28 août [1939]                      

Je me décide à commencer ce cahier, sentant que cette fois, la guerre, nous n’y échapperons pas. Je voudrais avoir assez de constance, de fidélité à moi-même pour ne pas l’abandonner en cours de route : pour ne pas me dédire. La sorte de discipline, de persévérance qu’exige la tenue d’un Journal, saurais-je m’y contraindre ? Je n’en suis pas sûr ; pensant que l’on n’est ni véridique, ni naturel face à son carnet prétendument intime ; qu’ici, plus qu’ailleurs, on compose ; pensant encore que c’est faire preuve d’ostentation que de noter ses menus faits et gestes. Mais la guerre est là, sera là dans un jour, dans une heure, et bien que je sois encore au Lys avec Galy, dans une paix que seules troublent les guêpes volant par essaims autour des tilleuls, je sais que mon heure approche. Et je vais me répétant la guerre – la guerre – la guerre.[1]

C’est de cette manière que Jean Malaquais commence et justifie la tenue de son Journal de guerre, un document fondamental pour retracer et comprendre son expérience du front. Le 2 septembre 1939, bien qu’apatride, il est mobilisé dans les rangs de l’armée française en guerre. Il note : 

2 septembre 

Gare des Invalides. Trains pour Versailles, toutes les dix minutes. Foule de mobilisés, de femmes, d’enfants. Gendarmes. Présentation de son fascicule, comme s’il fallait un laissez-passer pour cette garden-party. Le mien, mon billet de héros, est couleur sang de bœuf […] Nous y sommes des centaines et des centaines, porteurs de valises et de ballots, porteurs de nos jeunes vies maladroites. Je nous observe posant notre barda, roulant une cigarette, attendant debout, attendant accroupis.[2]

Jean Malaquais mobilisé, 1939.

Malaquais est d'abord affecté au 620ème régiment de pionniers, 3ème bataillon, 11ème compagnie. De sa vie de pionniers, telle qu’il la raconte dans son Journal, Malaquais ne retient que l’ennui, la promiscuité, la vulgarité des comportements et du langage de ses compagnons, en bref, l’abêtissement (il parle de "vie larvaire") qu'il observe autour de lui et dont il tente de se préserver. Aussi, il fustige la bêtise du commandement et l'absurdité des travaux qu'ils ont à exécuter. 

20 septembre 

Épuisantes corvées en gare d'Insming où train après trains arrivent bourrés de fil barbelé, de poutres, de ferraille sans nom. On décharge tous ces matériaux, les coltine jusqu’au terrain vague où le bétail crève sur pied, les camoufle de filets couleur épinard ; puis, va savoir pourquoi, on te vous les fait changer d’emplacement, ou d’orientation, par ordre d’un capitaine du 18e génie, grand maître en ces lieux. [3]

30 septembre 

Je touche de moins en moins à ce carnet. [...] La fatigue des corvées, l’abrutissement qui peu à peu m’envahit. Et quel sentiment d’inutilité ! [4]

Comme beaucoup de ses contemporains, Jean Malaquais observe l'incroyable décalage qui existe entre l'idée qu'il se faisait de la guerre et la réalité qu'il expérimente, ce qu'on qualifiera rapidement de "drôle de guerre" - expression qui dit tant l'étrangereté que le caractère absurde, risible."Où est la guerre ?" se demande-il le 20 septembre. Lui-même confesse qu'il lui viendrait presque une envie de d'être en première ligne, pour échapper à ce purgatoire.

À l'arrière, en cette fin d'année 1939, les journaux reviennent sur les romans en lice pour les prix littéraires. Les Javanais, publié en mai, avec le patronage d'André Gide, sont de ceux-là. Le 7 décembre, Jean Malaquais apprend l'attribution du Prix Renaudot pour son roman, par six voix contre deux pour Grand départ d'Yves Gandon et deux pour Le Mur de Jean-Paul Sartre. Dans son Journal, Malaquais écrit simplement : 

7 décembre

Télégramme de Robert Denoël m'annonçant que mon roman a décroché le prix Renaudot. Puissé-je en tirer une permission exceptionnelle.[5]

À Gide, il exprime sa surprise :

Mon cher vieux, en voilà une affaire ! Je me serais plutôt attendu à la venue du Messie qu'à ce prix Renaudot ! Prenant prétexte de ce "couronnement", j'ai demandé au capitaine de ma compagnie d'avancer mon tour sur la liste des partants en permission.[6]

L'attribution de ce prix est l'occasion d'un bref moment de célébrité, que Malaquais appréhende avec ironie, quand il n'en est pas humilié. 

11 décembre 

C’était la Radiodiffusion nationale. Elle me cherchait, moi, le lauréat, l’homme du jour ; cherchait depuis des heures un Renaudot dit Malaquais Jean, quidam apparemment chimérique, et pour cause, son patronyme vrai et véritable, le seul connu et reconnu de l’armée française étant Malacki, nom de métèque à la noix. […] Mais enfin, bon, ils me tenaient. Il y avait foule dans cette salle de mess, des galonnards jamais vus, des gradés frétillant d’aise, salutations et shake-hands, toute une foire sur la place. Des techniciens s’affairaient, charriaient leur matériel, déroulaient des câbles, puis ne voilà-t-il pas le colonel face au micro, talons joints et le verbe pompeux, déclinant conjuguant Honneur-Patrie-Devoir-Discipline. […] Toujours est-il que, la farce à peine terminée, j’ai pris la tangente, pour aller – aller rager de honte dans le fourrage de ma litière.[7]

Toutefois, c'est aussi pour Malaquais l'opportunité d'une permission, qu'il passera à Paris, avec Galy. Son déjeuner avec le jury du Renaudot aura quelque écho dans la presse. Malaquais est pourtant loin de jouer le jeu. 

24 décembre

Paris. Déjeuné avec le jury Renaudot. Salutations distinguées. Venue m'interviewer, une jeune personne, aussi charmante que sotte, m'a donné du "maître". Je l'ai plantée là.[8]

De retour à l'avant, il est affecté début janvier au 120ème BOA (Bataillon d'Ouvriers Artilleurs) à Mittersheim, où il bénéficie de meilleures conditions de vie et, surtout, échappe quelques temps à la promiscuité. 

3 janvier

Dormi dans un lit, un vrai ! […] Mon dodo à moi, se trouve dans l'encoignure, au fin bout du palier.[9]

En dehors des obligations de son poste, il peut maintenant s'informer, lire et travailler. Malaquais poursuit alors tant bien que mal son travail d'écriture. Et d'abord par sa pratique diariste, qu'il inaugure avec la guerre, et qui témoigne à la fois d'une pratique d'écriture quasi quotidienne et de la place qu'occupe les préoccupations "littéraires". 

8 janvier

Depuis mon arrivée à Mittersheim, pas un jour ne passe sans une heure ou plus de lecture ; et même, comble d’ivresse, me suis fait envoyer par Galy un mien manuscrit laissé en plan la veille de la mobilisation.[10]

Lire et écrire, c'est conjurer l'ennui, dans le temps long de la "drôle de guerre". Il s'agit aussi de rester un écrivain. Ses projets sont d'ailleurs multiples : mettre au propre le Journal, terminer un manuscrit commencé avant guerre, reprendre une étude sur Kafka...

5 mars 

Soir. Ayant obtenu la permission d’utiliser la machine à écrire du bureau, j’ai passé quatre heures à taper une trentaine de pages d’un long récit commencé à Mittersheim, et que je pense intituler ‘Il Piemonte’. [11]

Bien sûr, pour Malaquais, l'écriture est aussi un instrument de critique politique et chacune de ses notes réaffirme sa posture anti-fasciste et anti-nationaliste. « Point de drapeau national dont les plis ne ruissellent de sang. »[12] lit-on. En exposant la réalité de la vie sur le front - une réalité bien peu impressionnante - son témoignage se veut aussi un contre aux discours glorifiants de la propagande. Pour Malaquais, la lecture et l'écriture font aussi partie d'un mode de vie anti-totalitaire, disons. Le Journal, s'il en relativise lui-même la portée et critique son égocentrisme inhérent, peut être considérer comme "l'affirmation de soi comme réponse face à la grande broyeuse qu'est la guerre"[13] En cela, il Malaquais se rapproche d'autres écrivains-diaristes qui partagent sa situation, comme Georges Hyvernaud ou Jean-Paul Sartre.

Après s'être tant demandé où était la guerre, la vraie, la voilà qui se rappelle aux soldats. Malaquais consigne l'avancée des troupes allemandes et le début des bombardement, le 27 mai, dont il est témoin. Malaquais se meut au milieu des troupes complètement désorganisées et des coulées de civils réfugiés, qui fuient vers le sud. La nouvelle de l'armistice lui parvient le 19 juin - c'est un choc. Il en rendra compte plus compte plus largement en 1943, dans « Feu l'armistice ». Fait prisonnier, il tente, une première fois, de fuire le 26 juin, sans succès. C'est peu après, alors qu'il est captif dans un Frontstalag, qu'il assiste à l'assassinat d'un prisonnier arabe par un officier allemand - une expérience dont il fait le récit traumatisé : 

Je suis allé me blottir sous un fourgon, seul endroit où trouver un peu de solitude. M'agrippant à deux mains aux rayons d'une roue, je claquais des dents comme jamais encore. J'avais beau savoir. Savoir qu'on écorche, torture, assassine. Mais une exécution gratuite… Par jeu… Sans rime ni raison… J'ai essayé d'allumer une cigarette. Je n'ai pas réussi. La scène revenait encore et encore sur l'écran de mes paupières closes, entraînant une atroce envie de vomir.[14]

Il s’évade finalement le 5 juillet 1940, avec son compagnon de route Raymond Kaldor, et rejoint Paris le 13 juillet, où il retrouve Galy. Rapidement, le couple doit fuir...

 


NOTES : 

[1] Malaquais, Journal de guerre suivi de Journal du métèque, Paris, Phébus, 1997, p.21.

[2] Ibid., p.24.

[3] Ibid., p.33.

[4] Ibid., p.35.

[5] Ibid., p.80.

[6] Gide - Malaquais, Correspondance 1935-1950, p. 116-117, cité Geneviève Nackach, Jean Malaquais. Un Nouveau réalisme au XXe siècle, thèse de doctorat en littératures françaises et comparée sous la direction d’Antoine Compagnon, Université Paris IV-Sorbonne, 2005, p.34.

[7] Malaquais, Journal de guerre…, op.cit., p.83.

[8] Ibid., p.87.

[9] Ibid., pp.91-92.

[10] Ibid., p.94.

[11] Ibid., p.122.

[12] Ibid., p.39.

[13] Nakach, Jean Malaquais…, op.cit., p.175.

[14] Ibid., p.187.