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CORREZ - Édition des lettres internationales adressées à Émile Zola


Lettre de João Barreira à Émile Zola, du 28 juillet 1889 (?)Correspondance
Auteur(s) : Barreira, João
Collection : Portugal (Lettres en français à Émile Zola) - Voir les autres notices de cette collection

Transcription

Texte de la lettreChaves (Portugal), le 28 juillet
Monsieur et mon cher maitre
Il y a quatre années que je vous ai ecrit, et pour mes souffrances morales, je pourrais dire quatre siècles. Il y avait une aurore dans mon âme à ce temps-là, et votre lettre a été pour moi comme la chaude poignée d’un ami. Vous m’avez dit d’avoir courage dans le combat pour la vérité et cette phrase est toujours restée dans mon cerveau comme une lampe alumée et sainte. C’etaient votre rude combat. Votre entetée besogne de demolisseur, votre collossale carriere de paladin que alummaient en moi cette jeune fièvre de lutte la seul joie intime pour ma jeunesse morte. J’avais alors 18 ans et de chaque page de vos livres, j’entendait sortir, vivant et sonore comme une alerte, le chant matinal du travail et de la confiance qui est comme la certitude de la victoire. Aujourd’hui je me voit engouffrer dans une tristesse morne et désesperante qui est autour de moi comme un grand ocean de ennui. Mon cerveau est creux, mon ambition est morte, et dans ce commencement de ma viellesse precoce, c’était à Zola que je devais écrire, c’était à ce puissant ecrivain qui a rempli mes rêves de litterateur que je devais faire cette confission intime de mes douleurs. Monsieur, j’ai aujoud’hui vingt deux ans et il me semble que j’ai vécu des siècles ; mon cerveau n’a plus de confiance et je comprend que quelque chose est morte, là, morte et vivante comme une obsession d’impuissance. Ce sacré rêve litteraire est encore le seul qui puisse me agiter, et tout autour de moi est une ruche grouillante et vivante, mais d’une activité suspendue.
Il y a un type dans votre étrange galerie de douleurs, dans la peau duquel je me sent vivre, dont l’âme tourmentée est pour moi d’une consolation morbide de frère malade. Ce type est Claude. Je le voit toujours dans mon existence comme le Hamlet de l’impuissance ; l’œuvre c’est ma Bible intime de souffrances comprises, et l’esprit tout plie comme une cierge de nuit, il semble qu’il ait dans l’air une conspiration de silence. Si j’était peintre, j’irais à Paris : la Nature est égale partout, mais pour un romancier, pour un critique il faut voir le milieu dans ses particularités, dans la vérité changeante, et les types se dérobent, l’homme-de-lettres est voué à l’isolement dans une rage de mysantropie. Il y a quelques jours, j’ai reçu de M. Edmond de Goncourt un portrait du frère mort : ça a été pour moi comme une renaissance de fièvre, et j’embrassais cette belle et sereine eau-forte comme une relique amoureuse.
Je finis, Monsieur, et je vous demande pardon de troubler la tranquilité puissante de votre besogne, avec ces echos lointains et plaintifs d’une douleur etrangère.
Agreer, Monsieur et mon cher maitre l’assurance de ma haute considération.
João Barreira
à Chaves, Rua Direita, 19

[note manuscrite anonyme en marge: «Résigne-toi. C’est Dieu qui t’aime et te chérit. Non, je ne pourrai»].

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Barreira, João, Lettre de João Barreira à Émile Zola, du 28 juillet 1889 (?).
Édition des lettres internationales adressées à Émile Zola.
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Consulté le 06/12/2021 sur la plate-forme EMAN :
https://eman-archives.org/CorrespondanceZola/items/show/6447
Notice créée par Richard Walter Notice créée le 15/10/2018 Dernière modification le 21/08/2020