Marseille, cap de bonne espérance (1943)

Marseille, cap de bonne espérance (1943)

La Tour d'ivoire (1940)

La Tour d'Ivoire (1940)

La Tour d'ivoire (1940)

La Tour d'ivoire (1940)

Fuite vers le sud

Marseille a été promue au rang de suprême tremplin d'où tout ce que l'Europe compte de plus authentiquement humain espère s'élancer par dessus la vaste pièce d'eau de l'Atlantique : seul grand port laissé libre - relativement libre - sur le le Continent, la Cité Phoncéenne s'est vue élévée au destin unique de l'unique observatoire resté intacte, et de ce promontoire providentiel une humanité traquée prie face au quarante-neuf étoiles de la constellation. Marseille, cap de bonne espérance, p.3

Alors qu'à Paris, la conjoncture politique inquiète (le « Statut des Juifs » est promulgué en octobre 1940), Malaquais et Galy sont forcés de fuir, avec un but en tête : Marseille, le dernier port « libre », où se retrouvent de nombreux artistes, écrivains, intellectuels et militants exilés. Malaquais passe une première fois la ligne de démarcation et est accueillit à Marseille par Jean Ballard, le directeur des Cahiers du Sud, dans lesquels Malaquais venait de publier en juin « La Tour d'Ivoire ». Ce texte, qui se présente comme le flux de conscience d’un soldat blessé, inaugure, pour Geneviève Nakack, un cycle d’écriture où la guerre allait être un arrière-plan constant, quand elle n’est pas au premier plan. Malaquais gagne Marseille le 22 octobre 1940 et s’y installe avec Galy fin novembre, dans une maison appartenant à Giono, à Banon. Ils déménagent à Marseille en février 1941, à La Parette.[1]

Capitale des exilés

Il faut vaincre quels obstacles, traverser quels purgatoires pour avoir raison des affidavits, des visas d'entrée, des visas de sortie, des visas de transit, des visas - des visas - des visas ! Marseille, cap de bonne espérance, p.5

C’est à Marseille qu’il rencontre entre autres Victor Serge et les surréalistes André Breton, Max Ernst, Oscar Dominguez, Benjamin Péret, réfugiés à la villa Bel-Air, le « Château Espère-Visa » comme l’appelle Serge, dans le quartier de la Pomme. Là-bas, écrit-il, « on suppute visas de destination, visas de transit, visas de sortie ». Elle était un lieu important de la Fondation du Centre Américain de Secours (CAS), de l’American Emergency Committee (ERC). En effet, c’est à Marseille que le journaliste américain Varian Fry menait, avec l’ERC, ses opérations de sauvetage d’exilés Juifs ou antifascistes. Arrivé à Marseille, Malaquais se rend au CAS et apprend que son cas est déjà connu, par l’entremise d’André Gide au près de Justin O’Brien, professeur de littérature française à l’Université de Columbia. Malaquais reprend là contact avec Marc Chirik et le groupe de la Fédération de France de la Gauche communiste, d’inspiration bordiguiste – autrement dit antistalinien, antinationaliste et antimilitariste. Jean Malaquais, après quelques temps à vivre difficilement de petits boulots, rejoint la coopérative Croquefruit – qui deviendra le Sucror dans Planète sans visa. Fondée en 1940 par Sylvain Itkine, cette société de confiserie sert de véritable couverture à de nombreux artistes ou militants exilés. Une grève, puis l’intervention de la police précipiteront la fermeture de la coopérative, dont Malaquais avait été de toute façon renvoyé le 13 mars 1942, « pour avoir rouscaillé »[2], écrit-il dans son Journal d’un métèque. A l’été 1941, la persécution des Juifs étrangers s’intensifie : Galy est arrêtée et c’est Malaquais lui-même qui monte sur le bateau « La Providence », où elle est enfermée avec d’autres, pour la libérer[3].

Jean Malaquais à Marseille, 1942. 

Écrire en exil

Jean Malaquais poursuit apparemment son œuvre de diariste, non plus en tant que soldat en guerre ou captif-évadé mais en tant que « métèque », comprenez en tant qu’étranger forcé à l’exil. Pourtant, la genèse des journaux est difficile à reconstituer et de nombreux indices laissent à penser que les notes du Journal du métèque sont rétrospectives ou auraient été largement réécrites, en vue de la publication communes des deux journaux en 1997. Quelques extraits du Journal d’un métèque avaient été publiées dans la revue nota bene en 1988. Un avant-texte possible de celui-ci date des années « mexicaines » et se tient à la fois du journal et du dictionnaire personnel. Un autre date d’après 1945 et corrobore l’hypothèse d’un « faux » journal, écrit après coup. Tout cela n’empêche pas que l’écrivain a continué d’écrire en exil. La nouvelle « Il Piemonte » paraît en Suisse en janvier 1942 (et obtient le prix de la Guilde du Livre de Lausanne). En mars 1942, Malaquais a déjà écrit un premier chapitre de ce qui est encore un projet de roman : Planète sans visa, « une fresque dépeignant la ville de Marseille en 1942 ». Les germes de ce projet sont datés du 23 janvier 1942 dans le Journal du métèque :

Trouvé en moi d'écrire les premières pages d'un roman où, comme déjà dans mes Javanais, je chercherai à camper non pas les aventures d'un personnage central mais le destin collectif d'une humanité.[4]

Ouff ! un visa

C’est le 30 mai 1942 que le couple obtient finalement un visa pour le Mexique. Le mois suivant ils obtiennent des visas de transit par le Venezuela. Enfin, ils se procurent début septembre deux places une traversée transatlantique en partance de Cadix (Espagne), pour rejoindre Puerto Cabello (Venezuela). A la mi-mai, Malaquais a déjà effectué un voyage à Banyuls, pour étudier les conditions d’un passage en Espagne. Ils quittent finalement Marseille le 26 septembre, rejoignant Madrid puis Séville et enfin Cadix, où ils arrivent le 30 septembre. C’est le 6 ocotbre qu’ils embarquent pour le Venezuela. Dans son Journal, Galy note : « Dans quelles conditions affreuses nous devons faire ce voyage. Des cales immondes, sales, étouffantes. ». Voici la fin du Journal d’un métèque, daté du 8 octobre 1942 :

En mer. […] N'était André Gide, Galy et moi serions en route pour fertiliser de nos cendres les sillons du Troisième Reich. Adieu Marianne, mon amour, ma catin.[5]


NOTES : 

[1] Geneviève Nackach, Jean Malaquais. Un Nouveau réalisme au XXe siècle, thèse de doctorat en littératures françaises et comparée sous la direction d’Antoine Compagnon, Université Paris IV-Sorbonne, 2005, p.40.

[2] Malaquais, Journal de guerre suivi de Journal du métèque, Paris, Phébus, 1997, op.cit., p. 315.

[3] Geneviève Nackach rapporte cet épisode dans Jean Malaquais. op.cit., p.42 : « Le 22 juin 1941, Galy fut arrêtée lors d'une rafle visant les Russes. On les avait parqués sur le bateau « Providence », celui-là même à bord duquel Malaquais était arrivé en France124. Ne trouvant personne pour faire intervenir une autorité et n'écoutant pas les mises en garde des membres du Comité, Malaquais rapporte dans le Journal du métèque125 que, muni d'un stéthoscope et revêtu d'une blouse blanche, il monta à bord et fit descendre Galy sous un prétexte sanitaire. »

[4] Malaquais, Journal de guerre suivi de Journal du métèque, op.cit., p. 310.

[5] Ibid.