1837 : Guizot en retrait du gouvernement. Dorothée se sépare de son mari
Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857) ; Guizot, François (1787-1874)
Député de Lisieux depuis 1830, François Guizot n'achète la propriété du Val-Richer qu'en 1836. A partir de son retrait du gouvernement au printemps 1837 (Voir la collection 1837-1839 : Vacances gouvernementales), François Guizot va s'établir en Normandie dès la fin des débats de la Chambre, pour n'en revenir qu'à la fin de l'automne. Il décrit, avec un peu de lassitude, dans une lettre de juillet 1837, l'atmosphère de la fin des débats :
Tout ce monde qui part, les députés surtout, viennent me dire adieu. Et la même conversation recommence avec chacun. Que le cercle où vivent la plupart des hommes est éteint et pauvre ! J’en suis toujours frappé à la fin d’une session. Ils sont tous épuisés, exténués d’esprit et de cœur. Ils ont évidemment dépensé, et au-delà tout ce qu’ils avaient d’idées, de volonté, de force. Ils se traînent, ils baillent ; ils ont hâte d’aller se coucher et dormir. De toutes les conditions de la supériorité et de la puissance, l’activité, l’activité inépuisable est peut-être la première.
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La correspondance échangée en 1837, lors des premiers mois de leur relation documente leur rencontre et les conditions de l'installation de Dorothée à Paris. Après son départ de Londres et la maladie et la mort de deux de ses fils en 1835, Dorothée de Lieven a fui Saint-Pétersbourg en y laissant la cour de l'Empereur Nicolas et son mari :
Elle avait ramené de Londres quatre fils ; les deux plus jeunes, âgés l'un de quatorze, l'autre de dix ans, lui furent enlevés par la fièvre scarlatine, au printemps de 1835, à un mois d'intervalle l'un de l'autre. La vie mondaine et les préoccupations politiques n'avaient point éteint en elle le foyer des affections passionnées et persévérantes ; elle tomba dans un désespoir qui touchait quelquefois à l'égarement ; à cinquante ans, elle était frappée pour la première fois dans ses plus chers sentiments comme dans sa situation extérieure ; son malheur lui semblait une injustice inouïe, incomparable, révoltante ; elle l'imputait au climat de Saint-Pétersbourg, au changement d'habitudes de ses enfants ; sa famille, ses amis, l'empereur Nicolas lui-même, firent de vains efforts pour la calmer : elle s'enfuit de Russie comme d'un lieu funeste, et promena pendant quelques mois sa douleur dans diverses villes d'Allemagne, cherchant partout, non des consolations qu'elle regardait comme impossibles, mais des distractions qui pussent suspendre par moments ses angoisses. A Berlin, la duchesse de Cumberland, depuis reine de Hanovre, et à Baden, la duchesse de Dino, nièce du prince de Talleyrand, l'entourèrent des soins de la plus sympathique bonté.
Mélanges [...], pp. 205-206
J’ai reçu hier une lettre de mon mari qui me fait croire qu’au lieu de Kazan, c’est à Carlsbad qu’il va se rendre seul, pour sa santé ! Il cherchera surement à me donner un rendez-vous. Et ce que je désirais le plus vivement il y a quelques temps je le redoute aujourd’hui comme si cela devait finir ma vie. Monsieur, je me suis créé la plus grande félicité ou le plus grand malheur de mon existence. Je l’ai senti en me livrant au seul sentiment qui peut désormais la remplir. [...] Monsieur ma pauvre tête s’en va quand je pense à cet avenir qui peut être si beau ou si horrible. Puis-je vouloir du bonheur à tout prix ? C’est à vous que j’adresse cette question.
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Je n’ai qu’une pensée, il n’y a plus place pour autre chose. Mon entrevue avec Orloff y a rapport cependant, & c’est elle seule qui m’a laissé quelque sommeil. [...] Il m’a parfaitement comprise, et je ferai comme je veux. Vous savez ce que je veux. Je le veux plus que jamais. Le voulez-vous ? Quel horrible doute.
Mon mari débarque aujourd’hui en Europe, il va d’abord aux eaux en Bohème. Il veut me voir. Monsieur, cela m’est impossible.
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Le caractère décisif et puissant de leur rencontre est éclairé lorsque Dorothée invoque François et exprime la difficulté de résister à son mari, et sa culpabilité de refuser de reprendre sa place d'épouse et de mère. Elle lui écrit le 30 août :
J’ai reçu une lettre de mon fils de Baden, son père lui ordonne de venir le trouver à Ischel, lui répétant qu’il ne viendra pas me voir en France. Alexandre va obéir mais il lui en coûte bien de ne pas me voir, il en est triste ; et je me dis que sans vous, je serais là où m’appellent tous mes devoirs. Je me serais trouvée quelque part sur le Rhin avec mon mari et mes deux fils. [...]
Monsieur, il n’y a pas de regret dans ce que je vous dis là, mais je ne peux m’empêcher quelques fois et souvent même de trouver en moi des remords.
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J’ai besoin de votre présence ; je rêve alors, j’oublie la vie ; mon cœur n’appartient plus qu’à une seule pensée ; mon esprit, mon âme se fondent dans votre âme, dans votre esprit. Nul souvenir extérieur ne m’atteint. Je le répète, je rêve. Ah faites-moi rêver toujours !
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Monsieur, il est arrivé quelque chose d’étrange entre Lord Aberdeen et moi. Vous le connaissez un peu par ce que je vous ai dit de lui. Moi je le connais & je l’aime beaucoup ma société lui a toujours plu, & voilà tout. Il a été bien heureux dans sa vie. Heureux comme vous l’avez été. Il a tout perdu. Deux femmes, quatre enfants chacun à l’âge de 16 ans. C’est une tragédie ambulante. Mes malheurs ont pu accroître le goût qu’il a toujours trouvé dans ma société, car les malheureux se cherchent. Il aura trouvé en moi maintenant quelque chose de plus que ce qu’il y avait autre fois. [...] Hier je lui ai conté l’histoire de mes sensations depuis les malheurs dont le ciel m’a frappée. Il a tout compris plus que compris, hors la force de ces expériences. [...] Je demandais à Dieu du secours ou la mort. Il m’a secouru. Je le lui ai dit. Il sait maintenant que je ne suis pas seule sur la terre, qu’un noble cœur a accepté la mission de consoler le mien. Je me suis sentie soulagée après cet aveu. Il l’a reçu en véritable Anglais quelques mots sans suite. Un serrement de main plus fort que de coutume et il m’a quittée.
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Et Lord Aberdeen ? Il est donc parti ? Et je puis en toute sûreté, le plaindre, être juste envers lui ? Que je vous remercie de m’avoir ainsi mis à l’aise avec moi-même ! Je ne connais rien de plus pénible que de nourrir en son âme un mauvais sentiment contre un galant homme malheureux. Et pourtant vous êtes une noble créature. Et moi j’ai le cœur bien fier. Je pressentais cela et depuis longtemps. Même avant votre départ, le nom de Lord Aberdeen me frappait plus sérieusement qu’aucun autre. Pauvre homme ! C’est si naturel !
Vous ne savez pas Madame, pour un homme sérieux et malheureux, quel charme il y a en vous, dans votre air, dans votre accent, dans ces entretiens où éclatent, avec tant de dignité et d’abandon, votre esprit si haut si simple, si libre, votre âme si gravement et si finement émue, si sensible aux grandes choses, si indifférente aux petites, pleine de tant de sympathie et de tant de dédain ! Je voudrais avoir quelque occasion d’être en bon rapport avec Lord Aberdeen de lui être agréable en quelque chose. Je me sens comme des devoirs envers lui. Vous me direz s’il vous écrit s’il doit revenir à Londres avant votre départ. Vous me direz tout, comme vous l’avez fait.
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Ce qui est curieux, c’est que la veille de l’explication que j’eus avec lui, il m’avait dit : " L’homme dont je suis le plus curieux à Paris est M. Guizot. Promettez-moi de me faire faire sa connaissance."
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L'institutionnalisation du nouveau statut de Dorothée et la recherche d'un accord avec le prince de Lieven occupe la correspondance de l'automne 1837 et de 1838. La décision prise, le ton est moins sentimental ou teinté de culpabilité sans cesser d'être angoissé. Elle écrit le 3 septembre 1838 :
J'ai causé l’autre jour avec Médem et hier il a longtemps causé avec mon fils avec lequel il est très lié. Il n’a pas le moindre doute que le silence de mon mari lui est prescrit par l’Empereur. Dites-moi, dites-moi ce qui mérite à faire ? Il est clair par les lettres de mon frère que lui n'est pas dans la confidence de cet arrangement, et je doute que l'Empereur en convienne avec lui. Mais encore. Une fois que faire ? & où on peut s'arrêter une si horrible persécution. J’en perds la tête. J’en perds le sommeil, l’appétit. Il n'y a que vous qui soyez bon, qui m'aimiez, mais vous ne pouvez rien pour moi. Votre affection est un bien immense, mais encore une fois, elle ne peut pas remplacer tout, me consoler de tout. Et l’abandon de mon mari, sa faiblesse, la cruauté de l'Empereur, tout cela jette dans l'âme un effroi, un désespoir dont je ne puis pas vous donner une juste idée. Je ne vois d'avenir pour moi, de repos pour moi, que dans la tombe.
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L’acceptation de son installation en France non seulement par son mari, mais aussi par l'Empereur Nicolas devient un motif des lettres d’octobre 1838. Dorothée exprime à plusieurs reprises des menaces de son mari et des pressions qu’elle doit affronter seule en craignant qu’elles ne soient aussi dues à l’Empereur de Russie, Nicolas 1er. Dorothée est même conduite à se servir de son mauvais état de santé et produire un certificat médical pour éviter de retrouver son mari. Le 1er octobre elle transcrit à François des extraits d'une lettre de son mari en précisant l'ultimatum posé :
Voici enfin l’arrêt de mon mari. & il avait reçu toutes les lettres retardées c. a. d. le certificat du médecin entre autres. "Si tu te refusais de te rendre à mon invitation, je me trouverais dans l’obligation de te refuser toute subvention de ma part." "Je dois également prévoir le cas que tu me laisses sans réponse et t’avertir encore, que si dans un délai de trois semaines je ne me trouvais pas en possession de cette réponse, je serais obligé d’agir comme s’il y avait refus de ta part."
[…] il est très évident que ce qu’il fait a été concerté avec L’Empereur, promis à l’Empereur. Est-il possible ! Mon frère est désormais ma seule protection, j’y vais avoir recours, mais en m’appuyant de quelques conseils que je vais chercher ce matin auprès de mon ambassadeur & du comte Médem.
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Savez-vous que mon affaire avec mon mari est un tel dédale que nous ne nous y retrouvons plus du tout mon fils et moi, & qu’après avoir tout lu, tout examiné de part et d’autre, nous en sommes venus à la conclusion, qu’il est possible, qu’il ait inventé tout ce qu’il prête à l’Empereur ! Alors la confusion est à son comble, car mes lettres sont parties, mes confidences sont faites, & mon mari va l’apprendre. C’est vraiment trop long à vous dire.
Pahlen et moi nous avons regardé cette affaire de tous les côtés hier au soir. On peut lui intimer de me regarder comme rebelle, on peut m’ôter le portrait. Qu’est-ce que cela me fait ? Exactement rien du tout. & on ne peut pas faire plus. Et faire cela cependant est hors de toute vraisemblance car tout despote qu’il est, il faut baser cela sur quelque chose. Être à Paris n’est pas suffisant & je demande une enquête. Il faut bien me l’accorder.
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La dimension politique et diplomatique de la séparation de Dorothée d’avec le prince de Lieven intensifie ses craintes et son angoisse. Cela lui permet en revanche de déporter l’affaire hors de la sphère privée, et il semble plus facile pour elle de négocier avec l’empereur qu’avec son mari. Elle écrit le 21 octobre :
Je n’ai aucun espoir de ramener mon mari, il a perdu la tête. Il faut que je ramène l’Empereur & vous concevez la difficulté si j’échoue, il y aura un éclat terrible, mais rien ne m’ébranlera. Vous savez où je trouve ma force.
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La lettre du 24 octobre 1837 de Dorothée à François montre comment son fils est un acteur des négociations entre ses parents mais aussi qu’à cette date la séparation est définitivement actée.
Mon fils m’a quittée hier au soir pour la première fois j’ai répandu des larmes sur cette triste et affreuse affaire, & c’était de voir mon fils, mon pauvre fils placé au milieu de cela, chargé par son père de venir s’assurer si ce que je lui dst est vrai, chargé de dures paroles, chargé de m’emmener fut-ce au détriment de ma santé. Car voilà les ordres. Mon fils lui déclarera qu’après ce que lui a dit le médecin, si j’avais voulu partir il ne se serait pas chargé de m’accompagner. J’ai copié pour vous la longue lettre que j’ai écrite à mon mari. Si sa réponse ne révoque pas les mesures qu’il m’a annoncées, notre correspondance cessera. […] Médem l’a chargé de dire à mon mari ceci. : " Si l’on attaque votre mère assurez bien qu’elle grandira beaucoup, & que l’Empereur se sera rabaissé d’autant."
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Les mots-clés "Finances (Dorothée)" et "Vie familiale (Dorothée)" "Enfants Benckendorff" permettent d'identifier les lettres dans lesquelles Dorothée et François réfléchissent ensemble à son statut social et économique, mais aussi politique.
Guizot insiste sur la liberté d'esprit de Dorothée et les difficultés qu'elle a dû dépasser pour obtenir son indépendance, s'établir à Paris et prendre sa place dans le réseau politique et social français, tout en cultivant son réseau diplomatique. François Guizot lui écrit le 23 octobre :
Vos barbares sont ainsi faits. Il n’y a point de sûreté. Faites vos affaires vous-même. Assurez, ménagez vos moyens d’indépendance. J’y pense plus souvent que je ne vous le dis.
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Dans la notice biographique que Guizot consacre à la comtesse de Boigne, Guizot souligne la singularité de Dorothée parmi les femmes au statut social et au rayonnement politique et diplomatique semblables au sien. Selon Guizot, Dorothée sort de sa sphère naturelle :
Mme de Boigne savait contenir les tentations qui auraient pu devenir des périls ; elle n'avait pas ces instincts supérieurs et lumineux, ces élans de l'esprit et de la conduite qui portent quelquefois une femme au-delà de sa
sphère naturelle, et lui donnent cet ascendant de société dont la princesse de Lieven, ambassadrice de Russie à Londres à cette même époque, était alors un brillant exemple.
Mélanges [...], p. 154
Guizot insiste sur la liberté d'esprit de la princesse lorsqu'il en retrace la vie. :J'étais de plus en plus frappé de son esprit élevé, naturel, libre en même temps que mesuré, de la vivacité de ses impressions qui ne troublait jamais la solidité de son jugement, et de la profondeur de sentiment qu'elle avait conservée au milieu d'une vie toute politique et mondaine.
Mélanges [...], p. 206.
Guizot ne mentionne pas son rôle dans l’installation de Dorothée à Paris, il indique les critères politiques et diplomatiques qui ont pu déterminer le choix de la princesse :
Paris était alors le centre d'un grand mouvement politique, la princesse de Lieven y retrouvait des intérêts, des discussions, des incidents, des entretiens analogues à ceux qui l'avaient tant attachée en Angleterre, et de plus, ce goût social, cet agrément facile et varié de l'esprit français, auquel elle était très-sensible. Elle prit la résolution d'y fixer son séjour comme dans le lieu le plus propre à lui rendre supportable le mal qu'elle portait au fond du cœur. Ce ne fut pas sans un grand
effort de volonté qu'elle parvint à faire accepter cette résolution à Saint-Pétersbourg', où l'empereur Nicolas désirait et demandait son retour. Elle y réussit pourtant ; la mort de son mari, survenue à Rome le 10 janvier 1839, la laissa pleinement maîtresse d'elle-même ; et une fois définitivement établie à Paris, elle y posséda bientôt ce qu'elle y avait espéré, des amis vrais et une société choisie, qui se
plaisait d'autant plus chez elle que plusieurs des hommes considérables qui s'y réunissaient ne se rencontraient point ailleurs.
Mélanges [...], pp. 206-207.
Je n’ai pas l’intention d’être de mauvaise humeur. Il n’y a évidemment, en ce moment, point de question ministérielle, et je ne connais rien de si ridicule que d’en vouloir faire où il n’y en a pas. Il n’y a que des positions à garder ou à prendre, et de nouvelles preuves à faire chaque jour. C’est là mon seul dessein. L’occasion, je crois, ne manquera pas. La Chambre future, si je ne me trompe, ne se donnera à personne. Il faudra la prendre. Nous causerons aussi de tout cela, mais après, bien après. Du reste, il me semble que nous aurons du temps pour tout.
Voir la lettre.
Sur la posture politique de Guizot à cette période, voir la collection 1838 : Réflexion politique et élaboration historique
M. Dupond
Les sous-collections
Les documents de la collection
147 notices dans cette collection
En passant la souris sur une vignette, le titre de la notice apparaît.Les 10 premiers documents de la collection :
Citation de la page
Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857) ; Guizot, François (1787-1874), 1837 : Guizot en retrait du gouvernement. Dorothée se sépare de son mari.
Marie Dupond & Association François Guizot, projet EMAN (Thalim, CNRS-ENS-Sorbonne nouvelle).
Consulté le 30/11/2025 sur la plate-forme EMAN : https://eman-archives.org/Guizot-Lieven/collections/show/35
Fiche descriptive de la collection
- Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
- Guizot, François (1787-1874)
- Deuil
- Discours autobiographique
- Discours du for intérieur
- Famille Benckendorff
- Famille Guizot
- Femme (statut social)
- France (1830-1848, Monarchie de Juillet)
- Politique
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- Relation François-Dorothée
- Réseau social et politique
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