La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)

La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)


28. Monge à sa femme Catherine Huart
Auteurs : Monge, Gaspard
Collection : 1796-1797 : Première mission en Italie, La commission des sciences et des arts Prairial an IV - vendémiaire an VI  - Voir les autres notices de cette collection

Transcription & Analyse

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Rome, le 24 fructidor de l'an IV de la République française

Ma dernière lettre venait de partir,[1] ma très chère amie, lorsque j'ai reçu à la fois des deux lettres des 26 et 27 thermidor[2], l'une par la voie du Directoire,[3] l'autre par celle de la citoyenne Siriac[4] ; en sorte que voilà déjà cinq lettres que je reçois de toi ; Berthollet en a reçu une aussi de la citoyenne Berthollet.[5] Le même courrier nous a aussi apporté de bonnes nouvelles du Rhin, en sorte que nous avons été très gais toute la journée. Je suis enchanté que ta santé s'améliore et que tu n'éprouves plus ces indispositions qui te donnaient du malaise et du chagrin.[6] 

Je viens d'écrire un petit mot à Émilie.[7] Si le citoyen Marey est aussi longtemps sans recevoir de mes nouvelles, c'est qu'ici nous ne savons presque rien. Nous ne voyions personne.[8] Quand l'ambassadeur d'Espagne était ici, nous le voyions quelquefois; maintenant il est à Florence où se tiennent les conférences pour l'affaire de Rome, et nous n'avons plus cette ressource.[9] Notre seule compagnie est un médecin, homme d'esprit, fort instruit et bon patriote, et l'agent du roi de Suède,[10] fils d'un artiste célèbre de Rome et fort ami de notre nouveau régime.[11] Dans le commencement, nous avons été environnés d'une foule d'espions ; il ne nous a pas été difficile de les reconnaître et de les recevoir ensuite de manière à ne pas les encourager à continuer. Ainsi nous sommes presque sans relations, et je ne puis guère causer avec Marey de choses qui aient pour lui quelque intérêt. 

Tu nous supposes assez malins pour ne retourner en France qu'au printemps.[12] Nous sommes tous prêts à obéir avec zèle aux ordres du Directoire ; ainsi s'il faut aller à Naples, nous y volerons et alors l'hiver nous verra en Italie ; mais s'il ne nous vient point de nouveaux ordres du gouvernement, nous espérons avoir fini ici dans deux mois et nous retournerons à Paris avec la plus grande joie. Car pour des républicains, il faut la terre de la liberté.

Notre collègue La Billardière ne doit pas encore être prêt d'arriver à Paris.  Il nous a quitté à Bologne pour conduire le convoi du Bolonais à Tortone, et le réunir à ceux de Milan, Pavie, Crémone, etc.[13] Il a fallu qu'ensuite il revienne à Milan faire faire les voitures et solliciter les chevaux nécessaires pour conduire son convoi général jusqu'à Paris. Cela lui a pris du temps. Nous le croyons actuellement parti de Tortone, mais nous n'en sommes pas sûrs.[14] Il passera par Nice, Aix, Lyon, etc. Sa route sera d'environ 300 lieues qu'il fera à petites journées, ainsi cela prendra au moins 5 ou 6 décades.

Je te suis bien obligé des nouvelles que tu me donnes sur la situation actuelle de Paris. À en juger cependant d'après les journaux, il semblerait que l'esprit public n'a pas beaucoup gagné depuis notre départ. Les tribunaux ont la vue bien courte puisqu'ils n'ont pas vu qu'il était constant qu'il y avait eu une conspiration contre la République en Vendémiaire[15] ; puisque [Quatremère], blanchi par eux, ne veut pas qu'on apporte les chefs-d'œuvre des arts à Paris, et témoigne ouvertement son tendre intérêt pour les ennemis de la France[16] ; puisque les mandats sont tombés dans un discrédit tel que la République aurait été renversée sans les incroyables succès de ses armées ; puisque Roederer ne veut pas la sûreté de l'armée d'Italie et s'écrie si fortement contre les rigueurs indispensables et bien méritées qu'on a exercées à Lugo.[17]

Adieu, ma très chère amie, nous nous portons tous bien, mille choses aimables à toute la famille, à nos amis, et compte sur l'inviolable attachement de ton ami
                                                 Monge
Si tu vois Eschassériaux, rappelle-moi à son souvenir.[18] Écris-nous toujours par la voie du Directoire, tant que cela te sera possible.

[1] Lettre n°26.

[2] Dans ces deux lettres, Catherine répond à la lettre n°13 de Bologne du 22 messidor an IV [10 juillet 1796].

[3] De Paris le 26 thermidor an IV  [13 août 1796], par l’intermédiaire de Carnot. Voir la lettre n°13. 

[4] De Paris le 27 thermidor an IV [14 août 1796]. Angélique-Catherine Françoise MIOT (1763- ?), elle est une des sœurs de André-François MIOT (1762-1841). Elle épouse en 1783 Charles-Alexandre de SIRIAQUE (17 ?  -?).

[5] Marie-Marguerite BAUR (1745-1829) femme de Claude-Louis BERTHOLLET (1748-1822).

[6] Monge répond à Catherine qui lui écrit de Paris le 26 thermidor an IV [13 août 1796].« Prenez bien garde de trop vous fatiguer, on dit ce climat malsain pour les Français. Il paraît que cela ne nuit pas à ta santé mais depuis que je te connais, je t’entends dire que ton ventre pousse. Quand je te verrai, je croirai à ton embonpoint. Si cela est, nous nous sommes donnés le mot car je suis obligée de faire changer toute ma garde robe, je ne sais plus ce que c’est que les hoquets ni les spasmes ; la tranquillité dont on jouit actuellement  porte tout le monde à se livrer  au plaisir. L’espoir d’une paix prochaine fait supporter la gêne que nous éprouvons en finances, les mandats valent 28 " le [?], on doit nous payer ce mois-ci de vos traitements, moitié en sols et l’autre moitié en mandat. Je me trouve bien riche avec ce qu’on me donne puisqu’il est accompagné de la tranquillité, et de l’Espoir de la paix, nos conquêtes et nos victoires sont aussi multiples sur le Rhin qu’en Italie. Il est étonnant que l’Empereur ne demande pas la paix à genoux. » 

[7] Émilie MONGE (1778-1867). Monge écrit à sa fille aînée la veille le 22 fructidor an IV [8 septembre 1796] Voir lettre n°27.

[8] Nicolas-Joseph MAREY (1760-1818) mari d’Émilie MONGE. Monge répond à une remarque de sa femme. De Paris le 26 thermidor an IV  [13 août 1796] : « M[onsieur] Marey m’écrit pour avoir ton adresse pour t’écrire, Émilie se plaint amèrement de ce que tu ne lui écris pas, son enfant a déjà  deux mois, elle se propose de le sevrer à huit mois, elle sera plus libre cet hiver à Paris, ils doivent venir après les vendanges […]. » 

[9] José-Nicolas AZARA (chevalier d’) (1731-1804). Voir lettre n°38.

[10] Pietro MOSCATI (1739-1824).

[11] Francesco PIRANESI (1748-1810), fils du célèbre graveur Giovanni Battista PIRANESI (1720-1778).

[12] De Paris, le 26 thermidor an IV  [13 août 1796], Catherine écrit : « […] je ne sais pourquoi je pense toujours que vous ne reviendrez qu’au printemps, vous êtes assez malin pour cela. » 

[13] Jacques-Julien HOUTOU DE LA BILLARDIÈRE (1755-1834). Monge répond à l’impatience exprimée par sa femme dans sa lettre de Paris le 27 thermidor an IV [14 août 1796] : « J’attends avec impatience votre collègue La Billardière depuis le temps qu’il est en route il devrait être ici. Combien je vais le questionner, si je le vois ! »  Voir les lettres n°14, 15, 16, 22, 33, 41, 42, 48, 52 et 53.

[14] Le premier convoi sous la responsabilité de La Billiardière quitte Tortone le 15 septembre 1796. Prennent le départ dix-huit chariots construits spécialement à Milan et chargés de 72 caisses. Il arrive à Paris vers la mi novembre 1796. Cela représente un peu plus de 6 décades.

[15] 13 Vendémiaire an IV [5 octobre 1795]. Voir les lettres n°19 et 29.

[16] Antoine-Chrysostome QUATREMÈRE DE QUINCY (1755-1849) est l’auteur d’un volume à la fin du mois de juillet 1796 sous le titre Lettres sur le préjudice qu’occasionnaient aux arts et à la science le déplacement des monuments de l’art de l’Italie, le démembrement de ses écoles et la spoliation de ses collections, galeries, musées, etc.  Ces lettres sont rédigées à partir de juin 1796. La forme épistolaire de ce manifeste contre les saisies d’œuvre d’art semble directement liée avec la procédure pénale sous le coup de laquelle il était jusqu’au 10 août 1796. « Attaché aux idées libérales incarnées par la Déclaration des droits de 1789 et la Constitution de 1791, solidaire des principes qui marquent la première phase de la Révolution, hostile au courant de radicalisation qui se manifeste en 1793, il était entré dans une semi-clandestinité ; découvert et arrêté en mars 1794, libéré après Thermidor, demeuré partisan de la monarchie constitutionnelle, il joue un rôle actif dans l’insurrection royaliste du 13 vendémiaire an IV  [5 octobre 1795] ; décrété d’arrestation par contumace, il se cache à partir d’octobre 1795 jusqu’au 22 Thermidor an IV [9 août 1796] jour où il se trouve devant le tribunal qui l’acquitte. » [POMMIER E. (1991), pp. 416-417.] Dans une lettre que Monge ne reçoit que le lendemain (voir la lettre n°29), Catherine choisit de commenter le même événement dont l’un et l’autre ont pris connaissance par les journaux. Ils doivent tous les deux emprunter l’expression juridique « il est constant que ». En reprenant la nouvelle de l’acquittement de Quatremère de Quincy, Catherine répond aussi à la lettre de Monge (lettre n°19). L’actualité lui permet de développer la question de la réception de la politique de saisie du Directoire par Roederer dans sa lettre de Paris le 15 fructidor an IV [1er septembre 1796] : « M. Roederer se récrie donc beaucoup sur votre vandalisme, tu ne dis rien de Quatremère qui vient d’être acquitté par le jury du tribunal criminel du dép[arment] de la Seine, qui a déclaré [qu’il] n’était constant qu’il avait existé une conspiration en vendémiaire. Le premier usage que ce vendémiairiste a fait de sa liberté, a été de rassembler un certain nombre d’artistes pour présenter une pétition au Directoire, à l’effet de donner à sa prudence s’il ne serait pas plus utile de laisser au pape tous les beaux objets d’art qu’on supposait que vous alliez lui enlever. Je n’ai pas vu cette pétition, ainsi je ne peux pas te dire quelles raisons ils apportent à ce beau désintéressement. Au surplus, je crois que plus vous en enlèverez et moins vous en laisserez aux autres puissances du nombre desquelles celle que vous dépouillez sera bientôt rayée. » Monge n’a pas tort de souligner l’enjeu politique du Discours de Quatremère contre la politique de saisie du Directoire. Dans la préface de la réédition de ses Lettres en 1836 Quatremère de Quincy, donne des informations sur le contexte de production de cette correspondance : « Ce fut dans la retraite où je m’étais caché que le général Miranda, qui en avait le secret, vint m’engager à établir entre nous, sur le danger qui menaçait Rome une correspondance qu’il rendrait publique. » […] Selon, E. Pommier l’auteur dès le début de son texte indique que son ami veut « démontrer  que l’esprit de conquête dans une République est entièrement subversif de l’esprit de liberté. » [QUATREMÈRE DE QUINCY [1796] (1836), Lettres au général Miranda, Lettre I, p. 87.] Cela éclaire le contexte politique de la querelle de juin-juillet 1796 et montre que le débat sur les saisies d’œuvres d’art en Italie est à la fois culturel et politique. « […] les adversaires de l’action du Directoire dans la continuation de celle qui avait été menée en l’an II, ne critique pas seulement les conséquences artistiques du transfert des chefs d’œuvre d’Italie en France, ils dénoncent aussi ses implications internationales, dans la mesure où il risque de dresser le peuple italien contre la cause de la France, d’exaspérer les antagonismes et de rendre encore plus difficile une paix durables. […][Quatremère et Miranda] ramènent ainsi le discours sur les arts au cœur du conflit entre la Révolution et l’Europe. » [POMMIER E. (1991), pp. 417-418.] Voir les lettres n°19, 22, 26, 28 et 34

[17] La répression de l’insurrection du peuple de Lugo a lieu le 18 Messidor an IV [6 juillet 1796].  Le  26 messidor an IV [14 juillet 1796] Bonaparte écrit au Directoire : « Un moine arrivé de Trente a porté la nouvelle dans la Romagne que les Autrichiens avaient passé l’Adige, débloqué Mantoue, et marchaient à grandes journées sur la Romagne. Des imprimés séditieux, des prédicateurs fanatiques prêchèrent partout l’insurrection ; ils organisèrent en peu de jours, ce qu’ils appelèrent l’armée catholique et papale ; ils établirent leur quartier général à Lugo, gros bourg de la légation de Ferrare quoique enclavée dans la Romagne. » C’est Augereau qui mène la répression et Bonaparte conclut : « Depuis cet événement, qui a eu lieu le 18, tout est rentré dans l’ordre et est parfaitement tranquille. »  (777, CGNB). Voir lettre n°21.

[18] Joseph ESCHASSÉRIAUX (1753-1824). Dans sa lettre de Paris du 27 thermidor an IV [14 août 1796], Catherine informe Monge de l’état des relations entre Eschassériaux et leur fille Louise et si la demande en mariage approche. « Quoique je sois bien pauvre, je viens de donner à Louise un maître de chant à 3[f] par leçon. J’ai loué un piano 12 [f] par mois. J’espère que 3 mois lui suffiront pour tirer parti de sa jolie voix, j’ai pensé qu’il fallait plutôt faire cette dépense à présent que plus tard, les légers talents d’Émilie ont servi à la bien marier, j’espère qu’il en sera de même pour Louise. E[schassériaux] vient souvent à la maison nous le trouvons aussi à la promenade, mais nous en sommes toujours au même point. Cependant M[adame] Bertollet  qui a eu décadi [dernier] un M[onsieur] Dubois à dîner chez elle à Aulnay, il lui a dit que tu avais deux jolies filles que l’aînée avait fait un bon mariage et que si la cadette avait voulu elle en aurait fait, un bien avantageux, qu’un de ses amis il était [f…] que c’était E[schassériaux]. Comme il y avait quelqu’un, elle n’a pas suivi cette conversation ; il paraîtrait  d’après cela qu’il en aurait parlé à quelqu’un. Il ne me plaît pas autant que Marey, il a toujours l’air gauche, mais bon enfant. »

Relations entre les documents


Collection 1796-1797 : Première mission en Italie, La commission des sciences et des arts Prairial an IV - vendémiaire an VI

       
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Notice créée par Marie Dupond Notice créée le 12/01/2018 Dernière modification le 20/02/2020