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202. Paris, Mercredi 26 juin 1839, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je sors d’une nuit détestable. Je ne sais si je dois m'en prendre à l'orage qui a été violent. Mais je viens de passer quelques heures dans un mal aise et des rêves affreux. J’avais mes trois enfants près de moi, au milieu d'un déluge. L'eau montait, les soulevait de terre. Elle m'en a emporté un, puis deux. Je retenais ma fille Henriette de toute ma force. Elle me conjurait de la lâcher et de me sauver à la nage. J’ai souffert le supplice d'Ugolin. Je me suis réveillé couvert de sueur, criant, pleurant. Je revois encore. Mes mains se sont jointes avec désespoir. J’ai prié, j’ai supplié les trois Anges que j’ai depuis longtemps au Ciel, ou de me rendre ceux qui venaient de les rejoindre, ou de me prendre avec eux. Il y a une des heure que je suis levé. Je suis dans mon cabinet. Je vous écris. Je souffre, je tremble encore. J’attends une lettre de mes enfants. Je l’aurai certainement. En attendant, je ne puis reprendre mon empire sur mon imagination sur mes nerfs. Quelle nuit ! Quelle horreur que la douleur dont le rêve est une telle torture ! Pardon de vous parler de la mienne. Mais vraiment, je souffre encore beaucoup. Je suis très ébranlé. J’attends mes lettres avec angoisse. Il me semble que je me rassure en vous parlant.
10 heures
Voilà une lettre de Pauline et de ma mère. Dieu soit loué ! Il n’y en a point de noyé. J’étais vraiment fou il y a deux heures, je ne voyais rien que ma pièce d'eau. Mes enfants tombés dans ma pièce d’eau. Il faut que je parle d'autre chose, car je retomberais. Que nous sommes de faibles créatures ! Et avec une telle faiblesse, toujours à la porte de tels dangers, de telles douleurs ! Une étourderie, un faux pas, une minute de négligence d’une bonne, rien, vraiment rien, entre nous et le supplice ! Et nous marchons, nous vivons nous dormons au bord de ces abymes ! Ah, nous sommes aussi légers que faibles. Nous oublions tout, les maux passés, les maux possibles, les maux qui sont là peut-être là tout près ! Que nous sommes dignes de pitié ! Et quelle pitié que ce que nous sommes ! Il faut que je vous quitte encore. Je ne puis m’arracher à mon impression de cette nuit. J’aime pourtant bien votre grand papier, car j'ai aussi votre N°201.
Jeudi 27 7 h et demie
Les débats de la Chambre s’animent un peu. Le Cabinet avait eu avant-hier sur l'affaire du Mexique, une pitoyable séance. Les hésitations et les contradictions du Maréchal et de son avocat le Garde de sceaux, avaient soulevé le cœur. Hier sur l’Espagne, M. Passy et M. Dufaure est assez bien parlé. Je doute que le Roi soit content de ce qu’ils ont dit surtout M. Dufaure ; mais ils ont réussi. Pour qui les deux séances ont été bien mauvaises, c’est M. Molé. Défendre dans l'une par M. de Salvandy, sans le moindre effet, et dans l'autre, attaquant le cabinet actuel par M. de Chasseloup qui est resté seul, absolument seul. Tout le monde en a été frappé ! Demain ou après-demain, le débat sur l'Orient. Vous voyez les nouvelles. Les gens qui connaissent le pays ne croient pas que le Pacha dirige son effort sur Constantinople ; ce qui mettrait ses amis d'Europe dans l’embarras et les empêcherait de lui donner l'appui dont il a besoin. La guerre une fois engagée et s’il bat les Turcs, il marchera plutôt de l'Ossoff à l'Elbe que du Sud au Nord et vers Bagdad que vers Constantinople. Conquérir l'hérédité, c’est son grand but. Il y subordonnera toute sa conduite. Nos instructions partent pour notre flotte en Orient, analogues à celles de l'Angleterre.
Le procès commence aujourd’hui. Pendant son cours, le gouvernement s'attend à quelque nouvelle attaque. Ces gens-là l’annoncent très haut. Ce sont des sectaires de plus en plus isolés, et qui redoublent de rage à mesure que leur nombre diminue. Dans leurs réunions du matin et du soir ils mettent en avant les projets les plus frénétiques, l'incendie, l'assassinat. On est fort sur ses gardes. On a fait venir deux régiments de plus. Je doute fort d’un nouveau coup. Les Chefs des accusés refusent absolument de parler. Avant-hier le Chancelier pressait Martin. Bernard de questions. Celui-ci a dit au greffier : " Ne pourriez-vous pas faire taire ce grand Monsieur qui m’ennuie ? " Il faut que je vous quitte. J'ai ma toilette à faire Je vais déjeuner au Luxembourg avec Lady Jersey. Nous ne nous quittons pas. Elle a voulu entendre la lecture du Chapitre des Mémoires de Mad. de Rémusat qui raconte la mort du Duc d'Enghien. M. de Rémusat l'a lu hier au soir chez Mad. Anisson. Elle part demain pour Londres. L'autre jour à dîner chez Madame Brignole, la Princesse de Ligne était là aussi. Madame Brignole ne savait trop à qui donner le pas. Elle a imaginé d'aller confier son embarras à Lady Jersey elle-même qui lui a répondu. " Il n'y a rien de plus simple. Je suis femme d’un lord d’Angleterre. Vous ne pouvez pas hésiter. " Je suis de son avis. L’aristocratie passe avant la noblesse. Adieu. Adieu. Votre grand papier a son mérite mais il est traitre comme le petit du reste. Vous n’écrivez pas sur le verso. On n'a que la moitié de ce qu’on attend. Adieu encore.
105. Val-Richer, Dimanche 19 août 1838, François Guizot à Dorothée de Lieven
Vous lisez très bien les journaux. J’ai envie de m’en fier à vous, et de n’y regarder que ce que vous me recommanderez. D’autant plus que j’avais remarqué tout ce que vous me dites et pas grand chose de plus. Je suis de votre avis sur tout entre autres sur l’article des Débats. Il était si à propos, et si aisé d’écrire sur ce bruit du Times, dix lignes de cœur haut et de bon gout, dix lignes vraiment royales, en réponse aux boutades impériales ! Pour le constitutionnel, je n’y attache aucune importance. Il serait vendu qu’il ne parlerait pas autrement. Raison de plus même. Cependant je ne le crains pas. Mais je crois que M. Molé a une voie que je crois connaitre, pour faire insérer de temps en temps, dans ce Journal, quelque article qui le serve comme il l’a fait pour la visite de Champlatreux. La plupart des journaux sont aujourd’hui des magasins où l’on achète un article. Certains acheteurs payent plus cher que d’autres, et ne peuvent entrer que rarement. Mais pourvu qu’ils en disent tant, et pas trop souvent, on les écoute. Si l’opposition savait son métier comme elle exploiterait l’abandon du procès Chaltas ! Mais elle est bête et subalterne. Elle ne sait pas, et n’ose pas. Je n’en persiste pas moins à penser qu’au dehors, on est embarrassé de cette affaire, & bien aise qu’elle ne soit pas poussée à bout. Je ne trouve pas l’article Hollandais bien fin ni bien fier. Les républiques anciennes auraient mieux répondu. Je ne suis pas républicain, ni vous non plus.
Mais avez-vous lu, vraiment lu Thucydide et Tacite, Démosthène, et Cicéron ? Ce sont les esprits qui vous vont le mieux, hauts et naturels, dignes et dégagés, sensés et élégants, et ce je ne sais quoi d’achevé que la perfection du langage donne à la pensée. Vos grandes pensées vaudront les leurs, mais pas mieux, je vous en prévient. Occupez-vous en un peu quoiqu’on dise. Voulez-vous que je fasse porter chez vous une traduction passable de Tacite. Que je voudrais vous tire tout cela moi-même ! Nous nous sommes rencontrés tard. L’eau court vite. Bien peu de place nous reste pour tout ce que j’y voudrais mettre. Le bonheur possible et point réalisé, vu et point atteint, est un des plus pénibles sentiments que je connaisse. Je vous quitte pour ce soir. Je n’ai pas encore regagné tout mon sommeil.
Lundi 20 8 heures
En rangeant, mes papiers, je viens de relire, le N°104. Je ne suis pas décidé à le bruler. Il y a du bien mauvais. Mais tout n’est pas mauvais ; et dans le mauvais même, il y a du bon, ne pouvant les séparer, j’ai envie de garder tout, pêle- mêle. Je voudrais bien n’avoir pas d’autres papiers à ranger que ces numéros là. J’ai des ennuis d’affaires, des comptes à examiner, un fermier qui ne paye pas. Vous ne savez pas ce que c’est que des affaires, et j’espère que vous ne le saurez jamais quoique je vous aie vue à la veille de le trop bien savoir. Je vais à Caen dimanche 26 de grand matin. Ainsi le samedi 25 adressez-moi votre lettre à Caen, à la Préfecture. Je passerai là cing ou six jours, entre la société des Antiquaires, les courses de chevaux et mes courses à moi dans les environs. Le pays-ci est en grand progrès de civilisation. On y prend tous les goûts élégants et civilisés, les courses, les arts, les Académies, les speeches. Tout cela est amusant, à voir naître, si petit d’abord, si informé, et pourtant si animé, si avidemment destiné à grandir. Mon Lisieux vient de fermer son exposition de tableaux, plus de 250 tableaux, dessins, n’en soit de la province soit d’ailleurs. Le public normand a été très excité et charmé. Les paysans sont venus en foule voir cela. L’expositon a fini par une loterie de tableaux. On en a acheté pas mal, de côté et d’autre. On les méprisera beaucoup un jour. Mais ils auront commencé le goût et le sentiment de l’art dans toute une population.
9 h. 1/2
Je n’ai pas de lettre ce matin. Je n’y comprends rien. C’est la première fois que cela m’arrive cette année. C’était hier Dimanche. On aura mis votre lettre trop tard à la poste. C’est la seule explication que j’accepte. Adieu. J’aime mieux me taire.
Mots-clés : histoire, Littérature, Politique (France), Portrait (Dorothée), Presse, Progrès
384. Londres, Dimanche 31 mai 1840, François Guizot à Dorothée de Lieven
Une heure et demie
Le voilà ce prétendu 388 qui est le 387. Où est-il allé ? Qui l’a arrêté en route? Je n’en sais rien. Je n’y comprends rien. Enfin le voilà, avec le vrai 388. J’ai passé une très mauvaise journée. J’avais l’imagination très noire. J’ai promèné mon mal partout, chez Lady Kinnout à Holland-House, chez Lady Jersey. Vous m’avez suivie partout, malade, mourante, je ne sais quoi. En rentrant, j’ai monté l’escalier quatre à quatre ; j’ai regardé sur ma table, s’il n’y avait pas une lettre quelque oubli de la poste, quelque voyageur. En ne voyant, rien, j’ai eu un mécompte comme si j’avais attendu quelque chose. Par moments, des moments bien courts, je m’en voulais de tant d’anxiète que les spectateurs, s’il y en avait eu, auraient à coup sûr, appelée tant de faiblesse. Ah, que les spectateurs sont sots ! Pour comprendre le chagrin, il faut sentir l’affection ; et l’affection, le chagrin, tout cela est personnel ; on ne le sent que pour soi-même. On passerait pour fou si on laissait entrevoir la millième partie de ces suppositions, de ces émotions innombrables, ingouvernables, qui obsèdent le cœur.
Il y avait dans la lettre du gros Monsieur, 386 une phrase dont je ne pouvais me délivrer : " Je me sens si malade ? " Je lisais cela partout, dans les yeux de mes voisins, dans les journaux du soir. Je n’y veux plus penser. Non, je ne veux pas vous faire courir la poste comme un courrier, ni vous forcer à traverser un jour de gros temps. Mais voulez-vous bien sérieusement que je ne sois pas trop impatient pour le 15 ? Voyons dites ; voulez-vous ? Convenez que j’ai un bon caractère. Rappelez- vous vos colères, vos reproches quand j’ai tardé d’un jour, quand je n’ai pas été parfaitement sûr. J’ai bien envie, pour me venger, de vous conter toutes les coquetteries que m’a faites hier Lady Kinnoul. Je voudrais bien savoir de quel droit lady Kinnoul me fait des coquetteries. Mais droit ou non, elles étaient bien coquettes.
Lord & lady Hatherton, lord et lady Manvers, lord et lady Cadogan, lord et lady Poltiemore, lord Liverpool, M. Leshington. Voilà le dîner. Personne, le soir à Holland house, Si ce n’est au bout de la bibliothèque, lady Essex, l’actrice Miss Stephens, assise au piano et chantant très agréablement pour Lord Holland et M. Allen. 3 heures J’ai été interrompu par la visite de Chekib. Effendi. Celui-là est intelligent. Il est pressant. aussi. Il a raison. Son Empire s’en va. Et si on fait naître là une guerre, quelle qu’elle soit il s’en ira encore plus vite. L’immobilité de l’Orient, l’accord général de l’Occident, à ces deux conditions la Porte peut encore durer. Si l’une ou l’autre manqur, si nous nous divisons ici et si on se bat en Asie, c’est le commencement du grand inconnu. Je dis cela beaucoup, et tout le monde est de mon avis, presque tout le monde. Mais les avis sont peu de chose ; c’est la volonté qui fait.
Ce cabinet-ci est dans une situation bien critique pour élever dans ses chambres et dans le monde, une si grande question. Et je doute que sa situation critique soit de celles dont en sort en élevant une grande question. Je ne crois pas qu’il y ait à s’abstenir définitivement, beaucoup de jugement, ni de prévoyance. Et j’attendrais sans beaucoup de crainte la démonstration des évènements. Votre conversation avecT hiers est charmante. Je suis quelque fois tené de croire qu’il est embarrassé et se déchargerait volontiers de son embarras, pour un temps, sur les épaules d’autrui. Nous verrons jusqu’à quel point la fécondité de l’esprit, la dextérité de la conduite et le talent de la parole suffisent au gouvernemen t! En attendant, il est absurde de se plaindre qu’il ne s’occupe pas des petites affaires. Je suis sûr qu’il s’en occupe plus qu’on n’a le droit de l’exiger dans sa situation. C’est précisément une de ses qualités de pouvoir penser à la fois à beaucoup de choses, grandes et petites, et porter rapidement de l’une sur l’autre son activité et son savoir faire.
Lundi 1 juin
Je trouve en m’éveillant le Roi de Prusse mort de plus grands que lui sont morts. Je le regrette. C’est toujours beaucoup qu’un Roi honnête et sensé. Je me suis intéressé à lui dans ses temps de malheur. La façon dont ils étaient traités lui, sa femme, son pays, m’indignait. Je n‘ai pas à me reprocher d’avoir pris plaisir à à Mexico et à Calcutta comme dans un écho. La place manquera à l’ambition et à la puissance des hommes. Priez Dieu qu’ils ne deviennent pas fous.
2 heures
Je reviens d’un meeting on the slave trade, où le Prince Albert a fait son début in the chair. et je trouve le 389, votre départ pour le 13. Vous ne m’avez jamais donné de si principale nouvelle. J’ai quelques doutes sur un congé à demander à Thiers pour Génie. Sans cela, rien de plus simple que de le faire venir ici pour huit jours en vous accompagnant. Il faut que j’y pense, et que je lui en écrive à lui-même. Cela se pourra peut-être sans inconvénient. Je serais charmé de vous donner ce gardien là. Mais je ne veux pas que Thiers suppose je ne sais quoi. C’est bien intime de faire ainsi passer mon intérêt avant votre agrément. Mais je suis sûr que vous le trouvez bon. Le meeting était très nombreux et intéresant. Le Prince a été fort bien reçu. O’Connell et Sir Robert Peel également bien reçus, également applaudis. Public très impartial, et prenant. plaisir à se séparer de la politique. Grand applaudissement aussi à mon nom et à ma l’arrogance brutale et déréglée que j’ai vu régner. Elle était pleine de grandeur ; mais la grandeur à son tour était pleine de grossiéreté et de folie.
Le rappel de Ste Hélène, c’est juste. Les Invalides c’est juste, St Denis aussi serait juste, quoique moins convenable. L’apothéose serait une impièté. Et aussi une demence. La Prusse elle-même m’intéresse. Il y a en Europe trois pays que j’aime après le mien : l’Angleterre, la Hollande et la Prusse. Je suis très protestant par là. C’est la Réforme qui a fait ces trois pays, qui a fait leur caractère, et en bonne partie leur grandeur. Et l’Europe leur doit une bonne partie de la sienne, sans compter l’avenir. Il n’y en a plus pour la Hollande. Les petits pays sont morts. Deux choses aujourd’hui sont trop grandes pour eux, les idées et les évènements. Ni l’esprit, ni l’activité des hommes ne peut plus se contenir dans un étroit espace sur notre terre, le plus grand espace sera bientôt si étroit ! De Londres à New York, douze jours ; bientôt six jours ; on construit en ce moment à Bristol une machine qui double la force de la vapeur. On se promènera autour du monde. Les paroles dites à Paris retentiront. personne, mentionnés assez éloquemment par le sir Lushington. Mais puisque, vous ne devez ignorer aucune de mes vanités, voici mon plaisir de ce matin. Je suis arrivé un peu tard à Exeter hall. Le Prince était déjà in the chair. On se pressait pour entrer. Sur l’escalier, à la porte de la salle dans la salle, la foule était immense. En abordant la foule, j’ai dit the french ambassador, pour m’aider à avancer. Le premier venu à qui je l’avais dit, a dit à ses voisins. Mr Guizot. Tout le monde, a répété mon nom, personne ma qualité, et tout le monde m’a fait place. Un fils de M. Wilberforce, archidiacre dans l’ile de Wight, a parlé supérieurement avec beaucoup d’éloquence, naturelle et spirituelle. Sir Robert Peel a bien parlé, éternellement bien. Je vous dis que vous ne connaissiez pas M. de Brünnow. Savez-vous comment il était vendredi dernier, à une heure du matin, dans le vestibule de Buckingham Palace, sortant du concert de la Reine et attendant sa voiture au milieu de la très bonne compagnie qui attendait comme lui ? Une sale casquette de voyage sur la tête pour ne pas s’enrhumer. Je suis un peu choqué que vous m’ayez dit que je lui plairais. Du reste, je crois que vous avez eu raison. Il parle très bien de moi Il me semble que l’approche de notre rencontre me rend bien bavard. Vous ne vous plaindrez pas que cette lettre soit courte. J’en ai bien plus long à vous dire. Adieu. Adieu. Quand vous serez ici, il me semble impossible que nous n’arrangions pas tout vous, moi, Londres, et la campagne. Il y a deux choses avec lesquelles on peut tout. La seconde, c’est de l’esprit. Devinez la première. Adieu. Ma mère vous priera peut-être de m’apporter le portrait d’Henriette, dans une boite. J’espère qu’il ne vous embarrassera pas trop. Adieu.
Mots-clés : Affaire d'Orient, Ambassade à Londres, Conditions matérielles de la correspondance, Diplomatie, Discours du for intérieur, Enfants (Guizot), Gouvernement Adolphe Thiers, Politique, Politique (Angleterre), Politique (Internationale), Progrès, Relation François-Dorothée, Religion, Séjour à Londres (Dorothée)
331. Paris, Jeudi 26 mars 1840, Dorothée de Lieven à François Guizot
9 heures
Je suis retourné hier à la Chambre. J’ai entendu M. de Rémusat, il est bien ennuyeux. M. Berryer, il a été superbe et l’effet qu’il a produit est incomparable. Quand il est revenu à sa place, la Chambre presque toute entière est venue, le féliciter. Il était accablé. Il me semble que les deux pensées dominantes de son discours ont été : de pousser Thiers à la gauche, et d’associer la chambre à sa haine de l’alliance Anglaise. Je vous dirai que cette partie de son discours a remué profondement la Chambre ; je ne serais pas étonnée qu’il ait converti bien du monde à son opinion. Il vous a rendu votre besogne plus difficile.
Mots-clés : Ambassade à Londres, Doctrinaires, Gouvernement Adolphe Thiers, Progrès
[Paris], le 4 janvier 1858, Jules Lacroix à François Guizot
Feb. 19, 1841, Sarah Austin à François Guizot
Beffort, le 6 octobre 1838, Léonce Elie de Beaumont à François Guizot
Belfort le 6 octobre 1838.
Monsieur,
J’ai reçu ces jours derniers la lettre que vous avez bien voulu me faire l'honneur de m'adresser le 3 septembre. Elle a dû faire plus d'un ricochet avant de m'atteindre ce qui l'a beaucoup retardée et ce qui peut seul expliquer comment j'en suis encore à vous remercier de l'attention que vous avez l'extrême bonté de vouloir bien accorder à mon petit travail sur l'Esterel et du jugement trop indulgent que votre bienveillance s'est plu à en porter.
J'ai aussi à vous remercier, Monsieur, pour l'honneur que vous voulez bien me faire en me posant diverses questions relatives aux points les plus importants de la géologie. Je l'apprécie trop pour vous renvoyer à des livres, et vos questions sont si précises et s'enchaînent si bien que je ne puis mieux faire que de les transcrire une à une et d'y répondre successivement ; je me bornerai à vous citer un petit nombre de sources spéciales pour certains points particuliers ; je dois cependant avant tout vous rappeler que vous trouverez une partie des lumières que vous cherchez dans le Discours de Mr. Cuvier sur les révolutions de la surface du globe,[1] ouvrage d'une haute portée et dans lequel les progrès journaliers de la science font découvrir des lacunes, plus souvent que des erreurs positives.
1°. Quelles sont les principales révolutions par lesquelles le sol de la France a passé avant d'arriver à son état actuel ?
Ces révolutions sont celles qui ont accompagné le soulèvement des principales chaines de montagnes qui traversent la France et les contrées immédiatement adjacentes, celles qui ont accompagné le soulèvement des Pyrénées et le dernier soulèvement survenu dans les Alpes ont été peut-être les plus considérables de toutes. La dernière a laissé presque exactement notre continent dans son état actuel. Elle a été accompagnée par le passage d'énormes courants d'eau qui ont creusé ou au moins façonné la plupart des vallées, non seulement dans les pays de montagnes, mais aussi dans les pays de plaines. Les vallées de la Seine, de la Loire, de la Garonne, la vallée d'Auge etc. sont des exemples frappants de l'action de ces courants qu'on nomme [ordinairement] courants diluviens.
Il y a eu, en tout, une douzaine de grandes révolutions générales qui ont laissé des traces sur la surface de la France ; j'en ai énuméré 9 ou 10 dans un petit article que vous avez bien voulu faire insérer dans la Revue française en 1830.[2]
2°. Peut-on rapporter ces révolutions à des époques déterminées et, dans cette hypothèse, à quelles époques ?
On ne peut assigner de date précise à aucune de ces révolutions, on ne peut, quant à présent, indiquer que leur ordre de succession ; cependant on peut déjà fixer quelques limites au moins au temps écoulé depuis qu'elles ont eu lieu. Ainsi par exemple, il parait certain que toutes sont antérieures à l'existence du genre humain, car on n'a jamais trouvé d'ossements humains, ni d'objets de produits des arts humains dans les débris transportés même par la dernière de ces révolutions, de sorte que le diluvium des géologues n'a de commun que le nom avec le déluge des anciens historiens. On a plus d'une fois, et dans des intentions diverses, prétendu avoir trouvé des ossements humains antédiluviens, mais ces prétendues découvertes se sont toutes trouvées apocryphes, l'homo diluvii testis de Scheuchzer s'est trouvé être une grande salamandre.[3]
La dernière des révolutions géologiques arrivées en Europe remonte par conséquent à 5 ou 6000 ans pour le moins ; mais je crois qu'à cette assertion on peut en ajouter deux autres ; 1°. le temps écoulé depuis la dernière révolution géologique arrivée en Europe ne surpasse pas beaucoup 5 à 6000 ans, car les changements opérés dans cet intervalle sont si peu de chose qu'on serait fort embarrassé pour concevoir que cet intervalle ait été très long. 2°. Il est au contraire certain que l'ensemble des périodes géologiques antérieures à la dernière révolution, a dû être d'un très grand nombre de milliers d'années, car la somme des effets produits par des causes lentes pendant les périodes géologiques, tels que les dépôts des sédiments, fins, est incomparablement plus grande que de la somme les effets analogues produits depuis 5 à 6000 ans. J'ai traité ce sujet avec quelque détail dans mes leçons au collège de France et il se trouve résumé fidèlement dans l'article chronologie géologique de l'encyclopédie nouvelle de M.M. Reynaud et Leroux.[4]
3°. Quelles sont les grandes traces, encore visibles, sur notre sol, des révolutions par lesquelles il a passé ?
Ce sont principalement les chaines de montagnes soulevées, telles que les alpes, les Pyrénées, le jura, la côte d'or etc ; les dépôts marins soulevés sur leurs flancs ou dessus de la limite des neiges perpétuelles ; les vallées creusées par les masses d'eau que les commotions du sol avaient mises en mouvement ; les déblais produits par ce creusement transportés à de grandes distances, et qqes fois en masses énormes. rien n'est plus curieux par exemple que de voir les environs de genève et les pentes du jura jonchés de gros blocs de granite arrachés aux flancs du mont-blanc.
4°. Quels sont, en France, les principaux dépôts de fossiles animaux et végétaux ?
Ces dépôts sont véritablement innombrables. Les 2/3 environ du sol de la France sont couverts ou même formés, sur une épaisseur inconnue mais certainement très grande (souvent plus de 6000 pieds) de couches de sédiment qui ont été produites dans la mer ou, plus rarement, dans l'eau douce et qui presque toutes renferment un grand nombre de débris d'animaux et en sont même quelquefois presque entièrement composées. Mais ces débris organiques ne sont quelquefois reconnaissables que pour des yeux exercés et souvent ils sont difficiles à détacher de la pierre. On peut citer comme particulièrement riches en débris d'animaux faciles à isoler et à étudier, 1°. Les dépôts meubles produits par les courants diluviens ; c'est là qu'on trouve les éléphants fossiles, 2°. la pierre à plâtre de Montmartre ; c'est là que Mr. Cuvier a trouvé les diverses espèces de Paléothériums et d'anoplotheriums qu'il a figurés. 3°. Les sables calcaires qui se trouvent dans le parc de la ferme modèle de Grignon ; Mr. Lamarck[5] y avait trouvé 600 espèces différentes de coquilles fossiles 4°. Les carrières de la côte Ste Catherine près de Rouen (coquilles fossiles de la craie inférieure) 5°. Les carrières des moutiers près de Caen, (coquilles du calcaire jurassique) etc etc...
Quant aux végétaux leurs principaux dépôts sont les couches de houille et de lignite et c'est surtout dans les couches argileuses qui avoisinent la houille qu'on trouve les plus belles impressions végétales ; les plus nombreuses ressemblent à des fougères.
5°. Quelles sont les principales espèces contenues dans ces dépôts ?
Ces espèces sont presque innombrables. Il est probable que si on les connaissait toutes elles seraient beaucoup plus nombreuses que ne le sont celles de la création actuelle. On connait je crois aujourd'hui 6 à 7000 espèces différentes de coquilles fossiles, les madrépores, les insectes, les reptiles, les mammifères fossiles se comptent aussi par milliers ou au moins par centaines. On connait plus de 600 espèces différentes de plantes fossiles. Ce qu'on a dit de plus curieux sur les corps organisés fossiles se trouve résumé 1°. Dans le discours de Mr. Cuvier sur les révolutions de la surface du globe. 2°. Dans un ouvrage récent de Mr. Buckland qui forme un des Bridgewater treatises ; (cet ouvrage est destiné à tous les hommes réfléchis, il en a été vendu un grand nombre d'éditions.)[6] 3°. Dans un discours sur les végétaux fossiles lu par Mr. Adolphe Brongniart dans la séance publique de l'Académie des sciences du mois de septembre 1837 et imprimé dans le compte rendu.[7]
6°. Les espèces qui existent actuellement sur notre sol sont-elles mêlées, dans tous ces dépôts, aux espèces qui n'existent plus ? ou bien y a-t-il des dépôts qui ne contiennent que des espèces qui n'existent plus ?
Plus des 2/3 des dépôts dont se compose l'échelle géologique contiennent, à peu près exclusivement, des fossiles dont les analogues n'existent plus ; c'est presque uniquement dans les dépôts les plus modernes, qu'on nomme tertiaires qu'on trouve des espèces qui ont des analogues vivants. Ce ne sont que des êtres d'une organisation assez imparfaite tels que des coquillages qui ont des analogues parmi les fossiles tertiaires. Il est douteux qu'aucun des mammifères ou des poissons de l'époque actuelle ait des analogues exacts parmi les fossiles.
7°. Les fossiles contenus dans ces dépôts appartiennent-ils tous à une même époque, à un même état de notre sol, ou bien à des temps et à des états successifs ?
Les fossiles n'ont pas tous coexisté. Les terrains qui les renferment ont été déposés couches par couches et il n'y a presque pas de couches ou de groupes de couches qui ne renferment quelques fossiles qui ne se trouvent ni au-dessus ni au-dessous. Généralement entre deux grandes révolutions le sol de l'Europe a été habité par un système organique particulier, distinct, au moins en partie, de celui qui l'avait précédé et de celui qui devait le suivre. On peut faire dans la série des époques géologiques au moins trois grandes coupures qui diffèrent encore plus l'une de l'autre sous le rapport des êtres organisés que la dernière de ces coupures ne diffère de l'époque actuelle. En général les animaux les plus parfaits ont paru les derniers, peut-être parce que l’atmosphère ne s'est épuisée que par degrés. Il n'y a eu de mammifères que dans la seconde moitié des époques géologiques. On ne peut pas dire que les végétaux aient précédé les animaux ou vice versa. Dans les périodes les plus anciennes il y a eu à la fois des végétaux et des animaux ; mais il est vrai de dire que les recherches actuelles des géologues sont bien loin de pouvoir remonter à l'origine des choses.
Je vous demande mille pardons, Monsieur, pour ce long griffonnage. Je vous laisse bien à faire pour y trouver des réponses catégoriques aux questions nettes et précises que vous m'avez posées. Notre science est encore si imparfaite qu'il n'est pas très facile de l'abréger. Je m'estimerais bien heureux qu'il put vous fournir au moins en partie des moyens de remplir votre objet et je ne le serais pas moins qu'il vous suggérât quelques nouvelles questions auxquelles, à mon prochain retour à Paris je pourrais peut-être répondre d'une manière moins imparfaite.
Permettez, je vous prie, Monsieur, qu'en vous renouvelant tous mes remerciements pour une marque si honorable de votre souvenir je vous offre l'expression du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être votre très humble et très obéissant serviteur et dévoué confrère
[1] Cuvier, 1826, Discours sur les révolutions de la surface du globe : et sur les changements qu'elles ont produits dans le règne animal., Dufour et d’Ocagne, Paris. D’abord publié en 1821, mais publié pour la première fois en 1826 sous ce titre.
[2] Recherches sur quelques-unes des révolutions de la surface du globe, présentant différens exemples de coïncidence entre le redressement des couches de certains systèmes de montagnes
et les changements soudains qui ont établi les lignes de démarcation qu’on observe entre certains étages consécutifs des terrains de sédiment ; par M. L. Elie de Beaumont. Mémoire inséré en plusieurs parties dans les Annales des sciences naturelles, de septembre 1829 à février 183o. Paris, chez Crochard, libraire, éditeur, cloître Saint-Benoît, n° 16., Revue française N°XV, mai 1830, pp. 1-58., Paris, Alexandre Mesnier Libraire.
[3] Le squelette fossilisé d’une salamandre géante découverte dans le gisement d’Öhningen compte parmi les fossiles les plus célèbres de l’Histoire. Le Zurichois Johann Jakob Scheuchzer estimait qu’il s’agissait des vestiges d’un être humain mort par noyade lors du Déluge. Savant du XVIIIe siècle, pionnier de la paléontologie. https://blog.nationalmuseum.ch/fr/2024/07/le-temoin-du-deluge/
[4] Article « Chronologie géologique » Encyclopédie nouvelle. 3 / publ. sous la dir. de MM P. Leroux et J. Reynaud ; avec une introd. de Jean-Pierre Lacassagne, 1836-1842, Leroux, Pierre (1797-1871) et Reynaud, Jean (1806-1863). Éditeurs scientifiques, pp. 581-585. Sur la question de la datation en géologie voir
[5] Jean-Baptiste Pierre Antoine de Monet, chevalier de Lamarck (1744-1829), Mémoires sur les Fossiles des environs de Paris, comprenant la détermination des espèces qui appartiennent aux animaux marins sans vertèbres dont la plupart sont figurés dans la collection des vélins du Muséum, et Suite des Mémoires..., Ann. Mus. Hist. nat., t. 1 à t. 8,1802-1806.
[6] Treatise VI, by William Buckland. Geology and Mineralogy Considered with Reference to Natural Theology. 2 vols., 1836
[7] Considérations sur la nature des végétaux qui ont couvert la surface de la terre aux diverses époques de sa formation, par M. Adolphe Brongniart, Lues dans la séance publique du lundi 11 septembre 1837.
