Votre recherche dans le corpus : 292 résultats dans 6062 notices du site.Collection : 1855 (18 mai - 10 novembre) : Espérer la paix (1850-1857 : Une nouvelle posture publique établie, académies et salons)
77. Paris, Lundi 20 août 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
J’ai lu la pièce de vers de Vincent. C’est charmant, j’ai ri toute seule, tout haut.
Le duc de Noailles est venu pour un moment à Paris ce matin. Il sort d'ici. Il tient beaucoup à notre visite. Il sera ici dans huit jours. Je pense que Nous irons chez lui le 31 ou le 1er 7bre. Lady Granville est tombée chez moi hier soir venue de Londres pour voir elle-même l’entrée de la reine. Elle retourne à Londres demain. Elle n’aura pas vu grand chose. Elle est fâchée de l'heure tardive. Tout le monde s’en est plaint.
Le rapport de Gortchakoff sur le combat de la Tchernaja est ridicule. Je suis fâchée. de cela nous devons avoir perdu beaucoup de monde. Evidement on ne bombarde pas encore Sévastapole, mais je crois qu'il succombera.
Molé était encore hier soir ici et Montebello revenu pour quelques jours. Molé va au Marais ce matin.
J'ai reçu ce matin une réponse de Constantin dont je suis contente. Hier une longue visite de Prince Pualer Neuskan à mourir de rire. Il me demande une explicacation de mes procédés envers lui l’année 1815. Ah, c’est drôle. Il a une grande curiosité de vous connaitre. Il viendra vous rencontrer. chez moi. Adieu. Adieu.
2 h. Grand bruit sous mes fenêtres. La reine va passer en voiture de gala mais comme c’est l'heure de ma promenade. Je ne verrai pas cela.
77. Val-Richer, Lundi 20 août 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Les six maréchaux annoncés ont abouti, au général Canrobert nommé Sénateur. C'est plus sensé. On dit que Canrobert ne se gêne guère dans son langage sur la conduite de la guerre de Crimée. Du rapport de l’amiral Pénaud sur le bombardement de Sweaborg, il résulte ces deux faits, que Sweaborg a été en effet presque complètement détruit, et que sur ce point, les moyens d'attaque se sont trouvés fort supérieurs aux moyens de défense. C’est grave. On doit en conclure qu’il y aura plus d’un bombardement dans la Baltique. Ce rapport est d’un ton modéré et sans forfanterie. Le petit mot du général La Marmora sur l'affaire de la Tchernaïa est convenable aussi. Les Anglais n’ont été pour rien dans cette affaire-là.
Les trois lignes du Morning Post annonçant, d’ici à peu de jours à des nouvelles émouvantes et jusqu'ici inattendues m'ont bien choqué. Vraie annonce de théatre des boulevards. On m'écrit que la Reine Marie Amélie a tout à fait renoncé à aller passer l'hiver en Espagne, et même hors d'Angleterre. Mais elle ira passer cinq ou six semaines avec les enfants d’Espagne, en Allemagne et en Suisse. Elle est encore en ce moment au bord de la mer à Beaumaris, île d’Anglesey ; elle sera rentrée à Claremont le 25, en partira le 30 pour le continent, et y reviendra vers le milieu d'Octobre pour n'en plus bouger.
10 heures et demie
J’ai toujours pensé qu’on mettait en scène trop tard. Ce qui manque surtout aujourd’hui, c’est la prévoyance. Le Maréchal de Saxe avait, dans son camp, une troupe d'acteurs, entre autres Mad. Favart. Il donnait des spectacles et des bals dans l’entre deux des batailles. Les affiches portaient " Demain, Relâche pour la bataille ; après demain Annette et Lubin." Mais ceux qui se divertissaient étaient les mêmes qui se battaient. Moi aussi, je regrette pour vous le départ de votre nièce. Adieu, Adieu. G.
78. Paris, Mardi 21 août 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Pas de lettre de vous aujourd’hui. Qu’est-ce que cela veut dire ? Duchâtel n’est pas tout à fait décidé encore pour Grillon, mais il croit que c’est là qu’il ira.
La Reine a reçu hier le coup diplomatique. Elle a été gracieuse pour tous. Elle a distingué Hazfeld et aussi Hubner. L'Empereur pendant le cercle a conduit le prince de Galles dans son phaiton et l’a promené par la ville un groom seulement avec eux. La grande promenade de la cour a eu lieu ensuite. Vous en voyez le récit dans les journaux. Ils ont été assez applaudis sur les boulevards.
Vous n'annoncez pas le bombardement. Les diplomates sont très déroutés. Ils n'ont pas été priés hier au spectacle à St Cloud. Les petits attachés l'ont été, derrière tous les étrangers de distinction. Bereidingen de publier & & ce matin tout Paris est à Versailles, la reine y va. Il me semble que je n’ai rien à vous dire, je vous demande ma lettre. Adieu. Adieu.
78. Val-Richer, Mardi 21 août 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
J’attends les nouvelles de Crimée avec plus de tristesse que d'impatience ; la victoire que j'espère n’amènera pas la paix que je désire. Mauvaise situation pour tous. On ne la changera pas avec des fêtes. Les gouvernements se payent aisément des belles apparences ; mais les événements ne se laissent pas régler à si bon marché.
Je ne comprends pas qu’on n'ait pas mieux calculé, les heures pour le voyage de la Reine et son entrée à Paris, ni que l'Empereur n'ait pas insisté pour les voitures de gala et une brillante escorte. Cette insistance ne pouvait avoir rien de désobligeant pour la Reine, et puisqu'elle venait en France c'était à l'Empereur à apprécier les convenances Françaises. D'après tout ce qui me revient, quoique la disposition du public fût bonne, l'effet a été moindre qu’on ne devait s’y attendre.
Que faut-il penser de la dépêche de Riga que donne l'Indépendance sur le bombardement de Sweaborg ? Il en résullerait que les arsenaux et la ville ont été détruits, mais que la forteresse et les batteries, ont peu souffert. C'est assez probable.
Je pense à vos affaires, quoique je persiste à croire qu’il n’y a pas de quoi penser. Outre la négligence de tout votre monde, qui est évidente, il se peut qu’il y ait aussi quelques difficultés de plus à envoyer des traites de Russie en France, et par conséquent des lenteurs même sans mauvais vouloir. Avez-vous, envoyé à votre nouvel homme d'affaires ce qu’il n’avait pas, les noms et les adresses, des personnes, banquiers ou autres, à qui il doit faire, demander lui-même vos rentes, si on ne les lui apporte pas spontanément ?
Ne m'écrivez pas demain. Je ne vous écrirai pas non plus sauf accident que je ne prévois pas. Je suis fort aise que vous ayez trouvé à mon fils bonne mine et bonne ouie.
Onze heures
Fort aise aussi que vous ayez de Constantin une réponse qui vous contente. C'était impossible autrement. Adieu, Adieu. A Jeudi. G.
79. Paris, Dimanche 26 août 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je vous écris de mon lit j’ai été prise de crampes d’estomac violentes depuis hier. Olliffe dit que ce ne sera rien mais je suis couverte de [?] et je souffre. Olliffe est rentré de Versailles à 4 h. du matin.
Il a trouvé que c'était a failure. Point de vent, on n’a donc rien vu du feu d’artifice. Trop de monde dans la salle & de mauvais arrangement pour le souper. Voilà la critique. l’illumination de la terrasse & des pièces d'eaux superbe. L'Empereur et la reine ont valsé essemble.
Lord Clarendon est venu me faire visite hier & m'a trouvée seule. Il m’a dit poliment qu'il avait renoncé à St Germain pour cela. Il me dit que le reine est transportée. d’admiration pour Paris, et de gout & d'amitié pour l’Empereur. Il s’est étendu beaucoup sur cela et parait ravi & radieux du succès des voyages. Il m’a raconté le sens des lnvalides. On y est arrivé de la revue après 7 heures pour visiter le tombeau de Napoléon. On a allumé tant bien que mal quelques touches, lumière douteuse. Très funèbre, moment très solennel & lorsque la reine s’est approchée, du tombeau l'orgue à entonné le God save the queen. Cela a causé un frémissement général. Quel rapprochement ! Il était tout ému en le racontant. Ce devait être en effet très émouvant. J’ai trouvé lord Clarendon veilli. Il ne m’aura pas trouvé plus jeune. Je n’ai parlé ni de la guerre, ni de moi.
Tout Paris était hier à Versailles. J’ai eu Montebello le soir, Vous devriez passer chez Greville 18 Bruton Street, si vous avez des loisirs. Il ne sait pas que vous êtes. à Londres.
2 heures.
Toujours dans mon lit. Je ne suis pas de l’avis d'Oliffe & j'ai peur. Je vous écrirai encore demain pour tous les cas. Mais J’espère que ce sera une lettre perdue. Adieu. Adieu.
Mots-clés : Autoportrait, Diplomatie (France-Angleterre), Femme (politique), France (1852-1870, Second Empire), Guerre de Crimée (1853-1856), Napoléon 1 (1769-1821 ; empereur des Français), Napoléon III (1808-1873 ; empereur des Français), Politique (Angleterre), Réseau social et politique, Salon, Santé (Dorothée), Victoria (1819-1901 ; reine de Grande-Bretagne)
79. Val-Richer, Mardi 4 septembre 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je reprends mes numéros. Je n'en ai point mis pendant ma vie errante. Je suis arrivé hier soir fatigué de ce mouvement de bile qui m’a repris, et qui n’est pas fini ce matin. Ce n’est qu’un ennui, mais c’est un ennui. Depuis douze jours, j’ai changé tous les jours de séjour, de lit, de régime, d'heures. Cela ne me vaut plus rien. Je vais me reposer. Il ne me faut que du repos. J’ai trouvé toute ma maison, en bon état. J’ai de bonnes nouvelles de mon fils. Les eaux lui réussissent. Vous aurez eu assez beau temps hier pour vous promener. Mon assez veut dire un peu et non pas suffisamment. Il faut beaucoup de soleil à Maintenon pour animer ces eaux et cette verdure de plaine. Il n’y en avait pas beaucoup hier. Mais vous ne serez pas restée enfermée.
Adieu. Si vous avez voulu être parfaitement convenable, vous ne serez à Paris qu'après demain Jeudi si l'impatience vous a gagnée, vous y serez demain. Adieu, Adieu. G.
80. Paris, Lundi 27 août 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
D’abord rectification sur Versailles. Olliffe ne savait ce qu'il disait. Cela a été superbe de tous points. Tout le monde me l’a dit.
C’est le jour de la St Louis, la fête du grand roi, que cette fête se passait dans son Palais. Ensuite ma santé. Je ne me suis levée que ce matin. Hier tout le jour dans mon lit. Un grand bout. J’ai été inquiète. Olliff un peu aussi. Mais enfin aujourd’huy je suis beaucoup mieux. J'oserai peut être sortir, mais J’attends Andral.
Quoique dans mon lit j’ai rien quelques personnes hier ; entre autres Hazfeld. Hubner n’est pas venu à Versailles. Il ne sort plus, personne ne le voit. La Reine est partie au moment où je vous écris. Triomphale sortie par compensation de l’entrée manquée. Le temps est superbe, la troupe. Les voitures de gala c’est très magnifique. Et voilà un séjour mémorable, fini très brillamment.
Adieu. Adieu & au revoir.
80. Val-Richer, Mercredi 5 septembre 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Vous aurez été bien aise de rentrer dans Paris, dans vos habitudes, la place Louis XV, Molcke et Seebach.
La dernière dépêche télégraphique du général Pélissier est animée et confiante, dans sa brièveté. Elle indique un très prochain coup. La femme de chambre de ma fille Pauline a reçu hier une lettre de son fils sous officier dans le 95e de ligne et qui a été blessé à la Tchernaja. Il dit que le manque d’eau a été la principale cause qui a déterminé les Russes à cette attaque. Raison de soldat, mais qui peut bien n'être pas sans valeur. Son régiment s'est trouvé le premier en ligne, et a repoussé l'attaque pendant plus d’une heure. Ils ont beaucoup perdu. Ils sont très fiers de leur succès, et le leur conduite.
Les feuilles d'Havas sont pleines des mauvais procédés du Roi de Naples contre la France aussi bien que contre l'Angleterre. A côté de l’histoire de M. Fagan, on place celle de l’amiral Pellion qui arrivant à Messine et ayant salué la ville n’a, dit-on, reçu point de salut en retour. On fait clairement entrevoir qu’on ne supportera pas longtemps tout cela. Ni à Naples, ni à Athènes, ni sur aucun point des côtes de la méditerrance, on ne tolérera aucune influence Russe. Le Roi de Naples serait bien fou si c'était l'influence Russe et l’espoir de la protection Russe qui le jettaient dans cette voie ; sa conduite ne peut se comprendre que par sa crainte des mêmes révolutionnaires qui menacent sa couronne.
Avez-vous remarqué que les journaux Espagnols commencent à parler sérieusement de l'entrée de l’Espagne dans l'alliance occidentale ?
Onze heures
J'espérais un peu quelques lignes ce matin ; seulement un peu. A demain, et adieu
81. Maintenon, Mardi 4 septembre 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
J'ai eu le cœur bien serré en entendant le bruit de la voiture à 7 heures. C’est si dommage c’est si triste que vous soyez parti. Je n’ai rien à vous dire. Vous savez comme la journée passé, comme elle peut passer. J'ai fait cependant deux promenades. Il y a eu du soleil. Il y en a aujourd’hui, & c’est bien beau.
Les Holland ne viennent pas. On attend Molé mais on a du doute. Je ne vous ai pas écrit hier, je n’en avais pas le courage, ni le coeur aujourd’hui je suis rassurée sur ce qui m’inquiétait. Il y a beaucoup de mes connaissances anglaises à Paris. J’y retourne demain. Le duc de Noailles me ramène. 4 h.
Molé ne vient pas. Je fais ma seconde promenade. La journée est belle. Adieu. Adieu. A moins d'événement je doute que je vous écrive demain. Je n’aurai rien à vous dire d'ici & j’arriverai à Paris trop tard pour y apprendre des nouvelles. Adieu. Adieu
On vous a trouvé bien aimable ici, Dumon non. On dit qu'il était triste & que cela provient que son gendre veut se remarier. Est-ce vrai ?
81. Val-Richer, Jeudi 6 septembre 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
La correspondance entre le général Pélissier, et le Prince Gortschakoff sur les blessés russes de la Tchernaia leur fait honneur à tous les deux, à Pélissier pour le fond, à Gortschakoff pour le ton. Je penche à croire que, sur le motif de leurs plaintes mutuelles, ils ont raison tous les deux et que les tirailleurs Français comme les batteries russes continuaient, les uns et les autres à faire feu hors de propos, pour n'être pas des dupes en cessant le feu. La guerre commence sans raison, par des fantaisies de Princes, et se continue sur le champ de bataille, sans raison aussi, par des fantaisies de soldats.
L’ordre du jour du général, simple pour interdire le pillage, non pas après, mais sans la bataille, fait moins d’honneur aux Anglais.
Avez-vous remarqué l’article du Morning Post du 3 : " Le siège est la guerre et Sébastopol est la Russie ; plus Sébastopol tardera à être pris, plus la Russie sera vaincue quand il sera pris. " C'est peut-être ce qui a été écrit de plus violent au fond, un commentaire brutal du rapport, d'ailleurs si remarquable de l’amiral Bruat. On interdit aux enfants de se défendre par de mauvaises raisons ; c’est bien dommage qu’on ne puisse pas l’interdire aux hommes.
Je suis impatient de vous savoir de retour à Paris. Ferez-vous tout de suite votre excursion à Fontainebleau le temps était mauvais hier ; un vent du nord froid.
Onze heures
Cela me plaît de vous savoir à Paris. Je regrette que les Holland et Molé vous aient manqué. Que de paroles légèrement données en ce monde, pour s’épargner le petit ennui de dire non.
Je suis bien aise que vous soyez rassurée.
J’ai vu, c’est-à-dire mes filles m'ont dit qu’elle avaient vu dans les annonces des journaux que le gendre de Dumon, le gros Trubert, se remariait. Je ne lui en ai pas parlé et n'en sais rien de plus. Adieu, Adieu. G.
82. Maintenon, Mercredi 5 septembre 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je vais partir tout à l’heure. Je vous Je dis encore un mot d'ici. J’ai eu une lettre d’Alexandre de Courlande. Il est voisin des Pahlen qu'il voit beaucoup. On ne se doute pas de la guerre dans ces pays. Le commerce va comme du temps de paix. Les prix sont ce qu’ils étaient et notre change sur Londres hausse même au delà de ce qu’il était avant la guerre. Voilà qui est singulier.
Le 6. Jeudi
J'ai fait mon voyage très bien avec le Duc de Noailles. J’ai trouvé chez moi van de Straten qui arrivait de Bruxelles & qui part aujourd’hui pour Lisbonne, envoyé pour assister au couronnement du roi de Portugal. Il arrive d'Autriche. On est mécontent là de la position. Brun le contraire.
L’Empereur F. P. paraît jouer un triste rôle. On n’a pas grande opinion de son esprit. Le pays veut rester en paix. Elle n’a pas de quoi faire la guerre. Les affaires avec Naples se gâtent beaucoup. Le roi a vraiment fait une impertinence ici. Comment est-il possible qu'il se permette cela, et avec l'Angleterre en même temps ?
Antonini a changé une scène. Cerini a quitté Londres. J’ai vu Sébach, Molke, lady Holland, Dumon, Viel Castel, revu le duc de Noailles. Le temps est affreux, très froid, Paris est un désert. L’aspect le plus triste. Maintenon avait été superbe avant hier.
Hélène m'écrit à propos de Villa Vial que je lui avais recommandé, une lettre amicale, sans nouvelle, excepté que l’Emp. comptait aller à Moscou et à Varsovie. Elle me dit aussi que Paul dans ses lettres l'inquiète sur sa santé. J’espère qu’elle me dit cela pour m’inquièter & m’attirer hors d'ici.
Vos maux d’entrailles me dérangent et aujourd’hui je n’ai pas de lettres.
Je veux vous rassurer sur ce que vous appellez mon impolitesse. Comme il n’est point venu de renfort à Maintenon j’ai compris que comme on ne faisait de frais que pour moi. Je serais un débarras en partant. Je crois que c’est vrai, car on n’a pas insisté du tout. Mais j’ai été très aimable, & Cerini a bien chanté & tout cela a bien fini, pour recommencer mieux l'années prochaine, s'il y a une année prochaine.
Le Times demande qu’on envoye quelques vaisseaux pour bombarder Naples. Adieu. Adieu.
Voici votre lettre. Vous ne dites rien de votre santé. C’est donc passé .
82. Val-Richer, Vendredi 7 septembre 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Le Journal des Débats traite bien mal le Prince Gortschakoff et il me semble qu’il a raison. Autant qu’un ignorant peut en juger, je trouve que le général a été là pour beaucoup dans la perte de la bataille. Ni la guerre, ni la diplomatie ne réussissent aux Gortschakoff, pas plus qu'aux Mentchikoff. Le général Todleben est, de votre côté, le seul homme qui ait grandi.
Vous avez surement remarqué le discours de Lord Derby à un banquet chez le Duc de Richmond. Faites-moi le plaisir de me dire quelle différence, il y aurait si c'était Lord John Russell qui eût parlé. Je n'en puis découvrir aucune. Voilà où en sont remis les grands partis anglais.
Je vois dans les feuilles d'Havas que votre Empereur doit se rendre, dans le courant de ce mois, à Odessa, et de là à votre armée de Crimée. En entendez-vous parler ? Autre fait, plus petit, que je trouve dans mon Havas. Lundi dernier, le Prince de Canino a fait à l'Académie des sciences, une sortie si étrange qu’on lui a à peu près imposé silence, et que l'Académie a voté unanimément contre lui. La science ne réussit pas aussi bien aux Bonaparte que la politique.
Il règne autour de moi une assez vive inquiétude dans la population ; la récolte est décidément plus que médiocre ; le pain sera plus cher l'hiver prochain que l'hiver dernier. Si le travail des manufactures venait à se ralentir, l’inquiétude deviendrait de l’agitation. On a été assez préoccupé dès la tentative socialiste, c’est-à-dire pillarde d'Angers, quoiqu’on n'en ait su aucun détail.
Voilà toutes mes nouvelles, et toutes mes réflexions. J’attends les vôtres.
Onze heures
Mes maux d’entrailles sont passés. C’était un fruit de la vie errante. Adieu, Adieu. G.
83. Paris, Vendredi 7 septembre 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je n'ai absolument pas un mot à vous dire. C’est trop peu et je suis presque tentée de ne pas vous écrire. Il fait froid comme en Sibérie, je ne m'en porte pas plus mal, ni mieux.
L’Impératrice avance bien dans sa grossesse. Sa mère va retourner à Madrid bientôt. Elle reviendra ici en février pour l’époque des couches.
Samedi 2. Vous voyez, je n’ai pas eu le courage de vous envoyer cela tout seul. Aujourd’hui je vous raconterai Naples. Tout y va de travers. Le Roi n’a plus un seul noble qui lui soit dévoué. Il les a irrités tous. Proscription, prison, dedain. La bourgeoisie est maltraitée aussi. Il a pour lui 100 m Lazzaroni armés, & huit mille Suisses. L’armée napolitaine, il ne faut pas compter sur elle. Le roi est fou voilà ce qu’on croit. On ne lui donne pas longtemps à demeurer sur son trône. Et on acceptera volontiers là tout autre que lui. On croit que vous y enverrez une armée. La France occupant Naples à l'Angleterre, la Sicile. Ce ne sont pas des contes que je vous fais là. Je tiens tout ceci de bonne source, & j’y crois parfaitement. Les Napolitains ici ont tous maigri.
Les [Bruce] sont venus me voir hier. Il est très spirituel lui, pas notre ami, je crois. Le Prince Woronzow leur oncle est à Petersbourg malade, & mourant de cette guerre. Son fils unique général, vient d’être blessé, à Sévastopol depuis l’affaire de la Tchernaja. Je suis de l’avis des Débats, & je crois que le D. Gortchakoff a perdu la bataille par ses fautes. Je trouve abominable de les mettre sur le compte du mort.
Hubner est dit-on dans un grand contentement. Très satis fait des relations avec ici, depuis les dernières explica tions. Lord Grey est arrivé. Il est venu me voir sans me trouver. Je le verrai après m'être sentie assez bien, me revoilà un peu souffrante aujourd’hui. C'est bien ennuyeux et Olliffe à Trouville. Dumon est venu me dire Adieu hier. Lundi je perdrai Viel Castel, et alors il ne me restera plus rien. Adieu. Adieu.
83. Val-Richer, Samedi 8 septembre 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Vous vous êtes, dans ces derniers. temps, tourmentée de deux choses, vous savez lesquelles. Vos deux inquiétudes étaient, sans aucun fondement. Est-ce que ces expériences d’hier, après tant d'autres ne vous enseigneront pas un peu de patience avant l’inquiétude ? Vous qui faites tant de cas, plus qu’il ne faut, des gens qui disent à tout, même aux grandes choses, I don't care, je voudrais que vous le dissiez vous-même d’une multitude de petites choses qui n'ont pas d'importance, ou qui s'éclaircissent au bout de quelques jours. Voilà ma morale faite.
J’ai peur d'après ce qu’il a fait, et d'après ce qu’on m’a dit naguère à Claremont, que le Roi de Naples ne se soit mis, bien par sa propre faute, dans une bien mauvaise passe. Ceux qui le connaissent disent qu’il n’est pas mauvais et qu’il a de l’esprit ; il n’y paraît pas, pas plus au dehors qu'au dedans. Quand on n'est ni fort ni brave, il ne faut être ni fier, ni étourdi. Il aurait dû se tenir dans une neutralité bienveillante, et laisser acheter chez lui tout ce qu’on aurait voulu. Je doute que l’Autriche, le soutienne dès le premier moment, s’il lui arrive malheur. Mais certainement son malheur engagera toute la question Italienne qui engagera toute la question Européenne.
Mon Havas parle beaucoup de dépêches récentes envoyées de Vienne à Hübner pour rétablir une bonne entente complète entre l’Autriche et les puissances occidentales. Si l’Autriche veut le maintien de la paix, l'impopularité de M. de Bual ne peut être qu’une impopularité de salons, car c’est bien sa politique qui a maintenu l’Autriche en paix.
Que deviennent vos projets pour Fontainebleau ? Les Holland y renoncent-ils comme à Maintenon ? Si vous aviez le temps que nous avons ici, les promenades dans la forêt seraient charmantes ; le soleil est brillant, l’air est frais et le plus agréable mélange d'été et d'automne. Pour votre séjour à Dieppe, je n'y crois pas ; il est bien tard.
Onze heures
Pas de lettre. Pourquoi ? C'est ennuyeux quelle qu’en soit la raison. Adieu, adieu. G.
84. Paris, Lundi 9 septembre 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Dimanche
Je n’ai vu dans toute la journée hier que Henry Greville. mais il m'a beaucoup contre Quoique toujours la vieille. chanson. Il est ultra pacifique, l'Angleterre tout entière est le contraire à l’exception de ce petit noyau que vous connaissez. Palmerston très vieilli. La Reine enjouée de tout ici. Il n'y a que le prince Napoléon qui ne lui a pas plu dit-on.
Le Moniteur parle d'une coup de pistolet hier soir, sans doute pour effrayer l’Impératrice. Quelle abomination. Je ne verrai personne jusqu’à ma lettre partie.
Merci de me faire de la morale. J'en ai besoin et C’est très sain pour moi. Voici ce que me dit C. Greville. There is a passionate desire to talk Sévastapol and à sort of rumour against russia becauce she has baffled us so long, and mortified the national vanity & pride. Lovinplen dit que la Suède s'enrichit en nous fournissant des denrées caloniales. La Prusse ne s’appauvrit pas non plus en rentrant nos blés et autres produits. Les deux Greville s’attendant à un grand coup en Crimée d'ici au 12.
Les Sangonsko sortent d'ici. Ils étaient hier aux Italiens. L’Impératrice n’y était pas. Le public a vu le coup de pistolet sur le champs. L’Empereur a été applaudi avec enthousiasme à son entrée et sa sortie. Adieu. Adieu.
Mots-clés : Circulation épistolaire, Economie, Femme (politique), France (1852-1870, Second Empire), Guerre de Crimée (1853-1856), Napoléon III (1808-1873 ; empereur des Français), Politique (Angleterre), Politique (France), Politique (Prusse), Réseau social et politique, Salon, Victoria (1819-1901 ; reine de Grande-Bretagne), Vieillissement
84. Val-Richer, Dimanche 9 septembre 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Voici l'impression de mon gendre Cornélis, à Aix la Chapelle, sur l'Etat des esprits en Allemagne :
" Il se fait en ce moment à Bruxelles, un petit journal dans l’intérêt Russe, nommée Nord effronté et menteur, mais habilement rédigé, perfide et en somme amusant. A voir l'empressement avec lequel les étrangers de tous pays se jettent dessus au Kurhaus, il doit être assez lu en Europe. Mais il est loin de donner le ton à la presse allemande qui n'est rien moins qu'ironique sur le compte des puissances occidentales. Lorsqu’on dit que depuis la mort de l'Empereur Nicolas, les sympathies ont passé de la France à la Russie, on exagère, je crois, beaucoup. Cela peut être vrai, dans une certaine mesure, pour le monde officiel ; cela est, je crois, parfaitement faux lorsqu’il s’agit du sentiment populaire et national. Le peuple Allemand se sont deux ennemis à l’égard desquels il est sans cesse en défiance, la Russie et la France ; il est enchanté de les voir aux prises ; la Russie est abaissée ; la France est occupée et liée à la politique anglaise ; tout est pour le mieux. On se sent une certaine bienveillance pour les puissances occidentales parce que l'alliance occidentale protége le Rhin mieux qu’une année. On éprouve un certain plaisir à voir les Russes battus par les Français, parce que les Russes sont des Barbares, et que les succès des Français ne sont pas bien décisifs et les rieurs sont de notre côté, lorsque le Journal de St Pétersbourg annonce que les habitants de Sweaborg se portent mieux depuis que la ville a été bombardée, et que le Prince Gortschakoff n’a voulu faire, sur la Tchernaja, qu’une reconnaissance."
Cela doit être vrai. Il ajoute :
" Les Allemands et les Belges parlent beaucoup de la visite du Duc de Montpensier au comte de Chambord et du mécontentement qu’elle a causé, disent-ils, au gouvernement Espagnol. L'Allgemeine Zeitung cite un mot du comte de Chambord après l’entrevue : " Entre mes cousins d'Orléans et moi, la Révolution de 1830 n’est plus qu’un événement de force majeure."
Onze heures
J’aime mieux deux lignes que rien. A moins d'être averti que vous n'écrirez pas, je suis inquiet. Les journaux ne m’apportent rien, et je crois à ce que vous me dites de Naples. Adieu, adieu. G.
85. Paris, Mardi 10 septembre 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je tiens le jugement de votre gendre Cornellis pour très bon, et je suis sûre qu'il a raison. C’est raffraîchissant et rare de rencontrer autant d'impartialité. Voilà Malakoff pris, mais pressentir de le bulletin fait grandes pertes. J’ai vu hier assez de monde le petit duc de Melri, très intelligent, parlant de l’Italie de Naples malade, ce roi ressemble beaucoup à Paul Ier. Lord Chelsea grand ennemi du parti Derby Lady Ely fort agréable. Elle avait été à St Cloud le matin. Les dames ont eu la vitre cassée. L'Empereur arrivé deux minutes après elle a été étonné de l'air enthousiaste au théâtre ; c’est alors que Pietri est venu lui raconter le coup de pistolet.
Lovinplen a eu une audience de l’Empereur hier matin. Il n’a pas été question de l'événement. Viel Castel est parti ce matin, maintenant il ne me reste plus un seul français. Ces trois semaines vont être abominables. Je vais être malade d'ennui, au lieu des entrailles et des bronches, si non par dessus tout cela.
Adieu. Adieu.
85. Val-Richer, Lundi 10 septembre 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je regrette bien que vous ayez froid. Le froid ne vous vaut rien. J'admire toujours notre proverbe. " Le froid est un ennemi dangereux et le chaud un ami incommode." Il fait frais ici, mais pas trop et avec un soleil superbe. J’en suis particulièrement content ce matin.
Les Broglie viennent déjeuner ici avec deux hôtes qu’ils ont chez eux. Il faut du beau temps, et de la promenade pour passer cinq ou six heures ensemble. Ou bien il faut n'être que deux.
Qu’arriverait-il, s’il arrivait une révolution à Naples et si les Murat rempla çaient là les Bourbon ? L’Autriche accepte rait-elle sans coup férir ? Le reste de l'Italie resterait-il tranquille ? Je ne le crois pas ; je crois que ce serait le commencement de la crise Européenne. Mais tout avorte de nos jours, les révolutions comme les gouvernements. Qui sait ? L'événement demeurerait peut-être simplement tout. Tout est possible dans un temps à la fois révolutionnaire et mou. Pourtant je répète que je ne le crois pas.
Le bulletin d'Havas tire de grandes conséquence de l’incendie de votre vaisseau le Marion, et le regarde comme l'avant coureur de la chute de Sébastopol. Nos bombes atteignent donc partout.
Onze heures
Assassins, ou fous, quelle abominable race aucune révolution ne peut les satisfaire, aucun gouvernement leur échapper. Ce serait à désespérer du genre humain si l’histoire ne nous montrait pas, à d'autres époques, la même odieuse folie, indomptable comme aujourd’hui et réussissant mieux qu'au jourd’hui. Adieu, adieu. G.
85. Val-Richer, Mardi 10 septembre 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
8 heures
Voilà donc enfin la tour de Malakoff et le grand Redau pris. On m’a fait dire hier de Lisieux qu’une dépêche télégraphique venait de l’annoncer, avec des pertes considérables, mais bien compensées par le succès. Le courrier m’apportera tout à l'heure la dépêche. La place tombera-t-elle toute entière. Et si elle tombe, où passera la guerre ? Nous verrons. En tout cas, je suis convaincu que nous ne sommes pas près de nous reposer.
J’avais hier chez moi, un officier d'artillerie qui arrive de Sébastopol où il est tombé malade du choléra. Il commandait une batterie à la première grande et malheureuse attaque du 15 Juillet contre Malakoff. A l'heure où il était hier chez moi, nous ne savions pas la prise de la Tour mais il y croyait un peu plutôt ou un peu plus tard. Il parle très bien de l’armée Russe, officiers et soldats et assez mal de l’armée Anglaise, mais seulement des soldats ; à son dire, les officiers Anglais se conduisent admirablement. Ils ont peu d'action sur leurs hommes.
Il est triste d'avoir à faire les deux ordres du jour qu'a faits, le général Simpson ; mais il est beau de les faire si francs et si sévères. Ils lui font, à lui, grand honneur.
Cette fois, Petropaulowski n’a pas été meurtrier. Probablement on se battra à l'embouchure du fleuve Amour ou votre garnison s’est réfugiée. Je m'étonne qu’on ne nous donne pas plus de détails sur cet incident ; il semble que les détails doivent être arrivés, en même temps que le fait de la retraite de la garnison et de la destruction de la place.
Lisez dans les Débats, les documents Piemontain sur les affaires d'Orient en 1783 et 1784. C’est un curieux complément des documents Français publiés naguère sur la même époque. Je comprends qu'à Turin comme à Paris on se prévale de ces précédents seulement j'admire avec quel empressement on accueille les vieilles raisons et les vieux exemples quand tout est changé dans le monde.
Onze heures
A en juger d'après la seconde dépêche, toute la place sud était près de tomber. Les Anglais auront de l'humeur de n'avoir pas réussi sur le Redon. J'admire à ce sujet la politesse du général Pélissier, et la franchise du général Simpson.
Adieu, Adieu. Les Holland, et vous par suite, vous avez donc tout-à-fait renoncé à la course de Fontainebleau ? Adieu. G.
86. Paris, Mardi 11 septembre 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Voilà de grands évenements mais quelle boucherie cela à dû être. W. Cowper que j’ai vu hier soir me dit que Malakoff seul a coûté 5000 Français et [?] 2000 Anglais et le lendemain ? Nous ne savons pas encore le chiffre. En attendant voilà le but atteint. Sévastopol n’existe plus. Vous ne l'avez pas pris, nous ne l’avons pas rendu, nous l’avons détruit dit votre dépêche. Vous voulez sa destruction, c’est fait la Turquie est à l'abri de nos coups. Vous nous avez fait la guerre pour cela. que voulez-vous encore ?
Hübner n'était pas venu chez moi depuis le 3 août. Il est arrivé hier. Il cherchait à contenir sa joie. Il a parlé de paix, je l’ai envoyé promener. Il m’a l’air effrayé de l’Italie. On me dit que vous voulez vous montrer très modérés, mais vous demandez satisfactions.
La Sardaigne & la Toscane se brouillent, petit commencement hier à 7 h. du soir le canon a annoncé la victoire. Les édifices publics étaient tous illuminés. On m’a envoyé le supplément du Moniteur, rien du corps diplomatique, dont il avait l’air choqué. Lord Grey est venu me voir. Je lui ai fait en présence de Hubner de grands éloges sur son courage & ses beaux discours. je ne me rappelle pas bien ni en parlant bien de nous. Il n’a pas un peu mal parlé de l'Autriche. Je le trouve bien noir sur l'Angleterre. Ah qu'il est laid ! Adieu. Adieu.
2 h. Je rentre. J’ai été à la Chapelle grecque. C’est la fête de mon Empereur. J’ai pensé à la tristesse avec laquelle cela sera célébré à Pétersbourg, et il m'a semblé que je lui devais cet hommage à raison des tristes auspices. Pas un visage connu, et ce qu'il y avait très shabby. Une lettre très curieuse de C. Greville. On s’attend à de grands désastres pour les Turcs en Asie. Beaucoup d'anecdotes très intéressantes sur le séjour ici. Trop long à raconter.
87. Paris, Jeudi 13 septembre 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
L’évacuation du sud est complète. Comme ce dénouement après tout a été prompt.
Vous comprenez à quel point mes pensées sont à Pétersbourg dans ce cercle de la famille impériale. Hier, quelle triste fête. Les Anglais m'ont l’air bien peinés de n’avoir point cueilli de lauriers à cette dernière journée. Ils affirment, je vous cite les Holland, Henry Greville, que l’opinion publique a en Angleterre va pousser à la paix. Nous verrons demain Tedeume.
Je suis étonnée de ne pas voir le corps diplomatique nouveau dans le programme. J’ai vu très peu de personnes hier. Molke & Sebach, ahuris. Les journaux Allemands vont être curieux. Il me semble qu’il n’y aura pas de Fontainebleau je ne puis pas le faire seule. Adieu. Adieu.
Merci toujours de toutes vos réflexions sur toutes choses. Continuez.
87. Val-Richer, Mercredi 12 septembre 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je voudrais pouvoir vous dire que j'espère la paix de notre victoire. C'est la seule consolation que vous puissiez accepter. Mais je n’ai pas même celle-là à vous offrir. Voici la meilleure chance entre les mauvaises. Si on est sensé à Paris et à Londres, Sébastopol pris et détruit je suppose le succès complet, on évacuera la Crimée ; on mettra fin à la guerre de terre on restera maître de la mer Noire et de la mer Baltique, et on attendra, en vous bloquant étroitement, que vous vous décidiez et que l’Autriche vous décide à la paix. La guerre meurtrière cesserait ainsi, et la paix viendrait probablement à la suite d’une situation incommode et ennuyeuse pour les vainqueurs mêmes. Je doute même de cette chance-là. Je crains l’entrainement du succès militaire en Crimée et du mouvement révolutionnaire en Italie. si malgré la prise de Sébastopol votre armée continue la guerre en Crimée et s'oppose à notre embarquement, elle peut le rendre très difficile. Nous ne nous en irons pas après notre victoire comme on s'en va après une défaite, en abandonnant notre matériel. Nous resterons, et la guerre de terre continuera ; si on désire la paix à Pétersbourg, ce qu’on a de mieux à faire, c’est de nous laisser partir sans obstacle si nous voulons nous retirer de Crimée et d'accepter cette situation nouvelle de guerre purement maritime, la seule d’où la paix puisse sortir.
Je doute fort qu'à Londres, on soit aussi modéré.
J’aime assez Lord Chelsea, comme d'autres Anglais d'ailleurs assez ennuyeux. Vous savez que je ne crains pas l'ennui, comme vous. Je ne connais pas la marquise d’Ely.
Nous avons bien fait de ne pas aller à Versailles par la rive gauche, dimanche dernier. C'est le chemin des gros accidents.
Onze heures
Vous avez très bien fait d'aller à la Chapelle grecque.
Je m'attendais à ce que vous fissiez sauter Sébastopol quand vous ne pourriez plus le défendre. Si nous en étions encore au point où nous en étions à Bruxelles, avec Lord Lansdowne, au mois d'Octobre dernier, le but serait atteint et la guerre finie. Dieu veuille que cela soit encore ! Adieu, Adieu. G.
88. Paris, Jeudi 13 septembre 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Généraux tués et blessés le 8. Blessés. Malinot. Bosquet, de Faille, de la Motte-Rouge, Bourbaki, Trochu, & peut être Mac-Mahon. Tués Breton, St Pal, Rivet, Marolles disparu. Ceci vient des Ministère de la guerre. C'est un diplomate qui m’a donné la liste. Quel carnage cela a dû être, quelle horreur, on dit que cela dépasse tout ce qui a jamais été vu dans le monde. J’ai vu au moins dix Anglais hier. Ils fondent sur moi. Tous parlent de paix mais cela n’est pas croyable. Mais ne la demanderons pas. Nous continuerons comme cela. Si battus. Nous ferons le vide, la destruction partout. Avancez.
Lady Mary Wood la femme du ministre est venu hier aussi. Et lady Howard de Bruxelles, Les diplomates très empêtrées à propos du Tedeum. Veut-pn qu’ils y viennent on non ? Beaucoup n'y iraient pas, les neutres. Mais il y a de l’hésitation jusqu'à hier soir ils n’avaient reçu aucune avis. Je me figure que Hubner au moins aura sollicité d'y aller. Au fond je suis très triste. Adieu. Adieu.
2 heures.
On me dit qu’il n'y a que la Suède, le Danemark, & la Belgique qui se soient obstinés. C’est le nom qu' a envoyé une circulaire portant qu'il y aurait une tribune pour ceux des diplomates que voudraient assister. Je crois que Sebach aussi n’a pas été mais je ne sais pas.
88. Val-Richer, Jeudi 13 septembre 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Hübner a plus d’esprit que de bon goût. Je doute même qu’il sache que le bon goût aide beaucoup au succès de l’esprit.
L’Autriche doit être contente ; votre affaiblissement ne lui a pas couté cher. Reste à voir ce que lui en reviendra, si elle est à son tour, compromise en Italie. Elle fera bon marché de la Duchesse de Parme ; mais la Toscane et Modène, c’est sa famille et d'ailleurs, on ne remuera pas Naples et les Duchés, sans que la Lombardie ne remue. Voilà une escadre anglaise partie pour la baie de Naples que fera la France.
Je n’ai aucun souvenir que Lord Grey, ait jamais mal parlé de l’Autriche. Ce n'était pas dans sa situation.
Je suis très curieux de l'impression que produira à St Pétersbourg la chute de Sébastopol. De quel côté vous fera-t-elle pencher.
En France, l'effet est et sera grand. J'en juge par celui qui se répand déjà autour de moi, dans la campagne. Le nom de Sébastopol avait pénétré partout. On attendait partout. Le Times disait bien. Le siège, c’est la guerre et Sébastopol, c’est la Russie. Voilà pour le moment actuel. Je ne vois pas clair encore dans la suite.
Est-il vrai, comme le dit Havas, qu’on attende ces jours-ci le Roi de Sardaigne à Paris ?
Onze heures
Les journaux ne m’apportent pas encore de détails. Le Times, dur pour vous, est convenable en soi. Certainement il doit être fort désagréable aux Anglais de n'avoir point eu de part à la victoire. Je souhaite qu’ils en soient plus enclins à la paix. Adieu, adieu. G.
89. Paris, Vendredi 14 septembre 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Hier au Tedeum l’Empereur rayonnant, l’air inspiré. C'est Hubner qui me l’a redit. Les aplaudissiments enthousiastes en entrant à l’église. L'Empereur a de suite jeté les yeux sur la Tribune diplomatique, ayant l'air de compter avec attention & intention les présents & les absents. De ceux-ci il y a avait 6. Suède, Danemark Belgique, Wurtemberg, Bavière, Saxe (représentés par un secrétaire). A propos des Allemands Hubner me dit " ces petits, cela ne compte pas. Il y avait l’Autriche & la Prusse, voilà l’Allemagne." L’Empereur n’a pas répondu au huit pacifique de l’archevagne. Hubner prêche la paix. à quoi bon, si on ne la veut pas ? Tous les Anglais ici la désirent. Hier encore des nouveaux, les frères de Granville. On est curieux de voir ce que notre armée va faire tenir bon dans les forts, ou les faire sauter aussi ? Continuer à tenir la campagne, on ne replier sur Pérékop ? Nous verrons bientôt. On a l’air de croire à une grande bataille. Le duc de Noailles est venu mais pour quelques heures. seulement.
Hubner espère calmer les affaires de Naples. Les vaissaux anglais attendront quelques temps à Lisbonne. Et pendant ce temps où attendra le renvoi des ministres de la police qui est la satisfaction demandée. Ici on est très modéré dit Hubner. Son assiduité nouvelle auprès de moi m'étonne. J’accepte. Adieu. Adieu.
89. Val-Richer, Vendredi 14 septembre 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Havas me donne un fragment un peu ridicule du journal le Nord, une glorification du Prince Gortschakoff pour avoir sauvé à la Russie, en s'en allant une armée qui aurait été, sans cela, prise, ou massacre. Cela vaut le succès extraordinaire. du Prince Gortschakoff lui-même. Je remarque que vos généraux et vos diplomates portent mieux, la bonne fortune que la mauvaise les sont modestes et très convenables dans le succès, vantards et charlatants dans les revers. Je ne sais pas si cela est nécessaire chez vous, pour soutenir l’énergie populaire en Europe, cela ne vous vaut rien. Quand on s'est aussi vaillamment défendu que vous l'avez fait, on n’a pas besoin de ces hableries ; elles attirent la dignité au lieu de la relever. Le Prince Gortschakoff n’aimera pas le Journal des Débats.
J’ai reçu hier, comme grand croix de la Légion d’honneur, une invitation pour le Tedeum de Notre Dame. C'est la première qui m’arrive. Mon absence me dispense d’un embarras qui ne m’embarrasserait pas quand même je serais à Paris.
N'est-ce pas par convenance qu’on n’a pas invité le corps diplomatique à mon avis, il y aurait convenance dans l'aubli. Quon invite les alliés, à la bonne heure mais de quel droit demanderait-on aux neutres de se réjouir d’une victoire sur des Etats qui ne sont pas leurs ennemis ? La neutralité implique l'absence aux Tedeum comme sur les champs de bataille. Il ne faut donner à MM. de Hatzfeldt, de Molcke, de Loeweshichen &, ni le ridicule d'assister, ni l’embarras de refuser.
Mad. Austin et Mad. Reeve me sont arrivées hier, pour trois ou quatre jours. Très sensées, très amies de la paix, très ennemies du Times, autant pour sa politique intérieure que pour l'extérieure. Evidemment, cette portion du public anglais, autrefois assez ridicale, en est fort revenue, et n’a aucun goût ni pour la démagogie au dedans, ni pour la révolution au dehors : " les gens là en veulent à la société anglaise ; ils travaillent à la détruire. Nous, nous voulons bien en médire quelquefois mais la conserver toujours. " Voilà le propos.
Onze heures
Quelle boucherie ! Je déplore et j'admire. Les généraux et leurs soldats sont de braves gens. Adieu Adieu. Je persiste. Les neutres qui sont allés ont eu tort.
90. Paris, Samedi 15 septembre 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je crois que les les ministres étrangers absents au Tedeum ont eu à régler leurs comptes hier aux Aff. étrangères. Je sais que Molke a exhibé une dépêche de Mai 1855 lui interdisant sa présence à toute manifestation de ce genre. Pareil ordre avait été envoyé de Copenhagen à Pétersbourg & à Londres. Il est donc en règle. Walenski avait témoigné de l’étonnement, vu que la Prusse même avait assisté. Je suis tout à fait de votre avis sur la question des neutres. Je diffère pour ce qui vous regarde.
Si vous aviez été à Paris, incontestablement il fallait aller à Notre Dame. Ce que vous me dites de nos hableries me fait le même effet qu’à vous. Au reste il faut voir encore le rapport du P. Gortchakoff. Mes fils vont passer l'hiver à Bruxelles. Cela me plait bien comme voisinage. Mais y gagnerai-je autrement ?
C’est étonnant comme tous les Anglais que je vois sont pacifiques. Il faut donc qu’ils soient bien poltrons pour n'oser pas le dire publiquement. Lord Elsure hier encore bien prononcée. Sydney Herbert va arriver. Aucun de ces Anglais ne voit Lord Cowley. Ils sont bien mécontents de lui. Je n’ai pas de nouvelle vous dire. Mon empereur arrive le 21 à Varsovie. Mais je doute que le Cte Nesselrode l’accompagne Ce n’est sans doute qu'une revue militaire ! Adieu. Adieu.
91. Paris, Dimanche 16 septembre 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
La belle lettre que vous m'avez écrite hier sur nos affaires. Comme vous dites-vrai ! Dans le monde on s'occupe toujours des abstentions au Tedeum. Celle de la Belgique surtout. La Suisse est dans une situation identique. Elle a cependant assisté. Enfin il parait qu'on espère qu'à la prochaine occasion cela se passera autrement. C’est un avertissement si ne n’est une menace. Greville me mande que l'Angleterre est plus furieuse que jamais. Le démembrement de la Russie, voilà ce que demandait les radicau et les Tories. Enfin il y a unanimité de la presse pour la poursuite de la guerre. Je crois que si elle était libre ici, elle ferait des voeux pour la paix. C’est certainement le désir général. Molé m’est arrivé hier soir, questionnant beaucoup que sachant rien. Moi aussi je ne sais rien. Seulement bien sûr, personne n'osera parler de paix, nous n'en voudrons pas plus que vous.
Morny m'écrit, bien autre, mais bien sensé et bien d’avis de se contenter de ce triomphe incontestable, qui fait que nos ennemis & nos alliés surtout regarde ront à deux fois à nous manquer à l’avenir. Nous ne pouvons que perdre à continuer. Adieu. Adieu.
91. Val-Richer, Dimanche 16 septembre 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je suis frappé des ordres donnés par le ministre de la guerre pour la libération immédiate des soldats de la classe de 1847 qui auraient du être libérés en 1854, et que la guerre avait fait retenir sous les drapeaux. Cela n'annonce pas la continuation de la guerre de terre. Si en effet à Paris, on n’est pas disposé à la continuer, il dépend de vous de la faire finir, car je ne suppose pas que l'Angleterre tienne à la poursuivre, son infériorité y est trop évidente, dans la lutte réduite à la mer, elle reprendra les avantages. Et si la lutte est réduite à la mer, je croirai à la paix, car vous n'avez plus de flotte ; on ne sera plus en présence ; il n’y aura plus d'événements ; les amours propres se calmeront, la lassitude et le bon sens prendront le dessus. La paix se fera. Mais il faut, pour cela, que nous voulions évacuer la Crimée, que nous embarquions notre armée avec notre matériel, et que vous n’y apportiez pas le moindre obstacle. Si on se bat encore une fois sur terre, on se battra indéfiniment. Je crains bien que cela n’arrive. Il faudrait pour l'autre issue, plus de bon sens et de résolution politique que n'en ont les hommes.
Si l’Autriche le veut bien, le Roi de Naples renverra son ministre de la police. Il est impossible qu’il résiste sans être soutenu et il a prouvé qu’il pouvait aller très loin et très vite en fait de complaisance. Ne croyez pas que la France se sépare un moment de l’Angleterre dans cette petite affaire là pas plus que dans la grande. L’Angleterre ira devant l'Empereur Napoléon suivra, et récoltera, pour lui-même ou pour les siens. Les articles du Siècle sur l’histoire et la fin du Roi Murat sont très significatifs. Et une révolution à Naples, c’est toute l'Italie, Et l'Italie, c’est toute l'Europe. Non pas brusquement, et par présitation, mais peu à peu et par entrainement. Hübner fera bien d'employer tout son savoir faire à faire cèder le Roi de Naples.
Onze heures
Jusqu'à ce qu’on sache quel parti, vous prenez en Crimée, il n’y aura point de nouvelles. Je ne reçois rien de nulle part. La pusillanimité politique des Anglais me fait peur. Adieu, adieu.
92. Paris, Lundi 17 septembre 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je n’ai vu personne hier que Molé et le duc de Noailles qui ont accepté mon heure & mon dîner. Beaucoup de causerie qui n’apprend rien. Il me semble que je ne suis plus curieuse. Je suis si sûre de ne rien apprendre qui me plaise. La guerre, sans terme. Morny m'écrit qu’il est bien d’avis de rester sur une position énorme. Tous les honneurs de la campagne vous reviennent, & la France n'a rien à gagner matériellement elle ne peut que perdre à continuer. Je vous donne ses paroles. Hatzfeld a passé ces deux jours à Chantilly. chez Lord Cowley. Il ira trouver son roi à Stolayafels à la fin de la semaine. Je voudrais y aller, aller quelque part. Le temps est beau encore et on pourrit ici. Duchâtel m'écrit des bains de mer d’Arcachon Gironde. Enchanté du lieu et curieux des nouvelles. Je ne puis lui envoyer que mes tristesses. Adieu. Adieu.
92. Val-Richer, Lundi 17 septembre 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
J’ai eu hier des visites. L'effet de la chute de Sébastopol continue. Plus l’attente et le doute ont été longs, plus la satisfaction est grande. Si l’armée rentrait maintenant en France, elle aurait partout l'ovation la plus brillante, et la plus sincère. Tout le monde se demande en même temps : " Et après ?" Certainement la paix causerait autant de joie que la chute de Sébastopol et une joie plus durable. Mais on l'espère moins qu’on ne la désire. On prévoit, je pourrais dire on craint la conquête de la Crimée. On ne croit pas que les Russes l’évacuent, ni nous non plus. Et quand on en vient là l’inquiétude reparaît, mais une inquiétude tranquille et presque indifférente. Puisqu’on a pris Sébastopol, on prendra la Crimée ; il est clair que l’armée Russe n’est pas en état de nous empêcher ; ce n'est qu’une question d'argent et de temps ; " nous avons l'argent et nous aurons le temps ." Voilà le langage. Un pouvoir accoutumé à chercher son point d’appui dans les impressions publiques peut trouver là un encouragement, et en effet un point d’appui pour aller loin. Moi qui n’ai jamais pris, les impressions publiques pour ma foi et ma règle, je ne m’engagerais pas avec celles-là, et je ferais la paix. Il est vrai, que je n'aurais pas fait la guerre.
La Prusse au Te deum ne m’a pas surpris. L'inconséquence entre l’apparence et la réalité est sa politique habituelle ; comme il arrive aux grandes puissances, qui ne sont pas tout à fait fortes. Il n’y a que l’Autriche, le Piémont et le Pape qui dussent y aller. Pourquoi la Hollande ? Pourquoi les Etats-Unis d’Amérique ?
Je ne comprends pas la maussaderie de Cowley pour les anglais. A quoi bon pour la politique qu’il sert et pour lui-même
Je viens de lire les Débats que je n’avais pas lus hier. J'y remarque deux phrases ; le Duc de Richmond au banquet de sur George Brown : " J’espère que le drapeau russe ne tardera pas à être chassé de la Crimée, " et une gazette de Berlin dans un sens plus pacifique : " On n'aura plus besoin de recourir à la stipulation douteuse des quatre points écrits sur le papier pour mettre fin aux prétentions Moscovites ; celui qui possède les garanties matérielles est heureusement dispensé d’entrer en négociation pour obtenir des phrases bénévoles et des assurances vagues". Je me ravise ; la phrase n’est pas pacifique ; pour posséder, les garanties matérielles, il faut garder Sébastopol et la Crimée. La vraisemblance est dans cette conduite là.
Onze heures
Je vois que j’ai raison de ne pas croire à la C'est fou et bête. Adieu, Adieu. G.
93. Paris, Mardi 18 septembre 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Point de lettre de vous, c’est mon premier souci aujourd’hui. En fait d’autres, vous savez que je n’en manque jamais. J'ai vu M. Fould hier. Naturellement content, mais certainement désireux de la paix quoiqu'il reconnaisse qu’on n’en puisse pas parler pas plus ici qu'à Petersbourg. Dans ce moment, ou peut-être de quelque temps. Tout son langage est très convenable, mais je répète, il est bien satisfait, & trouve que la gloire & la gloriole Française ont pleine satisfaction. Et que son maître est bien puissant.
J’ai vu hier soir Molé & Noailles. Ils repartent tous deux aujourd’hui. Villamarina dit que son roi arrive, mais il ne sait pas le jour. Lady Allice me mande que la duchesse d’Orléans est arrivée à Clarmont. Vous voyez que le jeune prince de Prusse est allé faire visite à sa presque. fiancée à Balmoral. Pourquoi n’ai-je pas votre lettre. Very Strange. Adieu. Adieu.
93. Val-Richer, Mardi 18 septembre 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Les neutres qui ne sont pas allé au Tedeum ont bien tort, s'ils s’en excusent. Ils devraient au contraire le prendre haut et s'étonner qu’on s'en étonne. Ils n'ont fait qu'obéir aux principes élémentaires du bon sens, du droit public, de la justice, et aux habitudes des peuples et des temps civilisés. Hors de là, il n’y a que prétentions désordonnées et tyranniques. Quand on est petit, on n'a qu’une force, c’est de se mettre derrière le droit.
Morny a raison de conserver son bon sens. Et il ferait très bien, s’il le pouvait de tirer de son bon sens de bons conseils efficaces. Mais je doute qu’il le puisse ; l’entrainement du triomphe et le parti pris de l'Angleterre sont plus forts que le bon sens de Morny.
Je remarque un petit article de la Patrie de Turin qui dit : " La prise de Sébastopol sera-t-elle l'avant coureur de la paix ou le signal d’une guerre plus acharnée ? Nous ne pouvons pas encore faire de présages, mais sous peu de jours nous assisterons à de nouvelles phases de la grande question et à celle qui nous touche le plus savoir la décision de l’Autriche. Il est impossible que cette puissance demeure neutre ; il lui faudra prendre un parti. De là dépendront les destinées à venir de la paix ou de la guerre." Rapprochez cet article de la grande place que Lord Palmerston donnait il y a quelques jours à la Sardaigne dans son discours à Melbourne. Ce n’est pas la paix Européenne qui sortira de tout cela.
Est-il vrai que les Etats-Unis et le Danemark ont accepté la médiation de votre Empereur dans la question du sund ? J'en doute pour les Etats-Unis. Ils n'acceptent guère de médiation ; et dans cette question là, leur gouvernement n'aurait guère le pouvoir de faire respecter une décision contraire au voeu populaire. C'est le commerce américain qui, au moment de s'étendre dans la Baltique ne veut plus payer en passant le sund. Le Danemark sera contraint d'en passer par là.
Onze heures
Je vois qu’on attendait d'heure en heure à Marseille le bateau qui apporte les rapports détaillés de nos généraux. Ce sera un point d’intérêt pour les lecteurs, en attendant de nouveaux événements. Adieu, adieu. G.
94. Paris, Mercredi 19 septembre 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Vos deux lettres me sont arrivées ce matin. Si pleines de ce grand et bon esprit. On peut tout imaginer, tout dire, sur ce qui devrait être. Il me vient d’autre part aussi d’excellentes réflexions, mieux des conseils, à quoi bon ? Nous ne voudrons pas, nous ne pourrons pas parler. Je n’ai vu hier que le frère, de Lord Granville. Trés intelligent et sensé, pas la moindre espérance. De Russie je ne sais pas un mot. C'est un peu désolant.
Dans ce moment, j’ai bien peur que Meyendorff n’ait perdu son fils. Voilà trois mois qu’il ne m'écrit plus. Personne ne sait m'en dire des nouvelles. Pauvre Père que de malheurs privés pour dessus les malheurs publics. On dit que le roi de Naples compte sur nous pour le protéger. Ah le bel à propos. Moi je pense qu'il va mettre le genou en terre, et qu'il fera plus que ce qu'on lui demande. Je n’ai point de nouvelle à vous dire. Je crois encore à une bataille. Je crois que nous la perdrons. Adieu. Adieu.
94. Val-Richer, Mercredi 19 septembre 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je n'ai vraiment rien à vous dire aujourd’hui. Je suis levé depuis longtemps. Je viens de passer trois heures avec Charles 2, Monk et Mazarin. J’ai peine à passer à d'autres temps. Je vous plains ; vous n'avez ni la ressource de l'étude, comme les hommes, ni celle de la tapisserie, comme les femmes. Pourquoi avez-vous abandonné la tapisserie ? Votre tricot de couvrepieds et de jupons est vraiment un ouvrage, trop insipide ?
Est-il vrai que le Roi de Naples a décliné la médiation de l’Autriche ? Rien ne prouverait mieux qu’il ressemble à Paulser Je présume que la chute de Sébastopol modifiera ses dispositions.
Havas me dit que l’Espagne est bien près d’entrer dans l'alliance. Il faudra qu’on lui donne bien de l'argent, car elle est hors d'état de payer sa petit armée sur son propre territoire.
10 heures
Votre lettre m’arrive de bonne heure. Je ne comprends pas pourquoi la mienne vous a manqué. Vous en aurez eu deux le lendemain. Je suis le plus exact des hommes. Pas la moindre nouvelle dans les journaux. Selon Havas, le maréchal Pélissier va recommencer les opérations contre l’armée russe. Adieu, Adieu. G.
95. Paris, Jeudi 20 septembre 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Le roi de Naples s’est exécuté, il a renvoyé son ministre de la police. vous. Sans doute il viendra son macaron on plutôt aux Anglais, et l’affaire s’arrangera. L’Espagne demande à entrer dans l’alliance et propose son contingent. L'Angleterre ne veut ici d’elle ni de son continent. La presse en Angleterre plus enragée que jamais. Démembrer la Russie personne n'ose parler de Paix ; devant un tel débordement Greville m'écrit, sur tout cela des réflexions très tristes.
Je suis fort triste aussi. Le temps est magnifique. J’en prends tant que je puis mont Valérien, Meudon. Je cherche pour mes promenades. les points les plus élevés. J’avais de l’air pour venir me renfermer dans le gouffre. Il y a assez de malades de ma connaissance ; des Anglais, tous les Howard, moins le mari qui est resté à Bruxelles. Adieu. Adieu.
95. Val-Richer, Jeudi 20 septembre 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je ne vois de sérieux dans tout ce qui m’est venu hier que la correspondance. de Vienne dans la Gazette des Postes de Francfort, si elle a quelque fondement ; une nouvelle proposition de paix qui vous serait envoyée par l’intermédiaire de l’Autriche, l'indemnité pour les frais de guerre ajoutée aux anciennes conditions ; des garnisons Franco-Anglaises, en permanence dans quatre principales villes de la Turquie des stations maritimes à Varna et à sinope. si cela est, la paix est éloignée indéfiniment, et l'établissement de l'Angleterre, et de la France sur les ruines de l'Empire Ottoman, commence. Reste à savoir si les puissances, occidentales feront une nouvelle démarche auprès de l’Autriche pour la presser d'entrer dans l'alliance. La sera la question Européenne. Si la démarche est faite, elle aura, qu’elle que soit la réponse autrichienne, les conséquences les plus graves. Si l’Autriche consent, c’est la grande guerre continentale contre vous et toute votre frontière à l'occident, la Pologne, entrant dans le jeu. Si l’Autriche refuse, c’est la guerre révolutionnaire s'allumant en Italie, et rallumant bientôt la guerre Européenne. Je ne sais si à Londres et à Paris, on a ces chances là, en vue et si on sait ce qu’on fait en leur ouvrant la porte ; je crois plutôt que non, et qu’on va devant soi sans savoir où l’on va. Mais qu’on sache, ou non ce qu’on fait, on ne le fera pas moins. Je n'ai jamais vu de plus grands évènements plus gratuitement, plus petitement et plus fatalement engagés.
En attendant, les embarquements de troupes, et de chevaux pour la Crimée continuent sur une grande échelle. Evidemment, il n’est pas du tout question de transformer la guerre de terre en blocus maritime, et cette occasion d’entrer dans la voie de la paix sera aussi manquée.
Vous ne lisez pas le Siècle. Faites vous apporté. le N°. du 18 et lisez son article sur l'insuffisance des quatre points proposés jusqu'ici comme base de la paix, et sur la nécessité de chercher, dans l'affranchissement des nationalités Polonaise, Finlandaise, Italienne, des garanties contre la Russie et des gages de la régénération de l'Europe.
Onze heures
Vous n'êtes pas gaie et je ne vous égayerai pas. Savez-vous pourquoi on ne vous dit rien ? Parce qu’on ne fait rien et ne sait rien faire. Adieu, adieu. G.
96. Paris, Vendredi 21 septembre 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
96. Val-Richer, Vendredi 21 septembre 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
La proclamation de votre Empereur est convenable, sans bravade, sans engagements qui puissent devenir in commode, mais triste, et je dirai même un peu abattue. Je doute qu’elle soit propre à échauffer le courage du pays. On sait à Pétersbourg, le langage qu’il faut lui tenir.
Nous n'avons plus rien à dire, ni sur la paix, ni sur la guerre. La paix ne se fera pas et les nouvelles de la guerre se font attendre. On ne sait pas encore si le maréchal Pélissier est un grand homme de guerre ; mais sur cinq ou six opérations, grandes, ou petites, qu’il a faites depuis qu’il commande il n’a échoué qu’une fois. C'est étrange à qu’il point l’armée Anglaise a disparu ; ils ont beau avoir perdu 2000 hommes à l'attaque du Redan ; ils ont l’air de n'être là qu’en spectateurs.
Puisque vous voyez tant d’Anglais, demandez leur, je vous prie, ce que signifie, le rappel du cardinal Wiseman à Rome par le Pape qui le nomme bibliothécaire du vasion à la place du cardinal Mai. Le retire-t-on d'Angleterre parce qu’on trouve qu’il y compromet l’Eglise catholique plus qu’il ne la sert ? Et qu’est-ce que Mgr. Talbat qui le remplace, comme archevêque de Westinster. Je n’ai jamais attaché grande importance à ce prétendu progrès du Catholicisme en Angleterre ; mais je suis curieux d'en suivre et d'en comprendre les incidents.
Onze heures
Je ne crois pas qu’on refuse l’Espagne et son contingent ; surtout si on continue la guerre de terre, comme cela paraît. Vous avez laissé bien des choses dans Sébastopol. Fera-t-on sauter tout ce qui reste de la place ? Adieu, Adieu. G.
97. Paris, Samedi 22 septembre 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
J’ai vu votre fils hier un moment, il viendra me prendre cette lettre aujourd’hui. Le ton de Hubner me semble changé. Très doux pour nous, louant la proclamation de mon empereur, disant qu’ici on a bien des embarras. Préoccupé des tentatives répétées contre la vie de l’Empereur. On avait dit hier qu’un cent-gardes l’avait blessé au bras avec un poignard. On ajoute que c’est faux, mais cela a fort couru. Mécontent d'une réception faite au comte Clam général Autrichien, auquel on n’a dit que deux mots et dans la foule. Enfin que peu grognon, pour ici.
Fould s’étonne que les Brabant viennent. Le petit fils de la reine Amélie, grande indélicatesse on ne les a pas invités. C’est une bassesse gratuite. Cependant ils seront logés à St Cloud. Il m’a confirmé ce que m’a dit Hübner que Radcliffe va sauter. Il ne s’arrange pas avec Thouvenel. Toujours dédaigneux pour l’Allemagne, pour tous. Il nie que ce soit une grosse peine. Je dis la plus grosse, le ventre de l'Europe. Il est vrai qu’elle pouvait se ainsi conduire, si elle s'était entendu. Elle pouvait empêcher la guerre. Il me parle d’indémnités, vous concevez que je ris, allez les demander à d’autres. Et bien oui, à la Prusse. Il a répété cela deux fois. Je lui ai rappellé "la France est assez riche pour payer là gloire." Quant au prétendu attentat, il en rapporte l’invention à tous les mauvais drôles, qui ont commencé l’agitation à Angers. J’ai reconnu cependant plus de colère que de mépris dans la façon de crier le coup du cent-gardes.
Vous me direz que vous avez reçu ce N°97. Je me méfie toujours de la prudence de la jeunesse. Adieu. Adieu.
97. Val-Richer, Samedi 22 septembre 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Est-il vrai, comme on l'écrit de Berlin, que votre Empereur a renoncé à son voyage en Pologne et ira, en Crimée avec ses trois fils ? Je ne puis le croire. La situation de votre armée en Crimée est trop incertaine pour qu’un souverain aille s'y hasarder, ne l'ayant pas encore fait.
La bonne conduite sert quelquefois, même quand le succès manqué. Le général Canrobert est aussi populaire en France que s’il avait pris Sébastopol. Vous voyez par son exemple et par l'ovation à la mère du général Bosquet, qu’elle est la faveur de l’armée. Il n’y aurait pas un soldat qui ne fût reçu ainsi dans son village, s’il y rentrait.
J’ai des lettres d'Angleterre, lettres de connaisseurs peu favorables à la guerre. Je suis frappé de ce que j’y entrevois. La chute de Sebastopol, la perspective de votre retraite de Crimée, comme de Sébastopol après ou peut-être sans une nouvelle bataille, la grandeur des ressources que vous amassiez et des préparatifs que vous faisiez à Sébastopol et qui révèlent vos projets ou vos espérances tout cela fait venir l’eau à la bouche, et on se demande sérieusement, même les pacifiques, si après tout, puisqu’on est là, puisqu’on est vainqueur, on ne ferait pas bien de poursuivre et de vous enlever définitivement vos deux provinces frontières les plus menaçantes, la Crimée et la Bessarabie. Si ce projet s’établissait dans les esprits si on prenait quelqu’un de ces engagements de paroles qui lient l'avenir, c’est pour le coup que la guerre serait indéfinie et deviendrait infailliblement générale.
L'article du Constitutionnel, autant qu’un journal a de valeur indique déjà un parti bien pris quant à la Crimée.
Onze heures
Point de lettre de vous. Pourquoi ? Adieu, Adieu. G.
98. Paris, Samedi 22 septembre 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je donne une lettre à votre fils, mais toute réflexion faite cela ne me dispense pas de la poste. Je vous répéte que Redcliffe va être rapellé, s’il ne l’est pas déjà, c'est une bonne affaire mais qui eût même valu plutôt. Le vice roi d’Egypte attendu et annoncé ici avec une suite de 90 personnes, s’est arrêté à Malte malade dit-on. Il ne vient pas.
L’article du Moniteur pour est fait détruire toutes les craintes sur l’attentat. Au fond hier soir personne n’y croyait plus.
Abdel Kader à obtenu de l’Empereur la permission de résider à Damas au lieu de Brousse. Montebello est ici pour un jour. Adieu. Adieu.
98. Val-Richer, Dimanche 23 septembre 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je voudrais vous envoyer quelque chose de consolant ; mais je n’ai rien à vous dire que ce que je vous ai déjà dit. Quand Français 1er écrivait de Pavie : " tout est perdu, fort l’honneur ", il se trompait beaucoup sur le premier point ; rien n'était perdu pour la France ; les siècles suivants l'ont bien prouvé. Il en de même sera certainement pour la Russie ; votre avenir sera peut-être autre que vous ne vouliez le faire ; mais à coup sûr, il n’est pas perdu. Vous avez atteint ce point de grandeur et de force où rien, pas même les revers ne peut vous empêcher de grandir.
Quoique vous ne jouissiez qu'à moitié du beau temps dans le gouffre de Paris, comme vous dites, j’aime mieux pour vous le beau temps que la pluie. Le soleil est toujours beau devant vos fenêtres, et vos courses à Meudon, et au mont Valèrien ne seraient pas possibles, s’il pleuvait. Ici, comme fermiers nous invoquons la pluie. La mauvaise récolte est de plus en plus constatée ; le pain renchérit toujours. La population s’inquiète. Elle s’agitera dans l’hiver. Il faudra des troupes pour la contenir, peut-être pour la réprimer.
Onze heures
Voilà deux lettres, et mon fils m'en apportera une troisième. Merci et merci. Je suis fort aise que Lord Redcliffe revienne. Ce sera certainement une facilité pour la paix quand la paix sera possible. Que vous ne la demandiez pas, que vous n'en parliez pas aujourd’hui, c’est tout simple ; mais que les vainqueurs ne vous la proposent pas, après avoir jeté dans le port les ruines de Sébastopol, c’est de la bien petite et bien mauvaise politique. Adieu, et adieu. G.
99. Paris, Dimanche 23 septembre 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je souffre un peu de la maladie commune ici les entrailles, et cela m'ennuie sans m'inquiéter encore. J'ai eu une lettre de Meyendorff. ses fils ne sont heureusement pas atteints. Toute la cour allait à Moscou, l’Impératrice avec. On y restera huit jours de là l’Empereur va à Varsovie et puis inspecter son armée dans les provinces Baltique. Toute l'absence sera de 6 semaines au plus. Le cri à Pétersbourg en apprenant la chute de Sévastopol a été " Voici le commencement de la véritable guerre." Toujours des réflexions sur la haine aux Anglais, l’amour aux Français.
Le commerce intérieur va très bien l'Asie ne vendra plus de produits anglais parce que la route des caravanes est conquis par nos trouppes en Asie mineure. La perse et les pays adjanes s’approvi sionnent chez nous. Voilà la lettre. Hubner est encore revenu hier. Aujourd’hui il présente à St Cloud, M. Prokech qui est je crois destiné à retourner à Constantinople.
Les grey's sont venus me dire Adieu. Pas de nouveaux arrivés anglais. Adieu. Adieu.
99. Val-Richer, Lundi 24 septembre 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
J’ai reçu le N°97. Mon fils est arrivé hier, beaucoup mieux quant à ses oreilles, cependant pas tout-à-fait guéri, je trouve. Les médecins, d’Aix la Chapelle et de Paris, sont contents et lui disent que, dans un mois, le bon effet des eaux de fera encore plus sentir.
Vous avez certainement remarqué, il y a quelques jours, la réponse fort digne et même un peu hautaine, du sultan, au drogman disant que Lord Stratford lui avait envoyé pour se plaindre de la rentrée d’un ministre, de je ne sais quel Méhémet Ali. Le sultan savait sans doute que Lord Stratford n'était plus bien en selle. C’est un événement que ce rappel, en ce double sens qu'à Constantinople l'Angleterre n’est plus Lord Stratford, et qu’elle livre la place à l'influence Française. Il me revient de tous côtés que cette influence est plus que jamais à la guerre. La prétention de l’indemnité le prouve ; si vous la refusez, comme je le présume, il faudra la prendre autre part ; l’Autriche ne peut pas la laisser prendre en Italie ; vous ne pouvez pas la laisser prendre en Prusse. Ni l'Allemagne non plus. On aboutit toujours à la grande guerre européenne, si la guerre se prolonge et sort de Crimée, c’est presque infaillible. Je dis presque pour ne pas trop manquer à la modestie d’esprit que les événements m'ont apprise.
Entendez-vous dire, comme on me le dit qu’il y a un peu d'humeur contre le maréchal Vaillant qu’on ne trouve pas assez empressé à la guerre, et que le général Canrobert pourrait bien le remplacer ?
Le prétendu coup de poignard du cent garde n’a pas fait autant d'effet en province qu'à Paris ; on n’y a pas cru, même avant que le Moniteur l'eût nié. On est très porté. en province, à voir partout des manœuvres de Bourse ; on déteste la Bourse, par mépris des joueurs, et par jalousie de leurs gains.
Ce qui fait toujours grand effet, c’est la chute de Sébastopol et votre abandon précipité de tout ce qu’on y a trouvé. Cela ne rend pas la guerre plus populaire ; mais la confiance et l’orgueil publics montent rapidement. On ne croit plus à la force, ni des ennemis, ni des alliés, on sourit en parlant de l'Angleterre, comme de la Russie ; on croit notre armée capable de tout. Ce sentiment se répand dans toutes les classes, dans tous les partis. C'est par là que la politique de la guerre peut avoir prise sur le pays ; on n'aime pas la guerre mais on ne doute pas de la victoire.
Le Vice Roi d’Egypte est-il réellement tombé malade, au bien est-ce l'Angleterre qui l’a détourné de venir à Paris ? J’ai peine à le croine. Ce serait un mauvais procédé bien prompt.
Onze heures
e vous prie de féliciter de ma part, M. de Meyendorff de la santé de ses fils. Félicitations bien provisoires, hélas, puisque la guerre continue et continuera longtemps ; mais enfin il faut se féliciter chaque jour, à chaque danger passé. Je n’ai pas encore lu le Rapport du général Simpson. Adieu, Adieu. G.
100. Paris, Lundi 24 septembre 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
100. Val-Richer, Mardi 25 septembre 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Le rapport du général Simpson est trop laconique sur la France et l’article du Moniteur est trop expansif sur l’Angleterre dans l’un, le chagrin de n'avoir pas eu sa part de victoire, dans l'autre le désir de panser cette plaie là, sont trop évidents. Il ne faut pas tant montrer le but qu’on veut atteindre.
Ce que vous me dites de la lettre de M. de Meyendorff ne m'étonne pas. Je n'ai jamais cru que la chute de Sébastopol fût faire à personne, ni aux vainqueurs ni aux vaincus, un pas vers la paix. Je ne crois pas que vous souffriez aussi peu qu’il vous le dit, ni que vous enleviez aux Anglais tout le commerce de l'Asie, en interceptant quelques caravanes dans l’Asie mineure. Mais peu importe ; de vous défendre ; et personne ne sait jusqu’où ni dans le temps, ni dans l’espace ceci nous conduira. L’Europe est entrée, en aveugle dans un avenir inconnu. Je trouve qu’il y a un peu de fanfaronnade à dire après la prise de Sébastopol : " Voici le commencement de la véritable guerre" ; la guerre qui a mené à la prise de Sébastopol me paraît très véritable, on n'en fera jamais une plus rude ; ce qui commence, c’est la guerre obscure, illimitée, la guerre qu'aucune sagesse humaine ne dirige et n’arrête plus, et que Dieu seul fait aboutir où il lui plaît, et cesser quand il lui plait. On a manqué deux belles occasions de faire la paix ; je doute qu’il s'en présente une troisième ; et si elle se présentait, on la manquerait également.
Parlons d'autre chose. On m'écrit, d'Angleterre qu’on a trouvé la Duchesse d'Orléans fort changée et vieillie. Les projets aussi sont changés à Claremont. Chomel appelé là, a déclaré que la Reine ne pouvait, sans risquer sa vie, passer l'hiver en Angleterre. Elle quittera donc l'Angleterre lundi prochain, le 1er octobre, et ira s’établir, pour l'hiver à Gênes ou aux environs. Le Duc et la Duchesse de Nemours iront avec elle. S’il fait encore beau, on se promènera un peu en Suisse. Les Joinville resteront en Angleterre, mais non pas à Claremont ; ils ont loué une maison près du Duc d’Aumale. La Duchesse de Montpensier
non plus ne se porte pas très bien.
Onze heures
Ni vous, ni personne, ni les journaux ne m’apprennent rien. Il paraît certain que votre Empereur va, ou qu’il est déjà à Odessa. Il est impossible qu’il n’y ait pas là bientôt de nouveaux événements. Adieu, adieu.
Mots-clés : Diplomatie (Russie), Famille royale (France), Femme (portrait), Femme (santé), France (1852-1870, Second Empire), Guerre de Crimée (1853-1856), Marie-Amélie de Bourbon (1782-1866 ; reine des Français), Politique (Analyse), Politique (Angleterre), Politique (Europe), Politique (Russie), Réseau social et politique
101. Paris, Mardi 25 septembre 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Votre lettre ce matin contient des appréciations bien justes sur toutes choses. Elle me rappelle que j’ai entendu dire ici. "Nous prendrons des indemnités en Prusse." On me dit, mais pas de source que le vice roi d’Egypte ne vient pas craignant que sa réception en Angleterre ne répond pas à ce qui lui revient. Ni on lui préparait M. Fould m’a simplement l'Elysée. dit qu’il était tombé malade à Malte. J’ai revu hier le duc de Noailles. Il questionne, il ne dit rien. J'ai bien envie de me remettre je ne me remets pas. Le temps tourne au froid, cela m’ira mieux peut-être. Lord Lyndhurst vient passer l'hiver à Paris. Une lettre de Greville. Avec des commérages.
En voici un sur moi. J’ai écrit à Marion dans le temps un récit de la visite de la reine. Elle envoye une lettre à son oncle, l'oncle la renvoie à Lady Asherton à Londres, celle ci à lord Clarendon à sa campagne. & lord Clarendon à Balmoral à la Reine, qui en a été charmée. Voilà qui est long. Adieu. Adieu.
101. Val-Richer, Mercredi 26 septembre 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Ni moi non plus je n’ai rien à vous dire. Quoi que j’ai eu depuis quelque temps, assez de visites, ma vie est la plus calme du monde ; il m’arrive des personnes, mais non des conversations.
J'en ai un peu pourtant avec Mad Austin qui est chez moi encore pour quelques jours et avec qui je m'entends très bien. Elle appartient à une excellente espèce de radicaux intelligents, devenus conservateurs et pacifiques par honnêteté et bon sens. Les lettres qu’elle reçoit de ses amis d’Angleterre sont très judicieuses, mais sans espoir. de 1811 à 1815, l’Angleterre a eu la Russie pour abattre la France ; aujourd’hui elle à la France pour abattre la Russie. Plus je me rappelle 1815 et j'observe 1855 plus je me félicite de ne m'être mêlé des affaires de mon pays qu'entre ces deux époques, et pour pratiquer une politique bien différente de l’une et de l'autre. Je n'entendrai probablement pas de mes oreilles, le jugement qu’en portera l'avenir ; mais je ne le crains pas.
Je suis fort aise que Lady Holland reste à Paris. C’est une bonne pièce pour vous. Quand revient Morny. Il me semble qu’il devrait être déjà revenu. Les Conseils généraux sont finis partout depuis longtemps. dans ce pays-ci, les subsistances sont de plus en plus la grande préoccupation publique. Les ouvriers ont encore beaucoup de travail ; mais, même avec le travail, la vie leur est difficile ; s'ils en manquaient, je ne sais vraiment ce qu’ils deviendraient, et par conséquent ce qu’ils feraient. Je suis convaincu que cela ne peut jamais être dangereux ; mais cela peut être très malheureux et très orageux.
Midi.
Le N°101 arrive tard. Il n’y a pas de mal à ce que votre lettre à Marion soit allée à Balmoral. C’est un bon commérage. Adieu, adieu. G.
Mots-clés : Amis et relations, Circulation épistolaire, Conversation, Femme (de lettres), Femme (politique), Femme (portrait), France (1814-1830, Restauration), France (1830-1848, Monarchie de Juillet), France (1852-1870, Second Empire), Guerre de Crimée (1853-1856), Politique (Angleterre), Politique (Russie), Pratique politique, Réseau social et politique, Salon
102. Paris, Mardi 25 septembre 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Madame Sébach est revenue hier, mais ne raconte ou ne sait absolument rien. Je la trouve fort calme, son mari aussi plus de gasconades. Le changement d’itinéraire de mon empereur est un événement. Quand M. m' écrivait le 13 il n'était pas question de cela, & on savait alors Sévastopol. Il me parait évident que nous resterons en Crimée & que nous nous défendrons. Cela peut durer, & surtout coûter encore beaucoup de monde. Ah mon dieu.
Lady Allice me mande en date de hier que la duchesse d’Orléans part aujourd’hui. pour Esenach. Départ un peu brusque car on avait annoncé qu’elle resterait jusqu'au 1er. Le prince de Prusse fait son chemin auprès de la princesse royale. Cela va très bien à Balmoral. Le mariage cependant ne pourra guère se faire.
J’entends de tous côtés faire l’éloge des qualités de cœur de mon empereur mais de l’esprit, personne ne lui en donne. C’est bien dommage. We cannot help it. Moi je crois qu'il a bien des qualités s'acour de qui valent cela. L'amour de la justice et on dit ferme. Adieu. Adieu.
