La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)

La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)


40. Monge à sa femme Catherine Huart
Auteurs : Monge, Gaspard
Collection : 1796-1797 : Première mission en Italie, La commission des sciences et des arts Prairial an IV - vendémiaire an VI  - Voir les autres notices de cette collection

Transcription & Analyse

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Florence, le 14 brumaire de l'an V de la République
 
Depuis notre départ de Livourne, ma chère amie, je suis ici où j'attends les objets que nous n'avons pas pu emporter nous-mêmes pour les porter à Milan où sont actuellement Berthollet et Berthélemy,[1] d'où doit partir pour la France le convoi de Modène, et où nous allons tous nous réunir pour attendre que nous ayons quelque chose à faire en Italie.[2] Je n'étais pas avec mes collègues et avec Garrau[3] quand il a été décidé que ce serait à Milan que nous retirerions; j'aurais donné ma voix contre une aussi grande reculade ; mais cela est fait et cela me contrarie. D'abord je vois que je vais être longtemps sans avoir de tes nouvelles. Il y a dans ce moment sur le bureau de Miot[4] un paquet pour Cacault[5] à Rome ; j'y ai senti plusieurs lettres cachetées ; je présume qu'il y en a pour nous et j'ai le chagrin de voir que le paquet va aller à Rome, que les lettres reviendront ici, et qu'ensuite il faudra nous les renvoyer à Milan. Ce ne sera pas avant deux décades qu'elles nous parviendront. Toutes celles qui sont actuellement en route vont venir ici pour retourner ensuite à Milan. Je te prie, jusqu'à ce que les choses soient changées, d'adresser tes lettres à Milan.

La citoyenne Miot vient d'envoyer son courrier pour annoncer son arrivée. Son mari est enchanté ; il va monter en voiture avec sa fille pour courir au-devant d'elle jusqu'à deux ou trois postes.[6] Je voudrais bien être à portée, ma chère amie, d'en faire autant ; je t'assure que cela serait avec le plus grand plaisir. Je souffrais ton absence avec courage quand nous travaillions pour la République; mais depuis que nous n'avons plus rien à faire[7], je m'ennuie, et je ne crois pas que j'aie jamais eu plus grand désir de te revoir, de t'embrasser, d'embrasser la bonne Louise, et toute la maison, en y comprenant le ménage Baur.[8] 

J'ai le projet de secouer mon ennui; et pour cela, dès que nous serons à Milan, j'écrirai à notre ministre à Venise[9] pour lui demander un passeport de l'État de Venise, au moyen duquel je puisse aller voir cette ville singulière. Car si jamais nous allons à Rome, nous n'en reviendrons pas par Milan, et je n'aurai plus occasion de voir cette vieille République bien aristocrate, bien connue des Français.[10] Ensuite, si nous avons le temps, nous ferons une autre course au lac Majeur, au pied des Alpes, pour voir les Iles Borromées, si célèbres par la beauté de leur climat, et où les oliviers et les orangers viennent en pleine terre, bien qu'elles ne soient pas plus méridionales que Mâcon[11] ; tandis que dans toute la Lombardie dont une grande partie est beaucoup plus au midi, les hivers sont aussi rigoureux qu'à Paris. Cela vient de ce que les îles sont au pied méridional des Alpes, abritées des vents du nord par les hautes montagnes.[12] Nous aurons occasion de parcourir les carrières de marbre et de granit dont on bâtit la ville de Milan, et d'où l'on tire toutes ces grandes colonnes d'une seule pièce de granit dont il y a un si grand nombre dans cette ville. Je ne graverai pas ton nom, ma chère amie, sur les parois de ces roches indestructibles, ni ceux de nos enfants. Vous ne devez y passer ni les uns ni les autres pour les y lire ensuite; et cela n'aurait aucun objet. Mais je penserai sûrement à vous, car toutes les fois que je vois quelque chose qui mérite d'être remarqué, qui pourrait attirer ton attention, exciter ton admiration, ou être utile à nos enfants, je voudrais vous avoir tous avec moi, et je me reproche quelquefois des jouissances que vous ne partagez pas.

Quoique je me rapproche beaucoup de vous en allant jusqu'à Milan, j'éprouve cependant un mouvement pénible. Il me semble que nous abandonnons Rome, et je suis comme Annibal quand il fut rappelé en Afrique, je me retourne à tout moment. Ce n'est pas que je ne croie y retourner, mais à la tournure que les affaires semblent prendre en France, il me semble qu'on ne sent pas notre position, qu'on n'y a pas ferme la résolution de détruire cette monstruosité d'un prêtre tyran[13] de presque toute l'Europe. Le Directoire n'avait qu'à fermer les yeux, et le monde était pour jamais délivré de l'oppression sous laquelle la fourberie, les mensonges et l'erreur le tiennent depuis si longtemps.[14] 

Au reste ce n'est la faute ni de Bonaparte, ni de Saliceti,[15] ni de Garrau, qui auraient joliment fait cette espièglerie là ; et qui auraient révolutionné Rome tout aussi adroitement que Modène.[16] A propos de cela, il paraît que le nom de Cispadane que j'avais imaginé pour la République de Modène, Reggio, Bologne et Ferrare prend à merveille ; car dans deux ou trois papiers publics italiens je l'ai vu employer avec faveur. Tu vois que je suis parrain d'un assez bel enfant. Dieu veuille qu'il vienne à bien, et que ses père et mère ne l'envoient pas aux enfants trouvés.[17] 

Nous apprenons de Livourne qu'au départ de la lettre écrite par Belleville,[18] on apercevait de loin la flotte combinée française et espagnole. Si elle joue bien, elle pourra capturer toute la flotte anglaise, ou tout au moins en prendre une grande partie et chasser le reste de la Méditerranée.

Mais tous ces succès ne seront rien si le Directoire a la faiblesse de faire un traité avec le pape. Si Rome reste à un pontife, c'en est fait ; jamais les individus français ne pourront mettre le pied en Italie. Nous ne pouvons nous y maintenir en quelque considération qu'en révolutionnant Rome.[19]
Adieu, ma chère amie, je t'embrasse bien tendrement, ainsi que Louise.
                                                 Monge

[1] Claude-Louis BERTHOLLET (1748-1822) et Jean-Simon BERTHÉLÉMY (1743-1811).

[2] Monge après avoir suivi Saliceti dans ses missions politiques à Modène et à Livourne, le quitte pour revenir à Florence avec Miot. Voir les lettres n°38 et 39.

[3] Pierre-Anselme GARRAU (1762- 1819).

[4] André-François MIOT (1762-1841), ministre plénipotentiaire à Florence.

[5] François CACAULT (1743-1805) ministre plénipotentiaire à Gênes chargé de veiller à l’exécution des clauses de l’armistice de Bologne signé avec le pape Pie VI relatives aux indemnités financières. Voir lettre n°25.

[6] Miot a toute sa famille en Italie avec lui : sa femme Adélaïde-Joséphine ARCAMBAL (1765-1841) et leurs deux très jeunes enfants Rosalie Françoise Caliste MIOT (1792-1866) et René Hyacinthe MIOT (1795-1815).

[7] L’exécution de l’armistice de Bologne du 23 juin 1796 relativement aux objets d’art et de sciences est suspendue le 3 vendémiaire an V [24 septembre 1796]. Voir les lettres n° 29 et 30.

[8] Louise MONGE (1779-1874) et Anne Françoise HUART (1767-1852), jeune sœur de Catherine, son mari Barthélémy BAUR (1752-1823) et et leur fils Émile BAUR (1792- ?).

[9] Jean-Baptiste LALLEMENT (1736-1817).

[10] Monge n’envisage pas encore d’aller en tant que commissaire à Venise. Il y est en mission en aomut 1797. Voir les lettres n° 118 à 127. C’est au printemps 1797 que la situation diplomatique entre la France et la République de Venise se tend jusqu’à la déclaration de guerre de la France le 15 Floréal an V [2 mai 1797]. Voir les lettres 84, 89, 90 et 93.

[11] Voir la lettre n°46.

[12] Nicolas-Joseph MAREY (1760-1818) et Émilie MONGE se trouvent à Paris lorsque Catherine reçoit cette lettre. Et c’est Marey qui y répond. Cela montre la dimension familiale de la correspondance. Voir la lettre n°84. De Paris le 6 frimaire an V [26 novembre 1796], le négociant bourguignon en profite pour répondre à la lettre que Monge lui avait envoyée de Rome, le 30 thermidor an IV [17 août 1796](lettre n°22) : « J’approuve beaucoup les projets que vous avez de visiter la ville de Venise. Elle vous offrira outre mille morceaux précieux de peinture des Paul Véronèse, Bassanoti, des palais superbes de Palladio, l’image parfait d’un vaisseau à l’ancre dont le clocher de l’Église Saint Marc paraît être le mat. N’oubliez pas de voir la belle manufacture de glace de Murano dans l’une des lagunes à une lieue de Venise, ni les îles Borromées à quelques lieues de Milan ces dernières sont un véritable séjour de féérie. Vous trouverez à moitié chemin du lac Majeur un petit colosse de Rhodes, la statue de Saint Charles Borromée. »

[13] Pie VI, Giannangelo BRASCHI (1717-1799).

[14] Dans la réponse de Catherine du 9 frimaire an V [29 novembre 1796] apparaît une différence d’opinion entre Monge et Carnot au sujet de l’attitude à adopter vis à vis du Pape et des États pontificaux : « J’ai fait part à C[arnot] de tes réflexions, le jour même que je l’ai reçu, il était fort triste et me dit : « Cela est bien aisé à dire. Dans le moment où nous parlons Mantoue est peut-être débloquée, le sort de l’armée est très incertain. » Il avait reçu des dépêches du 22, qui n’étaient pas tranquillisantes. » 

[15] Antoine-Christophe SALICETI (1757-1809) .

[16] Pour Bonaparte cela ne semble pas si certain. Voir lettres n°26, 27, 34, 35 et 36.

[17] Marey commente dans sa lettre de Paris le 6 frimaire an V [26 novembre 1796] : « Il paraît par vos lettres que vous renaissez à l’enthousiasme et que vous comptez beaucoup sur celui que les succès de nos armées ont fait naître parmi les habitants de quelques villes d’Italie. J’avoue que je doute beaucoup de la sincérité de toutes ces belles démonstrations d’attachement et de républicanisme et j’attends pour les juger un premier revers dont le génie de la liberté veuille toutefois nous préserver. » Voir les lettres n°48, 53 et 84.

[18] Charles-Godefroy REDON DE BELLEVILLE (1748-1820) Consul de France à Livourne.

[19] Dans sa lettre de Paris le 6 frimaire an V [26 novembre 1796], Marey lui écrit à ce sujet : « Quand au projet de révolutionner Rome, [je] le regarde comme chimérique. Que peut-on espérer d’une ville qui n’est composée que de Capucins, de pénitents, de confrères, de castrats et de fainéants ! « Veuve d’un peuple roi mais reine encore du monde. » Cette orgueilleuse cité tient encore le sceptre du fanatisme et de l’intolérance. Vous connaissez mal les Romains, si vous espérez retrouver parmi eux quelques étincelles du feu de l’enthousiasme républicain. Bornons-nous à recueillir les chefs d’œuvres des Scoppa, des Praxitèle, des Guides, des Raphaël et laissons ce peuple ignorant et superstitieux à ses madones et à ses prêtres. Vous ne dites pas si vous avez été à Naples. Faites en sorte d’aller voir ce beau pays peuplé de merveilles de l’art et de la nature. » Après ses rencontres avec Bonaparte à Milan, Bologne et après la signature du traité de Tolentino de février 1797, Monge introduit des changements dans son discours sur la position à adopter face à Rome. Voir les lettres n°51, 53, 62, 63 et 65. En 1798 alors qu’il œuvre à l’établissement de la République romaine, il s’étonne d’y parvenir aussi facilement. Voir la lettre n°156.

Relations entre les documents


Collection 1798 : Seconde mission en Italie Institution de la République romaine et préparation de l’expédition d’Égypte Pluviôse – prairial an VI

        Ce document a pour thème CSA- Fondation République romaine comme :
       
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156. Monge à sa femme Catherine Huart

Collection 1796-1797 : Première mission en Italie, La commission des sciences et des arts Prairial an IV - vendémiaire an VI

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        a pour thème Campagne militaire (Italie) comme ce document

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Notice créée par Marie Dupond Notice créée le 12/01/2018 Dernière modification le 20/02/2020