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ECuMe – Édition Censure et Manuscrit


Les manuscrits censurés par la Librairie

Un tiers au moins des livres français fut soumis à la censure royale tout au long du 18e siècle. Pourtant seul un tout petit nombre d'objets issus du continent immergé des textes censurés, consigné par ailleurs dans les registres de la Librairie, nous est aujourd'hui accessible.

Les manuscrits censurés par la Librairie sont des objets peu ou pas identifiés. Seuls les conservateurs de bibliothèques se sont intéressés à eux pour décrire (généralement très succinctement) leur particularité, lorsque la formule finale équivalant au nihil obstat permettait de les repérer clairement.  

A la différence des manuscrits du souffleur de la Comédie Française, les manuscrits soumis à la censure de la Librairie, quand ils ont été conservés, sont aujourd'hui dispersés au hasard de legs souvent privés dans toutes sortes de structures dépositaires, en France voire à l'étranger.

L'un des objectifs d'ECuMe est de faire réémerger ces objets mal identifiés, dont l'intérêt spécifique est important pour l'histoire des idées.

L'examen du manuscrit

Rédigé par un copiste professionnel ou autographe, le manuscrit soumis à la censure est paraphé au recto de chaque page par le censeur, qui appose également à la dernière page du volume une formule finale stéréotypée indiquant le plus souvent qu'il n'a rien trouvé qui s'oppose à la publication du texte. 

Il est important de noter que cette formule ne signifie pas que le texte est accepté sans modifications et le plus souvent, on peut relever des interventions de nature diverse - mots/passages supprimés/réécrits - alors même que le censeur donne son approbation sans restriction apparente en fin d'ouvrage. La confrontation du manuscrit avec l'édition officielle permet donc de comprendre que cette approbation est donnée sous réserve des modifications apportées par le censeur sur le manuscrit.

Le manuscrit annoté par le censeur a valeur juridique: il n'est pas rare que le censeur s'applique à rayer d'un trait oblique les espaces du manuscrit laissés blancs (afin qu'aucun ajout ne puisse être fait postérieurement à sa censure) et/ou à parapher toute intervention de l'auteur/du copiste en marge du texte, au dessus de la ligne etc.. afin d'indiquer qu'elle est antérieure à sa censure et approuvée par lui.

Après l'examen par le censeur

Après approbation du censeur, le manuscrit était retourné à l'imprimeur-libraire ou à l'auteur pour impression, laquelle devait être absolument conforme au manuscrit. Cette conformité vérifiée, la valeur juridique du manuscrit était transférée à l'édition autorisée, dûment parée de l'approbation et généralement du privilège. Le manuscrit était alors vraisemblablement détruit, sa valeur fonctionnelle étant épuisée. C'est ce qui explique qu'un tout petit nombre seulement de ces objets soit parvenu jusqu'à nous.

En cas de rejet, le manuscrit pouvait être conservé par l'administration mais aussi retourné au libraire/à l'auteur, parfois après plusieurs années. 

On constate une forte évolution du fonctionnement de la censure du début à la fin du siècle. Alors que sa gestion reste encore très personnelle au début du siècle - Bignon distribue les manuscrits aux censeurs chez lui rue des Bernardins et retiendra semble-t-il la publication posthume des textes de Galland pourtant approuvés par Moreau de Mautour -, elle s'institutionnalise fortement dès la fin des années 1710 puis plus tard sous Malesherbes, avant de se bureaucratiser dans les dernières années de l'Ancien Régime, comme l'illustre dans notre corpus le billet assignant à Suard la censure du Voyage au continent américain.

Le fait qu'un manuscrit ne soit pas retourné n'empêchait pas l'auteur ou le libraire de tenter la voie de la clandestinité, sous laquelle parurent les 2/3 des livres imprimés au 18e siècle en français selon certaines estimations. Dans notre corpus, le cas de la Vie de Molière, en 1739, illustre la volonté de Voltaire de voir paraître dans sa version intégrale son texte que Fontenelle, ou Prault en amont même de la censure, avait expurgé de trois passages la même année.

Comment citer cette page

Laurence Macé, "Les manuscrits censurés par la Librairie"
Site "ECuMe – Édition Censure et Manuscrit"
Consulté le 07/07/2022 sur la plateforme EMAN
https://eman-archives.org/Ecume/les-manuscrits-censurs
Page créée par Laurence Macé