Archives Marguerite Audoux

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Lettre de Marguerite Audoux à Valery Larbaud

Auteur(s) : Audoux, Marguerite

DescriptionVenue de Marcel Ray à Paris - Nouvelles des amis - Préface de Marie-Claire - Traduction du roman - Fermina Marquez - Projets de Bretagne
Texte
[Coutevroult, début juin 1910[1]]

Bonjour, mon cher Valery,

Comment allez‑vous dans votre vieux Vichy ? J'espère que votre santé continue de s'améliorer[2] et que vous pourrez enfin aller faire un petit tour dans votre chère Angleterre.
J'ai reçu une lettre de Marcel Ray[3]. Il croit pouvoir passer par Paris au début de ses vacances. S'il y vient avant le 15 juillet, il ne pourra pas habiter votre logement, mais à partir du 16 les meubles seront en place, et cela leur[4] serait facile de ne pas aller à l'hôtel.
Vous seriez aimable de vous en assurer près de lui [sic], car je pourrais dans ce cas faire l'achat d'une cuvette et de quelques autres petits objets indispensables, pour qu'ils puissent rester chez vous le temps qu'ils voudront.
Ici, tout le monde va bien. Francis fait des merveilles de natures mortes, Agathe soigne les enfants comme la meilleure des mères. Werth commence à espérer[5] que ses Chroniques passeront régulièrement[6]. Il va chez Royère où il rencontre souvent un certain Henri Franck qu'il trouve très [Mot illisible], et le seul avec qui on puisse causer chez Royère.
Marie‑Claire ne passera qu'en octobre, Mirbeau étant trop souffrant pour faire la préface en ce moment. Je crois même qu'il ne la fera pas[7], c'est une idée à moi que je ne crie pas sous les toits, mais j'en ai la conviction profonde. Je le regrette surtout pour lui, que je vénère comme mon bienfaiteur.
Je vous envoie, mon cher Valery, une lettre que m'a envoyée Rouché après me l'avoir fait traduire, naturellement[8].
Je voudrais vous demander conseil avant de m'adresser à cette maison, car je n'ai aucune idée de ces choses‑là.
Vous serait‑il possible de m'indiquer un traducteur connaissant assez les finesses de la langue française et qui ne ferait pas de Marie‑Claire un livre sans émotion et simplement intéressant par les faits. J'ai grande confiance en vous à ce sujet. Je dois vous avouer que ce petit bouquin commence à faire parler de lui et que Monsieur Rouché m'appelle sa chère collaboratrice, me demande de lui donner la préférence de tout ce que je pourrai écrire et m'a payé deux mille francs[9] cette première publication.
Je dois voir ces jours‑ci le secrétaire de Fasquelle[10]. Je lui parlerai de Fermina [Marquez]. Vous a‑t‑il répondu[11] ? Et Fermina Marquez me fera‑t‑elle concurrence pour le Prix Goncourt[12] ? je le souhaite vivement, mon cher Valery, car ce livre me plaît énormément et me paraît appelé à un succès certain[13]. Ce que j'en entends dire autour de moi me ravit, sans que je puisse vous exprimer ici toute ma joie.
Nous n'allons plus à l'Île‑d'Yeu[14]. Jeanne [Gignoux] est allée voir cette île qu'elle trouve détestable. Nous allons en Bretagne, à la pointe du Finistère, entre Roscoff et Saint‑Jean‑du‑Doigt[15].
Les Gignoux sont déjà partis. Moi, j'attends Michel qui doit venir ici le premier juillet et passer ses vacances avec nous.
À bientôt, mon cher Valery. Je vous embrasse bien affectueusement.

Marguerite Audoux

[1] Voir la fin de la lettre 34, où la romancière annonce à Larbaud son départ à Coutevroult pour une semaine

[2] Voir le début de la lettre 34

[3] Nous n'avons pas de trace de cette lettre. Les deux seules que nous connaissions de Ray à Marguerite Audoux (128 et 320) sont de 1911 et 1926.

[4] C'est‑à‑dire à son épouse et à lui‑même

[5] Un avoir est barré après espérer.

[6] Voir la note 13 de la lettre 29

[7] Quant au fait que Werth l'ait, pour l'essentiel, rédigée, il n'y a là aucune preuve formelle. Néanmoins, le fait, avéré, que l'auteur de Déposition ait achevé Dingo en été 1912 peut tendre à rendre vraisemblable cette hypothèse. Voir la reproduction de cette préface dans la partie "Notes".
N. B. : Marie‑Claire sortira en librairie, non en octobre, mais le 5 novembre.

[8] Une demande de traduction, apparemment.

[9] Environ 7.700 € de 2018.

[10] Antoine Lelièvre, avec qui la romancière va entretenir une copieuse correspondance.

[11] Nous l'ignorons.

[12] Non, puisque l'ouvrage paraît chez Fasquelle fin janvier 1911. (La prépublication se fait dans la NRF entre mars et juin 1910).

[13] « Saluée, dès son apparition, par de telles approbations [allusion à la réception laudative de Gide], et peu après, par des comptes rendus élogieux dans la presse, Fermina Márquez fit son chemin tranquille et sûr dans l'affection des lecteurs et fut, neuf et quinze ans plus tard, l'objet de réimpression chez deux autres éditeurs. » [Larbaud (Valery), Œuvres, préface de Marcel Arland, Notes par G. Jean‑Aubry et Robert Mallet, Gallimard, Pléiade, 1958, p. 1207 (Notes)].

[14] Projet dont nous n'avons pas trace dans les lettres précédentes.

[15] À Plougasnou, comme en témoigne la correspondance de la romancière, entre le 5 et le 23 juillet 1910 (voir les lettres 43 à 48, 50 et 51).

Notes
Préface de marie-claire
« Francis Jourdain, un soir, me confia la vie douloureuse d'une femme dont il était le grand ami.
Couturière, toujours malade, très pauvre, quelquefois sans pain, elle s'appelait Marguerite Audoux. Malgré tout son courage, ne pouvant plus travailler, ni lire, car elle souffrait cruellement des yeux, elle écrivait.
Elle écrivait non avec l'espoir de publier ses œuvres, mais pour ne point trop penser à sa misère, pour amuser sa solitude, et comme pour lui tenir compagnie, et aussi, je pense, parce qu'elle aimait écrire.
Il connaissait d'elle une œuvre, Marie-Claire, qui lui paraissait très belle. Il me demanda de la lire. J'aime le goût de Francis Jourdain, et j'en fais grand cas. Sa tournure d'esprit, sa sensibilité me contentent infiniment… En me remettant le manuscrit, il ajouta :
- Notre cher Philippe admirait beaucoup ça… Il eût bien voulu que ce livre fût publié. Mais que pouvait-il pour les autres, lui qui ne pouvait rien pour lui ?…
Je suis convaincu que les bons livres ont une puissance indestructible... De si loin qu'ils arrivent, ou si enfouis qu'ils soient dans les misères ignorées d'une maison d'ouvrier, ils se révèlent toujours… Certes, on les déteste… On les nie et on les insulte… Qu'est-ce que cela fait ? Ils sont plus forts que tout et que tout le monde.
Et la preuve, c'est que Marie-Claire paraît, aujourd'hui, en volume, chez Fasquelle.
Il m'est doux de parler de ce livre admirable, et je voudrais, dans la foi de mon âme, y intéresser tous ceux qui aiment encore la lecture. Comme moi-même, ils y goûteront des joies rares, ils y sentiront une émotion nouvelle et très forte.
Marie-Claire est une œuvre d'un grand goût. Sa simplicité, sa vérité, son élégance d'esprit, sa profondeur, sa nouveauté sont impressionnantes. Tout y est à sa place, les choses, les paysages, les gens. Ils sont marqués, dessinés d'un trait, du trait qu'il faut pour les rendre vivants et inoubliables. On n'en souhaite jamais un autre, tant celui-ci est juste, pittoresque, coloré, à son plan. Ce qui nous étonne surtout, ce qui nous subjugue, c'est la force de l'action intérieure, et c'est toute la lumière douce et chantante qui se lève sur ce livre, comme le soleil sur un beau matin d'été. Et l'on sent bien souvent passer la phrase des grands écrivains : un son que nous n'entendons plus, presque jamais plus, et où notre esprit s'émerveille.
Et voilà le miracle :
Marguerite Audoux n'était pas une « déclassée intellectuelle », c'était bien la petite couturière qui, tantôt, fait des journées bourgeoises, pour gagner trois francs, tantôt travaille chez elle, dans une chambre si exiguë qu'il faut déplacer le mannequin pour atteindre la machine à coudre.
Elle a raconté comment, lorsque en sa jeunesse elle gardait les moutons dans une ferme de Sologne, la découverte, dans un grenier, d'un vieux bouquin, lui révéla le monde des histoires. Depuis ce jour-là, avec une passion grandissante, elle lut tout ce qui lui tombait sous la main, feuilletons, vieux almanachs, etc. Et elle fut prise du désir vague, informulé, d'écrire un jour, elle aussi, des histoires. Et ce désir se réalisa, le jour où le médecin, consulté à l'Hôtel-Dieu, lui interdit de coudre, sous peine de devenir aveugle.
Des journalistes ont imaginé que Marguerite Audoux s'écria alors : « Puisque je ne peux plus coudre un corsage, je vais faire un livre. »
Cette légende, capable de satisfaire, à la fois, le goût qu'ont les bourgeois pour l'extraordinaire et le mépris qu'ils ont de la littérature, est fausse et absurde.
Chez l'auteur de Marie-Claire, le goût de la littérature n'est pas distinct de la curiosité supérieure de la vie, et ce qu'elle s'amusa à noter, ce fut, tout simplement, le spectacle de la vie quotidienne, mais encore plus ce qu'elle imaginait, ce qu'elle devinait de l'existence des gens rencontrés. Déjà, ses dons d'intuition égalaient ses facultés d'observation… Elle ne parlait jamais à quiconque de cette « manie » de griffonner, et brûlait ses bouts de papier, qu'elle croyait ne pouvoir intéresser personne.
Il fallut que le hasard la conduisît dans un milieu où fréquentaient quelques jeunes artistes, pour qu'elle se rendît compte combien les séduisait, combien les empoignait son don du récit. Charles-Louis Philippe l'encouragea particulièrement, mais jamais il ne lui donna de conseils. Adressés à une femme dont la sensibilité était si éduquée déjà, la volonté si arrêtée, le tempérament si affirmé, il les sentait encore plus inutiles que dangereux.
À notre époque, tous les gens cultivés, et ceux qui croient l'être, se soucient fort de retour à la tradition et parlent de s'imposer une forte discipline… N'est-il pas délicieux que ce soit une ouvrière, ignorant l'orthographe, qui retrouve, ou plutôt qui invente ces grandes qualités de sobriété, de goût, d'évocation, auxquelles l'expérience et la volonté n'arrivent jamais seules ?
La volonté, d'ailleurs, ne fait pas défaut à Marguerite Audoux, et quant à l'expérience, ce qui lui en tient lieu, c'est ce sens inné de la langue qui lui permet non pas d'écrire comme une somnambule, mais de travailler sa phrase, de l'équilibrer, de la simplifier, en vue d'un rythme dont elle n'a pas appris à connaître les lois, mais dont elle a, dans son sûr génie, une merveilleuse et mystérieuse conscience.
Elle est douée d'imagination, mais entendons-nous, d'une imagination noble, ardente et magnifique, qui n'est pas celle des jeunes femmes qui rêvent et des romanciers qui combinent. Elle n'est ni à côté ni au-delà de la vie ; elle semble seulement prolonger les faits observés, et les rendre plus clairs. Si j'étais critique, ou, à Dieu ne plaise, psychologue, j'appellerais cette imagination une imagination déductive. Mais je ne me hasarde pas sur ce terrain périlleux.
Lisez Marie-Claire… Et quand vous l'aurez lue, sans vouloir blesser personne, vous vous demanderez quel est parmi nos écrivains – et je parle des plus glorieux – celui qui eût pu écrire un tel livre, avec cette mesure impeccable, cette pureté et cette grandeur rayonnantes.

Octave Mirbeau
Lieu(x) évoqué(s)Angleterre, Bretagne, Paris
État génétiqueUn avoir barré après espérer (troisième paragraphe)

Lettres échangées


Collection Correspondants

Cette lettre a comme destinataire :
LARBAUD, Valery

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Notice créée par Bernard-Marie Garreau Notice créée le 17/12/2017 Dernière modification le 03/05/2024