Mythologia

Natale Conti, Mythologia, 1567-1627 : un laboratoire éditorial


Johannes Opsopoeus (1556-1596). Essai bio-bibliographique

Natale Conti

André Wechel

Friedrich Sylburg

Jean de Monlyard

Jean Baudoin


friseOpsopoeus


PortraitOpsopoeus

Portrait de Johannes Opsopoeus
© Österreichische Nationalbibliothek Wien

Le présent essai propose une biographie de Johannes Opsopoeus, philologue et médecin (1556-1596), organisée en trois parties  : tout d’abord un aperçu de la vie d’Opsopoeus jusqu’à son départ pour Paris en 1578 ; puis un résumé de ses projets parisiens après 1578[1] ainsi que de ses activités pour l’imprimeur André Wechel jusqu’au début des années 1580 ; et, enfin, une reconstitution des circonstances du retour d’Opsopoeus en Allemagne en 1589[2], fondée sur un document d’archive récemment découvert.

 Johannes Koch (« cuisinier »), en grec Opsopoeus, est né en 1556 dans la ville de Bretten, située de nos jours aux environs de Karlsruhe (fondée seulement en 1715) et plus particulièrement connue comme la ville de naissance de Philippe Melanchton (1497-1560). À Bretten, le frère de Johannes, Jost Koch (mort en 1591) travaillait comme tonnelier[3], tandis que son frère Simon (1578-1619), beaucoup plus jeune, devint, comme son aîné, professeur de médecine à l’Université de Heidelberg en 1614[4].

Après avoir fréquenté le « Gymnasium Illustre » réformé de Neuhausen près de Worms, Johannes Opsopoeus se rendit en 1573 à Heidelberg où il étudia au « Collegium
sapientiae
[5] ». Cependant, il fut contraint de quitter Heidelberg en 1576, en raison de sa confession calviniste, et fut employé par le réformé André Wechel (qui mourra en 1581) comme correcteur dans son imprimerie de Francfort.[6]

L’un des projets d’Opsopoeus à l’imprimerie Wechel consista en l’édition de lettres écrites par Joachim Camerarius (1500-1574), un ami proche de Philippe Melanchton. Elles parurent à Francfort en 1583 sous le titre Ioachimi Camerarii Bapenbergensis Epistolarum familiarium libri VI. À cette époque, Opsopoeus avait achevé sa formation à Paris où, pendant cinq ans, il avait conjugué ses études et sa pratique de la médecine avec des activités liées à la philologie. Plusieurs publications en résultèrent à la fin des années 1580, notamment une édition d’Hippocrate (1587) et plusieurs éditions (1589-1599) qui parurent à l’imprimerie parisienne de Jacques Dupuy. Un certain nombre des projets antérieurs d’Opsopoeus (probablement fondés principalement sur les travaux menés à Francfort de 1576 à 1578) avaient déjà été publiés au début des années 1580 par l’imprimerie d’André Wechel et de ses héritiers : en 1580, l’édition des Institutiones ac meditationes in gracecam linguam, préparée par Friedrich Sylburg et Opsopoeus, paraissait dans la ville de Wechel.

En 1581, fut publiée la première édition francfortoise des Mythologiae libri de Natale Conti, dans un latin corrigé par Opsopoeus. Wechel, dans sa lettre au « bienveillant lecteur », remarque qu’Opsopoeus a corrigé des coquilles présentes dans l’édition vénitienne de 1567 (a vitiis enim typograhicis Latina sedulo repugravit), ainsi que des erreurs stylistiques (praesertim suspecta loca è suis quaelibet autoribus emendavit). Il note aussi qu’Opsopoeus a réorganisé l’index (Indice etiam in meliorem ordinem redacto)[7]. Comptant au total 55 pages, cet index recense d’abord les faits remarquables (rerum memorabilium) mentionnés dans la Mythologia de Conti, puis les régions, villes et lieux nommés d’après des personnages mythologiques (Regionum, urbium, locorumque nomina, quae originem ceperunt à filiis variorum Deorum antiquorum) et enfin les plantes et animaux dédiés aux dieux  (Quae plantae, & quae animalia quibus Diis fuerint antiquitus consecrata). En 1583, Sylburg donne une édition des œuvres de Virgile dédiée à Natale Conti et partiellement corrigée par Opsopoeus.

Alors que la correspondance entretenue entre  1582 et 1583 par Opsopoeus et Joachim (1534-1598), le fils de Camerarius, prouve la contribution du premier à l’édition des Epistolarum familiarum libri VI au début des années 1580[8], on ne sait toujours pas dans quelle mesure Johannes Opsopoeus resta en contact avec la compagnie Wechel et son correcteur Friedrich Sylburg après son installation à Paris en 1578. Quoi qu’il en soit, il semble probable que les relations de Wechel à Paris aient été un point de départ pour le séjour à l’étranger d’Opsopoeus qui débute en 1578 : suite au massacre de la Saint Barthélémy en 1572, Wechel avait été contraint de fuir Paris, où il avait été, entre autres, l’imprimeur des auteurs de la Pléiade dans les années 1550[9]. C’est à ce moment qu’il s’était établi en tant qu’imprimeur à Francfort.  De là, Wechel était resté en contact avec son ancien chef d’atelier, qui lui succèda à la tête de sa maison d’édition à Paris, Denis du Val[10]. Opsopoeus, de son côté, s’associa à Paris avec Jean Dorat et Jean-Antoine de Baïf, deux membres de la Pléiade. Il fut en outre soutenu dans ses études de philologie par Claude Dupuy, Jacques-Auguste de Thou et d’autres érudits célèbres[11].

Plusieurs lettres écrites par Opsopoeus entre 1586 et 1588 indiquent qu’il resta à Paris au moins jusqu’à la fin du mois d’octobre 1588[12] - tandis qu'un voyage d'étude ultérieur n'a jusqu'à présent été mentionné et approximativement daté que par Christian Kestner en 1740. Selon ce dernier, Opsopoeus travailla en tant que médecin à Paris pendant six ans et se rendit ensuite en Angleterre puis en Hollande (« übte sich sechs Jahr zu Paris in der Arzeneykunst, besahe hierauf Engeland und Holland[13] »). Les circonstances réelles qui ont poussé Opsopoeus à quitter Paris peuvent être éclaircies si l’on croise les informations d’un document conservé à l’Hessisches Staatsarchiv de Marbourg à la chronologie des déplacements d’Opsopoeus, retracée à partir de sa correspondance à la fin des années 1580. Les documents de Marbourg traitent d’un conflit entre Johannes Opsopoeus, son compagnon de voyage Wolf von Ende[14], et l’aubergiste Hans Schlecht. Dans une lettre écrite avant le 8 avril 1589, signée par Ospopoeus et par Wolf von Ende, et adressée à Ludwig IV, Landgrave d’Hesse-Marbourg, Hans Schlecht est accusé d’avoir insulté les signataires et de les avoir menacé avec une arme à feu sur une route de campagne entre les villes d’Ernsthausen et Münchhausen (« auff halbem Weg zwischen Ernsthausen und Münchhausen abendts Zeit [...] auff freier landtstrassen[15] »). L’évocation des étapes du voyage d’Opsopoeus et Wolf von Ende est particulièrement intéressante : ceux-ci indiquent avoir étudié en France, tout abord à Paris, mais avoir quitté le pays au début de l’année 1589 (« vor dreien Monaten ohngefehrlich ») en raison des remous politiques (« tumult und [...] aufruhr »), pour l’Angleterre, la Hollande, la Westphalie et enfin Marbourg :

welcher gestalt wir ein Zeit lang uns unserer studiorum und sonsten anderer gelegenheit halben in Franckreich und in sonderheit Zu Paris verhalten, daselbsten auch bis auff nechst vorgangene tumult und [mot effacé] aufruhr, davon E[uer]. F[ürstliche]. G[naden]. Zweiffels ohne vorlangst werden vernommen haben, verplieben, aber da dannen und unsers leibs und lebens sicherung willen verweichen und wiederumb in Teüschland verraisen müssen, wie wir dan vor dreien Monaten ohngeferlich von Paris abgezogen, unsern weg in Engellandt genommen, und forters aus Engelland durch die Niderlande und Zum theil Westphalen vermittelst göttlicher verleihung bis anhero in E. F. G. Stadt Marpurg kommen[16].

Ces remarques indiquent qu’Opsopoeus et Wolf von Ende, en tant que calvinistes, craignaient pour leur vie (« unsers leibs und lebens sicherung willen ») dans le contexte de la guerre des trois Henri, le dernier épisode des Guerres de religion entre huguenots et catholiques dans la seconde moitié du XVIe siècle[17]. Le retour d’Ospopoeus en Allemagne et donc motivé essentiellement par des conflits confessionnels qui affectaient également la vie intellectuelle de la capitale française[18].

Arrivé à Hesse, Opsopoeus semble s’être rendu rapidement à Heidelberg, où il avait été formé. Il devint très rapidement professeur de médecine à l’Université de Heidelberg, le 17 mai 1589[19]. Dans la première moitié des années 1590, il occupe plusieurs autres postes académiques à l’Université de Heidelberg et publie des traités médicaux. Tragiquement, en 1596, Opsopoeus meurt de la peste, tout comme Friedrich Sylburg.


[1] Compte tenu du peu de ressources disponibles, nous n’avons qu’une connaissance rudimentaire de la vie et de l’œuvre d’Opsopoeus. Lorsqu’aucune remarque n’est faite, je m’appuie sur la très courte notice de Wilhelm Kühlman et al., « Johannes Opsopoeus », dans Die Deutschen Humanisten. Dokumente zur Überlieferung der Antiken und mittelalterlichen Literatur in der Frühen Neuzeit. Abteilung I: Die Kurpfalz. Bd. 3, « Europa Humanistica » n°9, 2010, p. 143. Outre la bibliographie des sources secondaires indiquée dans Kühlman et al., p. 144-145, j’aimerais signaler l’article de Jacques Jouanna, « Foes éditeur d’Hippocrate : deux énigmes résolues », dans Lire les médecins grecs à la renaissance. Aux origines de l’édition médicale, éd. Véronique Boudon-Millot et Gy Cobolet, Paris, 2004, p. 1-26. Dans cet article, Jouanna reconstitue les étapes suivies par Opsopoeus lors du processus d’édition de l’œuvre d’Hippocrate. Quant au travail novateur d’Opsopoeus sur l’édition des Oracles sibyllins, celui-ci est retracé par Wilhelm Kühlman dans son article « Zur Diskussion eines problematischen Textes bei Sixt Birck, Sebastian Castellio und dem Heidelberger Arztphilologen Johannes Opsopoeus (1556-1596). Mit Abdruck und Übersetzung der Vorrede Castellios (1546) », dans Sebastian Castellio (1515-1563) – Dissidenz und Toleranz. Beiträge zu einer internationalen Tagung auf dem Monte Verità in Ascona 2015, ed. Barbara Mahlmann-Bauer, Göttingen, « Academic Studies » n°46, 2018, p. 75-100.
[2] On peut ajouter aux documents d’archives mentionnés dans Kühlman et al., p. 144 cinq lettres adressées à Caspar Bauhin, rédigées entre 1594 et 1596, ainsi que deux lettres à l’attention de Theodor Zwinger rédigées entre 1586 et 1587. Ces lettres, conservées à la Bibliothèque Universitaire de Bâle, sont accessibles en ligne (e-manuscripta.ch). D’autres documents sont conservés à la Bibliothèque Nationale de France : le Liber amicorum de Valerius Colinus, dont l’entrée concernant Opsopoeus est datée du 15 septembre 1585 (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b85855906/f153.item), ainsi qu’une lettre d’Opsopoeus à un destinataire inconnu, rédigée en octobre 1588 à Paris (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b10032878s/f191.item#). Enfin, les documents d’archives conservés à Marbourg concernant le retour d’Opsopoeus en Allemagne sont présentés à la fin de cet essai.
[3] Voir Alfons Schäfer, Geschichte der Stadt Bretten von den Anfängen bis zur Zerstörung im Jahre 1689, Bretten, « Oberrheinische Studien » n°4, 1977, p. 304.
[4] Voir Dagmar Drüll, Heidelberger Gelehrtenlexikon. 1386-1651, Berlin, Heidelberg, 2002, p. 425.
[5] Pour plus d’information à ce sujet, voir Eike Wolgast, « Das Collegium Sapientiae in Heidelberg im 16. Jahrhundert », Zeitschrift für die Geschichte des Oberrheins, n°147, 1999, p. 303-318.
[6] Sur le « Gymnasium » de Neuhausen et sur les changements politiques au sein du Palatinat en 1576, voir Maximilian Bach, « Friedrich Sylburg (1536-1596). A biobibliographical essay », Natale Conti, Mythologia, 1567-1627.
[7] Voir la lettre de Wechel (Candido Lectori s.) à la fin de Natalis Comitis Mythologiae, Sive Explicationum fabularum, Libri decem, Francfort, 1581.
[8] Voir Wilhelm Kühlman et Joachim Telle, « Humanismus und Medizin an der Universität Heidelber im 16. Jahrhundert » dans Semper Apertus. Sechshundert Jahre Ruprecht-Karls-Universität Heidelberg. 1386-1986. Festschrift in sechs Bänden. Bd. 1. Mittelalter und Frühe Neuzeit. 1386–1803, ed. Wilhelm Doerr, Heidelberg, 1985, p. 272.
[9] Geneviève Guilleminot, « André Wechel et La Pléiade (1555-1559) », Australian Journal of French Studies, 17 (1), 1980, p. 65-72.
[10] Ian MacIean, « André Wechel at Frankfurt, 1572-1581 », dans Learning and the Market Place. Essays in the History of the Early Modern Book, Leiden, Boston, « Library of the Written Word » n°9, 2009, p. 167 et 172.
[11] Voir Kühlman et al., « Johannes Opsopoeus », p. 249 et 253.
[12] Voir ci-dessus la note n°2. Drüll, Kühlmann et al., au contraire, s’appuient sur Kestner pour dater le début du voyage d’Opsopoeus en 1586-1587 (voir Drüll, Heidelberger Gelehrtenlexikon. 1386-1651, p. 424, et Kühlman et al., « Johannes Opsopoeus », p. 143).
[13] Christian Wilhelm Kestner, Medicinisches Gelehrten-Lexicon. Darinnen Die Leben der berühmtesten Aerzte samt deren wichtigsten Schrifften, sonderbaresten Entdeckungen und merckwürdigsten Streitigkeiten [...] beschrieben worden [...] Jena, 1740, p. 603. voir Drüll, Heidelberger Gelehrtenlexikon. 1386-1651, p. 424.
[14] Sur Wolf von Ende et sa mort probable entre 1614 ou 1615, voir Johann Christian von Stamberg, « Ende (von) » dans Allgemeine Encyklopädie der Wissenschaften und Künste [...], ed. Johann Samuel Ersch and Johann Gottfried Gruber, Leipzig, 1840, p. 211, ainsi que Alberto Schwarz, Schloss & Herrschaft Püchau im Wurzener Land, ed. Benita Goldhahn, Beucha, 2007, p. 23.
[15] Hessisches Staatsarchiv Marburg, Best. 17e Nr. Ernsthausen Krs. Frankenberg 1.
[16] Hessisches Staatsarchiv Marburg, Best. 17 e Nr. Ernsthausen Krs. Frankenberg 1.
[17] Au sujet des événements parisiens, voir Alfred Fierro, Histoire et Dictionnaire de Paris, Paris, 1996, p. 575.
[18] Concernant l’arrestation d’Opsopoeus à Paris au début des années 1580 en raison de sa confession protestante, voir Kühlmann et Telle, « Humanismus und Medizin an der Universität Heidelberg im 16. Jahrhundert », op. cit., p. 272.
[19] Cf. Drüll, Heidelberger Gelehrtenlexikon. 1386-1651, p. 424.


Maximilian Bach
Traduit par Laure-Anne Vincent-Aponte et Céline Bohnert


Voir la présentation de l'édition de 1581 (Francfort, André Wechel).

Lire la lettre d'André Wechel "au bienveillant lecteur".

Consulter les index corrigés et augmentés par Opsopoeus :
Rerum memorabilium,
Regionum, urbium, locorumq[ue]; nomina, quae originem ceperunt à filiis variorum Deorum antiquorum,
Quae plantae, & quae animalia quibus Diis fuerint antiquitus consecrata.

André Wechel →

Friedrich Sylburg →



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Comment citer cette page

Maximilian Bach, "Johannes Opsopoeus (1556-1596). Essai bio-bibliographique"
Site "Natale Conti, Mythologia, 1567-1627 : un laboratoire éditorial"
Consulté le 27/05/2022 sur la plateforme EMAN
https://eman-archives.org/Mythologia/johannes-opsopoeus
Page créée par Maximilian Bach