en Angleterre le plus vif intérêt. En présence d'une révolution qui recommence, quoi de plus grand et de plus instructif que le tableau d'une révolution qui a su finir ?
*** Documents de la collection : Consulter
*** Titre : 1849 ( 1er janvier - 18 juillet) : De la Démocratie en France, Guizot reprend la parole
*** Auteur : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857), Guizot, François (1787-1874)
*** Date : 1849-01, 1849-09
*** Type : Correspondance
*** Mots-Clés : Circulation épistolaire, De la Démocratie (ouvrage), Monarchie, République, Politique (France), Politique internationale, Posture politique, Relation François-Dorothée (Politique), Santé (Dorothée), France (1848-1852, 2e République), Réception (Guizot)
*** Langue : Français, Anglais
*** Source : 163MI/11 [42AP/110]. Dossier 13.
*** Couverture : Angleterre
*** Éditeur de la collection : Marie Dupond & Association François Guizot, projet EMAN (Thalim, CNRS-ENS-Sorbonne nouvelle)
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