1847 (26 juin-30 sept.) : Le dernier été de la Monarchie de Juillet
Auteurs : Guizot, François (1787-1874) ; Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
Adieu, adieu, j'ai le cœur bien serré quand je pense combien l'Angleterre a débauché notre ménage. Quelle illusion je m'étais faite ! Cela m'apparaissait comme le paradis.
Ils semblent heureux dans un équilibre. Ils partagent la pratique de l'action et de l'analyse politique et diplomatique. Dorothée dans son salon et ceux des autres, Guizot au conseil, au parlement. Cette correspondance est essentiellement une correspondance de vacances en Normandie.
Un des thèmes de la correspondance est l'affaire d'un féminicide : Le 17 août 1847, Fanny Sebastiani femme du duc de Choiseul-Praslin, Pair de France est retrouvée dans sa chambre gisant dans son sang.
Le mari est accusé. Comme il est décrit dans l'inventaire des Archives de la Chambre des Pairs," Pièces à conviction et objets saisis à l'occasion des procès jugés par la Cour des Pairs. 1820-1847", Affaire Praslin. Assassinat de la duchesse de Praslin. 1847.
Simplement assigné à résidence, le duc de Choiseul-Praslin parvient à s’empoisonner malgré la surveillance policière. Il meurt dans d’atroces souffrances après avoir toujours nié sa culpabilité. Le 30 août, la Cour des pairs déclare l’action publique éteinte.
Voir l'inventaire des Archives nationalesDorothée entend parler de l’affaire dans son salon. Et elle en fait un élément de sa correspondance dans une lettre de Trouville, le 22 août 1847. Cinq jours après la découverte du corps de la duchesse, sa belle-mère propose une autre interprétation que l’assassinat à coups de couteau.
La vieille Duchesse de Praslin croit que sa belle-fille est morte d’apoplexie & s’occupe des billets de faire part. Les enfants qui sont au Sacré cœur s’étonnent de ne pas entendre parler de leurs père et mère. C’est déchirant. Aucune des domestiques du duc ne veut l’approcher, ils ont horreur de lui. Il est servi par les gens de la police. Au reste le voilà à la Conciergerie. Envoyez-moi ce que vous recevez. Que d’assassinats à Paris.
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Le même jour du Val Richer, Guizot répond sans équivoque sur la cause de la mort :
de Praslin a été transporté hier matin à la prison du Luxembourg. La cour des Pairs a tenu sa première séance pour charger le chancelier de l’instruction. Le poignard a été retrouvé dans un tiroir du secrétaire du duc. La lame était brisée.
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Dorothée poursuit le 25 août :
Je serais fâchée que M. de Praslin mourût dans sa prison. De façon ou d'autre le poison se venge cependant, puisqu'il n'a pas été surveillé d'assez près.
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Ce à quoi Guizot répond :
Voici une longue lettre de Decaze sur ce scélérat. Il est probablement mort à l'heure qu’il est. Pour sa famille, c’est certainement beaucoup mieux. Et peut-être aussi pour le public. La prolongation de ces spectacles hideux ne vaut rien. Renvoyez-moi, la lettre, je vous prie.
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Le 26, Dorothée insiste. Il est important pour elle que Praslin par son empoisonnement ne se soustraie pas à la justice. Elle aborde ainsi la dimension politique de l’affaire :
Je trouve la mort de M. de Praslin heureuse pour la famille et embarrassante même pour la justice et pour le gouvernement. Il me semble impossible de laisser toucher le procès. Je radote peut-être mais voici comme je voudrais qu'allassent les choses. Procès comme si le prévenu vivait, l'absence d'aveu, remplacé par les inductions les preuves indubitables. L'arrêt de condamnation à la peine capitale prononcé par la cour des Pairs, et attendu que cet arrêt ne peut plus être exécuté, l'infamie prononcée contre l'assassin. La famille quittera le nom, ils s'appelleront Choiseul, et tout souvenir sera éteint. Ne pensez-vous pas que la cour des Pairs aurait satisfait à tout comme cela ? quel dommage de ne pas pouvoir causer ensemble de tout à toute heure ! Ce que je vous dis du nom de Choiseul est déjà dans la pensée de la famille et ne regarde qu'elle naturellement.
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Guizot semble embarrassé par cette affaire et les informations qui lui sont communiquées, il écrit le même jour :
Voilà le scélérat mort. Malgré les inconvénients, je persiste dans ce que je vous disais hier. J’ai reçu tout à l'heure des détails curieux que je vous montrerai. Bien tristes, des défauts d’un côté, des vices de l'autre, aux prises depuis longtemps. Le spectacle de la perversité me déplait encore plus que celui du malheur.
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A cette occasion la relation politique entre François et Dorothée est mise en lumière, Dorothée perçoit très bien la posture de Guizot, et insiste encore le 29 août sur la nécessité politique de juger l’affaire :
Tout se brouille beaucoup de tous côtés. Mais je commence par l'intérieur. Quoique vous ayez répondu par un silence dédaigneux à ma proposition que la cour des pairs continue le procès, et prononce la peine de l'échafaud, je persiste à penser, qu'il serait de toute justice, et aussi très utile et habile de faire ainsi ; j'espère que d'autres que moi le trouveront.
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Guizot, le 31 août, partage les informations et documents qui circulent à ce sujet :
Decazes m'écrit. " Je vous confie la copie ci-jointe d’une admirable lettre écrite en 1843, par cette pauvre Duchesse de Praslin. Quelque intéressante que soit cette pièce, nous ne croyons pas devoir la publier. Trouverez-vous qu’elle vaille un si gros port ? " Je crains que la commission des Pairs ne publie trop de pièces et trop intimes. La manie du roman, du mélodrame, du feuilleton, gagne tout le monde. Tout le monde en fait, les juges après les assassins. Gardez-moi cette copie. Vous me la rendrez à Paris.
Je voulais aller voir ce pauvre Maréchal Sébastiani. Je n’ai pas trouvé à la lettre un quart d'heure. Je vais lui écrire ce matin. Il est venu à St Cloud chez Madame, dimanche, pendant que j'étais chez le Roi. On me dit qu’il se défend comme un malade qui ne veut pas que ce coup-là le tue. C’est un fort bon homme, bon et facile dans son intérieur, mais pas d’un cœur très tendre, et n'ayant grand besoin de personne.
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Guizot connaît le père de la victime, le Maréchal Sébastiani, son prédécesseur à l’ambassade de France à Londres et au ministère des Affaires étrangères. Dorothée lui répond à propos de la lettre de la duchesse, le 1er Septembre 1847.
Merci de cette touchante lettre de la duchesse de Praslin. Je me la garde, je voudrais bien la montrer aux Beauveau. Puis-je le faire ?
Je trouve le chancelier très bien, si bien que j’ai envie de lui en faire compliment. Je n’ai pas encore lu le reste. Quel sort que celui de cette pauvre femme. Que de femmes dans ce cas-là, et comme les hommes sont durs. Il y en a si peu qui comprennent la véritable tendresse. Mais quel monstre que M. de Praslin !
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Vous pouvez parfaitement montrer aux Beauveau la lettre inédite de la Duchesse de Praslin. Oui, la plupart des hommes sont durs et ont beaucoup à se reprocher envers leurs femmes.
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Les lettres de la duchesse de Praslin sont publiées la même année. Cette publication éclaire plus la dimension tragique et psychologique que politique et sociale.
Les lettres de Mme la duchesse de Praslin sont une des plus profondes et des plus intéressantes manifestations du cœur humain. Elles changent la tragédie de l’hôtel de Praslin en un drame intime, psychologique, dont les moindres incidens sont dignes d’exciter l’intérêt du moraliste et du philosophe, et l’admiration de toute âme capable de quelque pitié et accessible aux véritables, beautés morales. Les lettres de Mme de Praslin sont une confession touchante, naïve de tous les secrets d’une nature aussi honnête qu’expansive et passionnée, et qui s’est maintenue dans les limites de son devoir [...].
1847, Lettres de madame la duchesse de Praslin (Édition complète) p. 5
Cette affaire de mœurs aux effets politiques porte atteinte à l’image de l’aristocratie. Victor Hugo consacre un chapitre des Choses vues de 1847 à l’affaire Praslin. Il y fait le portrait du duc, et en profite pour décrire les précautions et le malaise qui saisissent la Chambre des Pairs.
Le duc de Praslin est un homme de taille médiocre et de mine médiocre. Il a l'air très doux, mais faux. Il a une vilaine bouche et un affreux sourire contraint. C'est un blond blafard, pâle, blême, l'air anglais. Il n'est ni gras ni maigre, ni beau ni laid. Il n'y a pas de race dans ses mains, qui sont grosses et laides. Il a toujours l'air d'être prêt à dire quelque chose qu'il ne dit pas.
[…] de Praslin ne parlait pas à la Chambre. Il votait sévèrement dans les procès. […] En 1830, je le voyais quelquefois chez le marquis de Marmier, depuis duc. Il n'était encore que marquis de Praslin ; son frère vivait. J'avais remarqué la marquise, belle grasse personne, contrastant avec le marquis, alors très maigre.
La pauvre duchesse était, à la lettre, déchiquetée, tailladée par le couteau, assommée par la crosse du pistolet. Allard, le successeur de Yidocq à la police de sûreté, a dit : C'est mal fait ; les assassins dont c'est l'état travaillent mieux ; c'est un homme du monde qui a fait ça. […]Dans son allocution à la cour en séance secrète, le chancelier a dit que « le devoir à remplir par la cour n'avait jamais été plus triste pour MM. Les Pairs ni plus pénible pour lui ». Il avait la voix véritablement altérée en prononçant ces paroles. Avant la séance, il était venu au cabinet de lecture, je lui avais dit bonjour et donné la main. Le vieux chancelier était accablé.
Le chancelier nous a dit en outre : — Des bruits de suicide ou d'évasion ont couru. Messieurs les pairs peuvent être tranquilles. Aucune précaution ne sera épargnée pour que l'inculpé, s'il est reconnu coupable, ne puisse se soustraire d'une façon quelconque au châtiment public et légal qu'il aurait encouru et mérité.
On dit que le procureur général Delangle récite déjà aux intimes son morceau d'effet, la description de la chambre après l'attentat ; ici les meubles somptueux, les franges d'or, les tentures de soie, etc. ;
là, une mare de sang ; ici, la fenêtre ouverte, le jour levant, les arbres, le jardin à perte de vue, le chant des oiseaux, les rayons du soleil, etc. ; là, le cadavre de la duchesse assassinée. Contraste. Le Delangle est d'avance émerveillé de la chose et s'éblouit de lui-même.
Hugo V., 1888, Choses vues, pp. 223-235.
Voir aussi A. Savine, 1908, L'Assassinat de la duchesse de Praslin, d'après les documents d'archives et les mémoires, Michaud, Paris.
Marie Dupond (Mars 2026)
Les documents de la collection
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Citation de la page
Guizot, François (1787-1874) ; Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857), 1847 (26 juin-30 sept.) : Le dernier été de la Monarchie de Juillet, 1847-06-26.
Marie Dupond & Association François Guizot, projet EMAN (Thalim, CNRS-ENS-Sorbonne nouvelle).
Consulté le 09/05/2026 sur la plate-forme EMAN : https://eman-archives.org/Guizot-Lieven/collections/show/182
Fiche descriptive de la collection
- Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
- Guizot, François (1787-1874)
- Famille Guizot
- Femme (politique)
- France (1830-1848, Monarchie de Juillet)
- Ministère des Affaires étrangères (France)
- Politique (France)
- Présidence du Conseil
- Relation François-Dorothée
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- Trouville (France)
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