Écrire et publier en exil
En exil, Jean Malaquais reste un écrivain actif : il écrit, on l’a vu, et correspond beaucoup. Il mobilise et étend ses sociabilités, avec plusieurs directeurs et rédacteurs en chef de revues et plusieurs maisons d’édition, en Amérique latine, aux États-Unis ou encore en France. Les correspondances professionnelles disponibles dans les archives EMAN donnent à voir une autre dimension de la vie littéraire, qui nous rappelle le statut précaire de Jean Malaquais, alors écrivain apatride en exil : les questions d'argent, de fiscalité, les délais, les relances, les corrections, et, dans cette période chamboulée, les demandes de renseignements et les démarches pour obtenir, ici la naturalisation française auprès du gouvernement de Gaulle, là un titre de séjour pour les États-Unis.
Essais, nouvelles, extraits : publier en revue.
Tout d'abord, Malaquais publie dans des revues. Dans une lettre du 19 avril 1943, Octavio G. Barreda propose à Malaquais de collaborer à la jeune revue littéraire qu'il dirige, El Hijo Prodigo, et qui vient de publier son premier numéro. Pour ce qui est des revues sud-américaines, Malaquais collabore également à Sur, la revue littéraire argentine fondée par Victoria Ocampo. Sur publie « El día primero », transmis par Roger Callois ainsi que des extraits du Journal de guerre. Pour ce qui est du monde hispanophone, on peut aussi mentionner la traduction des Javanais, ou Los Javaneses, en 1945 par les Éditions Sudamericana.
Il publie également dans des revues américaines : en 1943, il publie la nouvelle Marianka et deux poèmes dans la Partisan Review, comme on peut le lire dans la lettre du 22 juillet 1943 adressée à Philip Rahv, son directeur. Certains de ces textes sont aussi publiés dans les Oeuvres Nouvelles (ou Cahiers de littérature) de la Maison française.
Le Journal de guerre
Ce journal est une chose assez particulière, dure, crue, souvent injuste. C’est, au propre, un carnet de route tenu à jour, très peu guerrier (il n’y avait pas de guerre durant les premiers neuf mois de la farce), très peu héroïque, un carnet écrit par un être qui haït la promiscuité, la saleté, la laideur, – choses toutes que la guerre sécrète comme la limace sa bave. Dans ce sens, ce Journal ne ressemblera à rien qui a déjà été publié. – Je vous souhaite bon courage. Lettre à Éditions de la Maison Française, 1943-01-03.
Voilà comment Jean Malaquais présente son Journal à Vitalis Crespin, le directeur des Éditions de la Maison Française à New York, qui en a demandé des extraits et veut le publier. La correspondance qu'ils s'échangent entre New York et Mexico est précieuse pour comprendre le processus de rédaction, d'édition et de publication du Journal. Après que l'éditeur ait réaffirmé sa volonté de publier le Journal - non sans quelques corrections - Malaquais reçoit de son agente Madeleine Boyd le contrat éditorial pour le Journal de guerre le 26 février 1943. Le contrat pour la publication du Journal traduit en anglais « War Diary » est signé avec les éditions américaines Doubleday, en juin 1943 pour une publication en janvier 1944.
Planète sans visa
Dans cette même lettre du 3 janvier 1943, Malaquais écrit à Vitalis Crespin :
[…] Je travaille, d’autre part, a un roman dont le sujet se passe à Marseille, dans les milieux d’émigration, et qui aura pour titre Planète sans visa. Si je puis travailler dans des conditions possibles, j’aurais terminé ce dernier livre dans six mois. Si d’ici à là vous êtes toujours en quête d’un roman, je vous soumettrai le mien.
Alors que Jean Malaquais poursuit au Mexique la rédaction de Planète sans visa, un premier chapitre est publié dans l’Arche, à Alger, en février 1943 (« Le Diable et le Visa »). Une lettre postérieure, du 7 mai 1946 adressée à Jean Amrouche, le directeur de la revue, y fait allusion. En 1946, La Revue de l'IFAL en fait aussi paraître un autre chapitre. Pourtant, à l'issue d'un hiatus avec les Éditions de la Maison française, Planète sans visa est finalement publié après la guerre, en 1947, par les Éditions du Pré aux Clercs.
Coup de barre
Enfin, le troisième grand projet éditorial de Jean Malaquais pendant la guerre est la publication d'un recueil de ses récits, sous le titre de Coups de barre (du titre d'une nouvelle aussi connue sous celui "El Valiente"). Dès la lettre mentionnée du 3 janvier 1943, Malaquais sonde les Éditions de la Maison française sur la possibilité de publier un tel ouvrage. Il est à noter que Vitalis Crespin avait déjà publié deux nouvelles inédites de Malaquais dans les Oeuvres Nouvelles. Après quelques discussions sur l'opportunité de les publier de nouveau dans le recueil, l'édituer confirme sa publication dans son entièreté dans une lettre du 25 mai 1943. Dans cette même lettre, l'éditeur dit s'être entretenu avec le chef de la déléguation du gouvernement de De Gaulle à New York, Raoul Aglion, dans le cadre de démarches conjointes pour permettre la venue de Malaquais aux États-Unis. Généralement, la correspondance avec les maisons d'édition sont l'occasion de véritables démarches légales, le lieu d'entremises auprès de différentes autorités en vue de la stabilisation du statut civil de l'écrivain. Statut précaire qui se traduit par une précarité financière, comme dans cette lettre du 4 juin 1943 où l'éditeur, après avoir annoncer l'établissement et l'envoi du contrat pour la publication de Coup de barre, informe Malaquais la mise en oeuvre d'une nouvelle règlementation qui interdit aux entités américaines tout versement aux "Français résidant à l'étranger" (là, on lui reconnaît la nationalité française qu'on lui refuse ailleurs). Plus tard, Malaquais informe son éditeur de l'ouverture de son compte aux Etats-Unis, grâce à l'action de ses amis et mécènes Dominique et John de Ménil.
