CORREZ

CORREZ - Édition des lettres internationales adressées à Émile Zola


Lettre de Jean Psichari à Émile Zola du 28 septembre 1902
Auteur(s) : Psichari, Jean
Collection : Lettres de Jean Psichari à Émile Zola - Voir les autres notices de cette collection

Transcription

Texte de la lettre

28 septembre 1902

               

Cher Maître,
                Majesté me prie avec insistance de l’appuyer auprès de vous. Il voudrait beaucoup imprimer Vérité. Vous devez savoir certainement de qui il s’agit, car il vous connaît, vous admire, vous aime, vous suit depuis des années. Il a été tout a fait des nôtres. C’est un homme très actif, sûr, droit, honnête, de relations impeccables – et qui a besoin de travailler. Il était à Corbeil, chez Crété, il y a juste un an. Il s’occupe maintenant de l’imprimerie Blot (7, rue Bleue), qui est d’ailleurs parfaitement outillée. À Corbeil, on l’a remercié, comme on dit, par des procédés un peu lestes, et  beaucoup, je crois, par jalousie, car il y faisait tout. Il s’est remarié, et a un enfant – pas de fortune, et sa femme non plus. Il a donc besoin de gagner pour vivre. Il a aussi  énormement d’amour propre. Il veut  faire de l’imprimerie Blot une imprimerie du premier ordre. J’ai écrit un mot à Fasquelle. Mais il y a aucune raison pour que ce mot fasse l’effet voulu. Vous, ça doit vous être indifférent que votre livre s’imprime dans une maison plutôt que dans une autre. Et voilà donc quelques raisons pour donner la préférence à Majesté, si vous n’êtes pas engagé autrement. Donc, un mot de vous à Fasquelle ferait sûrement pencher la balance, pour cette fois-ci ou pour la prochaine. C’est ce mot que je suis venu vous demander aujourd’hui.
                Vous êtes de ceux, cher Maître, à qui on écrit peu, et à qui on pense toujours. À Rosmapamon –puisque c’est ainsi que cela s’appelle  – vous avez des dévots fidèles et sûrs. Je dois même confesser que à l’exception de votre très humble, tout le monde vous lit en ce moment dans l’Aurore. Moi, outre que je préfère vous lire autrement, je me suis surmené du travail à telles enseignes que je vais être obligé  – je commence aujourd’hui même  – de prendre du repos complet. Il y a au moins cinq ans que je ne sais plus ce que c’est qu’un jour sans une ligne. Je me suis amusé même, cet été, à jouer la difficulté. J’ai fait un roman long  – en grec ! Vous savez qu’il y faut tout créer aujourd’hui surtout les mots abstraits. De plus, ce roman – pendant les quinze premiers chapitres – est à un seul personnage. C’est l’histoire d’un nouveau Robinson  – oh ! pas dans la donnée stupide de de Foe. Rien du roman anglais – et même tout le contraire. J’ai voulu examiner ce que l’individu social devenait arraché à son milieu. Aussi est-ce un livre moins drôle que le fameux Robinson, car l’homme y devient à peu près une bête.  Du reste, c’est la vérité, puisque l’original du Robinson anglais, c’est un certain A. Selkirk, qui, au bout de quatre ans de solitude absolue, avait perdu la parole, courait plus vite que les  chèvres et avait l’air idiot, quand  on est allé le chercher. Je n’ai pas reculé devant la peinture brutale de ce phénomène de régression. J’ai tâché au moins d’égayer mon sujet par les cinq derniers chapitres. Que devient l’amour dans la solitude ? Eh bien ! il y est quasiment impossible. Je crois du moins l’avoir démontré. Là non plus – mais n’est-ce pas un peu mon droit puisque Daphnis et Chloé furent de mes compatriotes – je n’ai pas reculé devant l’Eros. J’ai tâché de le montrer dans sa crudité primitive – quelque chose comme une idylle érotique qui devient une idylle d’amour et alors – contrairement aux vers des poètes – fuit la solitude avec une terreur que n’explique que trop l’écrasement de la nature trop forte pour l’homme seul à seule – ou seuls à seule – et la menace de n’être plus qu’un végétal dans cette immensité.
                Quel bavardage ! Je vous avoue que, par superstition peut-être – et celle-ci est bonne – je suis content de vous dire à vous, le premier, l’idée de cette tentative. Vous voyez que toujours – même en grec – vous nous apprenez à cherchez la vérité !
                Notre monde ici va bien. Ernest – l’ainé – s’était surmené, lui aussi, à la licence, et a été malade gravement en juillet. Tout va bien aujourd’hui. Je vous prie de présenter à Madame Zola mes hommages les plus dévoués. Vous savez, vous, mon ami,  combien je vous admire et vous aime.

                                                                                                Jean Psichari

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Psichari, Jean, Lettre de Jean Psichari à Émile Zola du 28 septembre 1902.
Édition des lettres internationales adressées à Émile Zola.
Éditeur : Projet EMAN, Centre d’Étude sur Zola et le naturalisme & Institut des textes et manuscrits modernes, CNRS-ENS.
Consulté le 24/01/2022 sur la plate-forme EMAN :
https://eman-archives.org/CorrespondanceZola/items/show/6806
Notice créée par Athina Markopoulou Notice créée le 06/02/2019 Dernière modification le 25/08/2020