La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)

La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)


44. Monge à son gendre Nicolas-Joseph Marey
Auteurs : Monge, Gaspard
Collection : 1796-1797 : Première mission en Italie, La commission des sciences et des arts Prairial an IV - vendémiaire an VI  - Voir les autres notices de cette collection

Transcription & Analyse

Transcription linéaire de tout le contenu
[…] Figurez-vous un peuple de somnanbules conduit, non par un charlatan adroit comme pourrait l’être Mesmer,[1] mais par de misérables et grossiers farceurs, qui a de la répugnance pour toutes sortes de vérité, qui ne se repaît que des erreurs les plus ridicules, un peuple avide des malheurs des français et qui ne peut souffrir des papiers publics que ceux qui les bercent de leurs prétendus désastres. Ajoutez à cela une immoralité profonde et invétérée, fondée des pratiques ridicules de la superstition la plus sotte, pas une femme honnête, mais aussi pas une qui ne suspende ses opérations galantes pour réciter l’Angelus lorsque l’Ave Maria sonne. Les assassinats quotidiens, et quelques fois plusieurs par  jours sans que le gouvernement s’occupe d’en punir aucun ; une mendicité générale, au point que tout ouvrier quitte son atelier pour venir vous tendre la main dans la rue, s’il juge à votre mise que vous pouvez lui donner un quatrain, et jugez si, au milieu de tout cela, on est bien curieux d’écrire lorsqu’on ne veut pas affliger ses amis.[2] […]
 

[1] Franz-Anton MESMER (1734-1815) médecin badois ; fondateur de la théorie du magnétisme animal. Monge est de ceux qui pensent qu’il s’agit d’un charlatan. Et en cela, le géomètre, membre de l’Académie des sciences, se conforme à la position collective déterminée au sein de l’institution scientifique en 1784, mais aussi à celle de son ami Berthollet. Le chimiste prend une part active dans la querelle. En 1783, une société est fondée par souscription afin que le médecin autrichien enseigne sa doctrine et ses méthodes aux médecins intéressés. Berthollet, à la demande du duc d’Orléans, s’y inscrit et suit les premières séances du mois d’avril 1784 ; il est rapidement convaincu du manque de rigueur scientifique de ce qu’il entend et de ce qu’il voit et il exprime vivement son opposition au mesmérisme. (SADOUN-GOUPIL M. (1977), p. 15.) La question de l’engouement autour de la théorie du magnétisme animal est l’objet des travaux d’une commission spécialement constituée par l’Académie des sciences pour l’examen de cette théorie. Ce qui motive le travail des savants Franklin, Le Roy, de Bory, Lavoisier et  Bailly  sur la théorie du magnétisme animal est autant son acceptation par des hommes éclairés que son puissant effet sur l’esprit commun. La suppression d’une erreur est utile au progrès des sciences comme  l’acquisition d’une connaissance. De même, prévenir les esprits de l’erreur est utile à l’état qui se protège ainsi des phénomènes d’agitation du peuple. Cela est encore un bel exemple d’expression de l’idée de progrès au sein de la description des relations entre science, culture et politique en posant une fois encore la question de l’usage des sciences dans le domaine public et cela dès 1784. (Voir les lettres n°3, 4, 5.) « Il y a déjà plus de six ans que le Magnétisme animal a été annoncé à l’Europe, surtout en France et dans cette capitale ; mais ce n’est depuis deux ans environ qu’il a intéressé particulièrement un assez grand nombre de citoyens, et qu’il est devenu l’objet de l’entretien public. […] On proposait un moyen sûr et puissant d’agir sur les corps animés, un remède nouveau, un agent universel pour guérir et prévenir les maladies. […] On citait peu de cure réelle, mais beaucoup de personnes se disaient soulagées et le remède plaisait assez pour soutenir l’espérance des malades. Depuis quelque temps le secret a été communiqué. Alors on a vu des personnes instruites, éclairées, distinguées même par leurs talents, adopter la théorie et la pratique nouvelle qu’on leur enseignait ; on a vu un nombre de médecins et de chirurgiens admis à l’école du Magnétisme, en devenir les partisans, en défendre la théorie, en suivre la pratique. Ces témoignages rendus au Magnétisme devaient donner à penser aux meilleurs esprits, et faire suspendre le jugement des savants. […] C’était un scandale pour l’Europe de voir un peuple éclairé par toutes les sciences et par tous les arts, un peuple chez qui la philosophie a fait les plus grands progrès, oublier la leçon de Descartes qui en est le restaurateur, et renfermer dans son sein deux partis opposés, qui unissaient leurs vues et leurs pensées sur le même objet, mais qui se divisaient et se combattaient en annonçant le Magnétisme comme une découverte utile et sublime, l’autre en le regardant comme une illusion à la fois dangereuse et ridicule. […] On ne doit pas être indifférent sur le règne mal fondé des fausses opinions : les sciences qui s’accroissent par les vérités, gagnent encore à la suppression d’une erreur ; une erreur est toujours un mauvais levain qui fermente et qui corrompt à la longue la masse où elle est introduite. Mais lorsque cette erreur sort de l’empire des sciences pour se répandre dans la multitude, pour partager et agiter les esprits, […] lorsque surtout elle influe à la fois sur le physique et le moral, un bon gouvernement est intéressé à la détruire. C’est un bel emploi de l’autorité que celui de distribuer la lumière ! [ …] Le Magnétisme n’aura pas été tout-à-fait inutile à la philosophie qui le condamne ; c’est un fait de plus à consigner dans l’histoire des erreurs de l’esprit humain, et une grande expérience sur le pouvoir de l’imagination. » «Exposé des expériences qui ont été faites pour l’examen du Magnétisme animal par Mrs. Franklin, Le Roy ; de Bory, Lavoisier et  Bailly », Histoire de l’Académie royale des sciences pour l’année 1784, (1787), pp. 6-15. 

[2] Transcription établie par Cartan.

AnalyseTranscription établie par Cartan.
NotesLettre citée par P.V.AUBRY (1954), p. 183-184 et 358, note 14). Conservée alors dans les Archives Marey-Monge, elle n’a pu être retrouvée depuis.

Relations entre les documents


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Etat génétique
Monge répond à la lettre de Nicolas-Joseph MAREY (1760-1818). Ce dernier lui a écrit de Paris après la réception de la lettre n°40 par Catherine.
Faute d’avoir accès à son texte original, il paraît utile de reproduire l’analyse et les brèves citations que fait Aubry de cette longue lettre, reflet d’un certain désenchantement de la part de Monge. S’il tremble pour sa belle filleule cispadane, c’est que l’abandon provisoire du problème romain l’a laissé ulcéré. Il tonne contre le « gouvernement insensé de Rome », contre « les gazetiers qui mentent à la journée » et les femmes sans honnêteté qui suspendent leurs opérations galantes pour réciter l’Angelus. Il proteste contre les ouvriers qui mendient, et contre les assassinats quotidiens. Et voilà que « l’infernal gouvernement du Pape » a refusé la main amie qui voulait aider le peuple à sortir d’un tel cloaque… Heureusement les braves volontaires français sont « des anges » et leur dévouement est incroyable. Mais Monge indique aussitôt que l’armée n’est pas composée seulement de volontaires et que l’immoralité est à son comble. « Tout ce qui vient de l’intérieur de la France est corrompu, le gouvernement envoie des brigades et il n’arrive ici que des escouades », tant est grande la désertion le long des routes. 22 000 hommes sont dans les hôpitaux. Le roi d’Espagne avait envoyé 40 quintaux  de quinine qui auraient guéri toutes les fièvres ; les commissaires des guerres ont tout vendu sans qu’il y ait eu une prise donnée à l’armée, « du moins, précise-t-il, c’est ce que m’a dit Bonaparte ». C’est probablement lors des quelques jours qu’ils passèrent à Modène au milieu d’octobre 1796 que Monge et Bonaparte eurent pour la première fois l’occasion de faire plus ample connaissance. Les confidences assez désabusées du général en chef sur la qualité des renforts arrivés de France et sur les pillages commis par certains responsables français n’ont pu que choquer profondément Monge sans affecter cependant de façon durable sa confiance dans la puissance et la vertu des armées de la République. [R.T.] Monge n’a pas toujours eu la même position sur la conduite à tenir avec Rome et a souhaité que les Français favorisent une révolution à Rome. C’est d’ailleurs ce qui l’oppose à Marey. Voir la lettre n°40.  Sa rencontre avec Bonaparte à Bologne semble être l’élément qui détermine ce changement. Voir lettres n°62, 63 et 65.
Notice créée par Marie Dupond Notice créée le 12/01/2018 Dernière modification le 20/02/2020