Mythologia

Natale Conti, Mythologia, 1567-1627


Présentation du corpus

Les mythographes et le « goût de l’Antiquité[1] »
Comment les hommes de la Renaissance et du XVIIe siècle se représentaient-ils Rome, la Grèce et les autres peuples de l’Antiquité ? Comment comprenaient-ils les mythes antiques, à travers quels filtres les recevaient-ils et quel intérêt trouvaient-ils aux récits et aux images de la mythologie ? Enfin, quel usage en ont-ils fait : en un mot, qui est "l'autre" antique pour les hommes des XVIe et XVIIe siècles ?

La tradition mythographique constitue un domaine particulièrement fécond pour répondre à ces questions. Comme l’a montré Jean Seznec[2], le tournant vers la Renaissance fut causé par un sens inédit de la perte du patrimoine antique, en même temps que par le sentiment d’une urgence à le sauvegarder. Cette urgence fut à la mesure de l’admiration qui amena savants et poètes à désigner l’Antiquité gréco-romaine comme le berceau de la pensée européenne. Mais elle raviva du même coup des questions d’ordre théologique, moral et historique : comment accepter que le paganisme soit à la fois un modèle – spirituel, moral, intellectuel et artistique – et le berceau exécré d’une religion ennemie, encore sentie comme telle malgré le recul du temps ?
Les mythographes renaissants, qui infléchissent la longue tradition herméneutique consacrée aux fables antiques, entendent répondre à cette injonction de conservation et ménager des voies de compromis inédites entre paganisme et christianisme.

Ces textes déjouent la logique narrative ou poétique des mythes, qui nous est familière, pour lui substituer une logique interprétative, fondée sur d’autres cohérences : la généalogie et l’étymologie plutôt que l’histoire ; le réseau paradigmatique des figures plutôt que leur lien narratif ; l’accumulation des versions et des autorités qui laisse à chacune sa validité plutôt qu’une synthèse qui chercherait à unifier, à ordonner et à hiérarchiser pour expliquer. Proliférantes, répétitives, sans autre logique immédiatement perceptible qu’un sens presque affolé de l’ajout, les mythographies renaissantes mettent à mal notre sens moderne de la non-contradiction et proposent un mode de relation au savoir qui nous est devenu étranger. On sait pourtant qu’aux XVIe et XVIIe siècles les mieux diffusées, en particulier Le Imagini degli dei degli Antichi de Vincenzo Cartari (1556) et les Mythologiae libri decem de Natale Conti (1567), étaient dans toutes les mains.

Les Mythologiae libri decem de Natale Conti
Publiée pour la première fois à Venise en 1567, les Mythologiae libri de Natale Conti (1520-1582) sont la dernière des mythographies humanistes. Tributaire de ses prédécesseurs, qu’il pille abondamment, Conti formule d’une nouvelle manière les questions associées à la mythologie païenne. Il articule deux approches jusque-là séparées, en traitant les mythes conjointement comme des réalités anthropologiques – des croyances liées à des pratiques rituelles – et comme des fables – des discours allégoriques porteurs de savoirs et appelant l’interprétation. Ainsi les Mythologiae libri couronnent et trahissent tout à la fois la tradition mythographique. Car Conti, ce savant touche-à-tout, est un philologue faussaire : il mime les travaux de ses contemporains les plus sérieux. Démasqué par d’éminents hellénistes (Casaubon, Scaliger), il n’en a pas moins atteint son but : la Mythologia, dédiée à de hauts personnages (Charles IX, Henri de Bourbon Condé), a été pendant deux siècles dans toute l’Europe une médiation indispensable vers l’Antiquité pour les savants, les pédagogues, les poètes et les artistes.

Les états du texte
Le texte connut cinq états différents : après la première édition de 1567, Conti amplifia considérablement l’ouvrage (il ajouta plus de 600 citations) et donna une deuxième édition qui parut en 1581 à Venise et à Francfort dans deux versions différentes. À Francfort, André Wechel fit appel à Johannes Opsopoeus pour revoir les citations grecques, tandis que Friedrich Sylburg commentait, non sans réserve, les fragments grecs inédits produits par Conti. Par la suite, le texte latin et grec resta stable, mais la traduction française prolongea ses métamorphoses : Jean de Montlyard traduisit l'oeuvre en 1600. Le traducteur coupe, résume ou accroît des citations, ajoute de nouvelles étymologies et impose, par le jeu de la traduction, une coloration nouvelle au texte. Cette version, sans cesse remaniée, connut cinq éditions (1600, 1604, 1607, 1611 et 1612). En 1627, enfin, Jean Baudoin édita cette version en actualisant la langue déjà sentie comme rêche du traducteur. Des gravures, enfin, adjointes au texte à partir de l’édition lyonnaise de 1612 puis renouvelées par Baudoin, contribuèrent à la transformation de l’objet. Dans le même temps, de nombreuses rééditions du texte latin assurèrent le rayonnement européen des Mythologiae libri.

Nous éditons quatre états de l'oeuvre :
1. L'édition originale de Venise, segno della fontana, 1567
2. L'édition revue et augmentée par son auteur, publiée chez André Wechel, Francfort, 1581.
3. La traduction produite par Jean de Montlyard, éditée par Paul Frellon, Lyon, 1612 : c'est le dernier état du texte revu par Montlyard et la première édition illustrée des Mythologiae libri.
4. La traduction de Montlyard revue par Jean Baudoin, illustrée et accompagnée de nouveaux traités, parue chez Pierre Chevalier et Samuel Thisboust, Paris, 1627.

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[1] Jean Racine, préface d’Alexandre le Grand, 1666.
[2] Jean Seznec, La Survivance des dieux antiques, Londres, The Warburg Institute, 1940.

Comment citer cette page

Céline Bohnert, "Présentation du corpus"
Site "Natale Conti, Mythologia, 1567-1627"
Consulté le 22/10/2021 sur la plateforme EMAN
https://eman-archives.org/Mythologia/presentation-corpus
Page créée par Céline Bohnert